‹ Correspondance des terroristes de 93: précédée de quelques mots sur la situation actuelleChapitre 10 sur 14 · LA TERREUR EN PROVENCE · texte numérisé non relu

LA TERREUR EN PROVENCE

Lettre de Maïgnet à Couthon.

Il n'y a plus qu'une seule chose que je vous demande, pour sauver le Midi, c'est de m'autoriser à former un. tribunal révolutionnaire. S'il fallait exécuter, dans ces contrées, votre décret qui ordonne la translation à Paris de tous lesconspirateurs, il faudrait une armée pour les conduire, des vivres sur la route, en forme d'étapes ; car il faut vous dire que, dans ces deux départements (Vaucluse et Bouches -du- Rhône), je porte à douze à quinze mille hommes. ceux qui ont été arrétés. D'ailleurs, IL FAUT ÉPOUVANTER, et le coup n'est vraiment effrayant qu'autant qu'il est porté sous les veux de ceux qui ont vécu avec le coupable.

Signé Maicner.

Principaux articles proposés au comité de salut public, pour l’organisation du tribunal révolutionnaire du Midi :

Créer un tribunal révolutionnaire qui siègera à Orange, à l'effet de juger les prévenus de rebellion contre-révolutionnaire du département de Vaucluse, et ceux des Bouchesdu-Rhône, qui n’ont pas encore été jugés ;

Qu'il soit examiné s'il ÿ aurait quelqu’inconvéuient d’autoriser ce tribunal à se diviser en deux sections, en cas de surcharge de travail ;

Que ce tribunal juge révolulionnairement, sans instruction écrile et sans assistance de jurés etc., etc.

Grâce aux instances réitérées de Maignet, à la protection de Payan, âme damnée de Robespierre, et à celle du bon Couthon, comme l'appelle un certain Lavigne, secrétaire de Maignet; le comité de salut public accorde à ce dernier ce qu'il nomme son établissement et ce que nous pouvons ici désigner sous son vrai nom d'abattoir humain.

On va voir cet établissement à l’œuvre :

Lettre de Viot à Payan.

Orange, le 6 Messidor, l’an IT de la République, etc. L'accusateur public près la commission populaire établie à Orange.

Au citoyen Payan, agent national près la commune de Paris,

Nos opérations, moncher ami, continuent avec une activité qui, j'aime à le croire, ne servira pas peu à rendre la paix et la tranquillité à ces contrées.

Déjà plus de trois cents contre-révolutionnaires ont payé de leurs tétes les crimes qu'ils ont commis ; bientôt ils seront suivis d’un bien plus grand nombre.

Dans peu de jours, et au commencement de la prochaine décade, 60 chiffonniers seront traduits en jugement, et jugés à la même séance ; un pareil nombre les suivra peu de Jours après ; et tu vas juger par là que nous employons bien nos moments. Signé Vior.

Cent vingt chifloniers marqués pour la guillotine ! Qu’'avaient donc fait ces malheureux? était-ce aussi des aristocrates que ces porteurs de hottes?

Lettre de Juge à Payan.

Juge, membre du comité de surveillance de Valréas, au citoyen Payan, à la commission de l'instruction publique, à Paris.

Ami, La SAINTE GUILLOTINE va tous les jours. Ces jours derniers , le frère de Maury, l’ex-constituant , monta le premier, en lâche; puis madame Pialat-des-Isles ; notre ancien procureur de la commune ; le marquis d’Autane, cousin de Rovère, notre ancien maire; un autre mauvais sujet de Valréas; sept de Grillon, et notre général Grelly, qui monta le dernier, furent ensemble guillotinés. Maignet est toujours à Marseille ; il a été bien malade ; il doit bientôt venir à Orange.

Tu verras, par la lettre, comme il travaille : {out ira bien dans ces contrées. Salut et fraternité.

es PO —

Lettre d'Agricole Moureau à Payan.

Avignon, le 12 Messidor l’an IT de la République française.

Mon ami, Je te fais passer l'adresse que la société populaire de cette commune a faite à la Convention, relativement à la Journée du 22 prairial dernier.

Avant de faire lire l'adresse, je t'invite à la montrer à Maximilien, et de ne la faire remettre au président de la Convention que quand il en aura été prévenu ; car il serait très possible que, si Bourdon (de l'Oise), Legendre et Tallien étaient dans ce moment dans l’Assemblée, avec seulement quelquesuns de leurs partisans, ils surprissent, comme le fit Poultier, quelque décret contre mot.

