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Rapports sur l'affaire de Canitz

V* juin 1853. — « A la suite de la mission dont vous m'avez chargé par le rescrit du 22 du mois dernier \ et de la dépêche télégraphique chiffrée du 29 du môme mois 3, j'ai suivi l'usage adopté par mes collègues et fait demander par le délégué du grand-duché de Hesse, qui est en même temps maître des cérémonies, une audience, que Son Altesse Royale m'a accordée hier matin.

Conformément à mes instructions, je cherchai d'abord à voir M. de Dalvvigk ; mais n'ayant pas trouvé ce dernier, je me rendis directement auprès de Son Altesse Royale. Comme je sais que le prince n'aime pas à entendre parler longuement d'un objet sans qu'on y mette des interruptions ou sans qu'on change de sujet, je crus ne pouvoir inslruire Son Altesse Royale d'une manière plus sûre et plus complète qu'en usant de l'autorisation que Votre Excellence m'avait accordée, et en demandant la permission de lire mes instructions d'un bout à l'autre, ce qui me fut gracieusement accordé. Après avoir écouté cette lecture, Son Altesse Royale déclara

1 A la dernière séance de la Diète, à laquelle assista M. de Bismarck (24 février 1859), la physionomie de l'assemblée n'avait pas changé sensiblement. Le protocole porte les noms suivants : Rechberg, Bismarck, Schrenk, Nostitz , Heimbruch (député du Hanovre), Reinhard, Marschall, Abée (député de la Hesse électorale), de Miinch , Biilow, Sehcrff, Fritsch, Dungern, Bùloiv (pour les deux Mccklcmbourg), Eisendcchcr, Holzhauscn, Harnier.

- Cf. plus haut, p. 141, note 1.

3 Cf. plus haut, p. 141, note 2.

que toute cette affaire lui était très-désagréable, et qu'Elle désirait qu'on la considérât comme réglée définitivement ; qu'Elle était trèscontente de M. de Canilz, le perdrait bien à regret, et n'avait jamais cessé de lui donner des marques de sa bienveillance.

Je répondis qu'il ne serait guère possible pour M. de Canitz de continuer purement et simplement ses relations avec la cour grand- <lucale après ce qui s'était passé ; qu'il se trouverait dans une fausse position : on aurait l'air de ne renoncer à un rappel fondé en apparence que par suite de l'intervention du gouvernement royal et par bienveillance personnelle pour M. de Canitz ; il en résulterait que la position de ce dernier paraîtrait simplement tolérée et n'aurait plus aucune utilité pour la Prusse.

Après avoir répété combien Elle était satisfaite de M. de Canitz, Son Altesse Royale lui reproeba comme grief unique sa conduite dans l'affaire de lîaumbach \ où il avait posé des questions auxquelles M. de Dalvvigk n'avait pas la permission de répondre, parce que Son Altesse n'aimait à voir à sa cour que des diplomates ne posant pas de questions indiscrètes, et Elle dit que, dans ses instructions au comle de Gocrtz, Elle avait recommandé à celui-ci de n'adresser à M. de Manteuffel que des questions auxquelles on put répondre sans embarras. Je me permis de lui faire observer qu'en général on payait les diplomates pour interroger jusqu'à ce qu'ils ne reçoivent plus de réponse, et je fus obligé, pour empêcher la conversation de dévier entièrement, de préciser davantage le principal grief du gouvernement royal. Je dis qu'on désirait le rappel du ministre résident royal pour des faits dont l'exactitude était contestée de la manière la plus positive par ce dernier. A quoi le grand-duc répliqua que M. de Dalwigk avait confirmé ses assertions sous le sceau de son serment professionnel, et qu'il n'avait pas le droit, lui, de révoquer en doute la vérité d'une pareille assurance émanant d'un ministre qui avait toute sa confiance. Cette confiance, dit-il, était la récompense d'un appui prêté dans des circonstances difficiles par M. de Dalwigk, et il ne permettrait à aucun prix qu'on modifiât aujourd'hui sa position officielle. Une fois éclairé sur ce point sans avoir

1 Cf. plus haut, p. 137, note 2.

soulevé moi-même la question, je répondis qu'il ne pouvait pas entrer dans les intentions de Sa Majesté le Roi de vouloir peser sur les décisions de Son Altesse Royale, mais que j'étais tout aussi fermement convaincu que l'état actuel de l'affaire entraînerait nécessairement, au très-grand regret de Sa Majesté le Roi, la rupture des relations diplomatiques, si le gouvernement grand-ducal n'éprouvait pas le besoin d'un accommodement au même degré que le gouvernement de Berlin, et s'il ne témoignait pas de son bon vouloir par des démarches capables d'amener la lin de la complication provoquée par AI. de Dalwigk ; qu'assurément je ne méconnaissais pas les difficultés provenant du fait que le ministre du grand-duc a confirmé sous le sceau du serment professionnel des assertions dont le ministre résident nie formellement l'exactitude, aussi bien dans ses assurances officielles que dans l'intimité; mais, ajoulai-je, de même que Son Altesse Royale le grand-duc croit aux paroles de M. de Dalwigk, le gouvernement royal, de son côté, s'en rapporte aux paroles du baron de Canitz, d'autant plus que ce dernier a toujours joui, dans sa vie publique comme dans sa vie privée, d'une réputation de véracité absolue; dans tous les cas, M. de Dalwigk avait à se reprocher d'avoir cédé à l'impression d'un simple entretien, et d'avoir ainsi provoqué une démarche aussi grave par ses conséquences et aussi peu conforme aux relations des deux maisons régnantes que l'était la demande du rappel de M. de Canitz; que, selon moi, M. de Dalwigk aurait dû, d'après les usages et eu égard aux relations amicales des deux gouvernements, considérer comme non avenues les assertions verbales de M. de Canitz, et écrire à celui-ci qu'on croyait l'avoir entendu formuler des assertions telles qu'on jugeait nécessaire de les relever et de s'en plaindre, mais qu'on voulait d'abord s'assurer s'il n'y avait pas eu de malentendu; conduite qui aurait répondu non-seulement à la situation de AI. de Dalwigk, ayant à soutenir une plainte déposée par lui, mais encore aux sentiments d'amitié personnelle qu'il prétend avoir manifestés en tout temps au représentant de la Prusse. Son Altesse Royale trouva que ma manière de voir était plausible à bien des égards, et Elle proposa d'amener une entrevue entre les deux intéressés, aGn de tenter un rapprochement. J'objectai que, vu la netteté

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des allégations contraires de tous deux, allégations portant sur des faits qui devaient leur être également connus, on avait à craindre de voir un différend officiel dégénérer en une querelle de personnes. Le grand-duc me donna raison sur ce point et me pria d'en parler à M. de Dalwigk. Je me déclarai prêt à le faire, mais je demandai à Son Altesse Royale la permission de lui communiquer immédiatement le résultat de l'entretien. Je me rendis donc chez M. de Dalwigk, que je trouvai au ministère. Ce qui peint la manière dont M. de Dalwigk entend ses devoirs envers les représentants de gouvernements étrangers, c'est que, bien qu'il connût parfaitement la cause de ma présence et l'objet de ma mission, il me fit répondre qu'il était occupé pour le moment, et qu'il ne pourrait me recevoir qu'à deux heures, environ deux heures plus tard. Il ne me reçut qu'après que je lui eus fait dire que Son Altesse Royale m'avait prié d'aller le voir sans tarder. Voici quel fut à peu près le résultat de mon entretien avec lui : il persista à affirmer l'exactitude des faits, que M. de Canitz déclare être absolument controuvés ; assura qu'il était tout disposé à se retirer si sa présence compromettait les rapports de la Hcsse avec la Prusse; prolesta de son attachement personnel pour M. de Canitz, de son extrême sympathie pour la Prusse et pour ses intérêts; alla jusqu'à prétendre que le représentant de la Prusse avait toujours été, de tous les membres du corps diplomatique de Darmstadt, le mieux traité et le mieux informé par lui, et que l'attitude de Hesse-Darmstadt à la Diète, une fois que les questions douanières seraient réglées, ne cesserait de montrer combien il éprouvait le besoin de s'associer à la politique prussienne. Toutes ces assertions, débitées avec une grande volubilité et d'un ton pénétré, m'ont démontré une fois de plus que M. de Dalwigk doit traiter d'autant plus cavalièrement la vérité vis-à-vis de son maître qu'il ne se gêne pas, vis-à-vis de moi, d'avancer des faits dont l'inexactitude est flagrante pour moi, comme il le sait bien. Relativement au cas présent, je parvins, après des pourparlers sans fin, à lui faire déclarer qu'il était prêt à retirer la demande de rappel de M. de Canitz ce à la suite des explications données par moi » , mais qu'il ne pouvait consentir à se justifier ni à accorder une réparation à notre agent, parce que ce serait se « déshonorer »

lui-même et se mettre dans la nécessité de quitter le service du grand-duc. Je lui offris de m'accompagner chez Son Altesse Royale, mais il déclina ma proposition en prétextant sa tenue, bien que je lui disse que Son Altesse Royale en avait exprimé le désir.

