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Rapport immédiat sur la conduite du baron de Prokesch

21 janvier 1854. — « Dans la séance tenue par la Diète le 19 janvier, le président a voulu procéder au vote, réservé lors de la séance du 22 décembre dernier, du projet d'une entente à établir entre les Etats de la Confédération sur l'extradition des criminels de droit commun, et dont l'article XI portait que la résolution ne serait pas applicable au territoire du duché de Limbourg. Contrairement au règlement en vigueur, ce scrutin ne se trouvait pas mentionné dans l'invitation écrite d'assister à la séance. Je refusai de voter sur la question, moins à cause de ce vice de forme que parce qu'en général le délégué président enveloppe plus ou moins de mystère le pro-

1 Protocole 1854, § 13.

gramme de chaque séance, et que, assis à côté de moi, il prend pendant la séance même, certaines précautions pour m' empêcher de connaître l'ordre du jour qu'il a fixé pour son usage personnel. Je fis la remarque que je n'étais pas prêt à émettre un vote, parce que j'ignorais que la question dût être discutée aujourd'hui. Si j'avais d'abord l'intention de ne pas empêcher définitivement la résolution à prendre et de me ménager seulement un moyen d'engager, avec M. de Prokesch, un débat sur le grief que j'avais contre lui, je dus bientôt me raviser : le délégué impérial attaqua mon refus avec une violence qui dépassa non-seulement la mesure d'une discussion officielle, mais encore les bornes de la simple politesse. Aussi persistai-je à ne pas vouloir voter, et, comme l'unanimité était de rigueur pour qu'il fut possible de prendre une résolution, le vote fut ajourné à la séance suivante l. Après la séance, je me rendis chez M. de Prokesch pour lui représenter combien la violence et les invectives personnelles auxquelles il s'était laissé entraîner à mon égard, étaient nuisibles à nos intérêts à tous deux. Il dit que j'avais raison et ajouta qu'il avait été irrité de me voir profiter d'un vice de forme insignifiant pour empêcher brutalement la Diète de prendre une résolution. Je lui répondis que ma conduite avait été provoquée non point par ce détail secondaire, mais par le fait que depuis longtemps il me laissait dans une ignorance complète des affaires à traiter dans chaque séance. A quoi il répliqua qu'il n'en fallait accuser que moi-même, attendu que j'avais eu l'air d'éviter avec intention les bonnes relations qu'il avait essayé d'abord d'établir avec moi. Dans la suite de la conversation, je fus amené à lui exposer franchement la raison de ce phénomène : je lui rappelai que, dans toute question où nos vues ou bien celles de nos gouvernements avaient été divergentes, j'avais été bien vite forcé de renoncer à une discussion sérieuse pour me défendre contre des reproches atteignant soit mes instructions, soit ma personne. A la fin de cet entretien, M. de Prokesch rejeta son manque de modération sur la violence de son caractère et me promit, en me prodiguant les assurances les plus flatteuses, de se tenir en garde contre ce défaut dans nos rela-

» Vote, voir Prot. 1854, § 25 (26 janvier).

lions d'affaires, redevenues cordiales comme autrefois. S'il tient parole, je ne pourrai que bénir le hasard qui a provoqué cette explication. »

