‹ Correspondance diplomatique de m. de BismarckChapitre 19 sur 25 · Rapport sur la question du licenciement de la flotte · texte numérisé non relu

Rapport sur la question du licenciement de la flotte

29 avril 1853. — (Le tribunal de Bremerhaven avait fait saisir une partie du matériel de la flotte, sur la demande d'un pharmacien de Brème, qui, ayant loué un bureau à la marine, se fondait sur son bail pour réclamer une somme d'environ 90 thalers, due surtout pour « l'enlèvement de taches d'encre au moyen du rabot » .) « Quelques démocrates s'étaient associés à sa demande, plutôt dans l'intention de rabaisser la Confédération germanique que d'obtenir qu'on leur fit droit. Cette conduite est absolument injustifiable, car ni le tribunal de Bremerhaven ni aucun autre ne forme une assemblée devant laquelle la Confédération germanique puisse

avoir à comparaître; ce tribunal ne saurait donc être compétent pour saisir des objets constituant une propriété de la Confédération '. »

59. Rapport sur la question de la constitution de la principauté de Lippe 2.

30 «wri71853. — (Envoi d'un document relatif à cette question.) « Je crois devoir ajouter à l'avis déjà exprimé que, d'après mon opinion personnelle, le mieux serait si l'affaire prenait une tournure qui permît au gouvernement royal de s'interposer en qualité de médiateur; en effet, il serait peut-être plus conforme aux intérêts de notre politique d'assurer notre influence dans les petits États voisins de la Prusse, à l'exclusion de toute autre, que de fournir à la Confédération l'occasion d'intervenir dans leurs affaires intérieures. »

60. Rapport et lettres sur la question des fortifications d'U Ira et de Rastadt.

7 mai 1853. — « Hier, j'ai reçu la visite du délégué du Wurtemberg, qui m'annonça que son gouvernement était prêt à accéder à la

1 Grâce à M. de Bismarck, la saisie a été levée plus tard par voie d'arrangement à l'amiable, et l'affaire fut réglée. « Sans doute j'aurais désiré que dans l'arrangement intervenu on affirmât plus nettement les droits de la Confédération en matière d'attaques non justifiées. » (Rapport du 11 mai 1853.)

2 Aux termes d'une ordonnance du prince de Lippe, rendue le 15 mars 1853, la constitution du 16 janvier 1849 fut supprimée, et la constitution provinciale du 6 juillet 1836 fut rétablie.

« La Chambre dissoute, écrivit à cette occasion M. de Bismarck, a l'intention de se plaindre à la Diète de la conduite du gouvernement de Lippe. Dans ce but, elle a envoyé à Francfort un député qui est venu me voir et qui m'a prié de vouloir bien appuyer auprès de mon gouvernement les plaintes de la Chambre contre les procédés du gouvernement de Lippe. Tout ce que j'ai pu répondre à M. Pétri, c'est que je ne connaissais ni les questions de droit ni les questions de fait relatives à cette affaire, et que, pour cette raison, je devais me réserver de faire des propositions à Votre Excellence jusqu'à ce que je fusse mieux instruit de la situation et du contenu de la plainte déposée. Quant au reste, j'ai fait observer à M. Pétri que, d'une part, le cabinet prussien attachait une grande importance à l'intégrité du droit dans le développement constitutionnel des Etats allemands, mais que,

convention de Gotha du 15 juillet 1851, sur l'expulsion des réfugiés. Il a profité de l'occasion pour me donner l'assurance réitérée que le Roi son maître avait particulièrement à cœur d'entretenir avec la Prusse les relations les plus amicales et les plus intimes, mais qu'il espérait aussi que la Prusse ne refuserait pas son concours aux Etats de l'Allemagne du Sud pour les travaux de fortification proposés. A mes différentes objections il répondit que malgré tout nous ferions acte de sagesse en renonçant à une opposition qui ne pouvait avoir aucun résultat pratique, attendu que la majorité de la Diète était d'accord sur les nouvelles constructions à faire, qu'une attitude contraire serait de nul effet en droit et au plus haut degré nuisible aux relations de la Prusse avec la Confédération. Quoique dans une séance de la commission militaire M. de Reinhard se soit jadis rangé formellement, si je ne me trompe, à l'opinion personnelle de M. de Schrenk, que l'unanimité était nécessaire pour autoriser les nouveaux travaux, et qu'en tout cas il ne l'ait pas combattu, il envisage maintenant l'autorité d'une résolution de la majorité comme n'ayant jamais été contestée par personne.

Dans un entretien que j'ai eu ensuite avec M. de Prokesch, celui-ci remit le même thème sur le tapis. Dans l'intervalle, j'avais appris par M. de Scherff, le délégué du Luxembourg, que son intention de voter contre les propositions et contre la compétence de la majorité avait été qualifiée avec une certaine vivacité par le président, comme une révolte contre l'autorité de la Confédération. M. de Prokesch a essayé de me démontrer, de la façon dont j'ai déjà parlé à Votre Excellence dans mes rapports antérieurs, que la résolution prise par la Diète le 26 mars 1841 , qui détermine l'extension à donner aux travaux proposés, faisait seule autorité; que celle au contraire du 11 août 1842, qui fixe la somme maxima de dix-sept millions et demi de florins, devait être considérée comme accessoire, parce qu'elle reposait sur l'incertitude des propositions provisoires qui se produisent à l'occasion de tous les travaux à exécuter. Il déclara que la Prusse commettrait un acte arbitraire

d'autre part, il ne pouvait pas non plus s'empêcher de tenir compte du besoin qu'éprouvait un pouvoir gouvernemental de rester entier et de s'exercer sans partage. » (Rapport du 29 avril 1853.)

si elle se désintéressait aujourd'hui de la question et travaillait à faire en sorte qu'on laissât inachevés des travaux de défense reconnus comme indispensahles; qu'il était impossible pour la majorité de l'assemblée fédérale de tenir compte de cette opposition ; que lui-même avait reçu du cabinet impérial les instructions les plus précises; qu'il avait l'ordre de marcher de l'avant et de faire procéder au vote dans la prochaine séance, c'est-à-dire jeudi, 12 de ce mois.

Je le priai instamment de renoncer à ce projet, sinon je me verrais, à mon grand regret, forcé d'attaquer au nom du gouvernement royal la validité de la résolution prise par la majorité; il en surgirait un conflit plus grave à mes yeux que l'ajournement momentané de travaux dont l'importance pratique était subordonnée aux innombrables hasards delà guerre, et plus grave surtout qu'un ajournement provisoire du scrutin. Je lui représentai combien il serait fâcheux, non-seulement pour l'influence des deux grandes puissances sur la Confédération, mais encore pour leur rôle dans la politique européenne, s'il se produisait entre elles des conflits de celte nature. Enfin je lui rappelai les difficultés qui s'étaient élevées à la fin de l'année 1851, à la suite d'une semblable divergence d'opinion sur un point insignifiant, sur un crédit à voter pour la marine.

M. de Prokesch me répondit que, si la Prusse prenait ainsi les choses, autant valait qu'elle déclarât immédiatement vouloir sortir de la Confédération. Car si un Etat confédéré prétendait au droit de se désintéresser à volonté de l'effet légal de résolutions prises en commun, il n'y avait plus de Confédération possible, à moins que je ne connusse un moyen tout nouveau de surmonter la difficulté. Ce moyen, lui répondis-je, dont on s'est constamment servi jusqu'en 1848, et qui a formé la base de la bonne entente entre la Prusse et l'Autriche, consistait à ne pas demander plus à la Confédération qu'elle ne pouvait donner, et à éviter de débattre officiellement des questions pouvant provoquer des discussions de principes dangereuses, tant qu'on n'était point parvenu à s'entendre. J'ajoutai que jamais une des grandes puissances n'avait essayé de forcer la volonté de l'autre par les résolutions de la majorité, conduite qui seule répond à l'esprit du pacte fédéral, car la Prusse et l'Autriche n'auraient guère accepté une constitution d'après laquelle

elles n'auraient eu chacune qu'une voix sur dix-sept, tandis que neuf voix, représentant à peine einq millions de sujets , auraient pu décider des résolutions de la Diète et obliger légalement la minorité des huit voix restantes. M. de Prokesch allégua que, d'après ma théorie, le plus petit Etat de la Confédération pourrait, aussi bien que la Prusse , annuler l'effet des résolutions de l'assemblée réclamant l'unanimité. Je lui accordai que lorsqu'il s'agissait de décisions fédérales douteuses, un pareil cas était possible en droit, mais nullement probable en fait; mais j'ajoutai que la Prusse, ayant conscience de son importance dans la Confédération, était mieux fondée que tout autre État à user de la latitude laissée par le droit fédéral , que lors des premières délibérations sur les travaux de défense, malgré les doutes qu'on aurait pu émettre, comme aujourd'hui, sur la nécessité de l'unanimité, on n'avait pas dédaigné de négocier avec des États bien moins considérables, jusqu'à ce qu'on eût obtenu leur adhésion, et que l'accord définitif n'était devenu possible qu'à la condilion qu'on ne dépasserait pas la somme maxima de 27,500,000 florins. Non-seulement M. de Prokesch ne s'est pas rendu à ces arguments, mais encore il est allé jusqu'à déclarer l'unanimité nécessaire pour modifier la résolution prise a l'unanimité de construire les camps retranchés, privilège que j'ai cru pouvoir revendiquer également, d'après la même théorie, pour la résolution, unanime également, d'après laquelle le chiure maximum ne serait pas dépassé.

