‹ Correspondance diplomatique de m. de BismarckChapitre 18 sur 25 · Lettre autographe sur l'attentat de Vienne · texte numérisé non relu

Lettre autographe sur l'attentat de Vienne

19 février 1853. — (Remercîments au ministre pour les détails circonstanciés qu'il lui a transmis sur l'attentat de Vienne1.) « La dépêche de Votre Excellence contient les seules nouvelles exactes qui soient jusqu'à présent parvenues ici. A six heures, une relation sommaire et en partie inexacte de l'événement était arrivée pour M. de Prokesch, qui se trouvait à Wiesbaden. L'auteur du crime n'y était point nommé ; détail caractéristique à noter : tous les Autrichiens auxquels j'en ai parlé m'ont répondu, quand je leur ai dit que ce pourrait bien être un Italien, que c'était probablement un Hongrois. Je serais tenté d'en conclure que les arrestations et les enquêtes faites récemment à propos de conspirations hongroises ont fourni des indices dont la légation autrichienne avait déjà connaissance. Je n'ai pas besoin d'ajouter que le crime excite l'indignation géné-

1 Le 18 février 1853, le ministre de Manteuffel avait envoyé la dépêche télégraphique suivante : a Vers une heure de l'après-midi, Sa Majesté regardait du haut du bastion, près du Kaernthnerthor, des soldats qui faisaient l'exercice dans les fossés. Un ci-devant hussard hongrois, Lasto-Lemengi, de Stuhlweissenburg , actuellement ouvrier tailleur, porta à Sa Majesté un coup de couteau dans l'occiput. L'Empereur se retourna brusquement, en même temps que l'aide de camp 0 Donnel saisissait le bras de l'assassin, ce qui empêcha le meurtre de s'accomplir. Blessure légère. L'Empereur s'en alla sans être soutenu au palais de l'archiduc Albert, et de là, après un léger pansement, il regagna le château. Meurtrier arrêté, blessé, on ne sait si c'est par l'Empereur, qui avait tiré son sabre, ou par 0 Donnel ; arraché à grand'peine à la fureur populaire; emprisonné. Médecins assurent que la blessure, qui a été faite au moyen d'un long couteau, ne présente absolument aucun danger. L'Empereur devra garder le lit. s

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raie; il a fait une profonde impression sur les Autrichiens qui se trouvent à Francfort, car bien que l'attentat soit demeuré sans résultat, grâce ta la protection divine, il peut être rattaché à celui de Milan et exploité, et Test en effet, au nom de maint projet de la politique intérieure et extérieure de l'Autriche. J'ai communiqué encore hier soir la dépêche télégraphique de Votre Excellence à M. de Prokesch, après son retour de Wiesbaden, et j'ai conseillé ce matin au général de Herwarth d'aller avec le corps d'officiers de l'armée royale lui témoigner la part qu'ils prenaient à ce douloureux événement, et le féliciter de ce que Sa Majesté l'Empereur, son maître, avait échappé au danger. Cette démarche a eu lieu aujourd'hui àmidi; elle a été parfaitement accueillie par M. de Prokesch, qui a déclaré qu'il s'empresserait de faire part à l'Empereur de ce témoignage de sympathie '. La plupart des membres du corps diplomatique ont fait dans le courant de la journée des visites semblables au délégué autrichien; du moins, je me suis rencontré chez M. de Prokesch avec AI. de Tallenay et sir A. Mallet.