Retournant dans le cabinet du grand-duc, je le trouvai dans de meilleures dispositions, bien que lors du premier entretien il n'eût donné aucun signe de mécontentement. Son Altesse Royale me reçut en me déclarant qu'on ferait tout ce qui serait possible pour éviter l'état de « hélium civile », comme il appelait la rupture des relations diplomatiques. Après que je lui eus communiqué le résultat de la déclaration de M. de Dalwigk, il me demanda quel conseil je lui donnerais comme « simple particulier » . Je lui répondis que, pour rendre possible le maintien de M. de Canitz dans son poste et, par suite, la continuation des relations existantes, il me paraissait nécessaire de montrer clairement, même aux profanes, que AI. de Canitz n'avait pas perdu la faveur de Son Altesse Royale, et que, par conséquent, il n'avait rien fait qui pût nécessiter son rappel. Je lui dis qu'il le fallait absolument, sinon le ministre résident royal se verrait, parmi les membres du corps diplomatique de Darmstadt, dans la situation d'un agent amnistié et simplement toléré. Lcà-dessus le grand-duc déclara qu'il chargerait le comte de (joertz de s'entendre avec Votre Excellence sur les formes à observer pour retirer la demande de rappel, et qu'en tout cas il s'efforcerait de faire en sorte que, si M. de Canilz restait à Darmstadt, il n'eùl pas l'air de le devoir à une faveur spéciale du gouvernement hessois.

Je ne pus obtenir une déclaration plus explicite de Son Altesse, car je voyais, à ne pouvoir m'y tromper, que le prince commençait à trouver que cet entretien avait notablement dépassé la durée de ceux qu'il accordait d'ordinaire. Plus tard je fus invité à la table grand-ducale avec M. de Dalwigk; après le dîner, ce dernier trouva moyen de me répéter longuement que le retrait formel de la demande de rappel était la concession extrême qu'il pût faire, la seule qui fût compatible avec son honneur, et qu'il désirait que l'affaire fût réglée directement entre lui et moi plutôt qu'à Berlin, comme l'avait demandé le grand-duc.

Je dirai encore que j'ai appelé et rappelé l'attention de Son Altesse Royale le grand-duc et de M. de Dalwigk sur le fait que je n'avais pas mission d'accepter ou de refuser des négociations ultérieures de la part de mon gouvernement; mais qu'en tout cas je devais faire entendre qu'à Berlin on regarderait comme définitif le refus d'accorder une réparation à M. de Canitz, et que, pour ce motif, le moment était venu de faire droit à la demande formulée par le comte de Goertz au nom du gouvernement grandducal, et de donner en môme temps ses passe-ports au représentant hessois.

Dans ces circonstances, je proposerais de continuer les négociations sur la forme à donner au retrait de la demande de rappel, mais en maintenant d'une manière non équivoque l'obligation d'accorder une réparation pour M. de Canitz. Sans cette réparation, le résultat de tout cet épisode restera fâcheux pour noire position à Darmstadt et auprès des cours des Etals de la coalition, et sera nécessairement pour nos agents une cause d'intimidation. La conduite de M. de Dalwigk est trop rude et trop cavalière, par la forme comme parle fond, pour que nous l'acceptions sans représailles. D'après l'observation confidentielle d'un des collègues de M. de Dalwigk lui-même, sa suffisance, accrue outre mesure par ses prétendus succès dans la question douanière, et jointe à son inexpérience de la haute politique et des usages delà diplomatie, explique seule l'audace et l'irréflexion avec lesquelles il a fait auprès de Son Altesse Royale le grand-duc une démarche dont les suites le surprennent aujourd'hui de la façon la plus désagréable. J'ose me réserver de discuter de vive voix avec Votre Excellence le genre de réparation à demander. Si on l'accorde, il ne sera pas impossible que la retraite de M. de Dalwigk en soit la conséquence ; si on la refuse, je ne doute pas que la rupture, inévitable dans ce cas, selon moi, n'ait finalement le même résultat. Je crois devoir mentionner encore que M. de Dalwigk a parlé à plusieurs reprises de la possibilité d'événements militaires qui se produiraient à la suite des complications d'Orient, comme d'une raison pour nous faire désirer de régler ce différend à l'amiable. Je lui répondis que c'étaient précisément des éventualités île ce genre qui devaient faire rechercher par chaque Etat l'amitié

de voisins puissants, et que, tout en partageant la conviction que la Prusse et laHesse-Darmstadt combattraient dans les mêmes rangs, je n'en regardais pas moins comme certain que dans une guerre générale l'inégalité de puissance avait souvent plus de poids dans la balance que l'égalité des droits de souveraineté \ »

29 juin. — « Je n'ai reçu que dans l'après-midi du 25 de ce mois, par Cologne, le rescrit du 21 2 sur nos rapports avec Darmstadt. Je me suis adressé dimanche à M. de Mùncli pour obtenir une audience

de Son Altesse Royale le grand-duc Mais je n'espère guère

être reçu par Son Altesse Royale avant lundi prochain.

J'ignore si je dois attribuer cet ajournement à l'espoir qu'on aurait encore à Darmstadt de voir les choses prendre une autre tournure ; du moins M. de Mùnch a été visiblement surpris des résolutions du gouvernement royal, lorsqu'il les eut apprises par M. de Goertz et par moi, et il a exprimé l'espérance que mon intervention réussirait peut-être à prévenir la rupture des relations diplomatiques. Dans un second entretien, il me pria d'indiquer moi-même au grand-duc ce que la Hesse devait faire dans l'état actuel des choses ; je lui répondis que le seul conseil que jepusse donner, c'était d'accepter la situation telle qu'elle se présentait, et de rappeler le comte de Goertz, à moins de reconnaître, si l'on ne voulait pas y consentir, que Sa Majesté le Roi devait se sentir blessé par la conduite du gouvernement bessois, et était en droit de s'attendre à une réparation convenable.

1 Après la séance de la Diète du 2 juin, M. de Bismarck se rendit à Berlin sur l'invitation du ministre de Manteuffel.

2 Le ministre y répondait à M. de Bismarck qu'après avoir reçu son rapport du 1er juin, le gouvernement prussien avait cru devoir attendre encore quelque temps pour s'assurer si le gouvernement grand-ducal reviendrait à d'autres sentiments ; que malheureusement cette attente avait été déçue ; que le gouvernement prussien ne pouvait interpréter l'attitude du gouvernement grand-ducal qu'en admettant qu'à Darmstadt on n'attachait plus aucune importance a Ja continuation des relations diplomatiques avec la Prusse ; que le Roi regrettait cette situation, mais ne voulait cependant pas contrarier les désirs du gouvernement grand-ducal, et qu'il avait ordonné que le poste du ministre résident royal à Darmstadt restât inoccupé. M. de Bismarck reçut l'ordre de se rendre encore une fois à Darmstadt afin d'informer le grand-duc de cette résolution, et en même temps pour le prier de rappeler de la môme manière le comte de Goertz du poste qu'il occupait à la cour de Berlin.

