Rapports et dépêches sur la question d'Orient
3 novembrel%53. — (Rapport confidentiel.) — « J'ai reçu la dépêche chiffrée2 de Votre Excellence d'hier soir, à quatre heures trentehuit minutes. Pour faire suite à ma dépêche télégraphique d'hier 3,
1 A la suite de négociations infructueuses à propos des Lieux Saints et de la fixation des droits de l'Eglise grecque en Turquie , un corps d'armée russe avait occupé les principaulés danubiennes (juillet 1853), et, le 4 novembre, le sultan avait déclaré la guerre à la Russie.
2 Le ministre de Manteuffel y disait à M. de Bismarck que le cabinet de Vienne semblait très-irrité de voir la Prusse repousser l'idée d'une déclaration à remettre en commun à la Confédération dans la question d'Orient. M. de Prokesch avait reçu l'ordre d'attendre encore huit jours, parce qu'on espérait profiter de cet intervalle pour amener la Prusse à donner son adhésion. Dans le cas contraire, l'Autriche agirait seule et montrerait par là qu'il y avait scission entre les deux puissances. M. de Prokesch soulèverait sans doute la question auprès de M. de Bismarck. Le ministre terminait en priant M. de Bismarck de lui faire part du résultat de cet entretien et de lui faire connaître son opinion. Une dépêche circulaire, disait-il, avait été envoyée par la Prusse aux ministres accrédités auprès des cours d'Allemagne.
3 M. de Bismarck y faisait observer qu'il lui semblait impossible de faire autre
j'ai l'honneur de vous adresser le rapport suivant sur la déclara tion que l'Autriche a proposé de faire en commun à la Diète sur la question d'Orient. Avant l'arrivée de M. de Prokesch à Berlin, l'Autriche s'est adressée à d'autres Etats de la Confédération, en les invitant à adhérer à une déclaration qui aurait pour ohjet la neutralité des puissances allemandes, et que la Prusse et l'Autriche devaient remettre en commun à la Diète. Je sais de source certaine qu'en ce qui concerne la Bavière, une note a été expédiée, le 25 de ce mois, par le comte de Buol au comte Esterhazy. Il est dit dans cette note que la Prusse approuve l'intention de l'Autriche de remettre à la Diète une déclaration de neutralité, et qu'elle fera de concert avec l'Autriche les propositions voulues. A la suite des démarches faites à Munich par l'envoyé d'Autriche, le délégué de la Bavière à la Diète avait été informé par son gouvernement qu'à la première séance qui suivrait les vacances, la Prusse et l'Autriche présenteraient une déclaration conçue dans le sens indiqué, et il avait reçu l'ordre de « remettre une déclaration approbative, après s'être entendu avec les autres délégués » .
Le ministre Von der Pfordten motive ses instructions uniquement parla prétendue entente de la Prusse et de l'Autriche; il part du principe que la Bavière doit s'associer aux démarches politiques communes des deux grandes puissances de l'Allemagne, dès qu'elles la tiennent au courant de la situation. Après son retour ici, M. de Prokesch a dit au baron de Schrenk qu'on ne présenterait pas à la séance d'aujourd'hui une proposition de ce genre. Hier soir encore il était occupé à annoncer ce fait à Munich comme quelque chose d'inattendu. Votre Excellence en conclura sans doute que le cabinet de liennea voulu précipiter la solution de la question, et qu'il s'est cru bien sur de l'adhésion de la Prusse, car, avant même que le baron de Prokesch eût porté à Berlin les propositions de son gouvernement, le comte de Buol avait sollicité l'adhésion de la Bavière au projet du gouvernement impérial, et avait, à ce propos, parlé de
chose que ce que le ministre de Manteuffel avait déjà décidé. « Après avoir sondé préalablement quelques-uns de mes collègues, je crois pouvoir affirmer qu'une déclaration conçue dans le sens projeté, même si nous nous y associons, n'aurait aucune chance d'être favorablement accueillie par la majorité, n
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l'assentiment de la Prusse comme d1un fait acquis. Je suis à peu près certain qu'on a agi auprès d'autres gouvernements allemands dans le même sens qu'à Munich, bien que je n'aie pas encore pu m'en assurer. Dans tous les cas, l'opinion répandue parmi mes collègues à la Dièle, et qui avait cours hier encore, était que les deux grandes puissances feraient une déclaration de neutralité dans la séance d'aujourd'hui, en invitant les autres délégués à y adhérer. Il paraît que beaucoup de délégués, peut-être le plus grand nombre, n'avaient pas encore reçu d'instructions de leurs gouvernements, et que, dans le cas où les instructions tarderaient, ils étaient décidés à prendre purement et simplement ad référendum la proposition qui devait leur être soumise aujourd'hui. Le délégué de la Hesse électorale, baron de Trott, m'a cherché hier aussitôt après mon arrivée, et m'a dit qu'il se demandait si la proposition que doit présenter l'Autriche entraînera, comme cela serait tant à souhaiter, l'adhésion prompte et complète des autres délégués. Selon lui, les gouvernements allemands sur lesquels on pouvait compter, craignaient que ces sortes de déclarations ne fussent mal accueillies par la Russie, tandis que d'autres, parmi lesquels il comprenait notamment le Wurtemberg, redoutaient de mécontenter la France en s'y associant, et se tiendraient sur la réserve.
Hier, M. de Prokesch a fait simultanément aux délégués du Luxembourg et de Nassau-Brunswick la communication suivante, que je puis regarder comme s'adressant à tous mes collègues, ces deux messieurs n'ayant pas de relations particulièrement intimes avec le délégué président. Il a dit que l'intention de la Prusse et de l'Autriche avait été d'amener tous les membres de la Confédération à s'associer à la déclaration de neutralité faite par les deux puissances, mais que la situation avait changé pendant qu'il était allé porter à Berlin ces propositions. En effet, si lors de son départ de Vienne, à la suite du refus de la France et de l'Angleterre d'accepter les dernières propositions de médiation faites par l'Autriche, on avait dû admettre que les puissances occidentales avaient voulu séparer leur politique de celle des deux (?) grandes puissances de l'Allemagne, les projets de note présentés dans l'intervalle par l'Angleterre et par la France avaient fait renaître l'espérance de voir les quatre cabinets agir
de concert; il était donc prudent de remettre la déclaration des deux puissances allemandes, afin de ne point détruire l'espoir d'une attitude identique des quatre puissances. Ces arguments lui avaient été opposés par Votre Excellence à Berlin; à la suite du changement survenu dans la situation depuis son absence de Vienne, il les regardait comme décisifs et renonçait par le fait à sa démarche auprès de la Diète. En général, M. de Prokesch s'est exprimé vis-à-vis de mes collègues d'ici en termes flatteurs sur la ligne de conduite suivie par la politique prussienne; il a surtout manifesté la satisfaction que lui a causée l'excellent accueil qu'il a reçu à Berlin. D'après l'attitude observée ici par M. de Prokesch, je crois pouvoir affirmer que Vienne n'a pas parlé sérieusement en disant qu'elle agirait seule si dans la huitaine la Prusse ne donnait pas son adhésion, et qu'elle n'a fait qu'employer un de ses moyens diplomatiques habituels, afin de nous convertir au projet du cabinet autrichien. Je suis confirmé dans cette opinion par le grand bruit que l'Autriche fait « de la manifestation d'une scission qu'elle nous fait entrevoir » . Si ce langage était sérieux , M. de Prokesch aurait trouvé dès son arrivée ici des instructions télégraphiques lui prescrivant de tout mettre en œuvre pour assurer une majorité respectable à une proposition isolée de l'Autriche. Or, c'est le contraire qui arrive : dans son ignorance manifeste de la pression que Vienne essaye d'exercer sur Berlin, il vante auprès des collègues dont j'ai parlé plus haut, le tact parfait avec lequel Votre Excellence a jugé la démonstration projetée par l'Autriche comme absolument inopportune dans les circonstances actuelles.
Si je me trompais dans ce calcul, si l'Autriche voulait réellement agir seule en ce moment, je n'en resterais pas moins convaincu qu'elle réunira difficilement une majorité, et que la plupart des voix éviteront, au contraire, une franche déclaration aussi longtemps que ce sera possible. M. de Schrenk aussi pense que la réalisation du projet de l'Autriche n'est possible que si nous l'appuyons énergiquement, mais qu'elle n'est encore nullement certaine. Ce qui est pour moi de la dernière évidence, c'est que la volonté, exprimée par Votre Excellence dans sa dépêche chiffrée d'hier, et de persister à repousser le projet autrichien », est la seule marche que nous puis-
sions suivre. Cela est (Vantant plus vrai que les négociations avec la Bavière, que j'ai rappelées au début de ce rapport, et quelques autres des faits indiqués plus haut, attestent que, même dans ce cas, le cabinet de Vienne n'a été guidé que par le désir d'assurer à la politique autrichienne l'appui de la Prusse, sans accorder à celle-ci l'influence qu'elle peut prétendre exercer sur les résolutions du gouvernement autrichien, ou sans rechercher notre consentement de préférence à celui des autres Etats confédérés.