La publication du discours prononcé par le nouveau président de la Diète 2 est vivement commentée par les journaux, et semble avoir été faite à la légère. J'ai dit confidentiellement à M. de Prokesch qu'il pouvait faire de son discours ce que bon lui semblait, mais qu'il aurait dû s'entendre d'abord avec moi pour l'impression de ma réponse, qui n'avait pas été destinée à la publicité des journaux. Il m'a allégué son ignorance des usages suivis en pareil cas et s'est retranché derrière le secrétaire de légation Braun. M. d'Ozeroff3, qui était hier ici, a trouvé, ainsi que M. deGlinka*, que le discours

1 A la séance suivante, tenue le 24 février 1853, M. de Bismarck proposa à la Diète d'exprimer sa plus vive sympathie à l'empereur d'Autriche; il ajouta qu'à l'explosion de l'indignation provoquée en Allemagne par l'attentat de Vienne , avait succédé l'expression de la reconnaissance envers Dieu, qui a bien voulu conserver à l'Autriche un souverain a dont la vie forme, pour ses confédérés allemands, la base essentielle de la confiance avec laquelle ils envisagent l'avenir » . Tous les délégués déclarèrent s'associer à la proposition de M. de Bismarck. (Prot. 1853, § 35.)

2 Cf. plus haut, p. 111 et suiv. Le discours avait été imprimé dans les journaux avant que les protocoles de la Diète fussent parvenus aux délégués.

3 Envoyé de Russie à la cour de Carlsruhe.

* Représentant de la Russie accrédité auprès de la Confédération.

avait une tendance antirusse : ^ Il a voulu taper sur noua autres, parce que nous V avions empêché d'aller à Constantinople» , dit-il. Lui aussi était très-mécontent de la publication. »

54. Lettre autographe sur la force et la composition de V armée fédérale, et la question des fortifications d'Ulm et de Rastadt.

4 mars 1853. — (Le scrutin sur l'augmentation des contingents fédéraux1 fixé pour la journée d'hier n'avait pas eu lieu, le président l'ayant ajourné au 10, parce que quelques délégués n'avaient pas encore reçu leurs instructions.) « A la suite d'un entretien, j'avais accepté cet ajournement, parce qu'on gagnera ainsi du temps pour agir sur les gouvernements par la voie diplomatique. Jusqu'ici, l'espoir de réunir une majorité en faveur des vues du gouvernement royal est fort incertain, malgré l'accord des cabinets de Berlin et deVienne. Les instructions reçues par les délégués de la Bavière, de la Saxe (qui paraît avoir modifié du tout au tout les siennes 2), du Wurtemberg et du Hanovre concordent au fond avec la proposition de la majorité de la commission militaire, bien que celles du Hanovre laissent une certaine marge pour des augmentations ultérieures en cas de besoin. Nous ne paraissons pouvoir compter sûrement que sur les voix de la Hesse électorale et de la seizième curie. Il est probable que nous aurons celles de Bade, d'Oldenbourg et des villes libres. Si les ducs de Saxe et de Mecklembourg y joignaient leurs suffrages, il y aurait une majorité de 9 voix contre 8. Parmi les instructions qui ne sont pas encore arrivées, il faut compter celles de Mecklembourg; quant au délégué du Nassau et de Brunswick, il attend le renouvellement de l'autorisation de voter avec les deux grandes puissances.

On ne saurait méconnaître entièrement le poids des arguments que les Etats moyens et les petits États font valoir pour justifier leur répugnance ou leur refus de consentir à une augmentation de forces militaires. Leurs contingents manquent d'esprit militaire

1 Cf. plus haut, p. 108 et suiv.

2 Voir même dépêche.

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aussi bien que d'éducation technique, inconvénient que les gens compétents attribuent surtout au nombre relativement trop faible d'officiers et de sous-officiers; il en résulte qu'une augmentation du chiffre effectif des combattants ne pourrait être considérée comme une amélioration sérieuse que si elle était accompagnée d'un accroissement proportionnel du nombre des chefs de tout ordre. Mais on ne peut guère s'attendre à ce que les gouvernements se décident à grever leur budget de cette double charge. Il sera donc impossible de remédier aux vices d'une éducation militaire incomplète et au système des congés abusifs, grâce auquel les troupes sont composées en grande partie, au moment de s'en servir, de paysans indisciplinés et d'éléments semblables qui, subitement réunis, communiquent l'esprit d'indépendance et de rébellion aux cadres trop peu nombreux qui se trouvent sous les drapeaux. Les mouvements révolutionnaires qui, en 1848 et 1849, se sont produits à Nassau et à Bade, ont trouvé dans cet état de choses leurs meilleures chances de succès.