81. Rapports et lettres sur le conflit ecclésiastique du grandduché de Rade,

31 janvier 1854. — « A la suite du rescrit confidentiel que Votre Excellence m'a adressé le 15 de ce mois l, et de l'ordre qu'Elle m'a donné par dépêche télégraphique du 24, je me suis rendu à Carlsruhe immédiatement après la séance. M. de Savigny 2 m'a éclairé de la manière la plus obligeante sur l'état actuel des choses, tel qu'il Ta présenté dans le rapport qu'il a adressé à Votre Excellence le 28 de ce mois. En même temps il m'a conseillé d'éviter, dans mes rapports avec les ministres du grand-duc, tout ce qui pourrait être interprété comme une tentative faite pour influencer directement les décisions du gouvernement, attendu que Son Altesse le Régent attachait un prix tout particulier à l'indépendance de ses résolutions, et que dans cette question notamment il trouvait une satisfaction exceptionnelle dans la conscience d'avoir amené lui-même le règlement du conflit intérieur spécial au grand-duché. Je trouvai les assertions de M. de Savigny pleinement confirmées sur ce point et sur d'autres, que ce dernier m'avait encore indiqués, par ce que me dirent Son Altesse le régent et les ministres de Rùdt3 et de Wechmar4. En général, j'ai pu me convaincre que, par sa prudence et par son tact parfait, M. de Savigny avait su gagner l'entière confiance de toutes les personnes influentes du pays et relever le prestige de la légation prussienne de Carlsruhe.

J'ai commencé par aller voiries ministres de Rùdt et de Wechmar;

1 Le ministre de Manteuffel y priait M. de Bismarck de se rendre à Carlsruhe pour tâcher d'amener le gouvernement badois à montrer dans le conflit ecclésiastique qui était né dans le pays l'énergie commandée par les circonstances (cf. plus haut, p. 198 et suiv.), en lui inspirant plus de confiance en la Prusse.

2 Le ministre de Prusse à la cour de Rade.

3 Louis, baron de Riïdt de Collenberg-Bœdigheim, ministre de la maison grandducale et des affaires étrangères.

4 De Wechmar, président du cabinet et ministre de la justice.

ensuite j'ai eu une assez longue audience chez Son Altesse le Régent, et dans le cours de mon séjour à Bade, j'ai eu plusieurs fois l'occasion de m'entretenir avec les ministres et M. de Meysenbug ' dans le sens de mes instructions et en profitant des conseils de M. de Savigny.

Dans la situation telle que je la trouvai, après que les négociations avec l'archevêque avaient amené une correspondance complète et des engagements formels, et que le choix de la personne à envoyer provisoirement à Rome était tombé sur le comte de Leiningen-Billigheim, je crus devoir m'abstenir de critiquer les mesures déjà prises et d'intervenir directement pour faire revenir le gouvernement badois sur des dispositions de détail définitives. Mais j'ai pris à tâche de relever la confiance de Son Altesse le Régent et des ministres et de les engager à rester fidèles à la ligne de conduite qu'ils avaient adoptée. A cette fin, j'ai fait ressortir combien l'appui sérieux et effectif de la Prusse était assuré au gouvernement badois, non-seulement par les sentiments de Sa Majesté le Roi , mais encore par l'intérêt commun, attendu que Bade défendait la cause de tous les gouvernements protestants en même temps que la sienne, et que ces derniers recueilleraient les fruits de l'attitude ferme et énergique prise par le grand-duché, aussi bien qu'ils pâtiraient de ses faiblesses ou de sa défaite. Je trouvai notamment Son Altesse le Régent pénétrée de l'honorable mission qui lui incombait de soutenir la lutte engagée en qualité de défenseur des autres gouvernements d'Allemagne, et notamment des gouvernements protestants. Son Altesse m'a exprimé en termes vils et émus sa reconnaissance pour la nouvelle preuve de la sympathie de Sa Majesté le Roi qu'Elle trouvait dans les communications que je lui avais faites. Je considère comme assez probable que ce sentiment trouvera encore son expression dans une lettre de Son Altesse à Sa Majesté le Roi. Je prends la liberté de résumer ce que Son Altesse et le baron de Rùdt m'ont dit, l'un avec autant de clarté que de précision, l'autre plus longuement, de l'attitude observée jusqu'à ce jour par le gouvernement.