Je ne manquerai pas de donner à Votre Excellence de nouvelles informations dès que j'aurai réussi à voir quelques-uns de mes collègues auxquels je n'ai pu parler hier. »
9 novembre. — {Dépêche télégraphique.) — « Si M. de Prokesch remet demain une déclaration sur la question d'Orient, je prie Votre Excellence de m'autoriser à dire, en termes aimables pour l'Autriche, que nous croyons pouvoir mieux assurer le succès de nos communs efforts et servir plus utilement la cause de la paix en nous abstenant de faire suivre la déclaration des explications du Roi. Si je gardais le silence, nous prendrions, vis-à-vis de la déclaration de l'Autriche, l'attitude de tous les autres Etats de la Confédération \ »
9 novembre. — «Le baron de Prokesch vient de m'annoncer que, contrairement à son attente et à son opinion personnelle, il a reçu par la voie télégraphique l'ordre de remettre à la séance de demain une déclaration sur la question d'Orient, déclaration dont il m'a présenté en même temps le projet. Ce projet admet, en somme, ce qui a été arrêté à Berlin, sauf qu'il relève davantage la situation de l'Autriche comme protectrice de la Confédération, et donne la réduction de l'armée comme le motif pour lequel le gouvernement impérial royal remet une déclaration en ce moment. Du reste, le projet fait ressortir la nécessité de garantir 3a paix de
1 Le ministre adhéra à la proposition de M. de Bismarck, en recommandant à ce dernier d'éviter autant que possible dans la déclaration à remettre l'expression d'une divergence d'opinion. (Dépêche télégraphique du 9 novembre 1853.)
l'Europe, qui ne peut être assurée qu'à la condition de maintenir l'indépendance et l'intégrité de la Turquie; mais il contient sous sa forme actuelle une sorte d'opposition entre les alliés de l'Autriche et ceux de la Russie, et fait valoir, en outre, la confiance qu'on a dans les assurances de l'empereur Nicolas, de manière à en faire jusqu'à un certain point un avertissement donné à la Russie. A la fin, l'auteur du projet exprime l'espoir que les efforts de l'Autriche pour conserver la paix seront approuvés par les Etats confédérés. Ce passage est précédé de la déclaration formelle que l'Autriche est résolue à observer la plus stricte neutralité dans la guerre entre la Turquie et la Russie. Lorsque M. de Prokesch m'a demandé quelle serait ma conduite en présence de cette déclaration, je lui ai répondu que j'étais sans instructions et que je n'avais plus le temps d'en demander. Il répliqua que si la Prusse accueillait cette déclaration par un silence absolu, cela ferait une impression fâcheuse, et qu'à Vienne on lui avait donné l'assurance que je l'approuverais. J'ai regretté de n'avoir pas reçu jusqu'à présent d'autorisation, mais je me suis déclaré prêt à me prononcer personnellement au nom de la Prusse pour le cas où je ne recevrais plus d'instructions. Je me suis réservé de discuter avec lui le contenu de ma déclaration avant la séance.
J'ai demandé télégraphiquement à Votre Excellence l'autorisation ! de me prononcer au nom du gouvernement ; en cas de réponse affirmative, je remettrai une déclaration conforme au projet ci-joint. Si je gardais un silence absolu, la Bavière ou bien une des voix suivantes exprimerait d'une manière plus ou moins nette son approbation et sa reconnaissance ; il serait difficile d'ôterà cette démarche le caractère d'une démonstration faite « au nom de l'assemblée fédérale » , et dans la suite l'Autriche s'appliquerait avec succès à présenter l'affaire comme si elle était le gérant de la raison sociale Autriche et Prusse, et qu'elle eût parlé en cette qualité, ou du moins comme si elle seule avait soin de tenir la Confédération au courant de la politique européenne, et que les autres Etats confédérés, avec ou sans la Prusse, lui en eussent témoigné leur reconnaissance. Finalement je ferai encore observer que M. de Prokesch
1 Ci. la dépêche télégraphique du 9 novembre.
avait déjà communiqué son intention et le projet de sa déclaration à M. de Schrenk avant de m'en parler. M. de Schrenk vient de me rendre visite ; il était un peu embarrassé de savoir comment il devait se comporter en présence de la déclaration de l'Autriche, attendu que ses instructions ne parlaient que d'une proposition à présenter en commun par l'Autriche et par la Prusse ; mais il ne croyait pouvoir s'empêcher d'exprimer la reconnaissance des autres délégués pour la communication qui leur avait été faite; en même temps il désirait me voir ajouter quelques mots à la proposition de l'Autriche, afin qu'il pût s'en référer aux deux déclarations. »
11 novembre. — (Rapport immédiat.) — (La séance tenue par la Diète le 10 novembre 1853 débula par la lecture de la déclaration de l'Autriche dans la question d'Orient '.) « La veille de la séance, le baron de Prokesch m'avait informé que, contrairement à son attente, il avait reçu par dépêche télégraphique l'ordre de faire cette déclaration, et en même temps il m'avait présenté son projet de rédaction. Ces instructions ont dû bien le surprendre; cela ressort de ce fait que, quelques heures avant de les recevoir, il reconnaissait, avec le gouvernement de Votre Majesté Royale, que le moment actuel n'était pas convenable pour faire une démarche de ce genre, et qu'ensuite il a essayé de démontrer aux mêmes personnes la nécessité d'une communication officielle à la Diète, et cela de façon à faire croire que telle avait toujours été son opinion. A ce propos, il a qualifié le contenu de la déclaration de ce parfaitement inoffensif » ; en effet, si par « inoffensif» il entend dire u vide de sens » , je ne puis que lui donner raison. Le projet que le baron de Prokesch avait rédigé avant qu'il eût reçu le texte du cabinet de Vienne, contenait la déclaration très-nette que l'Autriche comptait observer la neutralité la plus stricte dans la guerre qui venait d'éclater.
1 M. de Bismarck déclara être suffisamment instruit des intentions de son gouvernement et de la manière dont celui-ci s'était prononcé surtout vis-à-vis de ses confédérés allemands, pour pouvoir affirmer, relativement à la communication que le délégué de l'Autriche, président de la Diète, venait de faire, que le gouvernement royal continuerait de profiter de la liberté qu'il s'était réservée jusqu'ici dans ses décisions pour consacrer tous ses efforts à la conservation de la paix, de concert avec les honorables confédérés de Sa Majesté le Roi.
En deux endroits différents il insistait sur la promesse faite par Sa Majesté l'empereur de Russie de respecter l'intégrité du territoire de la Porte et l'indépendance du Sultan, et cela de manière à présenter en quelque sorte l'exécution de cette promesse comme la condition de la neutralité de l'Autriche. Lorsque la rédaction du cabinet de Vienne fut arrivée et qu'on en eut pris connaissance, plusieurs de mes collègues furent embarrassés tout autant que moi de savoir comment ils devaient se comporter après la lecture de cette pièce, parce qu'elle ne prêtait guère matière à une réponse quelconque. Le délégué de la Bavière me dit qu'il ne pourrait s'empêcher de remercier l'Autriche, bien que la déclaration ne contînt rien dans sa forme qui méritcàt la reconnaissance. Le délégué du Hanovre ainsi que celui de la Saxe Royale avaient reçu l'ordre de débiter une protestation de reconnaissance fort longue et passablement lourde qui avait été élaborée à Hanovre sous l'inspiration du ministre autrichien, protestation qui prenait pour point de départ la situation de la Confédération germanique vis-à-vis de la politique européenne et le rôle qu'elle devait y jouer. Il sentait, aussi bien que le conseiller intime de Nostitz, combien les déclarations qu'ils étaient chargés de faire dépassaient le but, attendu qu'elles étaient évidemment calculées en vue d'obtenir des communications plus sérieuses et plus complètes sur l'attitude antérieure et ultérieure de l'Autriche dans la question d'Orient. D'autre part, ils constataient tous les deux que, dans la déclaration faite par le gouvernement autrichien, juste à partir du point où le gouvernement impérial en vient « à s'exprimer sur son attitude dans l'état actuel des choses » , la réduction de l'armée commençait à former le thème exclusif de la déclaration , tandis que les passages de la fin où il était de nouveau question des affaires d'Orient, ne contenaient rien qui ne fût déjà connu officiellement. C'est pourquoi le général Jacobi s'était décidé, sous l'empire de circonstances si différentes, que son gouvernement ignorait tout à fait, à ne pas faire la déclaration qu'on lui avait imposée et même à en formuler une nouvelle. Cependant, la veille même de la séance, il avait reçu de Hanovre une dépêche télégraphique par laquelle on lui prescrivait de faire sa contre-déclaration.