Si tu pensais qu'il y à des expressions un peu trop fortes, telles que celles-ci : « Qu’attendez-vous de les frapper ? » je t’autorise et te prie de les corriger.

La commission populaire marche bien; hier, sur douze accusés, neuf ont été condamnés à mort, deux à la déportation, un à six mois de détention.

Je croyais que, d'après le décret du 22 prairial, il n°y avait plus d'autre peine que la mort pour les coupables de délits contre la révolution.

Cet Agricol Moureau, qui était président de la Société Populaire d'Avignon, se révèle ici à nous comme un honnête homme qui veut bien faire du zèle, mais à la condition de ne pas s’exposer ; nous allons le connaître sous

d’autres rapports.

Lettre d'Agricole Moureau à Payan.

Avignon, 9 Messidor, an II de la République française.

Meilleret et Roman-Fonrosa sont excellents citoyens ; mais, pour juger révolutionnairement, ils ne valent pas Fauvety et

les deux autres juges de Commune-Affranchie. Le bien public demanderait done qu’à leur place on mît deux hommes de la trempe des trois autres. Meilleret et Fonrosa sont esclaves des formes : les trois autres ne veulent d’autres formes que la conviction de leur conscience.

J'ai vu, dans les papiers publics, les dernières agitations des débris de la faction des immoraux. J'avais bien raison de te le dire, que cette faction n'était point détruite ; que différer d’en frapper les restes, c'était leur laisser les moyens de se reconstituer. Je le dis encore, si, ‘au recu de ma lettre, ceux qui partageaient les opinions contre le gouvernement révolutionnaire ne sont pas arrêtés et punis, la chose publique est en danger. Vous n’avez pas, vous autres, à Paris, le tableau des choses sous les yeux. S? la faction des modérantistes avait un instant le dessus, que de partisans elle aurait dans un instant. Il faut qu'on frappe avec éclat tous les avides de domination ou les appiloyeurs.

Les choses marchent roides ici, on y est indigné des entraves que les Tallien et consorts voudraient mettre à la marche des choses. Il y a encore des municipalités qui sont en place et qui avaient fait publier hautement de venir s’inscrire pour marcher contre la Convention. Quand tu liras ma lettre, les membres impurs qui les composent encore seront à l'ombre. Signé Aaricoz MourEau.

À la fin de l’une deslettres de Moureau, on trouve ce mot de Fauvety, le président du tribunal sanglant d'Orange.

« Il faut que je te salue, puisque Moureau m'en offre l’ocasion. La commission est installée ; encore quelques jours, et tu entendras dire qu'elle est aussi terrible que juste. Il faut qu’elle fasse trembler les malveillants de tout le Midi ; qu'elle extermine ceux qui lui tomberont sous la main, et qu’elle tue les autres d'épouvante.

« Signé FAUVETY. »

Le citoyen Moureau fut bien mal récompensé de son zèle; la rancune de deux de ses confreres qu'il avait dénoncés domina son influence ; il fut arrêté et jeté en prison ni plus ni moins qu’un aristocrate. Nous le voyons, dans la lettre suivante, se disculper à l’aide d’un moyen assez nouveau : c’est d’invoquer en sa faveur l’héroïsme prétendu du jeune Viala, son neveu.

Cette lettre est adressée à Robespierre.

Apprends, dit-il, à connaître le sang qui coule dans mes veines par la mort héroïque de mon élève et de mon neveu. Tu dois avoir lu le récit de sa mort ; ïe ne te le retracerai pas. Je t'invite au nom du public, non pas de demander qu'il soit mis à côté du jeune Barras, mais de faire décréter qu'il sera élevé une pyramide au milieu de la place publique d'Avignon, ou sur les bords même de la Durance, sur laquelle seraient gravés et le tableau de sa mort et ses dernières paroles. Poultier (1) m'avait demandé ce récit pour le transmettre à la Convention ; mais il a enseveli ce trait dans l'oubli ; c'est à toi de le réparer.

Le décret en vertu duquel Poultier et Rovère m'ont fait arrêter, suspend l'exéculion de celui rendu contre les assas sins de Beaucaire , sous prétexte que ce décret amenait au tribunal révolutionnaire vingt pères de famille ; et ce décret, dans la vérité, n en frappait que dix, dont plusieurs étaient dans l’armée des rebelles de Marseille, et de là dans la ville infâme. Signé Acricoz Moureau.