Malgré la vivacité et l'énergie avec lesquelles mon collègue d'Autriche a combattu mes raisons, et qui ne me laissaient guère d'espérance de succès, je n'ai voulu négliger aucun moyen d'atténuer ou d'écarter les causes de dissentiment. Je l'ai donc rendu attentif à ce point que, si les deux puissances y mettaient de la bonne volonté, il ne serait pas impossible d'arriver à s'entendre au moinssur les dépenses immédiates, et notamment sur celles qui sont encore à faire dans l'année courante, car il ne fallait pour cela que liquider le reliquat des crédits accordés antérieurement, liquidation dont la nécessité était reconnue par la Prusse et qu'elle faciliterait de bon cœur. M. de Prokecch repoussa catégoriquement cet expédient, disant qu'on ne pouvait pas attendre, pour continuer les tra-

vaux des forteresses, que 3c compte île la flotte eût été liquidé, et que ce dernier n'aurait aucune chance d'être réglé tant qu'on demanderait à l'Autriche de reconnaître des obligations fondées sur les résolutions du « pouvoir révolutionnaire de l'Empire » ; que le prétendu devoir de l'Autriche de contribuer à l'entretien delà flotte rentrait dans la même catégorie que la prétention de la faire participer aux frais de la guerre du Danemark, laquelle impliquait, après l'attitude prise par le cabinet de Vienne dans la question, un abaissement pour l'Autriche.

Je lui rappelai que cette guerre avait été résolue par l'assemblée fédérale sous la présidence de l'Autriche, ce que M. de Prokeseh n'admit qu'après que je lui eus cité les dates des batailles du Danewerk et de Schlcswig. Mais il déclara qu'à cette époque la Diète se trouvait sous la direction du premier parlement, tandis que le gouvernement autrichien lui-même n'avait pas eu d'action sur elle; que, par suite, le cabinet de Vienne ne pouvait pas reconnaître des obligations dérivant de résolutions de laDiète ou d'actes gouvernementaux de «l'époque révolutionnaire », telles que l'autorisation donnée au pouvoir central de répartir des sommes consacrées à la marine ou à d'autres fins qui n'ont pas pu être justifiées par la résolution pléniêre du 12 juillet 1848, prise sous la présidence de l'Autriche, et concernant la transmission du pouvoir central de la Confédération germanique à Son Altesse Impériale l'archiduc vicaire de l'Empire. Je lui ai demandé à partir de quel moment commençait et quand finissait cette « époque révolutionnaire » pendant laquelle on pourrait contester la validité des traités politiques et des actes gouvernementaux. 11 s'est borné à me répendre d'une manière générale qu'il ne pouvait y avoir aucun doute à cet égard pour un observateur des événements contemporains.

Le résultat de cette partie de la discussion fut que Aï. de Prokeseh déclara qu'on ne pouvait tarder à s'occuper sérieusement de trouver l'argent nécessaire pour les travaux de construction, et qu'il était surtout impossible d'attendre qu'on se fut mis d'accord sur la liq nidation des crédits votés; car, dans le courant du mois de juin, les fonds disponibles seraient épuisés, et la suspension des travaux deviendrait préjudiciable aux parties achevées. Je lui fis observer que ers

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dommages dont souffriraient quelques travaux en terre, me paraissaient insignifiants, comparés à ceux d'un conflit de principes, et que, dans une entreprise pour laquelle on avait prévu une durée de trois ans au moins, un retard insignifiant ne pouvait tirer à conséquence; en considération de quoi je le priai de ne pas du moins présenter l'affaire dans la prochaine séance. Il s'y est refusé aussi, prétendant que c'était son devoir d'observer consciencieusement le règlement. Je lui ai objecté que dans beaucoup de questions encore pendantes et moins douteuses, le règlement n'avait pas été appliqué avec autant de rigueur, que plusieurs même attendaient depuis huit mois et plus une solution, et que dans ce cas particulier aucun des délégués ne voudraitpresser le vote afin d'éviter un conflit. Je lui dis que j'avais reçu de différents côtés l'expression de la surprise que causait la précipitation exceptionnelle avec laquelle on menait cette affaire. M. deProkesch me répondit qu'il ne pouvait pas faire voter sur des objets pour lesquels lui ou... d'autres, ajouta-t-il en se reprenant, n'avaient pas d'instructions; mais que pour celte affaire il avait reçu les instructions les plus précises, et qu'il la ferait voter dans le délai réglementaire, ce advienne que pourra » .

Je ne puis affirmer à l'avance que M. de Prokesch, en y réfléchissant mieux, ne changera pas d'avis; mais l'air de résolution avec lequel il presse la conclusion de l'affaire, et la netteté avec laquelle il s'est exprimé, vis-à-vis des autres délégués, sur le caractère péremptoire de ses instructions, ne m'en laissent guère l'espérance. Les plans des camps retranchés ont été discutés récemment dans la commission militaire, et les chefs des travaux des forteresses ont été invités à les remettre malgré l'opposition de notre plénipotentiaire. Selon toute apparence, je puis compter sur l'approbation de Sa Majesté le Roi et sur l'assentiment de Votre Excellence si je combats en tout état de cause l'application du principe d'après lequel une des deux grandes puissances, contrairement à sa conviction officiellement proclamée, et dans un cas où la compétence de la majorité est «m moins douteuse, pourrait être forcée par une résolution de la majorité de se soumettre à une opinion opposée. Aussi, à moins que je ne reçoive des instructions contraires, si M. de Prokesch persiste dans ses projets et si la majorité se prononce pour lui, je protesterai contre la résolution

de l'assemblée, en ajoutant la déclaration, qui figurera au protocole, que le gouvernement royal ne peut se considérer comme lié par la résolution prise, et qu'il croit que l'obligation de contribuer au payement d'une somme dépassant le chiffre maximum fixé le 11 août 1842 ne peut être contractée qu'en vertu d'un assentiment unanime des Etats confédérés. Peut-être Votre Excellence jugerat-elle convenable que je laisse de côté, comme étant inutile, la dernière partie de cette protestation, et que je me borne cà déclarer que la résolution n'est pas considérée comme obligatoire par la Prusse. Si Votre Excellence n'approuve pas entièrement les vues exposées ci-dessus, je la prie de me le faire savoir le plus tôt possible, attendu que la prochaine séance aura lieu probablement jeudi à midi.