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De ces faits et d'autres analogues il est permis de conclure que l'Autriche a fait des efforts considérables pour faire accueillir favorablement par la Diète la démarche qu'elle se proposait de faire. En outre, si, pour remettre sa déclaration, le cabinet impérial n'a pas reculé devant le danger de laisser voir au grand jour un défaut d'accord avec la politique de la Prusse, l'apparente inutilité de sa démarche et l'insignifiance de ce qui reste du contenu de la déclaration, après qu'on l'a dépouillée de la phraséologie qui en masque le néant, attestent, en présence de ces faits, une disproportion qui fournit au monde diplomatique d'ici ample matière aux conjectures les plus variées. L'explication la plus généralement admise est que la déclaration se rattache à des mesures financières, que l'Autriche a voulu amener la hausse sur ses valeurs actuelles ou sur celles qu'elle se propose de créer, ou bien qu'elle a voulu constater officiellement et expliquer la réduction, si souvent contestée, de son armée, parce qu'elle avait des obligations à remplir envers des banquiers, et qu'elle a tenu en même temps à donner un témoignage officiel de ses sentiments pacifiques et de sa prétendue croyance au maintien de la paix. Ces suppositions s'expliquent par les nouvelles qui circulent ici, que la gêne financière et particulièrement le manque de monnaie d'argent a, dans les derniers mois, atteint en Autriche un point qui rend la situation intolérable même dans un pays habitué à de semblables difficultés. Aussi croit-on assez généralement qu'en revêtant la déclaration de la forme d'une explication donnée au corps fédéral, et en travaillant à la faire accueillir dans ce sens, l'Autriche n'avait pour but que de dissimuler adroitement une manœuvre financière calculée en vue de raffermir les cours de la Bourse.
Quant à la Prusse, la communication du baron de Prokesch ne lui présentait guère un point d'appui dont elle pût profiter pour s'expliquer sur la question d'Orient. D'un autre côté, si je n'avais rien dit du tout, mon silence aurait produit une impression pénible et provoqué des interprétations fâcheuses. Aussi le ministre président de Votre Majesté Royale m'avait-il prescrit de faire une déclaration sommaire et générale, en tenant compte du point de vue auquel il s'était placé dans sa note circulaire du 31 octobre. Comme il ne
s'était pas encore écoulé vingt-quatre heures depuis que le représentant de l'ilutriche avait reçu ses instructions de Vienne, une déclaration approbative remise par moi au nom du gouvernement de Votre Majesté Royale aurait presque fait croire que j'étais pourvu d'instructions générales me prescrivant de m'associer d'une façon absolue aux agissements de l'Autriche dans la question d'Orient, d'autant plus qu'une partie de la presse allemande s'évertue à présenter le cabinet de Vienne comme le gérant unique et indépendant des affaires de la Prusse et de l'Autriche. Comme je savais en outre que les instructions de la Saxe et du Hanovre prescrivaient aux représentants de ces deux pays d'exprimer leur reconnaissance à l'Autriche, sans tenir compte d'une communication simultanée de la Prusse, j'ai préféré rédiger une déclaration comme si elle émanait de moi personnellement, bien qu'elle fût fondée sur la connaissance que j'avais des intentions de Votre Majesté.
Les autres délégués, en se référant pour la plupart à la déclaration de la Bavière, ont exprimé en termes plus ou moins chaleureux la reconnaissance que leur inspiraient les efforts faits par le cabinet impérial; d'après ce que j'entends dire, ils se mettront d'accord sur la formule commune à adopter pour le protocole. »
68. Rapport confidentiel sur les traités douaniers avec le Luxembourg.
6 novembre 1853. — (Conformément à une communication faite par le délégué néerlandais, on ne méconnaît pas dans le Luxembourg la valeur des objections élevées par le gouvernement prussien contre son admission aux conférences douanières. Maison y regarde comme d'autant mieux justifié le désir d'être déchargé des frais de la direction des douanes du Luxembourg.) « Selon moi, le léger sacrifice que le Luxembourg demande au Zollverein, et qui, vis-àvis des autres Etats de l'union, se justifie entre autres par la séparation possible de ce pays d'avec le Zollverein, n'est presque rien en comparaison des conséquences qui peuvent résulter du refus absolu d'y consentir. Dans le Luxembourg et à la Haye, on exploiterait ce refus contre nous : on dirait qu'en 1842 nous avons décidé le grand-
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duché à entrer dans l'union en lui accordant une garantie, que nous lui retirons aujourd'hui parce que nous croyons que l'industrie et le commerce du grand-duché ont pris une direction qui rend sa sortie de l'union difficile ou impossible... Il est incontestable que le Luxembourg est obligé de s'attacher à un Etat plus considérable pour sauvegarder les intérêts de son industrie et notamment pour assurer ses revenus. Vu les dispositions actuelles de Sa Majesté le roi des Pays-Bas, il est certainement peu probable que ce souverain entame des négociations avec la Belgique. Mais il reste toujours libre de choisir entre le Zoliverein et la France, et si les sympathies récemment manifestées pour la France viennent à se réveiller, il n'est pas impossible que l'irritation provoquée dans le grand-duché par un traitement injuste, jointe aux intrigues de la diplomatie et aux efforts des partis, entraine le Luxembourg à conclure des traités de commerce avec la France, pour assurer à la fois ses revenus et son trafic avec la Belgique, que la Prusse ne veut plus garantir, et en même temps pour procurer de nouveaux avantages commerciaux et financiers à un Etat assez petit pour permettre au gouvernement français d'établir sans peine un précédent qui doit le tenter. Votre Excellence sera mieux à même que moi de juger jusqu'à quel point la situation politique générale rend possible la réalisation des éventualités indiquées ci-dessus. Quoi qu'il en soit, je n'ai pas voulu négliger d'appeler son attention sur un fait aussi peu probable, je l'espère, qu'il serait regrettable pour nous '. »
69. Rapport sur l'attitude de la presse autrichienne et du baron de Prohesch,
1& novembre 1853. — a En réponse aux instructions chiffrées que Votre Excellence m'a adressées le 11 de ce mois 2, et que j'ai reçues
* La proposition de M. de Bismarck fut abandonnée par suite des objections soulevées par le ministre des finances et du commerce de Prusse. (Lettre du ministre de Mantcuffel, datée du 11 novembre 1853.)
2 D'après le contenu de ces instructions, le Roi avait chargé le ministre de Mantcuffel d'adresser une dépèche au comte Arnim, ambassadeur de Prusse à Vienne, pour le prier d'appeler l'attention sur l'altitude antiprussienne de la presse autrichienne et de la presse étrangère inspirée par l'Autriche, et de rattacher à cette
hier au soir, j'ai l'honneur de Lui envoyer le rapport ci-dessous, concernant L'attitude de la presse autrichienne et de M. de Prokesch. Il appartient incontestablement à tout agent diplomatique de calculer le degré de franchise et de sincérité qu'il veut mettre dans ses négociations avec des agents étrangers. Sous ce rapport, M. de Prokesch réduit ses eflbrts à un minimum invraisemblable : voilà près d'un an qu'il fait partie de l'assemblée fédérale, et pourtant les membres qui rendent le mieux justice à son ardeur au travail et au vif intérêt qu'il prend aux affaires en général, n'ont guère foi en ses affirmations ; les actes présidentiels les plus innocents en apparence les portent à se demander quel en est le but inavoué. L'activité intellectuelle qu'il déploie pendant un certain temps dans la vie privée, prend facilement dans les relations sociales le caractère d'une tracasserie incessante dont le poids, à cause de ses sentiments antiprussiens, tombe principalement sur moi, et me force sans cesse à me défendre. Je ne puis pas discuter avec lui sur la ligne politique qu'il suit, car j'ignore jusqu'à quel point elle lui est tracée par le cabinet de Vienne. En somme, la politique du comte de Thun n'était guère différente de la sienne, bien qu'elle se présentât sous une forme moins désagréable. En ce temps-là, il y avait aussi des usurpations présidentielles. Du reste, ces empiétements sont extrêmement facilités par le droit de diriger exclusivement et sans contrôle les affaires de la Confédération, droit que l'Autriche était arrivée à posséder déjà avant 1848. Votre Excellence verra par les faits que j'ai réunis x de quelle nature sont d'ordinaire ces empiétements. Ils paraissent parfois n'avoir aucune importance; mais en s'accumulant ils ont produit à la longue la situation anormale actuelle. Il est difficile de combattre ces tentatives d'envahissement sans avoir l'air de se livrer à une critique mesquine et tracassière. Mais la personnalité de M. de Prokesch complique singulièrement le rôle de ce gardien des droits fédéraux » que mes collègues aiment à me
communication, si c'était possible, quelques observations sur la conduite de M. Prokcscb-Osten. Quant à M. de Bismarck, le ministre président le priait de faire parvenir le plus tôt possible et par une voie sûre les matériaux dont il disposait, et qui étaient nécessaires à l'accomplissement de cette mission. J Cf. plus bas, p. 195, note 2.