Si le gouvernement hessois faisait remettre une nouvelle déclaration à Berlin afin d'empêcher la rupture, cette déclaration , à ce que j'en puis juger par les paroles de M. de Mùncli, tendrait surtout à constater que le passage du rescrit du 21 de ce mois, où il est dit a que Sa Majesté ne veut pas contrarier les désirs du gouvernement grand-ducal, et que pour ce motif Elle rappellera M. de Canitz », repose sur la fausse supposition qu'on désirait le rappel de notre ministre résident, lorsqu'au contraire on s'était déclaré, par l'intermédiaire du comte de Goertz, prêt à retirer la demande de rappel. J'ai affirmé à M. de Miïnch qu'une telle déclaration ne changerait probablement en rien la conduite du gouvernement royal; mais en ne m'accordant pas aujourd'hui l'audience que j'avais demandée, on me fait supposer qu'on veut encore essayer des moyens de conciliation, quelque inutiles qu'ils soient à l'heure actuelle. »

Post-scriptum. — « Pendant qu'on copiait le rapport cidessus, le baron de Miïnch est venu me voir avant la séance et m'a déclaré que Son Altesse Royale le grand-duc désirait, avant de m 'accorder l'audience, que je misse par écrit ce que je voulais lui dire. J'en demandai la raison; M. de Mùnch allégua que Son Altesse Royale n'aimait pas les explications verbales trop prolongées, surtout quand le sujet à traiter était aussi désagréable, et que, dans un entretien de vive voix, il était facile, soit d'un côté, soit de l'autre, de dépasser la juste mesure

J'ajouterai que M. de Dalwigk a dit à plusieurs reprises, et notamment à Rumpenheim, que, malgré les difficultés du moment, il attendait la prochaine arrivée du comte de Perponcher ', et il m'a semblé qu'il espérait que le comte réussirait dans son propre intérêt à faire occuper bientôt le poste de Darmstadt. Je n'ai pas besoin de dire que je combats énergiquement de telles insinuations, en me fondant sur l'impossibilité où se trouve le gouvernement royal de se mettre ainsi en contradiction avec lui-même, après la vigueur qu'il a déployée. »

1 Le successeur désigné de M. de Canitz.

6 juillet. — (Rapport immédiat.) — « Le 25 du dernier mois, j'ai reçu par le ministre de Votre Majesté Royale les ordres de Votre Majesté relativement aux rapports diplomatiques de la Prusse avec la cour du grand-duché de Hesse. J'ai prié aussitôt le représentant de la Hesse à la Diète, qui est en même temps maître des cérémonies, de demander pour moi une audience à Son Altesse Royale. Cette audience s'est trouvée ajournée, soit parce qu'à certains jours des séances de commissions , auxquelles je ne pouvais pas me faire remplacer, j'étais empêché de quitter Francfort dans la matinée, soit parce que le gouvernement grand-ducal semblait espérer que dans l'intervalle l'affaire pourrait encore prendre une autre tournure. Avant-hier seulement, à quatre heures, M. de Mùnch m'annonça que Son Altesse Royale me recevrait le lendemain matin; hier à onze heures j'ai été admis à me présenter devant le grandduc. Quelques jours auparavant, je m'étais conformé au désir exprimé par M. de Mùnch et motivé par l'éloignement qu'éprouvait Son Altesse Royale pour les entretiens de longue haleine : j'avais exposé la situation sous la forme d'une lettre particulière adressée à M. de Mùnch, et parlé de l'impression qu'elle avait faite sur le gouvernement de Votre Majesté, me réservant de communiquer verbalement à Son Altesse Royale les résolutions prises à cet égard.

Une copie de cette lettre a été adressée il y a quelques jours au ministre président de Votre Majesté Royale. Le grand-duc a ouvert l'audience en me disant qu'il avait lu la lettre en question, et que l'appréciation de la démarche faite par la Hesse l'avait surpris au plus haut degré, attendu que Son Altesse Royale n'avait cru compromettre en aucune façon les relations avec la Prusse, cl qu'Elle n'avait, au contraire, songé qu'à les rendre meilleures en provoquant la nomination d'un autre agent, après que M. de Canitz s'était rendu impossible par sa conduite arrogante. Quelque gracieuse que Son Altesse Royale ait été à mon égard pendant le reste de l'entretien, j'ai cru devoir lui répondre très-respectueusement que les faits avaient produit une tout autre impression à Berlin, parce qu'on avait dû y regarder la conduite du baron de Canitz comme parfaitement correcte, celle de M. de Dalwigk, par contre, comme arrogante et attestant son ignorance ou son mépris des usages diplo-

matiques. J'ai iâché de convaincre Son Altesse Royale que tout le conflit reposait sur deux inadvertances du ministre de Dalwigk : d'abord il s'est mépris sur la gravité d'une demande officielle du rappel d'un diplomate accrédité par son souverain, et s'est mis dans la situation d'un homme qui emprunte à une langue qui lui est étrangère un mot dont le sens blessant lui échappe, mais qui est ensuite tenu de faire des excuses lorsqu'on lui fait voir son erreur; déplus, le ministre s'est écarté des usages diplomatiques en fondant un acte officiel important sur des paroles mal comprises; que M. de Dalwigk ait cru que ces deux inadvertances n'auraient pas des suites aussi graves que celles qu'elles entraînent aujourd'hui, peu importe; son devoir de réparer ses erreurs par des excuses ou par une autre satisfaction n'en est nullement modifié.

Dans les différentes reprises de notre entretien , Son Altesse Royale me répondit à peu près :

Qu'Elle avait assumé la responsabilité de tout ce qui s'était passé et couvert M. de Dalwigk, attendu que la constitution du grandduché ne comportait pas une politique personnelle de la part des ministres; que si la voie dans laquelle Elle s'était engagée pour amener le changement reconnu comme utile du représentant delà Prusse, n'avait pas été correcte ou conforme aux usages, Elle aurait été en droit d'espérer, vu les dispositions amicales du ministère prussien, qu'on renseignerait officieusement le comte de Goertz et qu'on lui dirait de « prendre l'affaire par un autre bout » ; car Son Altesse Royale ne prétendait nullement être au courant de toutes les formes diplomatiques; qu'Elle était convaincue que la chose avait dû être présentée à Sa Majesté sous un jour défavorable, autrement on n'aurait pas pu se montrer aussi rigide, surtout après que la demande de rappel avait été retirée par la Hesse. Je répondis qu'il m'était impossible de partager cette conviction, que c'était précisément le ministre de Dalwigk qui avait présenté son entretien avec le baron de Canitz sous un jour odieux et peu fidèle à Son Altesse, et qui avait amené toute la complication; que Son Altesse Royale n'avait pas toujours été renseignée exactement, ce qui ressortait de la déclaration du retrait de la demande de rappel, parce qu'avant

de la remettre, le comte de Goertz avait voulu me sonder et s'assurer si elle tranchait toutes les difficultés, et si la cour grandducale reverrait bientôt un représentant de la Prusse; mais que, n'ayant pu lui donner cette certitude, la remise de la déclaration n'avait pas été effectuée, et qu'en ce qui concernait la leçon à faire au comte de Goertz sur le choix d'une voie meilleure, elle n'aurait guère produit de résultat, à cause de la netteté et de la brièveté expressive avec laquelle la demande de rappel avait été formulée. C'est ainsi que, dans le cours de la conversation, je revins sur les raisons qui ont dicté les résolutions de Votre Majesté Royale, et sur les motifs développés dans mon instruction du 21 du mois dernier et reproduits dans ma lettre au baron de Munch. Enfin je m'acquittai de la partie formelle de ma mission, et je déclarai : que Votre Majesté Royale avait décidé que le baron de Canitz ne retournerait pas à Darmstadt, que le poste de son ministre résident à Darmstadt resterait inoccupé, et que Votre Majesté Royale croyait devoir laisser à Son Altesse le soin de rappeler également le comte de Goertz du poste qu'il occupait à la cour de Berlin. Son Altesse me répondit que, de son côté, Elle ne pourrait rien faire de plus dans ces circonstances, et qu'Elle devait s'en remettre au temps pour faire oublier le différend. Son Altesse ne semblait pas avoir l'intention de rappeler formellement le comte de Goertz; Elle dit qu'Elle avait déjà ordonné à ce dernier de quitter Berlin sans remplir des formalités quiaggraveraientl'affaire,et qu'Elledésirait qu'on envisageât la chose plutôt comme une question de fait que comme une question de droit. Et lorsque j'appelai son attention sur la mission que je remplissais et qui me semblait entraîner positivement un changement formel de la situation au point de vue du droit, Elle me répondit qu'à part nous deux, personne ne savait ce qui s'était dit dans cette audience.