La difficulté signalée dans votre rescrit du 16 de ce mois, qu'antérieurement la Prusse a défendu des principes différents sur le caractère obligatoire d'une résolution de la majorité, ne doit pas entrer en ligne de compte; car, d'après le contenu des documents émanant de nous, ces principes n'ont jamais été formulés dans les réunions officielles de la Diète; ils ne se trouvent que dans quelques rapports envoyés par des délégués à Berlin depuis l'année 1840, et ils n'ont jamais été discutés que confidentiellement1. »

7 mai 1853. — (Lettre particulière autographe.) — «J'ai l'honneur d'adresser ci-joint à Votre Excellence un rapport sur un entretien avec M. de Prokesch que, dans cette circonstance, je n'ai pu m'empêcher d'admirer, si grand partisan que je sois de la maxime : « Nil admirari. »

Je me suis borné à reproduire le sens des paroles, en les dépouillant du fard dont les a revêtues la fougue oratoire de mon ami. La conversation a eu lieu à l'occasion d'une promenade que nous avons faite ensemble. J'ai dû à plusieurs reprises recourir à des insinuations amicales pour ramener le diapason de mon interlocuteur au niveau d'une simple conversation, chaque fois qu'il prenait un ton qui

1 Le ministrede Manteuffel autorisa M. de Bismarck, dans le cas où il y aurait un scrutin sur la question des fortifications d'Ulm et de Rastadt, à voter conformément à sa proposition et à laisser subsister tout entière sa protestation. (Dépêche télégraphique du 9 mai 1833.)

m CORRESPONDANCE DIPLOMATIQUE

attirait l'attention des passants. Môme si je défalque les exagérations déclamatoires qui sont particulières à M. de Prokesch, la somme des énormités qu'il m'a dites n'en reste pas moins telle qu'à mon sens l'immixtion du vladika de Monténégro dans les affaires intérieures de l'Autriche paraîtrait moins grave à mon collègue que les vues de la Prusse dans la question des fortifications. Pour ne pas subir la contagion de l'exemple, j'ai fini par changer de sujet de conversation; par un revirement tout aussi soudain, mon interlocuteur déchaussa le cothurne et se livra aux épanchements de la plus douce intimité. A mon avis, nous ne pouvons pas céder en présence de la conduite de l'Autriche, sans que notre prestige et notre influence auprès de la Confédération subissent un grave échec. Si une affaire aussi importante était réglée non-seulement sans notre concours, mais encore contrairement à nos déclarations officielles, par une majorité ilont nous contestons la compétence, ce serait un précédent inouï dans l'histoire de la Confédération, et le fait équivaudrait à une abdication de notre légitime influence.

Je ne puis expliquer l'ardeur, la précipitation avec laquelle l'Autriche veut provoquer un conflit qu'il sera très-difficile ensuite de terminer, que par l'espérance qu'en présence du fait accompli d'une résolution de la Diète prise per majora, l'occasion s'offrira bientôt d'amener la Prusse à renoncer à son opposition, et que le séjour de Sa Majesté à Vienne sera peut-être un premier moyen d'arriver à ce résultat. On ne songe pas qu'il nous sera très-difficile de céder après que notre déclaration aura été portée au protocole; on espère peut-être même que l'importance du conflit et son caractère fâcheux nous feront comprendre la nécessité d'y mettre un terme en payant notre part. En attendant, on passe à l'ordre du jour sur notre opposition, dans la pensée que tout s'arrangera plus tard, pourvu qu'on se décide hardiment.

Madame de Prokesch est ici depuis huit jours environ, mais elle n'est pas encore installée. Les dames de la Diète se demandaient si elles ne devaient pas aller la voir en premier lieu ; elle a coupé court à toute incertitude en priant ma femme, lorsqu'elle est venue la voir, de faire sa tournée avec elle. Madame de Keinhard est la seule <jui ait prévenu sa visite.

J'espère que les vôtres se portent bien , et je vous félicite de tout mon cœur d'en avoir fini bientôt avec la corvée des débats de la Chambre. »

11 mai. — [Lettre particulière autographe.) — « ...Je me suis prononcé dans mon rapport pour l'adoption du moyen provisoire qui a été proposé '. J'ai été guidé en partie par la conviction que nous aussi, nous devons soubaiter que les travaux nécessaires pour assurer la défense de la place d'Ulm ne soient pas interrompus. Mais j'ai surtout considéré que la question se trouve posée de telle manière qu'un refus d'adhésion de la part de la Prusse peut facilement être présenté à Sa Majesté le Roi, ou du moins à nos confédérés allemands et autres, sous le jour d'une opposition systématique et non motivée à l'extension du système de défense de l'Allemagne du Sud Il est encore une question importante : le payement éventuel de ces 534,000 florins 2 ne peut-il pas préjudicier à la question principale, la construction des camps retranchés, en permettant ^'entreprendre des travaux étrangers aux ouvrages dont la Prusse a proposé l'achèvement, de façon à entraîner de nouvelles constructions si cet argent ne doit pas être perdu? Je me suis entretenu à cet égard avec le membre prussien de la section des fortifications. Après qu'on aura dépensé les économies réalisées, il n'y aura plus à faire d'autres travaux à Rastadt, car toute construction nouvelle rentrerait dans le système de nos adversaires. Quant à la place d'Ulm, si l'on veut terminer les ouvrages nécessaires pour remplir le cadre approuvé par nous et pour réaliser les agrandissements désirés par l'Autriche, il faut au moins la totalité des avances prélevées sur les fonds de construction. D'après cela, la somme à payer maintenant ne devrait être dépensée que pour Ulm en particulier et pour des travaux que dans notre système nous reconnaissons également comme nécessaires.

La discussion qui a eu lieu hierau sein de la commission (militaire)

1 M. de Bismarck avait proposé à M. de Prokcsch, pour mettre fin au conflit, d'obtenir la somme de 534,898 fl. 37 kr. au moyen de contributions matriculaires, H de l'appliquer aux constructions en question. (Rapport immédiat du 13 mai 1853.)

2 Votés par la Diète pour la construction de camps retranchés.

sur la question de l'unanimité, a été fort animée. Mes collègues sont partis du principe qu'en cas de contestation sur la nécessité de l'unanimité, il faut pouvoir recourir à une instance supérieure; autrement le plus petit Etat pourrait empêcher toute espèce de résolution en réclamant l'unanimité. Celte instance supérieure ne pourrait naturellement être que la Confédération elle-même, à laquelle appartient le droit d'interpréter ses lois. Dans l'argument que je leur ai opposé, j'ai montrél'autre extrême, l'omnipotence qu'auraient les neuf voix appartenant aux Etats les moins considérables, celles de la 9* à la 17e curie, qui rendraient illusoire l'indépendance des huit voix restantes dès qu'on pourrait, au moyen d'une résolution de la majorité, établir sa compétence. Du moment qu'on accorderait cela, la Diète pourrait, du moins en théorie, régner d'une manière aussi absolue en Allemagne que le Tzar en Russie. Je ne comprends pas l'aveuglement de ces messieurs, qui s'imaginent pouvoir, par ces exagérations, contraires à l'esprit de la constitution fédérale, forcer la Prusse à adopter toutes les résolutions qu'il leur plaira de prendre, tandis qu'ils n'osent faire la moindre tentative pour obtenir de l'Autriche le payement de l'arriéré des contingents portés au rôle; et cependant ce serait le moyen de mettre immédiatement fin aux embarras actuels. Cela est d'autant plus bizarre que la grande majorité est parfaitement pénétrée de l'obligation qui incombe à l'Autriche, la Bavière, la Saxe, la Hesse électorale, de payer leurs parts de l'entretien de la flotte. M. de Reinhard est allé jusqu'à prétendre que la Prusse finirait par rompre les traités qui lient la Confédération; ce que je lui ai défendu sur un ton poli, mais très-sérieux, de répéter. Quoi qu'il en soit, le résultat final a été l'ajournement du scrutin sur la question principale. J'espère qu'à Vienne on n'essayera pas de soutenir que la Prusse est moins zélée que d'autres pour assurer la défense du territoire de la Confédération. C'est précisément à Vienne qu'on devrait se rappeler qu'en décembre 1841 on n'a chargé le général autrichien de Roditzky d'arrêter le projet de construction que sous la condition formelle que les frais d'exécution ne dépasseraient pas 10 millions de florins, et aujourd'hui l'on veut faire dériver de ce même projet l'obligation de nous faire verser de nouvelles sommes.

Entre autres raisons, M. deProkesch fit valoir hier que la somme totale des frais généraux avait été précisément prélevée suvlcs fonds affectés aux travaux de Rastadt; il avait en main un document que je connaissais, où figuraient sur la première page tous les fonds sur lesquels la somme en question avait été prise, et dans lesquels llm et Rastadt ne figuraient que pour deux cinquièmes. J'élevai des doutes, mais il persista dans son dire, en mettant le document de côté. De plus, il avait fait insérer par M. de Nostitz, dans le rapport delà commission qu'on me pressait de signer, un passage contraire à la convention d'après laquelle nous devions payer notre part dans les proportions matriculaires les plus faibles. Je dois m'attendre à de si mesquines manœuvres, même dans les questions les plus insignifiantes! Je m'arrête; le courrier va partir. J'aurai l'honneur de vous adresser encore un rapport officiel sur la théorie de l'unanimité !.