Je n'ai laissé échapper aucune occasion pour agir dans le sens de mes instructions. Suivant mon opinion toute personnelle, j'aurais préféré qu'on cherchât une extension des forces des petits Etats contre les dangers du dedans et du dehors, dans une éducation plus complète du soldat, une augmentation des cadres, un séjour plus prolongé sous les drapeaux et le développement de l'esprit militaire, plutôt que dans une simple augmentation des contingents, sans un accroissement tel du budget militaire qu'il permette de réaliser ces avantages, même pour des effectifs plus nombreux.'

On prétend que l'augmentation projetée des contingents n'entraînerait pas plus pour la Bavière et la Saxe que pour la Prusse et l'Autriche une extension de leur force armée. L'opposition de ces deux États ne s'expliquerait donc que par le désir de pouvoir réduire à volonté leurs effectifs, ou bien, dans le cas d'une guerre contraire à leur politique particulariste, de pouvoir attendre le résultat des événements en mettant sur pied le chiffre le plus faible du contingent. D'autres Etats, le Hanovre en tête, allèguent surtout, pour justifier leur opposition, la raison qu'il faudrait pour le moment pourvoir au plus pressé, faire disparaître les inégalités de règle-

ment, d'armement et de calibre qui existent entre les différents corps d'armée et ont jusqu'à présent constitué un empêchement aux opérations d'ensemble comme au ravitaillement en cas d'épuisement des munitions1. M. de Bothmer m'a dit que son gouvernement désirait qu'on réorganisât de cette manière au moins le 7% le 8e, le 9e et le 10e corps, tout en reconnaissant le besoin de conserver une complète autonomie aux armées de la Prusse et de l'Autriche, Il observa incidemment que nos conventions militaires, avec des fractions du 10e corps relevant du gouvernement hanovrien, étaient une cause permanente d'irritation; aussi me permettrai-je d'adresser à Votre Excellence un rapport spécial sur cette question, pour lui demander ses instructions sur la conduite que j'aurai à tenir

Laproposition del'Autriche sur l'agrandissement des fortifications de Rastadt et d'Ulm 2 continue d'être vivement appuyée par M. de Prokesch, qui a fait tout ce qu'il a pu pour empêcher l'impression et la distribution du vote de la Prusse aux membres de la commission militaire

L'Autriche travaille, non sans succès, à répandre l'idée qu'Ulm etRastadt ne valentactuellement guère mieux que des places ouvertes, et que toutes les dépenses faites pour les fortifier sont perdues si l'on ne continue pas les travaux. Peut-être Votre Excellence trouverat-elle qu'il est de notre intérêt de faire proclamer par les journaux le parfait état de défense de ces deux forteresses. »

1 Au scrutin du 10 mars 1853 sur la force et la composition de l'armée fédérale, les principes adoptés par les gouvernements prussien et autrichien furent rejetés. On décida de renvoyer à l'examen du comité militaire les votes motivés qui reconnaissaient, en général, le besoin d'augmenter les forces militaires de la Confédération, mais qui prétendaient trouver la solution du problème dans la réforme de l'organisation intérieure des différents corps de troupes plutôt que dans un accroissement de l'effectif. (Protocole séparé de la neuvième séance, 10 mars 1853, p. 236.)

2 L'Autriche désirait transformer les deux forteresses en de véritables camps retranchés, tandis que la Prusse s'y opposait formellement. La question de ces forteresses datait de 1815. Les puissances coalisées avaient demandé qu'on destinât 10 millions de francs de l'indemnité de guerre française à l'érection d'une quatrième forteresse fédérale dans le sud-ouest de l'Allemagne .