Son Altesse me congédia en me disant des choses flatteuses pour ma personne, et au moment du départ, me tendit la main. J'allai ensuite présenter mes hommages à Son Altesse Royale madame la princesse Charles, qui habite un château en dehors de la ville, sur la Rosenhœhe. »

iG6 CORRESPONDANCE DIPLOMATIQUE

64 . Lettres et rapports sur la rupture des relations diplomatiques entre la Prusse et le grand duché de Hesse.

0 juillet 1853. — {Lettre particulière adressée au lieutenant général de Gerlach.) — ce Le baron de Schaeflfer-Bernstein, ministre de la guerre du grand-duché de Hesse, s'est toujours montré dévoué aux intérêts de la Prusse pendant les différends survenus entre la Hesse-Darmstadt et le gouvernement royal, aussi bien à l'époque de la coalitionque plus tard. Je n'examinerai pas si c'est la sympathie pour la Prusse ou la haine contre M. de Dalwigk qui a surtout motivé son attitude ; toutefois ce dernier sentiment me parait assez fort chez lui pour me garantir sa sincérité à l'égard de son collègue des affaires étrangères. Aussitôt après ma dernière audience chez le grand-duc, il a manifesté le désir de s'entretenir avec moi, mais en déclarant qu'il était urgent que notre entretien restât secret; c'est pourquoi nous nous sommes vus dans une forêt située entre Darmstadt et Mayence, où je m'étais rendu sous prétexte de chasser.

Je ne rappelle cette circonstance que pour prouver combien M. de Schaefler tenait à ce que cette entrevue restât secrète. Il me dit en général que, tant que M. de Dalwigk resterait ministre, il ne s'établirait point de relations plus étroites et plus intimes avec la Prusse, et qu'en sa qualité de ministre de l'intérieur, M. de Dalwigk était encore plus dangereux pour la Hesse qu'en sa qualité de ministre des affaires étrangères ; qu'il démoralisait le corps des fonctionnaires et aliénait au grand-duc l'esprit de la population par ses hésitations perpétuelles entre l'ultramontanisme et la politique de la confédération rhénane, et ses velléités intermittentes de popularité ; que l'espoir de voir la Hesse délivrée de ce ministre, qui ne se soutenait que par les intrigues de l'Autriche, de la France et de la Bavière, s'était réveillé à la suite du conflit avec la Prusse, mais ne reposait que sur la fermeté avec laquelle cette dernière maintiendrait dans toute sa rigueur la rupture des relations diplomatiques.

M. de Schaefler m'assura ensuite qu'il s'était toujours appliqué à

faire naître et à entretenir des relations entre l'armée hessoise et l'armée prussienne; qu'au fond le grand-duc était favorable à ces tentatives, mais que d'autres influences l'entraînaient constamment vers l'adoption d'un système contraire à un rapprochement entre les troupes de la Hesse et celles de la Prusse, et l'amenaient à multiplier les dîners de corps et autres fêtes où les soldats hessois fraternisaient avec les garnisons autrichiennes de Mayence, de Rastadt et de Francfort; que lui, le ministre de la guerre, avait eu de la peine à obtenir du grand-duc la faveur de pouvoir demander à la Prusse, pour deux officiers d'artillerie hessois, la permission d'assister aux manœuvres d'artillerie qui commenceront le 11 de ce mois, près de Magdebourg; que l'envoi de la lettre avait été retardé par M. de Dalwigk jusqu'au moment où elle était revenue après le départ du comte de Goertz comme ne pouvant plus être remise à destination ; mais qu'il lui importait beaucoup d'arriver à ses fins, et qu'il allait solliciter l'autorisation de se mettre directement en rapport avec notre ministre de la guerre. Par suite, il m'a envoyé hier soir la lettre ci-jointe ; dans une autre qui l'accompagnait, il écrit qu'à Darmstadt il a répondu pour ainsi dire du succès. A mon avis, nous devrions prouver au grand-duc que M. de Schaeffer a plus de crédit chez nous que M. de Dalwigk. J'ai discuté la question avanthier avec M. le ministre de la guerre, et me suis assuré de son consentement.

Je prie donc Votre Excellence de vouloir bien m'autoriser par dépêche télégraphique à dire à M. de Schaeffer que les deux officiers seront les bienvenus ' . »

9 juillet. — « A la suite du rescrit de Votre Excellence, daté du 27 du mois dernier2, j'ai l'honneur de vous informer que j'ai notifié la décision en vertu de laquelle je suis appelé à représenter la Prusse à la place du baron de Canitz, aussi bien au ministre

1 Grâce à l'intervention de M. de Bismarck, les officiers hessois furent admis à suivre les manœuvres d'artillerie de Magdebourg.

2 Le ministre de Manteuffel priait M. de Bismarck de remplacer le baron de Canitz jusqu'à nouvel ordre auprès des cours de Darmstadt, de Nassau et de la ville de Francfort-sur-le-Mein.

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d'État du duché de Nassau, le prince Auguste de Wittgcnstein, qu'au Sénat de la ville libre de Francfort, et que j'ai reçu des deux côtés la réponse prévue.

En ce qui concerne la note à envoyer à Darmstadt par l'intermédiaire du représentant du grand-duché de Hesse à la Diète, je prends la liberté de demander à Votre Excellence si, dans les circonstances actuelles, une proposition émanant du gouvernement royal et ayant pour objet rétablissement de relations intérimaires avec Darmstadt ne soulèverait peut-être pas de nombreuses difficultés. D'abord on ne peut garantir que le gouvernement grand-ducal acceptera purement et simplement l'établissement de relations d'affaires dans la forme proposée ; mais certainement M. de Dalwigk, s'il résistait même à la tentation de répondre àla Prusse par un refus, tirerait parti de notre démarche pour la faire valoir auprès de Son Altesse Royale le grand-duc comme une preuve qu'on peut encore espérer d'autres concessions de la part de la Prusse, pourvu que la Hesse tienne ferme, puisque le gouvernement royal désirait renouer les relations sous une autre forme.

En effet, si le gouvernement grand-ducal acceptait l'arrangement proposé, il éprouverait d'autant moins le besoin de faire des démarches en vue de régler le différend actuel; il ne souffrirait guère de l'intérim, n'aurait aucun motif pour chercher à l'abréger, et espérerait, au contraire, pouvoir profiter d'un moment favorable, tel qu'une entrevue accidentelle de Sa Majesté le Roi et de Son Altesse Royale le grand-duc ou d'autres influences, pour rétablir facilement l'état de choses primitif. De cette manière, le conflit aurait pour effet non-seulement d'affaiblir la position du gouvernement royal vis-à-vis de celui du grand-duché de Hesse , mais encore de consolider celle de M. de Dalwigk en confirmant de fait les prédictions qu'il faitence moment au grand-ducetà d'autres personnes, savoir que la Prusse ne tardera pas à revenir sur sa démarche, et cela sans demander de réparation. DéjàmaintenantM. de Dalwigk parle avec ostentation de l'arrivée du comte de Perponcher comme d'un événement très-prochain. Plus la rupture des relations diplomatiques sera effective, rigoureuse et complète, comme le veut Sa Majesté, plus ce sera, au contraire, le gouvernement hessois qui

éprouvera le besoin de se rapprocher de nouveau de la Prusse, et alors le gouvernement royal sera en mesure de subordonner son consentement aux conditions qu'il jugera bon de poser.