17 mai. — (M. de Bismarck écrit qu'il faudrait envoyer de Berlin aux différents gouvernements de la Confédération une communication sur l'attitude de la Prusse dans l'affaire des fortifications dT!m et de Rastadt, et le faire avant que ces gouvernements aient envoyé leurs instructions à leurs représentants auprès de la Diète; qu'une fois que les délégués les auront entre leurs mains, il ne sera plus possible d'agir à Francfort et de peser sur le vote.)" ...car la plupart des délégués n'aiment guère se donner de la peine pour faire modifier leurs instructions, d'autant plus qu'ils manquent de l'influence nécessaire sur leurs gouvernements. »

6 1 . Lettres, dépêches et rapports sur l'affaire de Canitz * .

15 mai 1853. — (Lettre particulière.) — « Je viens d'apprendre par M. de Canitz la conduite de M. de Dalwigk à son égard. Je sais comment s'est passé l'entretien qui a donné lieu à cet incident;

'• M. de Bismarck envoya ce rapport le 14 mai 1853, et le ministre de Manteuffel déclara l'approuver entièrement. C'est dans le sens de ce rapport que le ministre président adressa immédiatement après une dépèche circulaire aux légations prussiennes accréditées auprès des gouvernements allemands. (Rescrit à M. de Bismarck du 31 mai 1853.)

2 Dans un entretien du baron de Canitz, ministre résident de Prusse, avec le

naturellement je ne connais que la version de Canitz. Aussi je ne puis qu'ajouter d'une manière générale au récit de ce dernier, que la qualité la plus saillante de Canitz, que je connais depuis de longues années, est une véracité scrupuleuse; qu'en aucun cas il ne prendrait sur lui de s'écarter jamais de la vérité pour se justifier ou pour la dénaturer. On ne saurait en dire autant de Dalwigk. Si j'avais eu lieu d'adresser à Canitz des observations quelconques sur sa façon de conduire les affaires, j'aurais pu lui reprocher peut-être ses manières trop conciliantes à l'égard de Dalwigk et du prince de U ittgenstein, plutôt que l'excès contraire; il n'est pas non plus dans son caractère d'oublier les lois de la politesse ou de s'emporter dans la conversation; il ne cesse jamais d'être calme et d'avoir des formes irréprochables. Il a toujours été personnellement bien vu au palais grand-ducal de Darmstadt; il est au nombre des cavaliers attitrés qui dansent la française chez Son Altesse Royale la grandeduchesse, et moi-même j'ai pu constater dans les chasses grandducales que le prince régnant a toujours été fort aimable envers lui. Je puis déclarer en toute sincérité que la conduite de Canitz n'a été nullement l'occasion de la querelle qu'on lui fait. MM. deSchaeffer' et Camesaska, les conseillers intimes du grand-duc, ne savent jusqu'à présent pas un mot de l'affaire. Ou bien donc M. de Dalwigk a agi sans autorisation, ou bien il s'est cru encouragé par un de ces « oui »

baron de Dalwigk, ministre résident du grand-duché de Hesse, le premier avait été amené à dire d'une manière générale à M. de Dalwigk combien il regrettait de ne pas trouver chez ce dernier, dans leurs relations d'affaires, la confiance et les manières conciliantes qui répondaient aux rapports de proche parenté et aux bonnes relations politiques existant entre les deux cours. Peu de temps après, l'envoyé du grand-duché de Hesse à Berlin, le comte de Goertz, alla voir le ministre de Manteuffel pour se plaindre de M. de Canitz au nom de son chef; il lui assura que ce dernier s'était permis des paroles blessantes pour M. de Dalwigk. Sommé de s'expliquer, M. de Canitz fit au ministre un récit complet des faits, récit dont la fidélité et l'exactitude étaient parfaitement garanties par le caractère du ministre résident. Le gouvernement prussien dut en conclure que M. de Canitz n'avait pas proféré les paroles que 11. de Dalwigk croyait avoir entendues, et que sa conduite avait été irréprochable. La cause première do l'explication qui avait eu lieu entre M. de Canitz et M. de Dalwigk avait été l'arrivée de M. deBaumbach, ministre des affaires étrangères et de la maison de l'électeur de Hesse, à Cassel, dont M. de Canitz désirait apprendre le motif.

1 Le baron Schaeffer de Bernstein, ministre de la guerre du grand-duché de Hesse.

évasifs par lesquels le duc lui répond pour s'en débarrasser quand il l'ennuie avec trop de persistance. Ou bien encore M. de Dalwigk veut ravoir Otterslaedt ', ou veut faire croire par cet esclandre qu'il n'y a pas eu moyen de vivre avec Canitz, et que c'est la cause de son hostilité contre la Prusse. Dalwigk est ou se croit toujours à la veille de sa chute, et j'ignore comment il compte trouver dans cette attaque singulière contre la personne de notre représentant, un moyen de se soutenir ou de détourner le coup qui le menace. Ce qui est certain, c'est que s'il atteignait son but, il en résulterait une sérieuse intimidation des agents de la Prusse auprès des petites cours, et notre condescendance serait un triomphe et un encouragement pour nos adversaires coalitionnistes. Je dois rappeler en outre qu'à Darius tadt bien des gens persistent, bien qu'à tort, à croire que Canitz nous a procuré la première copie du traité de coalition 2; dans tous les cas, on a essayé, l'été dernier, de prévenir le grand-duc contre lui en racontant cette histoire. Si j'osais me permettre de dire franchement mon opinion, je répondrais à l'impudente prétention de M. de Dalwigk, qui demande la révocation d'un agent de la Prusse, suivant son bon plaisir, qu'il n'y avait aucun espoir de renouer des relations diplomatiques fructueuses entre la Prusse et Darmstadt, tant que M. de Dalwigk resterait à la tête du ministère. Je suis certain que nous réussirions, et que nos actions monteraient sensiblement. Je puis affirmer en mon âme et conscience que si M. de Dalwigk ne peut pas s'entendre avec Canitz, il ne pourra le faire qu'avec un représentant de la Prusse qui serait plus au service de la Hesse qu'au nôtre. Votre Excellence voudra bien me pardonner ces lignes écrites à la hâte. Bien que pressé par liieure du courrier, je dirai encore que je m'intéresse particulièrement à cette affaire, parce que j'ai toujours engagé Canitz à montrer plus d'énergie et à être, malgré son amabilité naturelle, son calme et sa politesse, moins prévenant pour M de Dalwigk. m

1 Le prédécesseur do M. de Canitz.

2 Cf. plus haut, p. V7, note 5.

27 mai. — [Lettre particulière autographe au lieutenant général de Gerlach.) — « ...Je ne vous écris que quelques mots aujourd'hui pour vous prier de faire en sorte qu'où profite de la sottise dcDalwigk et du rappel de Canitz pour renverser le premier. Si Ton disait au grand-duc Louis : Renvoie ton Dalwigk, ou nous rompons nos relations, on le blesserait à l'endroit le plus sensible, et il bouderait malgré le Wurtemberg; mais si l'on fait ce qu'il veut en rappelant Canitz, et naturellement en renvoyant aussi Goertz ', le grand-duc sentira qu'il est dans son tort et sacrifiera Dalwigk, qui n'est qu'un vil partisan de la Confédération du Rhin, au désir de renouer avec nous. C'est seulement à la suite d'un entretien que j'ai eu hier avec Schaeffer que j'ai découvert que c'était là le meilleur moyen à employer. J'ai appris par cette conversation que le grand-duc était bien fâché de la chose, qu'il ne doutait pas que Dalwigk n'eût menti , et qu'il désirait que le tout se perdît dans le sable ; mais Canitz et notamment le Roi ne peuvent s'accommoder d'une pareille solution, car qui voudrait encore représenter la Prusse auprès d'un pareil ministre, qui demande des révocations arbitraires sous des prétextes mensongers, et qui va ensuite raconter que sur la prière Cm Roi et dans l'espoir qu'il se corrigera, on essayera de garder encore Canitz? Nous ne retrouverons pas une occasion plus commode et plus naturelle de mettre Dalwigk de côté; il n'y a qu'à céder à la Hesse et rappeler Canitz ; mais, vu la frivolité de la demande, il faut renvoyer aussi Goertz, et puis dire au grand-duc, très-ennuyé de cette affaire, et qui ne peut souffrir Dalwigk : « Tu VasvoulUj Georges Dandin. »

« P. S. — Je voudrais bien qu'on me fit venir à Berlin ; l'affaire de Rastadt est si confuse qu'on n'en sort pas2, n

28 mai. — [Dépêche télégraphique.) — « Le grand-duc, empêché par des inspections de troupes, ne peut pas donner d'au-

1 Représentant de la Hesse à Berlin.

- Le lieulenant général de Gerlach envoya la lettre au ministre de Mauteuffel, en lui faisant observer qu'il en avait communiqué la substance au Roi; lequel partageait entièrement la manière devoir deM.de Bismarck. Le Roi voulait aussi qucM.de Bismarck vînt pour quelques jours à Berlin, afin d'être entendu sur l'affaire de Canitz aussi bien que sur la question des fortifications de Rastadt. (Lettre datée de Charlottcnburg, le 30 mai 1853.)