faire jouer. Même des divergences ordinaires d'opinions, qu'elles me soient personnelles ou qu'elles proviennent du gouvernement royal, sont traitées par lui d'inconcevables et de malveillantes lorsque j'essaye de m'entendre avec lui. Mais quand je conteste la légalité de ses décisions, il s'irrite de mon opposition comme d'une offense directe; aussi est-il franchement impossible de discuter avec mesure, avec fruit, des divergences de ce genre, car il s'embarque immédiatement dans des protestations générales, dans des récriminations tout à fait hétérogènes, dans des accusations qui ne reposent sur rien, et devient, soit par calcul, soit parla faute de son tempérament, violent jusqu'à la grossièreté. Ne pas partager les vues de l'Autriche ou de M. de Prokeseh, c'est trahir la cause de la Confédération, c'est faire de l'opposition systématique, c'est faire acte d'hostilité personnelle; dans ces occasions, les transports de vertueuse indignation auxquels il se livre sont si désagréables et si blessants qu'il me faut chaque fois faire effort sur moi-même pour pouvoir parler d'autre chose que de sujets insignifiants. Cet inconvénient, qui tient à la vanité et à la fougue de M. de Prokeseh, et rend impossible de traiter régulièrement une affaire, est une des grandes raisons qui empêchent de s'entendre avec lui ; mais je le crois incorrigible sous ce rapport, et la situation ne pourrait changer que par son départ. Toutefois sa suppression ne nous serait utile, selon moi, que si elle devait avoir pour conséquence un changement radical dans le système de politique fédérale suivi par l'Autriche. Si Vienne consentait à nous sacrifier sa personne, on exagérerait la valeur de cette concession, et l'on se croirait d'autant plus autorisé à continuer la même politique par l'intermédiaire d'une personnalité moins désagréable. Avec les errements actuels, une entente durable entre la Prusse et l'Autriche est absolument impossible, quelle que soit la personne du délégué président et quelque bienveillants que soient les rapports entre Vienne et Berlin. Jusqu'en 1848, la situation était infiniment meilleure, parce que les deux grandes puissances se reconnaissaient tacitement un droit de veto réciproque, qu'aucune ne proposait rien à la Diète ni aux cours secondaires sans l'assentiment de l'autre, et qu'en outre l'Autriche admettait la Prusse à prendre une part effective aux affaires présidentielles, ou du moins ne lui laissait rien
ignorer. A ce système a succédé la manie de violenter la Prusse au moyen des majorités; quand l'Autriche compte présenter une proposition à la Diète, ou bien on néglige de nous la communiquer avant la discussion, ou bien elle ne nous est communiquée qu'après qu'on s'est assuré de l'adhésion des cours secondaires, et qu'on a acquis la certitude de pouvoir agir au besoin sans nous et contre nous, ainsi que je l'ai exposé en détail dans mon rapport du 9 août J . Finalement on nous force de recourir aux mêmes moyens ; le prestige des deux grands États souffre de cette chasse aux voix, et il en résulte que l'assemblée fédérale est entraînée à des décisions d'une légalité douteuse qui, pour des raisons frivoles, mettent la Diète dans l'alternative de renoncer à les exécuter ou de recourir à une guerre d'exécution. D'après mon intime conviction, le lien créé par l'acte fédéral n'est pas assez fort pour permettre de supporter indéfiniment un pareil système ; il ne pourrait le devenir que si la Prusse faisait abnégation d'elle-même, au point de se sacrifier moins à l'Allemagne qu'à l'Autriche, et consentait à descendre au niveau des quinze autres voix du conseil restreint. La personnalité de M. de Prokesch fait que le système en question se révèle d'une manière plus désagréable, mais peut-être moins dangereuse précisément à cause de ses maladresses. Un délégué autrichien plus habile et plus aimable serait plus à craindre ; mais je n'avouerai que je me suis complètement trompé, que si un changement de personne, non accompagné d'un changement radical de système, pouvait améliorer nos relations avec l'Autriche. Au contraire, on répondrait en ce cas aux plaintes que nous renouvellerions nécessairement tôt ou tard, que nous ne pouvons nous entendre avec personne. Pour tous ces motifs, je prends la liberté de prier Votre Excellence de vouloir bien soumettre à Sa Majesté le Roi, si en général il faut agir, le conseil de diriger une plainte contre le système plutôt que contre la personne appelée à l'appliquer, et de présenter la liste incomplète de péchés ci-jointe9,
1 Cf. plus haut, p. 176 et suiv.
2 Dans cette annexe du rapport du 14 novembre 1853, M. de Bismarck rappelle en tout treize faits, entre autres : 1° l'abus de pouvoir commis par M. de l'rokesch lors de la réception du corps des officiers de Francfort; 2° l'insinuation de former une « cour ■» des membres de la commission militaire pour le moment de son arrivée à Francforl-sur-AIein; 3° une tentative faite par lui pour créer des rela-
comme une conséquence nécessaire de ce système, et non comme un effet des fautes que son représentant actuel à la Diète aurait pu éviter. Peut-être dans le cours des complications dont la politique européenne est menacée se présentera-t-il un moment favorable pour obtenir de l'Autriche l'assurance formelle qu'elle suivra un programme de politique fédérale dont on pourrait se promettre de meilleurs fruits pour les deux puissances. Je ne saurais dire si le moment est propice pour faire le premier pas vers un pareil but. On s'en assurerait bientôt, selon que le cabinet impérial y répon*drait immédiatement ou se contenterait des mêmes assurances évasives par lesquelles il a toujours répondu à nos tentatives de ce genre. Si, en exposant nos griefs, nous ne demandions que le retour aux relations telles qu'elles existaient à la Diète avant 1848, en insistant seulement sur quelques-unes de nos propositions en ce qui concerne le règlement, le gouvernement impérial ne pourrait pas nous refuser de reconnaître que ni les intentions conciliantes ni la modération dans les demandes né nous ont manqué.
La question de l'attitude antiprussienne de la presse pourrait, à mon avis, être comprise dans des représentations générales, et, dans le cas où l'on ne voudrait pas faire ces dernières, être soulevée à part.
tions directes entre la présidence, agissant comme une autorité distincte de l'assemblée fédérale, et la commission militaire ; 4° une tentative faite par lui pourremplacer des résolutions de la commission militaire par des décrets présidentiels, à l'insu des autres membres de la commission; 5° un emprunt de 34,875 florins contracté par M. de Prokesch de sa propre autorité; 6° deux cas où M. de Prokesch est intervenu, sans en avoir le droit, dans la marche des affaires des autorités subordonnées à la Diète, et notamment de la section de la caisse, et cela au détriment des intérêts de la Prusse ; 7° l'action de garder par devers lui un mémoire du conseiller intime de gouvernement de Criiger, mémoire relatif à la question de la liquidation de la flotte et destiné à la commission; 8° la conduite tenue par M. de Prokesch lors de la discussion de l'état de la chancellerie fédérale et de l'administration des fonds, le 14 juillet 1853; 9° l'ajournement de l'impression de deux mémoires de la Prusse dans la question des travaux d'Ulm et de Rastadt; 10° la conduite déloyale tenue par lui lors du vote sur la création d'une section technique pour les places fortes fédérales ; 11° lors du vote dans l'affaire de la plainte du chambellan Von der Heltcnburg; 12° la conduite de M. de Prokesch lors du vote sur la pension du contre-amiral Brommy, dans la séance du 10 novembre 1851, où M. de Prokesch, pour trancher la question de pension en faveur de l'intéressé, coupa court à la protestation du représentant du Danemark et aux doutes élevés aussi par d'autres personnes relativement à la compétence de la majorité, en déclarant que les conclusions contraires à la proposition étaient approuvées, et que des objections ultérieures contre une résolution formelle seraient nulles et non avenues.
Relativement à la personne de M. de Prokesch, je ferai encore observer, pour compléter ce rapport, que les bruits d'après lesquels il doit remplacer le comte de Buol font beaucoup de sensation, ici du moins, et que, s'ils venaient à se confirmer, on prévoit qu'il observerait une attitude hostile à la Russie, et peut-être s'associerait à la politique de la France \ »
70. Rapport immédiat sur la législation fédérale en matière de ptresse.
25 novembre 1853. — (L'objet le plus important de la séance tenue par la Diète le 24 novembre 1853 a été le vote sur la question de la presse.) « Le scrutin n'a pas donné de résultat positif. La Bavière, le Wurtemberg et le Holstein-Lauenbourg étaient sans instructions el demandaient que le procès-verbal ne fût pas clos immédiatement. Les autres gouvernements ont proposé des changements plus ou moins essentiels. Conformément aux instructions que j'avais reçues du gouvernement de Votre Majesté Royale, j'ai approuvé au nom de la Prusse le projet en tant qu'il n'est pas en contradiction avec notre législation sur la presse. La législation prussienne est suffisante pour le but qu'on veut atteindre ici, d'autant plus qu'on y trouve la disposition qui, à mon avis, est la seule efficace parmi toutes celles qui sont contenues dans le projet : le droit de retirer les concessions. Un gouvernement armé de ce droit peut se passer des autres dispositions, tandis que celles-ci réunies, sans le droit de retirer les concessions, n'offrent pas aux gouvernements des moyens d'action sérieux et décisifs, et les font, au contraire, dépendre des sentiments équivoques des magistrats chargés de punir les délits de presse... »
71. Lettre confidentielle sur le conflit ecclésiastique de Bade. 29 novembre 1853. — « Le conflit du gouvernement badois a avec
1 Le ministre de Manteuffel se réserva d'entretenir à l'occasion le cabinet autrichien de la plainte formulée par M. de Bismarck contre les abus de pouvoir du président de la Diète. (Rcscrit du 21 novembre 1853.)