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55. Lettre autographe sur V attitude de V Autriche dans la question des fortifications d'Ulm et de Rastadt, les rapports avec le baron de Prokesch et les conséquences politiques de la conduite de V Autriche.

8 mars 1853. — «Dans mon rapport du 4- de ce mois, j'ai parlé à Votre Excellence des obstacles qu'on met à l'impression du vote séparé de la Prusse sur l'achèvement des fortifications d'Ulm et de Rastadt

La manière dont cette affaire a été traitée fournit la preuve que l'Autriche n'a pas renoncé au déplorable système de vouloir mettre la Prusse en minorité à la Diète, au lieu de chercher, après s'être entendue avec nous, à gagner les suffrages des autres délégués en faveur des intérêts reconnus comme étant communs. Dans tout le cours des délibérations sur la continuation des travaux de défense des deux places en question, l'Autriche n'a pas fait une seule tentative pour s'arranger ou pour s'entendre avec nous; au contraire, après que ses propositions eurent été communiquées à la commission militaire d'une manière tout à fait inattendue, on s'est borné à vouloir former une majorité sans la Prusse et à attaquer en termes passionnés et blessants, dans les discussions comme dans les journaux, nos objections ainsi que toute notre conduite dans cette affaire. Il arrivera infailliblement que ces attaques prendront le caractère d'hostilités directes contre nos plénipotentiaires militaires, et qu'on cherchera les motifs de notre opposition dans les vues personnelles du comte de Waldersee. Aussi je me permets de le défendre à l'avance contre les tentatives que fera M. de Prokesch, j'ai lieu de le croire, pour répandre, même à Berlin, l'idée que la personne du comte de Waldersee n'est pas étrangère au mécontentement qui règne dans la commission militaire. Il faut avoir vécu longtemps dans le monde diplomatique d'ici pour comprendre jusqu'où vont à notre égard, chez nos confédérés, le manque de franchise et l'habitude d'employer des moyens qui répugnent au sentiment des simples convenances. Impressions pénibles qu'augmentent encore les incroyables violences auxquelles M. de Prokesch

se laisse souvent entraîner, violences qui ne permettent pas de distinguer le moment où un emportement simulé pour des raisons diplomatiques dégénère en véritable fureur et rompt toutes les lois de la bienséance. J'ai subi sans rien dire les premières explosions de ce genre, pour ne pas compromettre la bonne entente apparente qui régnait entre nous, et j'ai cherché à m'assurer si, en pareil cas, M. de Prokesch revenait à des sentiments plus calmes après un intervalle d'un ou de deux jours. Il n'en a jamais rien été; et comme il m'a semblé que mon collègue se promettait des résultats de cette manière de discuter, et que les termes dont il se servait en parlant de fonctionnaires prussiens ou des actes qui leur étaient prescrits par le gouvernement royal, dépassaient considérablement la mesure de ce que ma position me permettait d'entendre, je me suis vu forcé de le rappeler sérieusement à la modération. Le résultat fut que sa violence, calmée pour le moment, éclata dans d'autres circonstances pour des motifs encore moins graves. Ainsi, dans la discussion survenue au sein de la commission militaire dans la séance d'hier, il a été tellement violenta mon égard, à propos d'une question futile, que j'ai dû lui déclarer qu'il n'avait pas le droit de me parler sur un ton pareil, et que je ne lui permettrais pas de le faire. Il s'agissait de la location de bâtiments pour des fonctionnaires inférieurs attachés à la Diète : devait-elle dépendre de la décision du président ou des résolutions de l'assemblée? Le seul parmi les délégués présents qui défendit ma manière de voir, et qui le fît, du reste, avec beaucoup d'énergie, fut le représentant de la Bavière. Après la séance, M. de Bothmer me fit observer que la discussion avait été surtout amenée par la ce plate complaisance » de quelques délégués pour le président, obséquiosité qui enhardissait celui-ci à élever des prétentions que rien ne justifiait. Il voulait désigner MM. de Reinhard et de Nostitz, dont le premier surtout se distingue par sa servilité à l'égard de l'Autriche comme par son hostilité envers la Prusse, et s'applique avec soin à soulever et à envenimer les questions qui divisent les deux puissances. Je crois dominer assez mes sentiments personnels pour ne pas me laisser diriger par eux dans la conduite des affaires; mais en songeant qu'une partie de mes devoirs consiste à réprimer les tentatives d'empiétements de la part