DE M. DE BISMARCK. — 1833. 1 ; l

dience '. J'ai causé confidentiellement avec le ministre de la guerre du grand-duc de Hesse. Dahvigk a l'air de sentir qu'il est allé trop loin. Le grand-duc est facile contre lui ; il espère que nous ne céderons pas à son désir, mais de cette manière la situation du baron de Canitz deviendrait impossible. Par contre, des démarches menaçantes irriteraient le grand-duc; le sentiment de sa dignité blessée l'empêcherait de revenir à nous, et les autres gouvernements ne feraient que l'exciter dans sa résistance.

Dans ces conditions, n'agirions-nous pas plus efficacement contre Dahvigk, si nous profitions de sa démarche inconsidérée, en rappelant le baron de Canitz sans plus de façons, et en renvoyant le comte de Goertz à cause de la futilité de la demande de rappel ? Nous obtiendrions ainsi une rupture sans mécontenter directement le grand-duc, mais en lui faisant sentir son tort, ce qui le rendrait plus accommodant. Si Votre Excellence n'est pas disposée à adopter ce plan de campagne, je la prie de me répondre par dépêche télégraphique avant demain soir.

Je vous enverrai aujourd'hui un rapport plus circonstancié, que vous recevrez demain dans la journée 2. »

28 mai. — « Conformément à la mission dont vous m'avez chargé par votre rescrit du 22 de ce mois 3, que j'ai reçu avant-hier après-midi, je me suis rendu le même jour à Darmstadt; mais j'y ai appris que le grand-duc consacrera les journées du 27, du 28

1 Le 22 mai 1853, le ministre de Manteuffel avait instruitM.de Bismarck de la situation : k Le Roi, avait-il dit, ne pouvait croire qu'il entrât dans les intentions du grand-duc d'interrompre les relations amicales actuellement existantes, quand il n'avait aucun motif sérieux de le faire. Le Roi était persuadé, au contraire, que si la proposition faite à Berlin par le comte de Goertz avait reçu l'approbation spéciale du grand-duc, ce dernier n'avait pas eu connaissance du fond même de l'affaire. »

2 Le ministre de Manteuffel répondit qu'il ne suffisaitpas de ne pas donner suite à la demande de rappel; qu'il fallait que, le cas échéant, l'affaire suivît le cours indiqué par M. de Bismarck ; que pourtant le gouvernement prussien désirait que le grand-duc fût averti préalablement, autrement le renvoi du comte de Goertz ne serait qu'une cause d'irritation, et qu'il fallait d'abord qu'on donnât satisfaction à ia Prusse par l'éloignement de M. de Dalwigk ou par des excuses formelles. C'est ce qu'il fallait insinuer adroitement au grand-duc, sans recourir à la menace; il conviendrait de s'adresser à ce dernier en personne, si c'était possible, sinon lui faire parler par un intermédiaire sûr. (Dépêche télégraphique du 29 mai 1853.)

3 Cf. note 1.

IY2 CORRESPONDANCE DIPLOMATIQUE

et du 29 à faire des inspections de troupes à Worms et dans d'antres endroits de la province de la Hesse supérieure. Aussi ne pourrai-je guère demander une audience avant le lundi 30. Dans l'intervalle, j'ai tâché de m'entendre confidentiellement, quant à la manière de traiter l'affaire, avee le ministre de la guerre hessois, M. de Schaeffer, qui est lui-même un adversaire déclaré de M. deDahvigk. Parti à la suite de Son Altesse Royale, je n'ai réussi à le voir qu'hier dans la soirée. Ce matin, j'ai informé Votre Excellence, par dépêche télégraphique, du résultat de cet entretien1. M. de Schaeffer m'a dit que le grand-duc semblait désirer vivement que l'affaire, évidemment fort désagréable pour lui, fût réglée de manière qu'on ne donnât suite, ni de notre côté ni de celui de la Hesse, à la demande de rappel de M. de Canitz. 11 ajouta que Son Altesse Royale avait même fait entendre que l'incident était clos à la suite d'un entretien qui avait eu lieu entre AI. de Mùnch, représentant du grand-duché de Hesse à la Diète, et moi ; cependant je me suis borné dans cette entrevue à demander comment les choses s'étaient réellement passées.

M. de Mûnch m'a d'abord fait de vive voix un récit qui ne m'apprenait rien de nouveau ; deux jours après, il m'a lu des fragments d'une lettre de M. de Dahvigk, qui disait en substance qu'on avait demandé le rappel de M. de Canitz à cause de la violence de son langage, et que cette demande était le résultat d'une décision prise par le grand-duc après mure réflexion. En même temps, M. de Mùnch m'a prié de m'inierposer pour que nous fassions droit in désir du gouvernement grand-ducal, sans y mettre des obstacles ou de la mauvaise grâce.

Je lui ai simplement répondu en exprimant la crainte qu'à Berlin on ne prît pas la chose aussi légèrement qu'on semblait la considérer ici. D'après le récit de M. de Schaeffer, AI. de Dalwigk sent aussi qu'il est allé trop loin; il serait heureux si cette affaire, qui a indisposé davantage le grand-duc contre lui, pouvait être considérée comme non avenue, ou du moins rester sans effet.

1 Cf. !e rapport immédai.

DM M. DE BISMARCK. — 1853. 143

Dans un entretien familier, le grand-duc est allé jusqu'à dire à M. de Schaeffer combien il était satisfait de la personne de M. de Canitz et désirait le conserver. M. de Schaeffer regardait comme certain que le grand-duc lui-même était convaincu des erreurs volontaires que M. de Dalwigk avait commises dans ses allégations.

D'après cela, il parait facile de passer condamnation sur cette affaire, si c'est la volonté de Sa Majesté le Roi. Mais, suivant mon humble avis, une telle solution ne répondrait nullement à nos intérêts. M. de Schaeffer lui-même a déjà dit au grand-duc qu'il craignait que la Prusse n'abandonnât pas l'affaire. En effet, après un pareil incident, la position de M. de Canitz à Darmstadt serait impossible, fausse et peu utile au gouvernement royal, car M. de Dalwigk ne manquerait pas de présenter l'affaire comme si l'on avait consenti, sur les représentations du cabinet prussien, à continuer de supporter M. de Canitz jusqu'à nouvel ordre, et de dire qu'il n'avait tenu qu'à lui de faire triompher sa volonté. Une pareille situation aurait un contre-coup fâcheux, non-seulement sur la position de M. de Canitz, mais encore sur celle de nos agents qui sont attachés à des cours voisines. Ce n'est que par une satisfaction éclatante donnée au gouvernement royal et à M. de Canitz personnellement qu'on pourrait annuler l'effet des allégations de M. de Dalwigk. Il faudrait, par exemple, donner une décoration à M. de Canilz et faire retirer par M. de Goertz la demande de rappel. Quoi qu'il en soit, abstraction faite de la difficulté qu'on éprouvera à décider le duc à désavouer la démarche faite en son nom, sans blesser la susceptibilité soupçonneuse de ce prince en matière de souveraineté, l'occasion de se débarrasser de M. de Dalwigk n'en semble pas moins favorable, si l'on veut suivre un autre plan. Il est probable que M. de Schaeffer est dans le vrai quand il m'assure qu'à la suite de l'accomplissement de ma mission du 22 de ce mois, Son Altesse Royale se bornerait à me répondre que l'affaire lui était désagréable, qu'il ne fallait plus en parler, et qu'il inviterait les antagonistes à dîner pour les réconcilier.