2 Pendant les années 1851 et 1852, des différends s'étaient élevés entre le gouvernement badois et l'archevêque de Fribourg, Vicari, au sujet des limites des droits
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l'Eglise est la grande question du jour. On éprouve de la satisfaction à voir que la majorité paisible des catholiques éclairés désapprouve la conduite autoritaire de l'archevêque de Fribourg et la manière dont il s'est affranchi de la législation du pays. Et en effet, quoi que Ton puisse désirer pour la situation de l'Église catholique dans les Etats de l'ancienne confédération du Rhin, il ne faut qu'un peu de réflexion pour reconnaître que l'ordre public ne saurait subsister si un citoyen relevant de l'Etat revendique le droit de considérer comme n'ayant aucune valeur des lois qui lui paraissent injustes, et de ne pas accepter les effets qui en dérivent. Un pareil procédé devient particulièrement dangereux quand il émane d'une personne dont la mission est de prêcher la paix et l'obéissance à l'autorité, et lorsqu'elle trouve de nombreux imitateurs dans une corporation influente, bien organisée, comme lest celle des prêtres catholiques. Le conflit actuel pourrait être envisagé par nous avec le calme d'un observateur désintéressé s'il avait été provoqué par une personnalité particulièrement opiniâtre et intraitable. Mais tout indique qu'il ne s'agit point d'un différend entre le gouvernement badois et l'archevêque de Fribourg, mais de la cause de toutes les autorités protestantes, menacée par cet esprit belliqueux, insatiable, irréconciliable dans les pays gouvernés par des princes protestants, qui depuis les dix dernières années anime une partie du clergé catholique , par cet esprit pour lequel les conces-
de l'Etat sur l'Église catholique. Le gouvernement badois demandait l'observation <lcs lois du pays, qui d'ailleurs sacrifiaient presque entièrement les droits de l'Etat sur l'Eglise, mais sans satisfaire les évêques de la province ecclésiastique du Haut-Rhin. Lorsque le gouvernement badois laissa sans réponse la demande remise par les évoques, le 18 juin 1853, i'évêque de Fribourg agît de sa propre autorité et déclara qu'il saurait s'assurer lui-même les droits que le gouvernement lui refusait. Là-dessus le gouvernement décida, le 9 novembre 1853, que ni l'archevêque, ni l'ordinariat, ni un tiers agissant en leur nom ne pourraient publier un mandement quelconque sans l'approbation du commissaire du gouvernement. L'archevêque répondit en prononçant l'excommunication contre le commissaire et les membres du conseil ecclésiastique, et en même temps il publiait une lettre pastorale qui contenait une véritable déclaration de guerre contre le gouvernement. L'excommunication, ainsi que la lettre pastorale, furent lues dans un grand nombre de chaires; là-dessus le gouvernement fit arrêter les curés qui s'étaient rendus coupables de cet act:1 ; toutefois il les fit bientôt remettre en liberté. De son côté, l'archevêque fit savoir aux communes intéressées dans la question qu'il ne leur enverrait pas de ministres du culte, et qu'il avait interdit aux curés voisins d'y procéder à d'autres actes qu'à ceux qui étaient absolument nécessaires.
sions obtenues forment toujours la base de concessions nouvelles, et dont tous les gouvernements doivent hésiter à accueillir les prétentions, parce que l'expérience apprend qu'il ne désarme qu'à la condition d'exercer une domination absolue. L'Eglise romaine jouit en Prusse d'une indépendance qu'elle n'a guère trouvée jusqu'ici sous un prince catholique, et pourtant on ne peut dire que la paix entre l'Eglise et l'Etat y soit assurée. Une pareille situation doit décider les gouvernements protestants à résister à des demandes même justes en apparence, et à défendre résolument les moindres de leurs droits. Cela devient d'autant plus nécessaire quand on voit des prétentions comme celles qui se produisent à Bade en ce moment, invoquer des principes incompatibles avec le droit politique moderne, d'après lesquels les rapports de l'Eglise romaine et du souverain ne doivent pas être réglés par des concordats et par d'autres traités, mais par les lois de cette Eglise elle-même, et lorsque ces prétentions sont soutenues par la mesure violente de l'excommunication des plus hauts fonctionnaires catholiques de l'Etat, au risque de provoquer une rébellion ouverte et une guerre de religion. Heureusement la population badoiseest peu accessible aux entraînements du fanatisme religieux; mais j'estime que le gouvernement commet une faute en ne supposant pas aux tentatives que fait l'archevêque pour agiter le pays au moyen de mandements ou plutôt de pamphlets répandus par milliers. Il devrait autoriser la libre discussion de l'affaire par les feuilles protestantes du pays ; il devrait essayer de calmer les esprits en s'adressant franchement au peuple, et faire la lumière sur les exagérations et les mensonges colportés par le parti clérical. Les sujets catholiques du grand-duc savent bien que jusqu'à ce jour ils n'ont subi aucune contrainte dans l'exercice de leur liberté religieuse; mais il n'y a pas de genre d'oppression de conscience qu'on ne leur ait fait craindre de la part du gouvernement, afin de justifier la conduite de l'archevêque. Un officier supérieur prussien qui, par sa position et par ses relations sociales, est bien placé pour observer les faits, et dont le témoignage gagne en importance par cela même qu'il est catholique, m'a dit il n'y a pas longtemps que le clergé catholique de Bade et du Wurtemberg, surtout le bas clergé, était travaillé par quelques-uns de ses membres, qui, par des voyages et
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des écrits qu'ils répandent, veulent tirer parti de l'attachement encore vivant dans beaucoup de ces contrées pour l'Autriche, et en faire la base d'un projet de retour à l'Empire, dans le cas où la situation politique présenterait une occasion favorable. Mon auteur, dont la famille est établie dans ce pays, et qui m'a révélé ce fait d'une manière toute confidentielle, croyait que les voyages réitérés de M. de Prokesch à Fribourg dans le cours de l'été n'avaient nullement produit un effet favorable au gouvernement badois. Quoi qu'il en soit, si l'Autriche veut exploiter ce conflit comme un moyen de dominer les gouvernements de l'Allemagne du Sud, il faut qu'elle évite des démarches aussi éclatantes que les voyages du baron de Prokesch.
Si le cabinet de Vienne a sur Bade des desseins pareils à ceux qu'on lui a supposés parfois, depuis le traité deRied, sur la Bavière, et qu'il veuille préparer le succès de ses projets en agissant sur l'esprit de la population, il ne manquera pas de trouver sur les lieux mêmes de nombreux agents parmi le clergé et la noblesse du Brisgau et de la Souabe, dont les membres sont presque tous au service de l'Empire.
En outre, celui qui joue le rôle de moteur dans ce conflit ne réside pas à Fribourg, mais à Mayence : c'est l'évêque Kettler. Il est vrai que le fait est contesté officiellement ; je sais pourtant par un compositeur de l'imprimerie ducale de Fribourg que tous les mandements archiépiscopaux ont été écrits par Kettler, et que l'archevêque n'y a mis que des notes marginales. J'apprends par la même source qu'un personnage connu, Buss, fait imprimer en ce moment une brochure contre nous; je cite incidemment ce fait comme un élément de plus pour juger les gens qui travaillent à Fribourg contre la Prusse. Abstraction faite de ce que tout conflit religieux survenant en Allemagne nous touche plus ou moins, la gravité de l'affaire de Fribourg s'accroît pour les gouvernements catholiques de la Confédération eux-mêmes par la manière dont le clergé français prend en main la cause de l'archevêque, s'il faut en croire les bruits qui circulent à ce sujet.
Je ne puis me permettre de préjuger l'opinion de Votre Excellence sur ce que la Prusse pourrait faire dans cette occurrence,
car je ne connais pas les documents officiels dont elle dispose probablement, et, par suite, je ne puis pas me faire une idée nette d la situation. Cependant je ne crois pas devoir taire mon sentiment sur une affaire qui intéresse à tant d'égards la politique fédérale; je ne puis demander qu'une chose, c'est qu'on ne refuse pas au gouvernement grand-ducal, dès qu'il prendra Vinitiative d'une négociation avec nous ; de l'encourager en l'appuyant. Dans les cercles politiques d'ici, on pense que le gouvernement badois ne se montrera ferme que s'il peut compter sur la Prusse. Je n'en ai pas encore parlé à mon collègue le baron de Marschall, car je suis persuadé que je dois lui laisser faire les premières ouvertures. Du reste, il a le caractère trop peu ouvert et trop hésitant pour inspirer confiance. C'est pour cette raison aussi que j'ai évité de lui faire part du fait que j'apprends de bonne source et que son gouvernement ignore probablement, que le secrétaire intime de cabinet Kreidel livre â l'archevêque le secret des délibérations qui ont lieu au sein du cabinet, et qu'il est de fait au service de ce prélat, qui l'a tiré autrefois d'une situation difficile et lui a procuré son emploi, bien qu'il soit protestant.
La nouvelle de la visite du duc de Nemours au comte de Chambord a visiblement mécontenté les diplomates français d'ici, bien que le premier secrétaire de l'ambassade, impérialiste plus décidé que son chef, présente cet événement comme très-favorable à l'Empire, parce qu'il aliénera à l'orléanisme la plupart de ses partisans de la classe bourgeoise.
Je remercie bien sincèrement Votre Excellence pour la dépèche télégraphique d'hier m'annonçant l'ouverture des Chambres. J'ai été d'autant plus heureux de la recevoir que j'ai pu séance tenante en faire part à un certain nombre de collègues qui se trouvaient chez moi, et les édifier sur la fausseté de certains bruits qu'on avait fait courir sur la reprise des séances. »
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72. Mémoire sur la situation et les espérances du parti démocratique à Francfort- sur-le-Mein et dans les environs ' .
Novembre 1853. — (Le parti démocratique comptait incontestablement de nombreux adeptes à Francfort-sur-le-Mein et dans les environs, notamment parmi la classe ouvrière; mais il n'était pas moins certain que l'activité de ce parti avait diminué dans les dernières années.)