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de la présidence et à les ramener autant que possible à la mesure fixée par le droit fédéral, je ne puis m'empêcher de craindre nonseulement que le manque de franchise et de sincérité de mon collègue autrichien ne rende les discussions de plus en pins difficiles, en même temps que sa violence passionnée continue à leur donner sans nécessité un caractère d'aigreur regrettable. Je ne veux point prétendre par là que je reculerai devant l'accomplissement de ma tâche; mais je veux simplement prévenir Votre Excellence pour qu'elle ne m'impute pas les dissidences qui pourraient encore se produire, et qu'elle veuille bien me défendre à l'occasion. Le comte de Thun passait pour n'avoir pas beaucoup de formes; néanmoins les discussions entre lui et moi n'ont jamais été, à beaucoup près, aussi vives et n'ont jamais pris un ton aussi contraire aux usages diplomatiques que celui que son successeur leur a donné; et pourtant j'ai traversé avec le comte de Thun des phases bien autrement difficiles.

Je ne puis me permettre de juger le rôle de la Prusse au point de vue de la politique européenne; mais si j'ose m'arrêler à sa situation dans la Confédération, je répéterai volontiers ce que j'ai déjà eu l'honneur de dire à Votre Excellence dans d'autres occasions, qu'en Allemagne la Bavière est une alliée plus naturelle pour elle que l'Autriche.

Tandis que la Prusse ne peut éviter la concurrence et la rivalité de l'Autriche, même dans les formes et les limites prescrites par la constitution fédérale, et qu'il est inutile de les porter sur le terrain des ambitions secrètes des deux Etats pour qu'elles paraissent incommensurables, la Bavière partage avec nous, du moins sous le régime actuel de la Confédération, le besoin de maintenir et d'accroître l'autorité du conseil fédéral par opposition aux tendances d'hégémonie de la part de l'Autriche. Comme il ne faut, suivant ma conviction, en aucun cas s'attendre à ce que celle-ci reconnaisse de son plein gré la haute importance politique de la Prusse en Allemagne, tant que des événements extérieurs ne renverseront pas le système actuel de la Confédération et ne nous aideront pas à nous mettre, du moins de fait, sur la même ligne, la Prusse devra prendre en main la défense des droits et des intérêts de tous les autres Etats con-

fédérés, et se conduire comme certains orateurs parlementaires jaloux de conquérir une grande influence, qui trouvent dans la défense des libertés populaires Parme la plus sûre pour contraindre les détenteurs du pouvoir à composer avec eux. Si la Prusse a la bonne fortune de posséder encore d'autres moyens pour amener insensiblement l'Autriche à déférer à ses vœux plus qu'elle ne Ta fait jusqu'à ce jour, je cois qu'une pareille façon d'agir offrirait néanmoins des ressources qui ne seraient pas à dédaigner. Mais il me semble qu'il faudrait qu'il y eût des relations plus amicales entre nous et la Bavière, qui est deux fois plus considérable que l'Etat le plus important des autres confédérés. Ne serait-ce qu'à cause de sa position géographique, la Bavière doit redouter l'Autriche avant tout, et si par hasard elle avait des ambitions à satisfaire aux dépens de ses voisins, elle pourrait s'arrondir en dehors de la sphère des ambitions de la Prusse.