Quant à la crainte qu'après ce qui s'était passé, il ne serait guère possible pour M. de Canitz ou pour son successeur d'entretenir des rapports sérieux avec M. de Dalwigk, Son Altesse Royale

144 CORRESPOXDAXCE DIPLOMATIQUE

y répondrait d'une manière évasive ou n'y répondrait pas du tout. Le grand-duc changerait de sujet de conversation, de sorte que, si je voulais obtenir autre chose que l'abandon de l'affaire ou une décoration pour M. de Canitz, je serais forcé de mettre Son Altesse Royale dans l'alternative de céder ou de rompre les relations diplomatiques, en insistant formellement sur la nécessité d'une réponse. D'après le caractère du prince, M. de Schaeffer était sûr que, se croyant blessé dans sa dignité, il se déciderait pour la rupture, se considérerait comme étant l'offensé, et persisterait dans ces sentiments, sous l'empire d'influences émanant de Cassel , de Dresde, de Paris et de Vienne.

Par contre, les choses changeraient de face si Son Altesse Royale était mise à même de rejeter toute la faute sur son gouvernement, et notamment sur M. de Dalwigk, dont rit-réflexion et le manque de sincérité ont provoqué le conflit. Les assertions de M. de Schaeffer me font conclure que nous atteindrions ce but en faisant purement et simplement droit à la demande du rappel de M. de Canitz, sans fournir au gouvernement grand-ducal l'occasion de la retirer. Etant donné la conviction que semble avoir acquise Son Altesse Royale, que M. de Dalwigk a dénaturé et exagéré les faits, l'idée que la Kesse est cause du conflit subsistera chez Son Altesse et ne sera point modifiée, quand même Votre Excellence déclarerait que Sa Majesté ne pouvait voir dans une demande aussi peu fondée que celle du rappel de notre agent, que l'intention de rompre les relations diplomatiques, et que pour ce motif nous demandions également le rappel du comte de Goertz. En accédant purement et simplement à la demande formulée au nom de Son Altesse Royale, nous donnerions au conflit un tout autre caractère que celui qu'il prendrait dans le cas où Son Altesse Royale croirait devoir repousser par une rupture diplomatique un attentat commis par la Prusse contre l'indépendance de Son Altesse dans le choix de ses serviteurs. A mon avis, il serait plus facile de faire du renvoi de M. de Dalwigk la condition de la reprise des relations diplomatiques, que souhaitera certainement la Hesse, que de demander aujourd'hui sa démission sous peine de rupture. Cette idée ne m'est venue qu'hier, pendant mon entretien avec M. de Schaeffer; mon impression se trouvait en contradiction directe avec

l'allégation de M. de Dalwigk dans la lettre mentionnée plus haut, que la demande du rappel de M. de Canilz était une mesure décidée par Son Altesse Royale après mûre réflexion , bien que cette lettre eût été écrite il n'y a pas huit jours, et qu'elle dût servir à m'éclairer.

Je n'ai pas voulu négliger de faire connaître à Votre Excellence ce nouveau point de vue, afin qu'elle puisse prendre à cet égard les ordres de Sa Majesté, si elle le juge convenable. J'y ai tenu d'autant plus que les voyages de Son Altesse Royale m'empêchent de m'acquitter avant lundi de la mission dont Sa Majesté m'a chargé. Je vous prie donc de m'envoyer des instructions par le télégraphe aussitôt après que vous aurez reçu ce rapport, à moins que vous ne l'ayez déjà fait avant ce moment-là. Dites-moi si je dois m'acquitter de ma mission telle qu'on me l'a confiée, ou si vous préférez le plan que j'ai développé dans le présent rapport '. »

62. Lettre particulière confidentielle donnant la caractéristique des membres de la Diète,

30 mai 1853. — « Pour faire suite à mon rapport d'aujourd'hui sur les agissements de certains délégués, je prends la liberté de communiquer à Votre Excellence quelques remarques confidentielles sur la personnalité de mes collègues pour le cas où elles l'intéresseraient.

M. de Prokesch 2 est sans doute assez connu à Berlin pour que de nouvelles indications sur sa personnalité soient inutiles. Cependant je ne puis mf empêcher de constater que l'aplomb avec lequel il avance des faits controuvés ou conteste des faits réels dépasse tout ce que j'avais attendu de lui, de même que le sang-froid extraordinaire avec lequel il abandonne un sujet ou exécute un changement de front dès qu'on lui démontre victorieusement la

1 Le 30 mai 1853, M. de Bismarck informa le ministre que, conformément à la dépêche télégraphique du 29 mai (cf. p. 141, note 2), il avait demandé une audience au grand-duc, et qu'il attendait la réponse.

3 Mort en 1876.

fausseté de ses affirmations. Au besoin, il couvre une retraite de ce genre par un éclat d'indignation morale ou par des personnalités qui l'aident à porter la discussion sur un terrain tout à fait hétérogène. Ses armes principales dans la petite guerre que je suis obligé de soutenir contre lui lorsqu'il y a divergence d'intérêts sont : 1° la résistance passive, c'est-à-dire la remise volontaire des affaires, de façon qu'il m'endosse le rôle d'un mentor inquiet et, d'après la nature des questions, souvent mesquin, et 2° dans l'attaque, le fait accompli d'empiétements insignifiants en apparence du pouvoir présidentiel, calculés de manière à donner nécessairement à mon opposition le caractère d'une tracasserie sans raison ou d'une critique vétilleuse. Il ne m'est donc guère possible d'éviter de paraître insupportable vis-à-vis de lui, à moins d'oublier les intérêts de la Prusse au point de provoquer par chaque concession des exigences plus grandes. Cesjours-ci encore j'ai été forcé d'interpeller M. de Prokesch sur un emprunt de 37,000 florins, qu'il avait contracté de son autorité privée pour les travaux de fortification ; il invoqua des k centaines « de présidents, sans pouvoir en citer un seul. Puisil prétendit qu'un certain pouvoir discrétionnaire était indispensable à la présidence pour la conduite des affaires , qu'à l'époque du comte de Miïnch personne n'aurait osé relever de pareilles vétilles, et que ce ne serait guère le moyen de conserver la bonne intelligence entre nous et l'Autriche que de laisser tous les actes du président exposés aux critiques malveillantes du délégué prussien. Ma réponse l'amena à dire que les actes de ma présidence n'avaient pas été passés au crible dans le but de s'assurer s'ils ne fournissaient pas également matière à la censure, et qu'il attendait une résolution de la Diète avec la certitude que l'assemblée ne désavouerait pas la conduite de son président; que si toutefois cette hypothèse ne se réalisait point, il payerait de sa poche « la bagatelle des intérêts. » Je lui répliquai que ce dernier moyen me paraissait une solution parfaite, la seule qui pût trancher la difficulté, et que j'aimerais mieux, si M. le délégué président voulait me le permettre, prendre personnellement ma part des charges à acquitter afin d'en finir avec l'affaire, que de faire discuter officiellement la question, car je ne pouvais m'attendre à ce que mon gouvernement fût disposé à payer des intérêts pour

un emprunt contracté par le président seul, à l'insu des autres délégués, et immédiatement après une séance. La futilité de l'objet, ajoutai-je, nous faciliterait singulièrement la suppression d'un précédent oue les gouvernements pourraient redouter de voir prendre des proportions plus grandes, si on le laissait passer inaperçu. Enfin, je me réservai une déclaration publique pour le moment où l'affaire serait portée officiellement à ma connaissance , ce qui n'avait eu lieu jusqu'ici que par les communications tout à fait privées du conseiller de gouvernement intime Gruger. Tenant compte de la visite de Sa Majesté le Roi à Vienne et de la possibilité que des questions politiques s'y rattachent, j'ai évité dans ce cas, aussi bien que dans d'autres qui se sont présentés pendant ce temps, de forcer le président, comme j'en avais le droit, à rester dans les limites de «es attributions. En même temps je me suis efforcé de ramener la discussion dans la voie d'une entente amicale , chaque fois que M. de Prokesch s'en écartait. Je puis toutefois revenir sur la question dès qu'on me le permettra.

Je compte le délégué de la Bavière, M. de Schrenk, au nombre des meilleurs éléments de l'assemblée, tant à cause de ses capacités que de son caractère ; c'est un travailleur consciencieux et infatigable, avec cela pratique dans ses idées et dans ses jugements, bien que, jurisconsulte par éducation et par goût, il soit parfois ergoteur et rende la marche des affaires difficile. Dans les relations officielles, il est ouvert et complaisant, aussi longtemps qu'on ménage son amour-propre national, qui est, en réalité, très-exalté et trèssensible, faiblesse avec laquelle j'ai bien soin de compter.