J'ai été surtout confirmé dans cette manière de voir par un entretien avec un haut fonctionnaire hessois, dont la sincérité m'est garantie par son antipathie bien prononcée contre M. de Dalwigk. Ce fonctionnaire m'a cité de nouvelles preuves à l'appui de sa conviction que M. de Dalwigk avait tout simplement tiré de son imagination les paroles qu'il a attribuées au baron de Canitz , et m'a affirmé que, pendant de longues années, il avait constaté des faits bien plus frappants, qui prouvaient que M. de Dalwigk ne reculait pas devant les fictions les plus invraisemblables pour mener une intrigue à bonne fin.

Le même personnage considère l'éloignement de ce ministre des affaires publiques comme indispensable, non-seulement pour rendre possibles des relations plus sérieuses et plus cordiales avec la Prusse, mais encore pour sauver le grand-duché des dangers auxquels il l'expose par son incroyable légèreté et ses perpétuelles hésitations entre la politique ultramontaine et la soif de popularité. Enfin, il est d'avis que le manque d'honnêteté et de confiance qui, sous l'administration de M. de Dalwigk , avait envahi le département placé sous sa direction, n'aurait pas, dans un moment de crise, des effets moins funestes que les menées du parti démocratique. Cette conviction, dit-il, est partagée par tous les gens bien pensants du pays, tandis que les partisans de M. de Dalwigk ne se composent que des agents de la corruption pratiquée par la France, l'Autriche et, dans une certaine mesure, par la Bavière, des meneurs ultramontains et de quelques intrigants de cour; d'autre part, le grand-duc est capable de s'emporter parfois quand il croit sa souveraineté menacée, et n'est guère disposé à supporter longtemps une situation gênante. 11 en résultera donc, termina mon interlocuteur, que M. de Dalwigk devra être la victime de sa conduite légère dans l'affaire de Canitz, pour peu que la Prusse soit inflexible et persiste dans la voie qu'elle a adoptée.

Dans ces circonstances, mon avis personnel serait de maintenir la rupture actuelle sous la forme du blocus diplomatique le plus

170 CORRKSPOXDAXCE DIPLOMATIE l'E

rigoureux jusqu'à ce que M. de Dalwigk ait quille la place. En finissant, je ferai encore observer à Votre Excellence que les affaires du moment ne sont pas assez importantes pour rendre tant soit peu difficile l'application d'un pareil système, et que, même dans le cas contraire, je reste convaincu que la suppression de toute communication avec Darmstadt serait l'unique moyen de sauvegarder de la manière la plus facile et la plus sûre la dignité et les intérêts de

14 juillet. — « Dans mon rapport du 9 de ce mois2, j'ai pris la liberté d'exposer les raisons qui doivent nous empêcher de prêter la main à rétablissement de relations intérimaires avec Darmstadt, et j'ai proposé de maintenir dans toute sa rigueur la rupture actuelle, jusqu'à ce que la Hesse ait fait voir qu'elle éprouve le besoin de renouer les anciennes relations, et montré son désir sincère d'accepter nos conditions.

Par les deux rescrits du 1 1 de ce mois, Votre Excellence me charge d'entrer en rapport avec le représentant du grand-duché de Hesse à la Diète au sujet de deux affaires qui n'ont pas d'importance particulière3; je crois donc devoir m'abstenir provisoirement et attendre qu'on ait pris une décision à la suite de mon rapport du 9 courant.

Je me suis appesanti, dans ce rapport, sur les raisons qui nous conseillent de renoncer à communiquer avec le gouvernement du grand-duché de Hesse même par l'intermédiaire du délégué hessois, et je prends la liberté de m'en référer encore à ce que j'ai dit.

Je ne crois pas devoir taire à Votre Excellence ma conviction

1 Le ministre de Manteuffel partagea F opinion de M. de Bismarck, que le gouvernement prussien ne pouvait guère , après la rupture des relations diplomatiques, proposer à la cour de Darmstadt d'établir avec elle des rapports d'affaires indirects. Toutefois , suivant les circonstances, le gouvernement prussien pourrait être amené dans certaines questions à recourir à l'intermédiaire de M. de Bismarck pour faire parvenir par le délégué hessois une communication au gouvernement de ce dernier. Néanmoins, les affaires à régler de cette façon ne pourraient jamais l'être qu'à titre de cas particulier, sans qu'il y eût à cet égard à arrêter préalablement une convocation générale. La notification de la représentation de la Prusse à Darmstadt devenait donc inutile. (Rescrit du 13 juillet 1853.)

2 Cf. le rapport précédent.

3 La suite du rapport fait connaître la nature de ces affaires.

qu'il eût été bien préférable de céder entièrement dans l'affaire du baron de Canitz, plutôt que de revenir indirectement sur la rupture une fois décidée, et de donner ainsi à croire que l'interruption des relations diplomatiques serait plus gênante pour Berlin que pour Darmstadt. Ainsi que je l'apprends de différents côtés, M. de Dalwigk présente le rappel de M. de Canitz comme une satisfaction qui lui aurait été donnée personnellement, et laisse entendre qu'il n'accepterait plus M. de Canitz comme représentant, même si la Prusse le désirait. Il a présenté l'affaire à toutes les cours voisines de façon à faire supposer que la demande de rappel n'a pas été, de sa part, une démarche précipitée, mais qu'elle était devenue inévitable par a l'arrogance, la vivacité et l'indiscrétion de M. de Canitz ». Et pourtant, peu de temps avant mon départ pour Berlin, il m'avait dit à plusieurs reprises combien il avait été surpris de « cet emportement soudain » de M. de Canitz, qui contrastait si fort avec son aménité et son amabilité ordinaires. En outre, il fait circuler les récits les plus fantaisistes sur la manière dont le comte de Goertz et M. de Biegeleben ' ont été traités par Votre Excellence. Quant à moi, j'ai tâché d'établir que ce traitement était aussi bien mérité que nécessaire; hier notamment, je l'ai fait avec succès à la cour de Nassau. Avec cela M. de Dalwigk fait entrevoir, même en présence de personnes qu'il peut savoir bien informées, l'arrivée prochaine d'un nouvel agent prussien, et il voudrait profiter de toute tentative de rapprochement de notre part, pour confirmer Son Altesse Royale le grand-duc dans l'idée que non-seulement la Prusse se sent dans son tort, mais encore que son vif besoin de renouer les relations l'amènera bientôt à des démarches conciliantes.

Mais si la dignité du gouvernement royal ne permet pas qu'on prête matière à de pareilles interprétations, il ne faut pas non plus oublier que l'on pourrait profiter de la situation actuelle pour éloigner M. de Dalwigk de son poste, et que ce but ne peut être atteint qu'en maintenant la rupture de toute relation.

Par ses deux rescrils du 11 de ce mois, Votre Excellence me

1 De Biegeleben, secrétaire de la légation du grand-duché de Hcsse à Berlin.

172 CORRESPOXDANCE DIPLOMATIQUE

charge : 1° de renouveler au gouvernement grand-ducal la proposition faite par le baron de Canitz de communiquer au gouvernement royal les matériaux et les résultats de la loi sur l'interdiction du travail du dimanche dans les fabriques et dans les ateliers, appliquée dans le grand-duché de Hesse; 2° de faire parvenir au gouvernement grand-ducal, par l'entremise de M. de Munch, une lettre de Votre Excellence où, répondant aux vœux deDarmstadt, Elle communique les dispositions en vigueur dans le royaume de Prusse sur les conditions à remplir pour exercer la profession de libraire, et particulièrement sur les examens de libraires.