« Il y a ici, et sans doute également entre les mains d'autres autorités, des rapports d'agents de police qui feraient conclure le contraire, mais qui ne tromperont guère ceux qui ont eu l'occasion d'en étudier la filiation. La dernière source des rapports de cette espèce est toujours un agent qui s'est mis en relation avec les personnes mentionnées en restant sous le masque de l'incognito, et qui fait ensuite part à d'autres des observations recueillies directement. La nature de ces observations ne permet pas à l'administration d'en contrôler l'exactitude et la sincérité; un petit nombre seulement des agents sont assez honnêtes pour avouer que depuis un temps assez long ils n'ont rien à mander à l'autorité, au risque d'être traités de superflus et de perdre des profits qui ne forment pas rarement leur unique moyen d'existence.
Tout aussi souvent que le besoin d'argent, le désir de se rendre utile et de passer pour indispensable est une source d'inventions et d'exagérations émanant d'individus qui n'ont du pain qu'à la condition de tenir l'autorité constamment en éveil. Les rapports que j'ai sous les yeux ne contiennent presque rien que des assertions générales et redondantes, auxquelles on cherche à donner du relief en déterrant des écrits et des poésies de 1848, et en les présentant comme des découvertes récentes. La partie la plus sérieuse des menées démocratiques consiste certainement dans la correspondance que les vrais chefs du mouvement ne cessent d'entretenir entre eux aussi bien qu'avec leurs amis politiques à l'étranger par des lettres et par des voyages personnels.
1 M. de Bismarck avait envoyé une copie de ce mémoire au ministre. On ne voit pas par les archives qu'on en ait fait un autre usage.
Mais ces gens sont devenus, grâce à une longue expérience, trop fins pour se laisser prendre par la police ou pour prêter le flanc aux tribunaux correctionnels, même si ces derniers étaient aussi sévères pour les criminels politiques qu'ils sont indulgents pour eux par sympathie ou par faiblesse. Contre ces conspirateurs, que les rapports de police désignent ordinairement sous le nom de « coryphées », qui, au su de tout le monde, ne rêvent que haute trahison, et qui pourtant circulent parmi nous sans que les lois puissent les atteindre, il n'y a pas d'autre moyen que de les rafler en temps de dictature militaire et de les mettre hors d'état de nuire. Quant aux masses démocratiques moins initiées de ce pays-ci, elles sont évidemment paralysées dans leur action. Leurs réunions sont plus rares, moins nombreuses, et dans les débats elles révèlent leur manque de confiance dans le triomphe de leur cause. Les imprimés démocratiques s'écoulent moins bien, et les chefs réussissent moins qu'autrefois à conserver ou à ranimer l'intérêt mourant de leur parti.
On se tromperait en attribuant ce phénomène à une transformation ou à une amélioration de l'esprit de la population. Ce qui manque encore autant qu'en 1848, ce sont les éléments d'une résistance fructueuse à la séduction, la foi chrétienne, l'amour d'une dynastie ou des institutions existantes, le sentiment de la justice et le respect de la loi. Ce qui domine plutôt chez la foule, c'est le désir d'améliorer sa situation matérielle d'une manière à la fois violente et facile, c'est la conviction qu'une révolution réaliserait ce vœu; rêves qui agitent un grand nombre d'esprits, sinon la majorité du public. Mais l'espérance de faire une révolution par leurs propres moyens a disparu. Les meneurs, qui d'ordinaire ne reculent devant rien pour faire croire leurs adeptes à un bouleversement prochain et pour entretenir chez eux l'espoir d'une existence agréable et oisive, s'expriment sans réserve dans ce sens. Ceux qui ont négligé leur métier et qui pendant des années se sont bercés de l'espérance de réparer leurs pertes en prenant part aux menées politiques, ne cessent de demander aux agitateurs auxquels ils se sont livrés, si la danse ne va pas commencer bientôt, si la république ne va pas être proclamée. Aujourd'hui, la réponse invariable est qu'il n'y a rien à
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faire avec les Allemands, et qu'il faut attendre les événements qui se préparent à l'étranger. Il est peu probable que les meneurs s'exprimeraient de la sorte s'ils n'étaient obligés de reconnaître que telle est l'opinion générale, et que les assurances et les promesses contraires sont trop usées pour que la foule y croie. En ce qui concerne la situation à l'étranger, les chefs de la démocratie ne reculent devant aucun mensonge, devant aucune exagération, parce que sur ce terrain ils sont moins exposés à être contrôlés par leurs adhérents. Le moyen le plus communément employé consiste à faire croire aux démocrates impatients qu'une conspiration est ourdie contre la vie de l'empereur des Français, qu'elle va éclater, et qu'après le succès du complot la république propagandiste renaîtra en France et délivrera l'Allemagne.
Ce plan est considéré comme le plus facile à exécuter et le plus fécond dans ses résultats; dans tous les cas, on ne peut jamais prouver le contraire à celui qui prétend qu'il est en voie de réalisation. L'Amérique du Nord offre un autre champ aux espérances et aux projets de la démocratie; on s'attend à la voir tôt ou tard venir les armes à la main établir le système démocratique en Europe; il suffirait pour cela de maintenir à la présidence des membres du parti.
Un des révolutionnaires les plus actifs et les plus intelligents d'ici est un certain Strauss, dont le nom figure souvent dans les rapports de la police. Il a présidé jusqu'ici un club démocratique qui tenait ses séances à Sachsenhausen, à l'auberge du Soleil, et que l'hôtelier vient de mettre à la porte. Dans la dernière séance, un de ses fougueux partisans a proposé de faire imprimer un rapport fulminant sur la cherté actuelle des vivres, et de le faire distribuer dans les villages.
Strauss a combattu ce projet, disant qu'il n'en résulterait que l'arrestation et la punition des distributeurs. Il fallait, ajouta-t-il, non pas se compromettre sans espérance de succès, mais attendre tranquillement le résultat des événements qui se préparaient en France ; car Louis-Napoléon finira bien à la longue par recevoir une balle, et même si un pareil événement ne se réalisait pas, on pouvait espérer une révolution prochaine en France; on était
revenu du système erroné de tenter des coups de main à Paris ; les mesures de police, les arrangements militaires, la disposition des forts, les transformations opérées dans l'alignement des rues et dans le pavage, laissaient peu de chance à une émeute de réussir dans la capitale; mais la misère et le mécontentement de la population rurale, surtout du centre de la France, atteignaient peu à peu un tel degré d'intensité qu'un soulèvement prochain devenait inévitahle. D'après lui, d'autres nouvelles venant de France confirmaient que, dans la plupart des provinces, la situation des populations des campagnes était lamentahle ; que la propriété foncière était tellement morcelée que les différentes parcelles ne pouvaient suffire à faire subsister leurs propriétaires, même si elles n'étaient pas grevées de dettes ; qu'il était de notoriété publique qu'une partie des propriétés était écrasée d'hypothèques, inconvénient qu'on attribuait à différentes causes, mais notamment à l'égalité des droits d'hérédité ; que la valeur de la terre était très-élevée en France, et qu'il n'y avait pas longtemps encore les capitalistes, du moins ceux qui achetaient des propriétés foncières, se contentaient d'un revenu de 3 ou même de 2 1/2 pour 100, situation qui tournait naturellement au préjudice de l'héritier prenant à son compte les valeurs immobilières. Enfin il dit qu'il en coûtait beaucoup à un propriétaire français, quelle que fût l'insuffisance du rapport de son bien, d'augmenter ses revenus en travaillant au service de gens plus fortunés que lui ; que dans beaucoup de régions du centre et du sud il était même très-difficile de trouver des fermiers, parce que la plupart des possesseurs de biens-fonds aimaient mieux être dans la gêne que de renoncer à la dignité de propriétaire en prenant un bien à ferme et en devenant ainsi une sorte de mercenaire et d'inférieur.