Notre collègue de Saxe, M. de Nostitz !, m'inspire moins de confiance. Il a au fond une sympathie traditionnelle, comme il me semble, pour la Prusse et son système politique , sympathie qui provient surtout de son protestantisme plus rationaliste qu'orthodoxe et de sa crainte de l'ultramontanisme. Mais je crois, et je serais heureux de me tromper, qu'en somme il place ses intérêts personnels au-dessus des intérêts politiques, et la souplesse de son caractère lui permet de voir toujours ces derniers sous un jour avanla-

' Mort en 1 870.

geux pour les premiers. Indépendamment de son traitement, sa situation de fortune personnelle tient un peu à sa position de délégué ; il possède ici une maison, payée un prix considérable avant 1848, qu'il occupe lui-même, et que depuis cinq ans il cherche en vain à louer. Sa conduite politique est donc déterminée par le désir de garder sa position officielle, et, vu la direction que suit actuellement le gouvernement saxon, l'Autriche est certainement mieux placée que la Prusse pour la lui assurer. Celte circonstance n'empêche pas, il est vrai, M. de Nostitz d'éviter avec soin de contrarier ouvertement la Prusse, en tant que ses instructions le permettent; mais avec sa grande puissance de travail, son intelligence et sa longue expérience, il forme l'appui le plus solide de l'Autriche à la Diète. Il est doué d'un talent particulier pour rédiger des rapports et des propositions sur les questions litigieuses et leur donner un caractère conciliant; mais il ne compromet jamais les intérêts de l'Autriche : on a beau dépouiller sa rédaction de la forme vague dont il l'enveloppe, jamais on ne le trouve en défaut. Ce n'est que dans le cas où ses rapports deviennent l'objet de discussions ultérieures qu'on reconnaît d'ordinaire que le but en vue duquel ils avaient été rédigés est défini d'une manière incidente et, pour ainsi dire, sans intention. S'il se produisait à Dresde un revirement dans le sens de la Prusse, l'appui considérable que M. de IVostitz peut prêter à une cause par son intelligence, son expérience des affaires et l'autorité qu'il doit à ces deux qualités, serait aussi sûrement acquis à la Prusse qu'il l'est aujourd'hui à l'Autriche, à moins de supposer qu'il ne se croie trop lié parce que l'un de ses fils est élevé à l'école navale autrichienne et que l'autre sert comme officier dans l'armée impériale.

Le délégué du Hanovre, M. de Bothmer !, est de retour depuis quelques jours; mais j'apprends à mon grand regret qu'il n'est nullement certain qu'il reste plus longtemps à Francfort. Non-seulemeut c'est un caractère droit qui inspire la confiance, mais c'est encore le seul de mes collègues qui ait assez d'indépendance pour appuyer ouvertement mon opposition aux empiétements 'de la présidence.

1 Mort eu 1861.

M. de Reinliard ' est une nature tout opposée : si M. de Botlimer est consciencieux, clairet objectif dans ses travaux, ceux du délégué wurtembergeois portent, au contraire, le cachet de la frivolité et de la confusion. Sa disparition de l'assemblée serait un grand avantage pour nous. J'ignore si son départ de Berlin a été entouré de circonstances qui lui ont donné une antipathie profonde contre la Prusse, ou si ses théories politiques confuses, dont il parle plus facilement et avec plus de goût que des affaires, lui font imaginer que rinfluence de la Prusse en Allemagne est nuisible; mais ce qui est certain , c'est que son antipathie contre nous dépasse la mesure des sentiments qu'il est permis de supposer à son souverain d'après sa situation politique, et j'ai lieu de supposer que par principe il exerce aux dépens de la Prusse son activité et l'influence qu'il a sur son gouvernement. Je crois même devoir admettre que, dans la discussion de la question de Rastadt, il a tenu de sa propre autorité une conduite que Sa Majesté le Roi aurait été loin d'approuver. Dans ses manières à mon égard il n'y a rien qui puisse faire conclure à l'existence de sentiments de cette nature, et ce n'est que rarement et sous une forme voilée que ses rancunes contre la Prusse éclatent dans la discussion. J'ajoute en passant qu'il arrive toujours en retard et le dernier aux séances, qu'il y est inaltentif, intervient hors de propos dans la discussion et provoque ainsi de nouvelles pertes de temps.

Le délégué badois, M. de Marschall, ne manque ni d'intelligence ni de pratique, mais il évite avec soin de se comprometlre par un jugement personnel; dans les affaires les plus simples et les plus claires, il s'évertue à trouver un point de vue intermédiaire qui permette de donner raison aux deux parties, ou du moins de ne donner tort à aucune. S'il faut absolument se prononcer, il penebe plutôt du côté de l'Aulriche que du nôtre, soit qu'il obéisse à des considérations de parenté, soit que son gouvernement ait plus peur de Vienne que de Berlin. Je ne puis guère espérer en son appui contre la présidence, comme dans la question du règlement, par exemple, dont il est le rapporteur.

■ Mort en 18GC.

130 CORRESPOXDAXCE DIPLOMATIE l'K

Notre collègue de la Hesse électorale, M. de Trott \ s'occupe aussi peu que possible des affaires; notamment il ne fait point de rapports, ne fait jamais partie des commissions, est souvent absent et se fait remplacer par le délégué de Darmstadt. Il aime mieux habiter la campagne et chasser que d'assister aux séances ; il fait plutôt l'effet d'un bon vivant, gros propriétaire, que celui d'un délégué. Il se borne à voter strictement d'après ses instructions, rédigées par le ministre Hassenpflug d'après les inspirations de l'Autriche; de sorte qu'il me semble que son appui personnel est aussi peu acquis à l'Autriche qu'aux Etats de la coalition de Darmstadt ou à nous : impartialité que son éloignement pour les affaires e!, comme j'aime à le croire, la répugnance de son honnête nature à pratiquer le système de l'intrigue, lui rendent aussi facile que sa sympathie jadis incontestable pour les intérêts de la Prusse.

Nous trouvons un élément plus hostile dans le délégué du grandduché de Hesse, le baron de Mùnch-Bellinghausen 2. Si ce dernier est déjà dévoué aux intérêts de l'Autriche par suite de ses rapports de parenté avec l'ancien président du même nom, son antagonisme contre la Prusse s'accentue encore par l'effet de son zèle ardent et, comme je le crois, sincère pour l'Eglise catholique. Dans la vie privée, c'est un homme de formes agréables; je ne puis pas non plus me plaindre de sa conduite officielle en tant que je n'ai pas constaté chez lui un penchant à l'intrigue ou à la duplicité dépassant la réserve qui lui est commandée parla politique antiprussienne de son gouvernement. Mais il est un adversaire naturel de la politique prussienne partout où celle-ci n'est pas complètement d'accord avec l'Autriche et l'Eglise catholique, et je ne puis considérer l'ardeuravec laquelle il défend souvent son opinion contre moi que comme une preuve de la sincérité de ses convictions politiques. Dans tous 1rs cas, le fait qu'un souverain protestant et se trouvant actuellement en conflit avec les évêques catholiques est représenté par M. de Miïnch à la Diète, constitue une singulière anomalie. Ses idées politiques répondent tout aussi peu aux projets de confédération rhénane de M. de Dalwigk et du prince Emile de Hesse. Elles

1 Mort.

5 Mort en 18G1

appartiennent plutôt à la direction dite de la grande Allemagne, représentée en Prusse par les Reichensperger et d'autres. M. de Mùnch était un énergique défenseur du drapeau noir, rouge et or, qui a flotté sur le palais fédéral jusqu'à l'automne dernier, et de l'élément national dans le mouvement de 1848, qu'il a, du reste, combattu.

M. de Biïlow, le représentant du Danemark V, est un des hommes les plus intelligents de l'assemblée; je regrette que la position de l'Etat qu'il représente ne lui permette pas de prendre une part plus considérable aux affaires. L'attitude de la politique autrichienne répond naturellement aux vœux du cabinet de Copenhague plus que la nôtre ; cependant , dans toutes les questions non danoises, M. de Bùlow observe une réserve impartiale ; du reste, la plupart des questions litigieuses qui divisent la Prusse et l'Autriche sont de telle nature et remontent à une telle époque que le Danemark évite par principe de s'y intéresser, etlesvolesdeM.de Biïlow ne contiennent ordinairement, à côté de la réserve stéréotype des droits de son maître, que la déclaration qu'il n'a pas encore reçu d'instructions. Les discussions provoquées par les affaires de la Diète aussi bien que par la question d'Augustenburg, m'ont fourni l'occasion d'apprendre à connaître AI. ]de Bùlow comme un homme d'ùffaires adroit et intelligent, qui se distingue dans les relations officielles comme dans la vie privée par son tact et par son aménité.