Indépendamment de ces observations et des précédentes, je dirai que c'est l'affaire du gouvernement hessois de renouveler sa proposition pour obtenir, de la manière qui luiparaîtra la plus commode, la communication des documents dont je viens de parler, si toutefois il lui importe de les connaître. Mais si Votre Excellence, en l'absence d'une démarche de ce genre, répond à une note verbale du comte de Goertz par une lettre ministérielle adressée au cabinet hessois, et si Elle la lui fait parvenir par l'intermédiaire des délégués à la Diète des deux gouvernements, on verra peut-être dans cette conduite un témoignage de prévenance particulière. En ce qui concerne la question relative à la loi sur l'interdiction du travail du dimanche dans les fabriques , le ministère hessois a eu plusieurs mois devant lui pour nous communiquer les renseignements désirés, et dans tous les cas, s'il compte le faire, il trouvera facilement une voie convenable pour vous les transmettre.

Dans ces circonstances, je prends la liberté d'en revenir à ma proposition et d'insister pour qu'on maintienne la rupture des relations de la manière la plus rigoureuse et la plus sensible pour le gouvernement hessois, afin de hâter ainsi le rétablissement de ces relations à des conditions honorables pour nous, et pour que, le cas échéant, on ajourne l'examen des moyens d'établir des communications indirectes jusqu'à ce que le gouvernement grand-ducal prenne l'initiative d'une pareille démarche l. »

1 Le ministre de Manteuffel consentit à ce que la rupture de toutes relations diplomatiques avec le gouvernement grand-ducal fut aussi rigoureuse que possible (rescrit du 18 juillet 1853) ; et pour faire voir que le poste de Darmstadt devait

65. Lettre confideîitielle sur la situation dans le duché de Nassau, les négociations engagées avec la Prusse à propos de chemins de fer , et les considérations politiques quelles entraînent.

14 juillet 1853. — « A la suite d'une invitation à dîner que m'a adressée Son Altesse le duc de Nassau, je me suis rendu hier à Biebrich, après avoir eu à Wiesbaden un assez long entretien avec le prince de Wittgenstein. Celui-ci s'est montré inquiet des dangers de la situation dans le grand-duché et dans les régions limitrophes. Ce qui motivait surtout ses appréhensions, c'étaient des réunions populaires de démocrates, qui avaient eu lieu huit jours auparavant dans le Taunus, sous le prétexte de parties de campagne concertées d'avance; la foule réunie s'est montrée parfaitement disciplinée, et a observé une attitude absolument irréprochable, notamment vis-àvis des agents de police présents; elle a évité toute manifestation politique et s'est contentée de montrer au public ses forces et son organisation. A en croire le prince, il y avait eu environ quatre mille hommes réunis, c'est-à-dire à peu près l'équivalent du contingent fédéral de Nassau. Bien que sans armes, ils avaient fait voir qu'ils étaient divisés militairement en colonnes et en sections, et qu'ils obéissaient à des chefs; je sais que des gens de Francfort, de Sachsenhausen, d'Offenbach et des environs ont fait partie de ces réunions, car j'ai vu un certain nombre d'entre eux s'en retourner en omnibus. Les voitures étaient ornées de drapeaux rouges et blancs, c'est-à-dire des couleurs de Francfort et de la Hesse, et les physionomies des voyageurs n'étaient point celles de gens extrêmement satisfaits de l'état de choses actuel. Le duc de Nassau, avec lequel je me trouvais à Rumpenheim le jour de cette réunion, reçut du directeur du district une estafette qui le mit au courant de ce qui se passait; mais il ne cessa de parler avec satisfaction de l'attitude docile des membres de la réunion, qui n'avaient eu pour

rester inoccupé, il nomma bientôt après (5 août 1853) le comte de Perponcher résident auprès de la ville libre de Francfort et chargé d'affaires auprès de la cour de Nassau.

174 CORRESPOXDAXCE DIPLOMATIQUE

but que de s'amuser. Cependant le ministre de Son Altesse ne semblait pas être de cet avis; il m'a parlé assez longtemps de ses projets en vue d'amener une autre situation. Il dit que la cause du mal était surtout la ruine des cultivateurs et le morcellement excessif de la propriété rurale ; il déplora incidemment la dégénérescence complète du caractère allemand, et il croit que dans ces circonstances un pouvoir dictatorial est le seul qui puisse gouverner à la longue

Le prince de Wittgenstein compte prendre des dispositions législatives en vue d'assurer l'avenir de la propriété foncière, et favoriser rémigration par tous les moyens; mais il croit surtout pouvoir obtenir de bons résultats s'il réussit à attirer les capitaux anglais dans le ducbé de Nassau, et à augmenter ainsi la valeur des richesses minérales du duché, qui, d'après lui, sont immenses.

Ce sujet amena la conversation sur les négociations engagées avec la Prusse pour la concession de nouvelles lignes de chemins de fer. Ce que le prince de Wittgenstein me dit à cet égard, le duc me le répéta ensuite, et d'une manière qui montrait combien il s'intéressait personnellement à cette question. Il commença par m'assurer que le gouvernement de Nassau éprouvait le plus vif besoin d'effacer, par sa prévenance et par son attitude conciliante, toute trace du mécontentement que nous avions dû ressentir à la suite de sa conduite dans la question douanière. Aussi le duc était-il prêt à faire toutes les concessions possibles que la Prusse pouvait demander.

Au sujet de la ligne ferrée de Siegen à Wetzlar par le Dillthal, le duc me dit qu'il se ferait un honneur de concéder cette ligne dans les conditions que la Prusse désirerait, attendu qu'elle n'avait qu'une importance secondaire pour les intérêts et les droits de Nassau ; quant à la ligne de la Lahn, qui, partant de Lahnstein, coupe le duché de Nassau par le milieu dans le sens de la largeur, et qui du territoire prussien ne touche que le cercle de Wetzlar, il croyait avoir fait beaucoup en se montrant disposé à nous laisser le droit de haute surveillance, à condition que la Prusse garantirait le service des intérêts ; cependant nous avions décliné cet arrangement, et, comme les états de Nassau aimaient mieux se procurer le capital que d'engager la garantie de l'Etat lui-même, le gouvernement ducal se sentait dans l'impossibilité de faire accepter

l'abandon d'un privilège affeetant aussi sérieusement la souveraineté du duché au profit d'un Etat voisin plus puissant, sans obtenir en échange le moindre équivalent. Le duc ajouta que son gouvernement était tout disposé à accepter les plans de la Prusse sur la marche des trains, attendu qu'il semblait naturel qu'un Etat aussi peu considérable que le Nassau se soumit au régime postal de la Prusse ; mais que si le Nassau devait se charger de la garantie d'intérêts ou combler les déficits éventuels, on ne pourrait garantir aux États que, par suite des dispositions adoptées, la question du rendement ne soit sacrifiée à des besoins réels ou supposés de l'administration prussienne des postes (obligation d'organiser des trains de nuit, etc.). Dans ces conditions, Son Altesse croyait que son gouvernement devait au pays de donner la préférence aux offres des sociétés anglaises, quand même celles-ci ne garantissaient que les intérêts de l'industrie minière et métallurgique de Nassau, sans garantir en même temps l'entrée des lignes du duché dans le système des chemins de fer de l'Est. Je dois avouer que je ne pourrais pas raisonner autrement si j'étais ministre de Nassau ; finalement le duc me dit qu'il allait m'envoyer un de ces jours le conseiller ministériel Bertram, afin de m'exposer ses vues d'une manière plus complète et plus détaillée. Je me réserve de vous informer alors amplement, lorsque je me serai mieux renseigné moi-même en compulsant les actes de la légation, qui actuellement sont encore en paquets. Après le dîner, j'ai eu une assez longue conversation avec le maréchal de cour du duc, le comte d'Uxkull, qui a autrefois servi comme officier dans l'armée prussienne et qui garde encore de la sympathie pour nous.