Quelle que puisse être la misère dans les campagnes en France, Strauss et consorts me semblent compter à tort sur le succès des levées de boucliers dans l'intérieur, tant que le gouvernement disposera d'un nombre tant soit peu raisonnable de troupes régulières. La difficulté de concentrer de grandes masses, de les armer, de les organiser, de les soulever simultanément, est trop grande dans les campagnes pour pouvoir être surmontée sans que des corps de troupes régulières passent dans les rangs de l'insurrection. Si l'armée rrsle
fidèle, les grandes villes seules continueront d'être le théâtre de batailles décisives dans les guerres civiles françaises, attendu que ce n'est que dans leur sein que se trouvent les éléments nécessaires d'une insurrection sérieuse, c'est-à-dire les accumulations d'armes, d'hommes et de munitions, et les obstacles qu'opposent aux mouvements des troupes les masses de maisons qui bordent des rues étroites et tortueuses. »
73. Lettre confidentielle sur la question des travaux de fortification d'Ulm et de Rastadt.
2 décembre 1853. — (Sans que la Prusse demande des compensations à l'Autriche, on ne doit pas voter de nouvelles sommes pour les travaux à exécuter à Ulm et à Rastadt , ni dépasser le chiffre arrêté primitivement.) b Le système autrichien de ne jamais faire de concessions gratuites devrait nous engager à ne pas faire une concession aussi importante que celle dont il s'agit, sans obtenir quelque chose en retour. » (Il faut envisager la concession du commandement militaire supérieur de Francfort comme insignifiante au plus haut point et comme le minimum de nos demandes \)
74. Rapport sur la persistance de V Autriche à suivre la jjolitique de Sckwarzenberg .
9 décembre 1853. — «J'ai l'honneur d'envoyer à Votre Excellence une correspondance particulière de Vienne, publiée le 1er de ce mois dans le Journal de Francfort, où l'attitude du gouvernement prussien dans la question d'Orient se trouve attaquée avec une certaine violence. La pensée qui a inspiré cette correspondance est que la Prusse n'a pas le droit de suivre une politique indépendante en dehors de la Diète dirigée par l'Autriche dans son intérêt. Le carac-
1 Dans la séance tenue par la Diète le 16 février 1854, M. de Bismarck et le baron de Prokesch firent part à rassemblée de l'accord qui s'était fait entre le cabinet de Berlin et celui de Vienne sur l'introduction d'un changement dans la personne du commandant en chef de la garnison fédérale de Francfort. Prot. 1854, § 51.
tère presque officiel de ce document prouve une fois de plus qu'à Vienne on n'a pas encore renoncé à l'idée de Schwarzenberg d'absorber la politique prussienne par une politique fédérale autrichienne. Je laisse à Votre Excellence le soin de décider si et de quelle manière il faut prendre acte de la correspondance en question, vu son caractère presque officiel. »
75. Lettre confidentielle sur la politique de Beust, de l'Autriche et des Etats du centre.
17 décembre 1853. — (L'activité de M. de Beust se faisait sentir en plus d'une façon dans les cours des principautés saxonnes, et la Saxe mettait tout en œuvre pour amener les princes thuringiens à s'associer à sa politique commerciale. L'enthousiasme de M. de Beust pour les intérêts allemands en général n'était cependant pas assez grand pour l'empêcher de se faire un mérite de favoriser la politique de la maison de Saxe aux dépens de l'Allemagne.) ce Sans doute les efforts des cabinets de Bavière et de Wurtemberg sont également de même nature ; ils ne sont retenus que par la crainte de compromettre leur sécurité, et il est probable qu'on ne nous y prête guère que des intentions analogues en cas de danger, et qu'on n'attend notamment pas de nous une abnégation telle que nous nous sacrifiions à l'Allemagne. Je m'en suis convaincu à différentes reprises pendant le cours des discussions de la Diète, où l'on profitait de chaque occasion pour nous prendre au mot, dès que nous rappelions notre dévouement à l'Allemagne, et pour nous demander des sacrifices, mais sans croire de fait à notre générosité. Je suis persuadé que l'Autriche, les royaumes et les grands-duchés d'Allemagne, sauf deux ou trois exceptions, sont prêts, chaque fois qu'ils ne sont pas retenus par la crainte d'un danger plus grand, à entrer dans toute combinaison politique qui peut être utile à leurs visées particularistes, et à conclure des alliances séparées suivant leurs ambitions.
Je ne sais pas jusqu'à quel degré Sa Majesté le Roi a l'intention de revendiquer pour la Prusse une liberté aussi choquante; mais dans tous les cas je crois devoir exprimer ma conviction que ni l'exemple de la Prusse ni un appel au patriotisme allemand ne
feraient abandonner leur politique aux gouvernements coalisés, ou ne leur feraient pas même éprouver un sentiment de gêne si leur conduite était dévoilée. Je vais plus loin : c'est la crainte de la Prusse ou le besoin du secours de la Prusse, abstraction faite de tous les intérêts de l'Allemagne, qui forme aujourd'hui le seul lien entre eux et nous. »
76. Rapport sur l'affaire de la constitution de la ville de Francfort- sur-le-Mein.
19 décembre 1853. — « J'ai eu l'honneur d'entretenir Votre Excellence de la plainte formulée par quelques bourgeois de Francfort à propos de questions constitutionnelles \ Avant-hier, la commission nommée pour régler cette affaire s'est réunie pour l'examiner. Cette commission se compose des délégués de l'Autriche , de la Prusse, de la Saxe, de la Bavière et de la Hesse-Darmstadt. M. de Prokesch avait mis par écrit, en les développant longuement, ses vues personnelles sur la question. Il nous lut son travail : il approuvait entièrement la plainte des bourgeois, mais à la fin , après avoir rendu le plus éclatant témoignage aux juifs comme hommes et comme citoyens, il proposait de leur accorder le droit d'avoir quatre voix dans le conseil de la ville, et de sanctionner cette concession par la voie législative, en modifiant la loi suivant la proposition des plaignants. Cette manière de voir a quelque peu surpris les autres membres de la commission, car ils avaient dû conclure de propos tenus antérieurement par M. de Prokesch, que ce dernier était d'avis de repousser la plainte. Il m'avait notamment exprimé le regret de ne pouvoir réussir à ôter au rapporteur, M. de Noslitz, la conviction que la plainte était fondée. — Il n'est pas probable que les signataires de la plainte, qui sont les chefs du parti autrichien à Francfort ou qui sont en relations suivies avec lalégation autrichienne, l'aient déposée sans l'assentiment de cette dernière. D'ailleurs, il
1 Douze bourgeois de Francfort avaient présenté une plainte à la Diète contre l'extension des droits de citoyens de la ville libre aux juifs et aux habitants des communes rurales, droits qui leur avaient été accordés par une loi organique du 12 septembre 1853. (Lettre du 5 décembre 1853.)
est tout à fait dans l'intérêt de la politique autrichienne que la constitution de la ville soit modifiée dans le sens des plaignants, parce que cela équivaudrait au rétablissement de l'influence prépondérante que l'Autriche exerçait autrefois sur l'administration de Francfort. D'autre part, la maison Rothschild n'a rien épargné pour convaincre M. de Prokesch de la grande importance que la population juive attachait à conserver au moins ses droits politiques actuels. Dans ces circonstances, je crois que M. de Prokesch tenait à ne pas éconduire les plaignants, tout en prouvant à la maison Rothschild combien il estimait personnellement le peuple juif et combien le gouvernement impérial était disposé à faciliter aux Juifs les moyens d'obtenir par d'autres voies ce qu'ils perdraient par la prise en considération de la plainte. Quoi qu'il en soit, M. de Prokesch a bien dû se dire que de cette manière on promettait aux Juifs une compensation assez vague et assez lointaine pour la perte immédiate de droits définis, et, d'un autre côté, l'esprit net et pratique des Juifs a dû se laisser tromper tout aussi peu par le panégyrique pompeux et l'on peut dire exagéré que M. de Prokesch a fait du peuple auquel appartient le baron de Rothschild. La plainte a trouvé dans AI. de IVostitz un appui très-sérieux, dont l'importance n'a été diminuée par aucune proposition en faveur des Juifs. Le délégué de la Saxe royale est en tout temps, et notamment dans les questions où l'Autriche désire un peu s'effacer, le défenseur le plus habile et le plus dévoué des vues de la présidence. Cette dernière avait sans doute compté que l'influence et l'adresse de ce délégué réussiraient, malgré la divergence partielle qui existait entre sa manière de voir et les sentiments ostensibles de M. de Prokesch, à assurer le triomphe des idées formulées par le signataire de la plainte. Et en effet, après avoir achevé de lire son apologie des Juifs, M. de Prokesch, au cours de la discussion, s'associa entièrement aux vuesde M.deNostitz.
Je prends la liberté de résumer mon opinion personnelle : les signataires de la plainte sont dans le faux quand ils prétendent que la loi du 12 septembre est nulle par suite de vices de forme, et qu'il y aurait lieu de repousser leur demande.
Indépendamment de la plainte en question, il est certain qu'en se plaçant au point de vue conservateur, il y a bien des change-
ments à désirer dans la constitution de Francfort. De plus grandes modifications seraient peut-être nécessaires dans la constitution des trois autres villes libres; et la question de Francfort réclame, par suite, moins une intervention directe de la Diète, car les inconvénients qui existent ici tiennent moins à l'état de la législation qu'à la pusillanimité des personnes chargées de l'appliquer : mal inséparable d'une constitution républicaine et d'une situation où le fonctionnaire redoute les conséquences de ses actes officiels pour ses intérêts personnels et ses affaires particulières !. »
77. Lettre particulière sur le différend survenu entre la Prusse et le grand- duché de H esse.
20 décembre 1853. — « Hier, à un dîner qui avait lieu chez le délégué du grand-duché de Hesse , j'ai rencontré le ministre de Dalwigk, dont la conduite m'a prouvé une fois de plus combien on est ennuyé à Darmstadt de la rupture des relations diplomatiques avec la Prusse2. Il s'est montré on ne peut plus prévenant à mon égard. Après le dîner, M. de Mùnch, voyant M. de Dalwigk engagé dans une conversation avec moi, conduisit ses invités dans une autre pièce afin de nous laisser seuls; M. de Dalwigk en profita pour m'entretenir longuement et pour tâcher de me persuader combien il déplorait le conflit survenu, combien il en était innocent, combien il regrettait le départ de M. de Canifz, et combien le gouvernement grand-ducal désirait avoir des relations étroites et amicales avec la Prusse et surtout s'associer à sa politique fédérale. Il dit qu'il était anormal que la Prusse occupât à la Diète une position négative, et que si nous nous placions franchement sur le terrain de la politique allemande, nous aurions une aussi forte majorité qu'avant 1848. Je lui fis observer à ce propos que, sous la dénomination de « politique allemande » , chacun entendait ce qu'il voulait obtenir de ses confédérés dans son propre intérêt. Je ne rapporte cet entretien à Votre Excellence que parce que la manière dont M. de Dalwigk Fa cherché