1 Guillaume de Meysenbug était alors envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire à la cour de Berlin.

Le gouvernement était disposé à forcer l'archevêque, quoi qu'il pût en advenir, à se soumettre aux lois du pays, et à entamer, après sa soumission seulement, des négociations sur l'extension des droits à accorder à l'Église, si, pour exécuter un plan pareil, il n'avait fallu l'entente étroite des gouvernements de la province ecclésiastique du haut Rhin. Mais comme le grand-duché de Darmstadt avait refusé tout appui à la cause hadoise et qu'il avait même pris une attitude équivoque; comme on n'avait pu ohtenir de la Hesse électorale que des assurances vagues; comme le Wurtemberg avait manqué sans scrupule aux promesses formelles, tant verbales qu'écrites, qu'il avait données à Son Altesse le Régent et qu'il avait abandonné son gouvernement, cette politique vigoureuse, recommandée surtout par le ministre de Wechmar, n'avait pu être suivie. Le gouvernement, réduit à ses propres forces, a donc commencé par peser sérieusement ses moyens d'action, en tenant compte de la majorité catholique de ses sujets, dont une partie était pour le moment privée de secours spirituels, et en tenant compte aussi de l'aspect menaçant de l'horizon politique de l'Europe et de la situation du grand-duché, qui l'exposait particulièrement au péril. Far suite, il avait cru devoir profiter des circonstances favorables qui se présentaient pour terminer le conflit de fait et pour conjurer les dangers intérieurs qu'il avait fait naître. Si le gouvernement badois a vu l'Autriche se déclarer contre lui et aller même jusqu'à prendre une attitude menaçante, il savait aussi que l'appui de la Prusse neutraliserait cette influence contraire , mais qu'à d'autres égards la situation était assez grave pour qu'il parût urgent de terminer au plus vite le conflit. L'attitude de la Chambre avait été très-rassurante; l'irritation que faisait naître le caractère des influences extérieures (Autriche) y avait été pour beaucoup. Mais l'union de la Chambre tenait à des raisons de parti si nombreuses et si variées qu'on ne pouvait espérer que les choses continueraient à se présenter longtemps sous un jour aussi favorable. Son Altesse et le baron de Riidt m'ont dit qu'en outre c'est précisément par le côté matériel du conflit qu'ils se trouvent placés sur un terrain désavantageux pour le gouvernement, à cause de la personne de l'archevêque; que ce dernier est un personnage insignifiant et âgé de qualre-vingt-deux ans, qui a été choisi de préfé-

rence par l'Église comme une victime destinée au martyre; qu'aujourd'hui, sous l'influence du rôle qui lui est dévolu, il est devenu presque irresponsable; que sa grande occupation est l'étude des adresses qu'il a reçues; qu'il les a classées d'après les nationalités, en a décoré son cabinet et les montre avec orgueil à ceux qui viennent le voir. Ils croient que la nomination d'un coadjuteur s'impose comme une mesure urgente, que c'est un des motifs qui leur font désirer de hâter les négociations; car dans ces circonstances, le gouvernement est aux prises avec des adversaires invisibles qui se retranchent derrière la personne de l'archevêque et s'en servent comme d'un instrument contre lequel on est impuissant. — Par ces motifs, le gouvernement badois a donc cru ne devoir pas repousser l'occasion qui s'offrait à lui d'entamer des négociations sur la façon dont étaient conçues les félicitations adressées à l'archevêque. Sans doute il a été surpris de voir ce dernier choisir pour fondé de pouvoir un évêque étranger, et notamment l'évêque de Mayence, qu'on a bien essayé d'exclure en remplaçant les négociations verbales par la correspondance écrite; mais on n'y a pas réussi, car l'archevêque, tout en affirmant qu'il n'entretient pas de relations directes avec M. de Kettler, lui envoie secrètement à Mayence toutes les communications qu'il reçoit, et c'est de là que lui viennent les réponses.