Il m'a confirmé que le duc désirait s'attacher plus étroitement à la Prusse; que ce prince n'avait éprouvé à aucune époque des sentiments hostiles contre elle, comme d'autres cours de l'Allemagne du Sud; que même dans la conversation la plus intime il n'avait jamais parlé de la Prusse avec aigreur; que son attitude dans la question douanière n'avait été déterminée que par la crainte d'être « avalé » par la Prusse, crainte que la cour de Darmstadt avait toujours entretenue et qui parfois avait été très-vive. Le comte ajouta que cette crainte n'était pas encore entièrement dissipée, et qu'il ne doutait pas que le duc ne se donnât sans réserve à la Prusse et ne retrouvât

17C CORRESPOXDAXCE DIPLOMATIQUE

le repos et le contentement si Ton réussissait à le convaincre que la Prusse ne songe pas à le médiatiser. Aussi me semble-t-il que si nous élevons des prétentions exagérées dans la question des chemins de fer, nos intérêts politiques en souffriront, car nous fournirons un nouvel aliment à la méfiance qu'inspire au duc et à d'autres princes la manière dont nous entendons leur souveraineté.

Le désir de se rapprocher de nous se manifeste aussi dans la façon dont me traite la famille ducale. Je crois à la sincérité des démonstrations du duc, bien que je ne puisse pas en dire autant du prince de Wittgenstein, vu sa grande intimité avec le prince Emile de Hesse. M. de Dalwigk et le comte de Goertz ont fait tout ce qu'ils ont pu pour faire croire à Wiesbaden que la conduite tenue par la Prusse dans le différend avecDarmstadta été pleine de hauteur et d'arrogance. Aussi je prie Votre Excellence d'examiner s'il ne serait pas opportund'envoyerauxlégationsroyalesauprèsdes cours d'Allemagne un exposé delà conduite de M. de Dalwigk, afin qu'elles puissent se prononcer en connaissance de cause. Je crois pouvoir affirmer que, de son côté, Darmstadt a déjà fait une démarche semblable \ »

66. Rapport confidentiel sur la révision du règlement d'ordre intérieur de la Diète.

9 août 1853. — «J'ai reçu le rescrit de Votre Excellence du 31 du mois dernier2, ainsi que celui du 26 3, tous deux relatifs aux discus-

1 Le ministre de Manteuffelapprouva cette dernière proposition de M. de Bismarck.

2 Le ministre y disait à M. de Bismarck que le cabinet autrichien s'était plaint, dans une dépêche du 22 juillet, que la Prusse eût présenté à Francfort une série de propositions qui portaient plus ou moins atteinte aux attributions du président, dans presque toute leur étendue; que, suivant M. de Buol, l'Autriche avait jusqu'ici gardé le silence dans l'espoir que le gouvernement prussien se rendrait aux avis de tiers désintéressés; que cette attente avait été déçue; que M. de Bismarck avait, au contraire, attaqué plus vivement que jamais la position du président, bien qu'étant seul de son bord et soutenant des idées contraires à celles des autres membres de la commission, ainsi que le faisait entendre l'auteur de la dépêche en question, en chargeant légèrement les couleurs. M. de Buol affirmait que l'Autriche était animée, même dominée du désir d'e vivre en bonne intelligence avec la Prusse, et terminait en demandant qu'on voulût bien ne pas envisager sous un point de vue étroit et exclusif la situation du président de la Diète. Avant de répondre au cabinet autrichien, le ministre de Manteuffel jugea nécessaire de connaître d'abord l'avis de M. de Bismarck sur la communication faite par l'Autriche.

3 II était dit dans ce rescrit que les gouvernements du Hanovre, du Wurtemberg,

sions sur la révision du règlement. Je prendrai la liberté de faire précéder le rapport que vous me demandez de quelques réflexions générales sur cette question.

C'est par suite d'usurpations partielles, que, soit par amour de la paix, soit à cause de leur peu d'importance apparente, nous n'avons pas toujours combattues avec vigueur, c'est par des empiétements progressifs et constants, et non en vertu de la constitution fédérale, que le président de la Diète a pris, vis-à-vis de l'assemblée fédérale, une importance à laquelle les fondateurs de la Confédération n'avaient probablement pas songé lorsqu'ils stipulaient l'égalité des droits des confédérés. La manière autoritaire dont l'Autriche dispose des employés fédéraux, tels que les huissiers de la chancellerie, les caissiers, les imprimeurs et les greffiers, sans que ses actes soient soumis au contrôle et à la sanction des autres membres de la Diète; la possession exclusive de tous les documents et des archives, dont l'accès est fort difficile pour tous les autres délégués; le droit qu'elle s'arroge de fixer et de changer l'ordre des séances sans l'assentiment des autres membres de l'assemblée, ainsi que de réunir des commissions ou de les condamner à l'inactivité pendant des années entières en ne les convoquant pas, lors même qu'elles ont été nommées par la Diète ; le droit de régler l'ordre du jour et, selon qu'elle espère y trouver son avantage, d'ajourner indéfiniment la discussion d'une affaire ou de la provoquer brusquement sans que personne s'y attende ; le fait que le délégué de l'Autriche seul sait à l'avance sur quoi l'on discutera, que lui seul aussi est à même de s'éclairer eS de se renseigner avant la séance publique : tout cela et d'autres motifs encore ont à la longue donné à l'Autriche, dans l'assemblée fédérale, une supériorité qui domine d'autant l'influence de chacun des autres Etats sur les délibérations.

Si, sur le terrain de la politique européenne, il y a une bien moindre différence entre le rôle de la Prusse et celui de l'Autriche qu'entre l'importance d'un autre Etat confédéré et celle de la Prusse au sein de la Diète; si, par suite, il y a déjà une dispropor-

d'Oldenbourg, de Saxe-Cobourg, des duchés d'Anhalt et de Reuss (ligne aînée) avaient accepté en principe les propositions faites par la Prusse relativement à la révision définitive du règlement de l'assemblée fédérale.

lion notable entre la situation de la Prusse considérée comme puissance européenne et celle qu'elle occupe à égalité de droits parmi les seize voix fédérales qui n'ont point part à la présidence, nous devons être doublement sensibles au désagrément de voir les droits communs à tous nos collègues, les droits que nous partageons arec les quinze voix restantes, rabaissés en faveur du pouvoir présidentiel bien au-dessous de la mesure que se sont proposée les créateurs d'une Confédération de dix-sept Etats ayant des droits égaux. La Prusse pourrait figurer avec une seule voix, sans que son prestige et son influence en Allemagne en souffrissent; mais dès que l'égalité des droits cesse et qu'il en résulte pour un des Etats confédérés une supériorité sur les autres, y compris la Prusse, il faut à cette puissance une forte dose d'abnégation pour se résigner à rester parmi la masse des non privilégiés. Cette infériorité devient nécessairement plus désagréable en présence des avantages dont jouit le confédéré mieux traité que nous ; elle fait naître forcément en nous, si nous ne voulons pas renoncer à la position que nous occupons dans le monde, le besoin de chercher notre centre de gravité en dehors de la Confédération plutôt que de rivaliser d'efforts avec le Nassau ou la Hesse pour obtenir l'appui d'un président investi d'un pouvoir souverain. Avant 1848, l'Autriche, guidée par des raisons politiques qu'il n'y a pas lieu de discuter ici, abandonnait à la Prusse le terrain de la politique fédérale. Sa seule préoccupation était d'empêcher cette politique de prendre une direction préjudiciable pour l'Autriche. Malheureusement cette situation nous empêchait précisément de nous opposer à l'extension insensible du pouvoir présidentiel, dont l'Autriche n'abusait pas d'ailleurs; au contraire, la complaisance volontaire de l'Autriche était une raison de plus pour nous associer discrètement à ses visées. Nous suivions ainsi un système dont les dangers apparaissaient d'autant moins qu'en ce temps-là il n'était pas admis par les deux puissances que Tune d'elles se séparât de l'autre pour essayer de faire passer per majora quelque chose à la Diète.