1 L'affaire de la constitution de Francfort ne fut plus portée devant la Diète.
2 Cf. plus haut, p. 166 et suiv.
•et conduit, m'a prouvé qu'il voyait sa position gravement compromise par la situation de la Hesse vis-à-vis de la Prusse. Votre Excellence sait sans doute déjà que, dans une séance tenue hier par la seconde chambre hessoise, le projet d'un vote de défiance contre le ministère Dalwigk a été déposé par le député Metz et par plusieurs de ses collègues, parce que ce cabinet était devenu suspect par sa conduite à l'intérieur et au dehors. Cependant la majorité n'a pas déclaré l'urgence, et la proposition a été renvoyée à une commission ' . »
78. Rapport sur la question de la ligne de chemins de fer d'Arlon au Luxembourg .
9 janvier 1854. — « Le comte de Waldersee m'a informé que le gouvernement de Luxembourg avait présenté une proposition, adressée en même temps à la commission fédérale et à la commission militaire, qui tendait à obtenir l'intervention de la Diète auprès de la Belgique et soi-disant aussi auprès de la France pour empêcher la construction d'une ligne de chemins de fer partant de la Belgique pour aboutir à Strasbourg en passant par Longwy, Thionville et Metz. La discussion de l'affaire est pressée par le président, qui y met une grande précipitation ; elle aura lieu aujourd'hui même au sein de la commission militaire, sans que M. de Prokesch m'ait informé jusqu'ici de la remise de cette proposition, qui pourtant intéresse la Prusse plus que tout autre État confédéré. Le comte de
1 Bientôt après on fit des démarches en vue de terminer le conflit. Dès le 10 avril 1854, M. de Bismarck informa son gouvernement que des entretiens confidentiels qu'il avait eus avec le délégué de la Hesse grand-ducale à la Diète et le comte de Goertz, l'autorisaient à croire que le grand-duc était prêt à faire des démarches en vue du rétablissement des relations avec la Prusse, mais qu'il désirait d'abord s'assurer que ces démarches ne resteraient pas infructueuses. M. de Bismarck pria le ministre de Manteufi'el de sonder le roi à cet égard et de l'auloriser éventuellement à faire une communication officieuse à M. de Mûnch. Le ministre répondit (21 avril 1854) que le roi supposait que le grand-duc jugerait convenable de lui exprimer, dans la lettre qu'il lui écrirait, son regret de voir que Sa Majesté avait été amenée, par suite de la conduite de certains fonctionnaires du grand-duché, à supprimer les relations diplomatiques qui existaient entre les deux Etats, et que, si le grand-duc exprimait en outre le désir de voir rétablir les relations amicales d'autrefois, le roi serait satisfait du contenu de la lettre.
Waldersee n'en a été instruit, lui aussi, que peu de temps avant la séance ; il s'est mis aussitôt en rapport avec moi pour me parler de l'attitude que nous prendrions. Au point de vue militaire et commercial, l'importance de la question ne saurait faire l'objet d'un doute, car il s'agit de savoir si les places delà frontière française ou celles de la frontière prussienne seront reliées entre elles et avec le système de défense belge, et si, dans un avenir éloigné et surtout après l'achèvement des lignes des Alpes, la ligne en question pouvait être considérée comme la voie très-probable du trafic entre l'Angleterre, d'un côté, et l'Italie, l'Orient et les Indes, de l'autre. A mon avis, il est fort regrettable que les propositions de la même compagnie, qui a aujourd'hui l'intention de construire une ligne passant par Thionville, aient échoué, lorsqu'il s'agissait d'une ligne allant de Luxembourg à Trêves et Saarlouis, sur notre refus de garantir l'intérêt à 4 pour 100. Quoi qu'il en soit, je ne sais si nous ferions bien d'essayer de défendre, en recourant à la Confédération, et particulièrement à l'Autriche, des intérêts stratégiques et commerciaux qui nous touchent plus que tout autre Etat, et si parce moyen nous pourrions y arriver à des conditions acceptables. A cette fin, il a été convenu entre le comte de Waldersee et moi qu'il reconnaîtrait dans la commission militaire les inconvénients que présente la ligne de Longwy à Metz au point de vue stratégique, sans toutefois prendre fait et cause pour la proposition du gouvernement de Luxembourg, et qu'il s'abstiendrait de se prononcer sur les moyens qu'il y aurait à employer pour empêcher la construction de cette ligne, attendu que cette question rentrait dans le domaine de la politique pure. Bien que l'affaire doive, dès demain, être mise par M. de Prokesch à l'ordre du jour de la séance de la commission militaire, ainsi que je le prévois, j'ai l'intention, sauf avis contraire par voie télégraphique, de ne pas m'associer à la proposition de provoquer des démarches diplomatiques de la part de la Diète auprès de la Belgique, et démotiver mon abstention par le fait que la situation politique actuelle comporterait difficilement une démarche aussi insolite que le serait une intervention diplomatique de la Confédération dans une question dont l'importance éclaterait surtout dans le cas d'une guerre entre l'Allemagne et la France. En outre, j'essayerai de gagner du temps en
exprimant la conviction que le gouvernement de Luxembourg a dû s'entendre avec le gouvernement royal relativement à la proposition qu'il a présentée et que, par suite, je dois recevoir dans le plus bref délai la communication des vues du cabinet de Berlin. Quoi qu'il en soit, le fait que M. de Prokesch ne m'a pas dit jusqu'à présent un seul mot de toute cette affaire, m'autorise à croire qu'ils vont la terminer par surprise et provoquer une résolution immédiate en invoquant l'urgence. Dans tous les cas, je prie Votre Excellence de vouloir bien m'informer télégraphiquement avant la prochaine séance de la Diète, qui doit avoir lieu jeudi, si Elle approuve ma manière de voir ou si je dois tâcher d'obtenir que la question soit discutée d'une manière plus approfondie par l'assemblée. J'ajouterai encore que jusqu'à présent je ne connais pas le texte des propositions du gouvernement de Luxembourg, et que mon rapport n'est fondé que sur la communication verbale que le plénipotentiaire militaire du gouvernement royal m'a faite à la hâte.
Quant à l'affaire elle-même, je prie Votre Excellence de décider si et comment nous devrions agir auprès de la Belgique pour empêcher la concession d'une ligne de chemin de fer par laquelle les places belges seraient reliées avec le système de défense français, tandis qu'elles resteraient séparées de Luxembourg, de Saarlouis et de Coblentz *. »
79. Rapport immédiat sur des pétitions déplacées adressées à la Diète.
13 janvier 1854. — (Parmi les pétitions présentées à la Diète, dans sa séance du 12 janvier, se trouvait la requête d'un médecin du Mecklembourg, tendant à obtenir la communication du remède
1 Le ministre de Manteuffel approuva la marche proposée par M. de Bismarck. (Dépêche télégraphique du 12 janvier 1854.) Par suite, la commission militaire décida qu'elle ne parlerait qu'officieusement de l'affaire à l'assemblée fédérale et qu'elle proposerait de prier le gouvernement prussien , par l'entremise de M. de Bismarck, de soulever auprès du gouvernement belge la question de savoir si l'on pouvait faire passer la ligne dont il s'agissait par Luxembourg, Trêves et la Sarre , au lieu de la faire passer par Longwy. La proposition de la commission militaire fut adoptée dans la séance tenue par la Diète le 12 mars 1854. Le gouvernement prussien avait déjà devancé la résolution de l'assemblée fédérale en engageant des négociations diplomatiques avec les gouvernements intéressés.
214 CORRESPOXDAiYCE DIPLOMATIQUE
contre le cancer, remède soi-disant proposé à l'assemblée fédérale par le DrLandolfi '.) « Après avoir indiqué l'objet de cette pétition, II. de Prokesch fut averti de différents côtés que jusqu'à ce jour la Diète n'avait reçu aucune pétition du Dr Landolfi, et que la supposition du médecin mecklembourgeois, si toutefois celui-ci n'avait pas eu en vue une mystification, ne reposait que sur des articles où le traitement du cancer était représenté plaisamment comme un des objets de l'activité de la Diète et comme une spécialité du délégué de la Hesse électorale. La pétition fut remise dans les cartons.
De même , en s'occupant d'un succédané du café, inventé par un certain Braun , de Halberstadt, dont j'ai parlé dans des rapports antérieurs, l'assemblée fédérale a provoqué la concurrence d'un fabricant bavarois, qui a présenté des échantillons de ses produits au délégué de son gouvernement, en lui faisant observer qu'il s'était déjà adressé au délégué de la Hesse électorale, en sa qualité de rapporteur dans cette affaire.
Si des faits de ce genre ne suffisent pas pour autoriser le président à écarter de son propre chef des pétitions déplacées, cela tient uniquement à ce que l'on a peur qu'un pouvoir aussi discrétionnaire ne puisse être porté trop loin ". »