Un de nos plus fidèles confédérés est M. de Scherff 2, entièrement dévoué aux intérêts de la Prusse, qui a même un fils dans notre armée; c'est un homme expérimenté et prudent jusqu'à la timidité. Cette dernière qualité, ainsi que la nature de rinfiuence que Sa Majesté le Roi des Pays-Bas exerce sur les instructions données au délégué fédéral , l'empêchent souvent de me prêter dans les séances l'appui auquel je pourrais m 'attendre dans d'autres conditions. En dehors des séances, j'ai toujours pu compter fermement sur lui quand je lui demandais ses conseils ou quand il s'agissait de mettre à mon service son influence sur un autre délégué ou de me

• Mort en 18S0.

2 Mort.

procurer des renseignements dont j'avais besoin. M. de Scherff et sa famille sont, ajuste titre, particulièrement dans les bonnes grâces de Son Altesse Royale le prince de Prusse.

Son voisin dans les séances, le baron de Fritscb !, ne laisse rien à désirer; il faudrait seulement qu'il eût, pour appuyer la politique de la Prusse, autant de pouvoir que de bonne volonté. En politique, c'est un ci-devant « Gotharien » ; mais il est avec cela un homme sincère et estimable; les instructions qu'il reçoit de ses cours portent le caractère d'un dévouement qui mérite notre vive reconnaissance ; dans toutes les questions importantes, elles lui prescrivent de s'associer au vole de la Prusse; cet appui serait encore plus précieux si M. de Fritsch avait à un plus haut degré la conscience du devoir de faire partager ses convictions.

Nassau et Brunswick sont représentés par le baron de Dungern ?', caractère inoffensif, qui ne possède ni les aptitudes personnelles ni l'autorité politique nécessaires pour avoir de l'influence à la Diète. Si la divergence qui dans la plupart des questions se produit entre l'attitude de Brunswick et de Nassau aboutit presque toujours à un vote favorable au Nassau, c'est-à-dire à l'Autriche, cela tient un peu aux relations de parenté de M. de Dungern et de sa femme avec des familles dévouées aux intérêts autrichiens et aux sentiments personnels du délégué, qui, ayant deux fils dans l'armée impériale, redoute plus les ressentiments de l'Autriche que ceux de la Prusse. Mais cet inconvénient est dû surtout au fait que Brunswick est représenté par un serviteur du duc de Nassau; or celui-ci se trouve ici en contact immédiat avec sa cour, qui est dominée par des influences autrichiennes, et n'entretient avec Brunswick que des relations tellement peu suivies qu'elles ne peuvent guère être considérées comme l'équivalent des 5,000 florins que Son Altesse le duc Guillaume donne pour parfaire le traitement de ce délégué.

Le délégué du Mecklembourg, M. d'Oertzen 3, justifie à tous les égards la réputation de parfaite honorabilité qu'il avait déjà, lorsque je l'ai connu avant sa situation actuelle. Dans les premiers temps de

i Délégué des maisons grand-du cales de Saxe. 2 Mort en 1862.

a Mort.

la nouvelle réunion de la Diète, on ne pouvait méconnaître chez lui, comme chez un grand nombre de ses compatriotes, une tendance à pencher du côté de l'Autriche; mais il me paraît incontestable que depuis deux ans, qu'il a pu observer les moyens politiques employés par la présidence, une réaction s'est produite dans sa nature foncièrement honnête, bien qu'il ait un fils dans l'armée autrichienne. Cela fait que je puis compter sur lui personnellement d'une manière absolue et sur son appui politique en tant que le permettent ses instructions, de la nature desquelles je n'ai pas, en somme, à me plaindre. Dans tous les cas, je suis sûr de trouver en toute circonstance chez lui une conduite franche et honnête. Comme rapporteur, il s'occupe de préférence de l'affaire Bentinck et d'autres réclamations ; il lofait très-consciencieusement, bien que je ne puisse pas toujours partager ses vues. Son attitude dans les discussions est toujours calme et conciliante.

Le représentant de la quinzième curie1, M. d'Eisendechcr 2 , est un homme qui séduit par son aménité comme par l'esprit et la vivacité qu'il déploie dans la conversation. Il était autrefois un membre avancé du parti de Gotha; il paraît que ses opinions se sont changées depuis en une préférence marquée pour le développement delà Confédération comme pouvoir central fort et unique; il compte trouver dans le soutien de l'Autriche une compensation pour l'avortement des tentatives unitaristes prussiennes. D'après ce qu'on me dit, la constitution curiale est telle que les deux duchés d'Anhalt et les deux duchés de Schwarzbourg peuvent mettre Oldenbourg en minorité s'ils sont d'accord entre eux.

Avec moins de façons et sans raison particulière le représentant de la seizième curie 3, le baron de Holzhauscn *, met son influence au service de l'Autriche. On dit que dans la plupart des cas il se fait ses instructions, lors même qu'il a parfaitement le temps de les demander et de les recevoir, et qu'il répond à ses commettants par le silence ou en tirant habilement parti du grand nombre des membres de la

1 Oldenbourg, Anhalt et Schwarzbourg.

2 Mort en 1880.

3 Lichtenstein, Reuss, Schauinburg-Lippc, Lippe, Waldeck et Hessc-Hombourg.

4 Mort en 1861. Cf. aussi plus haut.

curie et du manque d'union qui existe entre eux. En outre, la plupart des petits souverains ne veulent pas faire pour leur diplomatie fédérale les dépenses nécessaires pour l'entretien d'une chancellerie et d'une correspondance régulières et bien organisées. Dans le cas de la démission de M. de Holzhausen, qui a obtenu sa place après le départ du baron deStrombeck, parce qu'il avait proposé les conditions les moins onéreuses, ces Etats, avec les ressources dont ils disposent, ne pourraient guère trouver un représentant aussi bien posé que ce membre de la plus ancienne famille patricienne de Francfort, qui a de la fortune, est plusieurs fois grand-croix et paré du titre de conseiller intime effectif. Les plus proches parents de Al. de Holzhausen, qui est lui-même célibataire et sans enfants, sont au service de l'Autriche. De plus, l'orgueil de famille extraordinairement développé de ce monsieur se prévaut des souvenirs du passé et de la splendeur du saint-empire romain, si intimement liée à celle du patriciat de la ville impériale. La situation de la Prusse iui paraît le résultat d'une usurpation révolutionnaire et la cause principale de la destruction des privilèges des Holzhausen. Sa grande fortune me fait supposer que les liens qui l'attachent à l'Autriche ne sont que des visées ambitieuses, telles que le désir d'être décoré d'un ordre impérial ou de voir les membres de sa famille élevés au rang de comtes autrichiens; il n'est pas guidé par l'intérêt pécuniaire, à moins qu'on ne considère comme tel la possession de nombreux titres des Métalliques.

En ce qui concerne les délégués des villes libres, leurs personnes, qui changent souvent, ont moins d'importance, surtout si l'on tient compte de la multiplicité des facteurs qui interviennent dans les instructions qu'on leur donne. Actuellement, AL Kirchenpauer représente Hambourg, et AL Harnier, Francfort.

Si Votre Excellence me permet de résumer brièvement mon rapport, je dirai :

Parmi tous les députés de la Diète, AIAL de Fritsch, de Scherff et d'Oertzen seuls sont personnellement dévoués à nos intérêts. Le premier obéit en même temps aux instructions du gouvernement qu'il représente. L'Autriche, par contre, peut compter sûrement sur le dévouement de AIAL d'Eisendecher, dj Holzhausen et de

Dungern, sans qu'on puisse en dire autant des gouvernements dont ils sont les délégués. En outre, on voit se prononcer presque toujours pour l'Autriche , conformément aux instructions de leurs gouvernements : M de Nostitz, M. de Reinhard, M. deMûnch, M. de Trott, qui pourtant est plus modéré que son collègue de Darmstadt, et que M. de Dungern, délégué de Nassau.

Certains députés sont ou plus indépendants ou plus conciliants , ce sont : MM. de Schrenk, de Bothmer, de Bûlow, de Marschall, et les représentants des villes libres; toutefois on reconnaît assez souvent rinfluence de l'Autriche dans l'attitude qu'ils observent1. »

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