Je ne suis nullement d'avis qu'il est de notre intérêt de favoriser une politique d'agrandissement de la part de la Bavière, mais l'histoire prouve que les appréhensions que lui inspire l'Autriche suffisent pour lui faire sentir la nécessité d'une alliance avec la Prusse. Il a fallu les événements extraordinaires des dernières années pour remplacer celte alliance naturelle par une irritation soupçonneuse du côté de la Bavière, et chez la Prusse, par une amertume dédaigneuse, sentiments dont l'éclat, dans la presse et ailleurs, n'ont pas peu contribué à creuser l'abîme qui sépare les deux Élats. Si la plupart des gouvernements de l'Allemagne du Nord n'ont qu'à jeter les yeux sur une carte pour être mis en éveil et redouter les projets possibles de la politique prussienne, et si les événements des dernières années leur ont laissé une impression plus profonde que la générosité avec laquelle Sa Majesté le Roi a refusé d'en tirer parti, la Bavière, grâce à sa position géographique et au sentiment plus net de sa valeur, qu'elle puise dans la conscience de son indépendance, est moins accessible à des soupçons de ce genre et peut s'associer plus franchement à notre politique. Ce qui faciliterait en outre l'entente avec la Bavière, c'est la sensibilité extrême du gouvernement bavarois et des simples particuliers pour tout hommage rendu à l'importance politique de leur pays : sentiment qui

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est assez vif chez les Bavarois pour qu'on puisse les voir très-bien accueillir des démarches qui, aux yeux du Hanovre ou de la Saxe, par exemple, paraîtraient inspirées par des calculs suspects.

Le principal motif de l'entêtement de la Bavière dans la question de la reconnaissance de l'Empire français, a été l'omission d'une simple formalité, d'un compliment lancé à propos pour obtenir l'adhésion du gouvernement. Parmi les Etats confédérés de moindre importance, le Hanovre est le seul qui pourrait avoir la même valeur pour nous que la Bavière, à cause de son voisinage et de sa situation géographique ; mais la bonne foi douteuse avec laquelle son gouvernement observe les traités, et les exagérations soupçonneuses du sentiment de sa souveraineté, diminuent beaucoup sa valeur comme allié.

Je laisse Votre Excellence juge de l'importance qu'il y a lieu d'attacher à ces considérations; dans le cas où Elle les approuverait, Elle décidera si l'on peut donner aux relations diplomatiques de la Prusse et de la Bavière un caractère plus affectueux et plus intime que par le passé. »

56 o Rapport sur la question du Zollverein, les réfugiés politiques en Angleterre, le s fortifications d'Ulrn et de Rastadt, et le baron de Prokesch.

16 mars 1 853. — « Les derniers rapports du docteur Quehl 1 qui me sont parvenus parlaient de l'intention qu'aurait le Hanovre de proposer l'abaissement des tarifs aux conférences douanières 2. Placé comme je le suis, je ne saurais dire quelles considérations politiques d'ordre supérieur militent en faveur de propositions de cette espèce. Mais si le gouvernement royal n'avait d'autre raison pour ne pas appuyer les vœux du Hanovre que la crainte de compromettre l'accession des Etats de la coalition 3, ces derniers, je

1 Rapporteur du bureau central de la Presse à Berlin. V. dépêche 47, p. 103.

2 Les conférences de la Prusse et de tous les gouvernements du Zollverein, ouvertes le 12 mars à Berlin, s'occupèrent du renouvellement des traités d'union douanière. Pour plus de détails, voir Weber, p. 337 et suiv.