Votre Excellence sait par les rapports de M. de Savigny où en étaient ces négociations avant mon arrivée à Carlsruhe, et qu'à ce moment il s'agissait surtout de la forme sous laquelle l'excommunication des fonctionnaires du grand-duché serait retirée. Si, d'après les lois de l'Eglise catholique, il est indispensable que les excommuniés sollicitent eux-mêmes leur rentrée dans le giron de l'Eglise, j'ai tâché de provoquer cette démarche; par contre, j'ai trouvé les ministres disposés à exiger que le retrait de l'excommunication ait lieu dans tous les cas avant l'annulation de l'ordonnance du 7 novembre, et que la remise de leur peine aux prêtres punis en vertu de cette ordonnance soit également subordonnée à une requête adressée par eux à Son Altesse le Régent. Quant au reste, on s'est borné à s'entendre avec l'archevêque pour faire le nécessaire en vue de mettre fin aux embarras de fait qui résultent du conflit;

toutes les autres questions formeront l'objet des négociations avec Rome. Pour conduire ces dernières, on a choisi provisoirement le comte de Leiningen, moins comme négociateur que parce que son rang le désignait pour porter à Rome les premières ouvertures du gouvernement badois et pour recevoir la réponse écrite qu'y fera la cour pontificale. Le comte de Leiningen n'est pas, dit-on, la personne qu'il faudrait pour remplir la mission d'un négociateur et d'un homme d'affaires. Ayant appris que ce choix était dû surtout à l'intervention du baron de Rùdt, qui est très-lié avec le comte, son parent, je crois, je trouvai inutile et peu sage d'essayer de faire rapporter cette nomination, surtout lorsque, venant à effleurer cette question, je vis M. de Rùdt prendre les devants et se plaindre de ne pouvoir trouver dans le gouvernement l'homme qu'il aurait fallu.

En ce qui concerne les négociations à engager avec le Saint-Siège, je n'ai pas négligé de dire, ainsi que me le prescrivaient les instructions de Votre Excellence, qu'à Rome on acceptait utiliter tous les avantages qui peuvent résulter de l'envoi à\mepersona grata, et notamment d'un catholique, sans en témoigner aucune reconnaissance, et qu'un catholique ne saurait, vis-à-vis du pape, mettre en pleine lumière la situation d'un gouvernement protestant sans perdre aux yeux de son chef ecclésiastique le caractère d'un croyant. Cette manière de voir, que j'ai appuyée sur l'exemple de M. de Lightenvelt, parlant pour la Hollande, et sur d'autres pris dans notre propre histoire, a été entièrement partagée par Son Altesse le régent en particulier; aussi ce dernier a-t-il déclaré qu'il voulait employer le comte de Leiningen comme simple messager, et non comme négociateur. Dans le cours delà conversation, je crus devoir rappeler qu'à mes yeux un gouvernement protestant se faisait illusion en croyant pouvoir jamais arriver, par la condescendance à l'égard des prétentions ultramontaines, à s'assurer la paix et un concours sincère. Le parti de l'archevêque, ajoutai-je, allègue souvent l'exemple donné par la Prusse; mais si le gouvernement royal a accordé à l'Eglise catholique la liberté d'action qu'il croit utile pour conserver et pour animer l'esprit chrétien, tel que l'entend la confession romaine, jamais il ne s'est flatté d'avoir obtenu à ce prix la paix avec le parti ultramontain; tout autre gouvernement protestant

aurait beau faire des concessions, il n'y trouverait pas un moyen d'échapper à l'obligation de combattre de toutes ses forces des abus aussi dangereux et injustifiables que les procédés autoritaires de l'archevêque de Fribourg. Mon entretien avec les ministres, et notamment mon audience chez Son Altesse le Régent, ont duré trop longtemps, trop de questions y ont été agitées pour que je puisse en reproduire tous les détails. Pourtant je puis rappeler ce que Son Altesse m'a dit en dernier lieu ; je prouverai par là que mes représentations n'ont pas manqué leur effet, en tant qu'elles pouvaient encore amener des résultats dans la phase actuelle. Son Altesse m'a dit formellement qu'Elle me savait gré de mes paroles, qui L'avaient confirmée une fois de plus dans ses résolutions, et décidée à montrer dans les négociations avec Rome la fermeté que donne la conscience du bon droit; s'autorisant de mes assurances réitérées, Elle m'a déclaré qu'Elle comptait sur le sérieux appui de l'ambassadeur de la Prusse et qu'Elle ferait appel à son concours. En outre, avant de faire des ouvertures à la cour pontificale, Son Altesse voulait dans tous les cas s'adresser à Berlin, afin de demander l'avis du gouvernement royal à cet égard.