Non-seulement ce dernier principe a été abandonné de fait par l'Autriche dans les questions les plus importantes (marine, commerce, législation sur la presse, travaux de fortification, organisation

militaire), mais encore M. de Prôkesch m'a répondu, quand je le lui ai rappelé, qu'il ne croyait pas qu'il existât entre les deux Etats un traité établissant une réciprocité de cette nature. Au contraire, l'Autriche a exploité la méfiance que les derniers événements politiques avaient fait naître dans la plupart des cours et altéré le caractère de leurs relations avec la Prusse ; elle a eu recours à tous les moyens licites et illicites que lui offraient les pouvoirs du président pour tenter à plusieurs reprises de mettre, malgré sa volonté affirmée publiquement, la Prusse en minorité même dans des questions où l'unanimité était de rigueur. Aussi le moment semble-t-ii venu de nous demander : la Prusse doit-elle travailler dorénavant à empêcher la prolongation d'un état politique qui nous interdit d'exercer une influence en rapport avec notre puissance, ou bien devonsnous essayer de faire disparaître en partie les causes qui amoindrissent notre position dans le corps fédéral? A mes yeux, ce dernier parti est incontestablement le meilleur, et je crois que l'intérêt bien entendu de la politique autrichienne serait de nous inspirer l'espoir qu'à l'avenir nous éprouverons plus de satisfaction à faire partie d'une Confédération qu'elle préside. C'est dans ce sens que j'aurais proposé à Votre Excellence de tâcher avant tout d'amener l'Autriche elle-même à régler d'une façon convenable les rapports du président avec le collège des délégués, rapports qui jusqu'à présent reposaient sur des traditions contestées et sur l'arbitraire pur, et à déterminer plus nettement les droits de la Diète et de ses membres. M. de Prôkesch a accueilli les premières ouvertures confidentielles que je lui ai faites à cet égard en exprimant le regret qu'on eût négligé à Dresde de s'occuper de ces questions-là; mais il a ajouté qu'il était peut-être encore temps de le faire. Cependant, lorsque, encouragé par cette affirmation, je suis revenu à la charge, j'ai rencontré une opposition si vive et si peu mesurée que j'ai dû regarder comme plus opportun de proposer à Votre Excellence de suivre l'exemple que l'Autriche elle-même nous a donné à différentes reprises, c'est-à-dire de commencer par chercher à gagner l'adhésion des autres confédérés à nos vues et d'entrer ensuite en pourparlers avec l'Autriche en nous appuyant sur une majorité probable. Dans cet ordre d'idées, l'assemblée fédérale a extrait des archives un

monitoire à l'adresse de la commission du règlement nommée depuis deux ans, et qui n'avait jamais été réunie jusqu'à ce jour. Cette commission ayant décidé sur ma proposition d'inviter les délégués à présenter des projets sur les modifications à introduire dans le règlement, nous avons réuni dans un mémoire les changements reconnus nécessaires, et nous les avons communiqués non-seulement au baron de Marschall, président de la commission, mais encore à M. de Prokesch, afin de provoquer un échange de vues sur les différents points. Tous mes collègues, à l'exception de M. de Prokesch, ont émis un avis très-favorable sur ce travail, et ont reconnu l'urgence des modifications proposées; déplus, presque tous les gouvernements confédérés ont cru devoir, à la suite des négociations directes entamées par Votre Excellence, déclarer à nos ministres résidents qu'ils adhéraient formellement à nos vues en tout ce qui concernait les parties essentielles de ce travail. On s'est plu notamment à constater que la Prusse ne revendique pas de privilèges, mais qu'elle ne veut qu'assurer les droits de l'Assemblée, qui ont souffert de l'action du temps.

Nous n'avons pas fait de propositions proprement dites dans le mémoire, qui n'est qu'un répertoire de documents nécessaires à la commission du règlement pour éclairer ses discussions, et qui répond exactement à son titre. Les seules propositions jusqu'ici faites par nous tendaient :

1° A dresser un état pour les dépenses personnelles et autres de la Diète;

2° A inviter la commission chargée de la révision du règlement à hâter ses travaux en général.

M. de Prokesch a cherché à séparer les deux parties de cette proposition ; pour la première , il a vu qu'il fallait compter avec le mécontentement croissant provoqué par les abus et les gaspillages tolérés depuis deux ans, et qu'il fallait agir...

Je crois voir clair dans le jeu de M. de Prokesch : il veut écarter la question de l'état des dépenses par des concessions aussi minimes que possible, ou plutôt par des palliatifs, empêcher au moyen d'une résistance passive la révision générale du règlement, en continuant le système suivi depuis 1824, et conserver intact le provisoire de 1816,

modifié par des usages qu'on fait varier selon les besoins de la cause. Ce n'est que sur la demande de la Prusse que la commission nommée au mois de juin 1851, mais qui n'a jamais été réunie par le comte de Thun, a été appelée à une activité passagère, et ce n'est que sur de nouvelles instances de la Prusse que M. de Prokesch peut craindre d'être forcé de subir après de longues vacances de nouvelles discussions sur cet objet, car les autres délégués ne se mettront pas en avant, tout en désirant vivement le succès de nos démarches. Pour prévenir une intervention aussi gênante, M. de Prokesch aura sans doute prié le cabinet de Vienne d'agir aussi énergiquement que possible sur le gouvernement royal, afin d'empêcher la Prusse de s'engager plus avant dans la voie qu'elle a suivie jusqu'à présent, et de faire en sorte que la question soit débattue exclusivement entre Berlin et Vienne. Je ne puis que recommander d'une manière aussi pressante que respectueuse de ne pas accepter d'une façon absolue ce mode de soluiion, car à Vienne on donnerait à l'échange de notes entre les deux cabinets un caractère dilatoire et évasif , si les discussions à la Diète ne continuaient pas en même temps et ne stimulaient la lenteur calculée du gouvernement autrichien. En outre, nos autres confédérés, qui attendent de nous la réalisation des réformes souhaitées par tous, se verraient déçus dans leurs espérances, et nous ferions croire plus que jamais que nous ne recherchons leur appui qu'accidentellement, comme moyen diplomatique à employer vis-à-vis de Vienne, pour nous séparer de nouveau d'eux dès que l'Autriche aura l'air de se montrer d'humeur plus conciliante. Si la note du comte de Buol, du 22 du mois dernier, dont le ton à la fois très-décidé et très-agité rappelle la manière de M. de Prokesch, semble devoir servir en même temps de moyen de négociation, en faisant particulièrement prévoir que l'Autriche refusera son adhésion à des propositions d'une certaine nature, cette raison ne suffit pas pour nous empêcher de demander ce que réclame l'intérêt de la Prusse aussi bien que celui de la Confédération ; du reste, elle n'a pas empêché non plus l'Autriche d'agir à sa guise dans des questions bien plus graves, malgré les divergences d'opinion prononcées qui la séparaient de nous

182 CORRESPOADANCE DIPLOMATIQUE

J'ai regretté que M. de Prokesch, dominé par des idées tout à fait étroites sur les droits du président, ait vu dans les critiques les plus discrètes des rapports, si mal définis jusqu'à présent, de la présidence avec l'Assemblée et avec ses différents membres, des actes de défiance et d'hostilité dirigés contre sa personne, aussi bien que contre l'Autriche et son auguste souverain. Jusqu'à ce jour il n'a pas été possible de discuter ce point avec lui, ni en particulier ni dans la commission, sans provoquer de sa part des sorties déplacées dans des discussions de ce genre, et faites sur un ton agressif et hautain, qui empêchent souvent ceux mêmes de mes collègues qui s'intéressent moins que moi aux débats de garder le calme qui seul peut rendre possible une discussion sérieuse et régulière.

En outre, M. de Prokesch aggrave la difficulté de la solution en présentant à son gouvernement sous un point de vue étroit et faux les motifs qui nous font agir et la manière dont nous faisons valoir nos arguments à Francfort, de telle sorte que le cabinet impérial conçoit à notre égard des préjugés défavorables... »

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