3 II s'agit ici des États de la coalition de Darmstadt. Voir plus haut, p. 39 et 47.

crois, accepteraient bien des conditions pour ne pas retomber dans la situation incertaine dont ils viennent de sortir. Je reçois de tous ceux qui étaient initiés à la politique de la coalition l'expression franclie et spontanée de la joie la plus vive de voir le Zollverein renouvelé sans qu'il en coûte ni à leur honneur ni à leur intérêt, tant leur situation était devenue difficile. M. de Wintzingerode ' m'a dit qu'il était convaincu que les ministères de Nassau et de Darmstadt n'auraient plus eu un mois d'existence si l'aplanissement des difficultés s'était fait attendre davantage. La conduite du roi de Hanovre a sans doute empêché d'ajourner plus longtemps la solution; mais je prends la liberté de soumettre de nouveau à l'examen de Votre Excellence le projet de profiter de la situation actuelle pour affirmer la victoire de la politique prussienne, de renverser l'un ou l'autre des ministres de la coalition, et d'augmenter pour l'avenir notre influence en Allemagne. Même sans poursuivre ce but, il serait peut-être utile d'amener les Etats de la coalition, en les traitant d'une manière différente, à voir la situation sous d'autres aspects.

Si, à ce sujet, Votre Excellence veut bien me permettre de lui faire connaître mon opinion personnelle, je serais d'avis que la Bavière fût la plus favorisée à cause de son importance plus grande et des droits qu'elle a de suivre une politique propre. Le Wurtemberg et Bade viendraient ensuite : ils ont du moins manifesté de temps à autre des velléités de se prononcer en notre faveur, d'après ce que le prince de Wittgenstein mande à M. de Canitz. Quant au Nassau, il est aujourd'hui complètement détaché des coalitionnistes, et s'est déclaré prêt à s'associer sans réserve à notre politique.

L'inimitié la plus haineuse et la plus active dont nous soyons l'objet est celle que nous ont vouée les trois gouvernements de la coalition, qui se trouvent, par leur situation politique et géographique, le plus dans notre dépendance. Il n'y a pas grand'chose à espérer de la Hesse électorale, étant donné la complète indifférence

1 Le baron de Wintzingerode, président du ministère d'État de Nassau depuis le mois de juin 1852.

du souverain à l'égard du sort de son pays et l'intérêt pécuniaire qui laltache à Hassenpflug. Par contre, il sera peut-être possible de forcer de Beust et Dalwigk ' à la retraite; c'est une chance que je ne puis pas calculer exactement ici. Mais un pareil résultat dépasserait de beaucoup en portée le simple avantage qu'il y aurait à faire disparaître des gouvernements du Zollverein deux personnages aussi remuants et aussi hostiles à la Prusse.

Dans les petits États, le désir de devenir ministre et d'en garder la place est plus grand et plus vif que chez nous pour bien des raisons; aussi le fait que la Prusse est en mesure d'atteindre les ministres hostiles à sa politique, et qu'elle est prête à le faire suivant les circonstances, augmenterait singulièrement notre prestige et notre influence sur les cours d'Allemagne; le cachet que ces changements de personnes imprimeraient à la politique suivie par Votre Excellence dans la question douanière, ne manquerait pas de faire sur le public une impression on ne peut plus favorable à notre autorité en Allemagne.

M. de Prokesch m'a sondé à plusieurs reprises sur la conduite que nous tiendrons dans la question des réfugiés politiques en Angleterre 2. Sans dire que les vues de Votre Excellence m'étaient déjà connues, j'ai pris pour texte de mes explications le dernier rapport de M. de Bunsen 3, que vous m'avez adressé en même temps que votre dernier rescrit sur cette affaire. L'effet d'une note collective adressée par les deux puissances à l'Angleterre ne répondrait peutêtre en aucune façon à leurs vœux, et pourrait même devenir franchement regrettable, en amenant un rapprochement entre l'Angleterre et la France. Les dangers de la présence des réfugiés en Angleterre menacent évidemment le plus l'Autriche; pour nous, ils ne nous atteignent pas même en seconde ligne, et pas du tout peut-être, en conservant un gouvernement résolu. Si donc, par complaisance pour l'Autriche, notre confédérée, nous nous associons à des démarches qui auraient pour effet de compromettre nos

Les ministres de la Saxe et de la Hesse grand-ducale.