(1) Poultier, dans l'ouvrage périodique qu’il faisait paraître, loin d’être d’accord avec Agricol Moureau, sur le récit de la mort de Viala, le nie formellement, et au lieu d'attribuer cette mort à un acte d’héroïsme, en donne pour cause une simple polissonnerie mal prise, et qui a été suivie de la mort.

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P. S.Le nom de mon neveu est Agricol Viala : il a été le premier martyr de l'unité et de l’indivisibilité, tué les armes à la main. Le comité de sûreté générale est nanti de toutes les pièces qui concernent mon affaire , liée à celle de Beaucaire. En attendant le rapport, ne pourrais-je pas être rendu à la liberté ? Le premier supplice pour un révolutionnaire, est d'être contraint à vivre avec des hommes qui ne partagent pas nos opinions.

Le citoyen Moureau est beaucoup radouci à la fin de cette lettre; il daigne réclamer sa liberté comme un simpie mortel. Comment refuser d'élargir un tel homme, qui s'intitule lui-même dans un autre passage, le sansculotte du Midi, et qui fait si bien remarquer que son emprisonnement suspend l'exécution d’un décret rendu contre dix pères de famille? Robespierre s’empressa donc de le rendre à ses honorables occupations.

Lettre de Fauvety à Payan.

Orange, le 19 Messidor, an IT.

Quoiqu'il nous manque au moins dix personnes pour que la commission puisse aller selon mes désirs; nous allons pourtant. La commission a rendu cent quatre-vingt-dix-sept jugements dans dix-huit jours. Hier, nous avons condamné quatre faux témoins, surpris en audience; ils ont subi Îa peine de mort. Je Le promets que nous mettrons dans le diabolique Comtat, la vertu et la probité à l'ordre du jour.

Ragot, Fernex et moi sommes au pas ; Roman-Fonrosa est un excellent sujet, mais formaliste enragé et un peu loin du point révolutionnaire où il le faudrait ; Meilleret, mon qua-

trième collègue, ne vaut rien, absolument rien au poste qu'it occupe. Il est quelquefois d'avis de sauver des prêtres contrerévolutionnaires; 2! lui faut des preuves, comme aux tribunaux ordinaires de l'ancien régime. Nous avons quelquefois des scènes très fortes. Meilleret, enfin, est patriote, mais il n'est pas à sa place. Dieu veuille que Ragot, Fernex ou moi ne soyons Jamais malades! Sice malheur arrivait, la commission ne ferait plus que de l'eau claire; elle serait, tout au plus, au niveau des tribunaux ordinaires de département.

Signé FAuveTY.

Payan, sensible à ce qu’Agricol Moureau lui avait

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écrit sur la faiblesse de Roman-Fonrosa, et que lui confirmait Fauvety, crut devoir donner à Roman la leçon

suivante :

Copie d'une lettre de Payan à Roman-Fonrosa.

J'ai été longtemps membre du tribunal révolutionnaire, et je crois te devoir quelques observations sur la conduite des juges et des jurés. D'abord, les commissions chargées de punir les conspirateurs n'ont aucun rapport avec les tribunaux de l'ancien régime, ni même avec ceux du nouveau. Il ne doit y exister aucunes formes; la conscience du juge est là et les remplace. Ces commissions sont des tribunaux qui doivent aller au fait et frapper sans pitié les conspirateurs ; elles doivent être aussi des tribunaux poliliques ; elles doivent se rappeler: que tous les hommes qui n’ont pas été pour la révolution, ont été, pour cela même, contre elle. Dans une place de ce genre, la sensibilité individuelle doit cesser. On répète sans cesse aux juges : prenez garde, sauvez l’innocence ; et moi je leur dis, au nom de la patrie : tremblez de sauver un coupable. Je l'en conjure, laisse des formes étrangères à ta place ; n’aie de l'humanité que pour ta patrie. Oublie

que la nature te fit homme et sensible. Dans les commissions populaires, l'humanité individuelle, la modération, qui prend le voile de la justice, est un crime. Si tu n'as pas la force et la fermeté nécessaires pour punir des conspirateurs, la nature ne t'a pas destiné à être libre. Ces réflexions me sont inspirées par l'amour de la patrie ; elles sont bonnes, lis-les sans cesse, et surtout avani le jugement des scélérats que vous avez à frapper. Signé PayaNn.

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