Cf. plus bas rapport immédiat du 4 avril 1853, p. 126.

Le chevalier de Bunsen, ambassadeur de Prusse à la cour d'Angleterre

relations amicales avec l'Angleterre, cela ne pourrait être, selon moi, qu'à la condition de lui demander en retour un service dont Votre Excellence serait juge ; car l'Autriche n'a pas l'habitude de faire quoi que ce soit pour nos beaux yeux.

En ce qui concerne la question d'Ulm et de Rastadt, je prends la liberté d'envoyer ci-joint à Votre Excellence une copie de la lettre, encore inachevée, que j'adresse à M. le général de Gerlach. AI. de Prokesch, qui dépense beaucoup de zèle à faire réussir celte affaire, m'a dit que le comte de Thun en avait parlé à plusieurs reprises à M. de Gerlach ; aussi m'a-t-il semblé utile d'avertir ce dernier de ne pas trop s'avancer et de ne pas faire supposer que les vues de Sa Majesté le Roi seront plus conciliantes dans cette affaire que celles du cabinet. Certains propos de M. de Prokesch me font soupçonner qu'on se flatte de l'espoir de triompher de la résistance qu'on pourrait rencontrer chez notre gouvernement en agissant directement sur le Roi. Dans la séance d'hier de la commission, il a fait involontairement entrevoir que l'adhésion de la Prusse aux demandes de l'Autriche lui paraissait probable. Je lui ai dit ensuite, entête-àtête, combien la marche suivie jusqu'à présent était peu faite pour disposer le gouvernement royal à souscrire à ces demandes.

Entraîné par le premier mouvement, il a paru surpris de m'en- 'tendre soutenir qu'il était prudent de ne pas présenter à la Diète, à moins d'une entente préalable, des questions importantes soulevées par une des grandes puissances; il a trouvé que c'était une innovation, sur laquelle il n'y avait point eu jusqu'ici de « convention formelle » entre la Prusse et l'Autriche. Mais immédiatement il a changé de ton et s'est borné à exprimer le désir que, par exception, la question dont il s'agissait, et sur laquelle on n'était pas parvenu à s'entendre, ne souffrît pas du mauvais vouloir de la Prusse, une fois le fait accompli. Puis il a terminé l'entretien en protestant de la manière la plus vive et la plus solennelle de ses sentiments personnels à l'égard de la Prusse, et en affirmant qu'il reconnaissait mieux que personne la nécessité de l'entente des deux puissances. Malheureusement la plupart des entretiens de cette nature, quelque pratique qu'en soit le caractère au début, finissent toujours par se noyer dans un déluge de phrases de ce genre. »

J2G CORRESPOXDANCE DIPLOMATIQUE

57. Rapport immédiat sur la proposition faite par le grandduché de Hesse sur les menées des réfugiés politiques en Angleterre.

4 avril 1853. — (Le grand-duché de Hesse ayant proposé de demander au gouvernement anglais de chasser les réfugiés politiques coupables de haute trahison, qui abusaient du droit d'asile, ou du moins de les réduire le plus tôt possible à l'impuissance en prenant des mesures à cet effet, M. de Bismarck remit, à la séance du 2 avril, une déclaration par laquelle il refusait de soutenir la proposition.) « Quoique prévoyant que la grande majorité se prononcerait pour le renvoi au comité, j'ai cru devoir persister, lors du scrutin, dans ma déclaration. Je l'ai fait, n'eût-ce été que pour ne pas permettre l'établissement d'un précédent, en apparence le premier, qui autorisât les gouvernements des petits Etats à saisir la Diète de questions se rapportant à la politique européenne et aussi importantes que celle-ci, sans qu'il y eût eu entente préalable avec les deux grandes puissances, et surtout en ce cas, avec le cabinet autrichien, le plus intéressé à la proposition, et qui, d'après les affirmations du baron de Prokesch , s'y était opposé à plusieurs reprises, mais sans succès. »

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