En ce qui concerne la forme de l'ouverture des négociations avec Rome, j'ai encore tâché d'obtenir qu'on lui donne plutôt le caractère d'une plainte contre l'archevêque, adressée à ses supérieurs, que celui d'une continuation des négociations de 1849, provoquée par les besoins du gouvernement badois. Votre Excellence verra par l'exposé qui précède comment j'ai cru, dans les circonstances actuelles, me conformer à mes instructions en tâchant de relever Je courage et la fermeté des personnes appelées à agir, sans me laisser aller à désapprouver des mesures déjà prises ou à conseiller directement de prendre d'autres dispositions spéciales. J'ai été guidé en cela par la conviction qu'il nous est impossible de garantir le succès infaillible de telle mesure que nous pourrions proposer dans une affaire aussi délicate. J'étais empêché de le faire notamment par le contenu des instructions adressées à M. de Savigny, qui m'ont révélé dans le cours de l'affaire les intentions de Votre Excellence.

En somme, M. de Savigny a si bien su tirer parti de la situa-

tion pour augmenter notre influence à la cour de Bade, que, sans Favoir sollicité, j'ai rencontré le témoignage spontané de la confiance qu'on a en nous, non-seulement dans les paroles de Son Altesse le Régent, mais encore dans celles des membres de son cabinet, que nos adversaires les plus acbarnés avaient portés au pouvoir, et qui devaient leur servir d'instrument contre nous. Je crois pouvoir admettre que ma présence à Carlsruhe a contribué à fortifier ces sentiments; du reste, le régent m'a fait dire à cet égard par son frère, le prince Guillaume, des paroles particulièrement flatteuses, sans parler des assurances qu'il m'a données lui-même. Par contre, j'ai été surpris de la violence et de l'amertume non moins spontanées avec lesquelles on s'exprimait sur le compte du Wurtemberg et de Darmstadt; la conduite de l'Autriche dans cette affaire donnait lieu à des récriminations tout aussi passionnées. Ce qui surtout a profondément blessé les Badois, c'est que non-seulement une partie des amendes infligées ont été payées par la légation autrichienne, mais encore qu'on a livré à la publicité les lettres par lesquelles l'Autriche reconnaissait le fait.

Malgré ces circonstances, les sentiments patriotiques de Son Altesse le Régent n'ont été nullement ébranlés par la prévenance et par l'empressement flatteur qu'Eïle a trouvés en toute occasion et surtout dans le conflit ecclésiastique chez le gouvernement français, qui lui a offert à plusieurs reprises une médiation qui aurait certainement été efficace. Son Altesse ainsi que les ministres m'ont plusieurs fois donné à entendre que, d'après eux, Bade et les autres petits États de la Confédération devaient, en matière de politique extérieure, s'en remettre de préférence aux décisions de la Prusse, et que la confiance qu'elle leur inspirait et la communauté d'intérêts politiques les y invitaient également. »

31 janvier. — (Lettre autographe.) — « Pour compléter mon rapport d'aujourd'hui sur mon voyage à Carlsruhe, j'ai l'honneur de vous mander que M. de Rùdt fait l'impression d'un homme naturellement plus présomptueux qu'intelligent. Il parle beaucoup et vite; on a beau être tout oreilles, on arrive difficilement à se faire une idée nette de ce qu'il dit. Le ministre de

Weclimar paraît avoir des vues plus claires, mais il envisage l'affaire plutôt à un pointdevue étroit du bureaucrate et du juriste qu'aupoint de vue politique; c'est ce qui lui donne une allure plus franche dans sa manière de la traiter, mais il ne paraît pas avoir une grande influence. En somme, j'ai constaté que les ministres n'envisagent guère le côté politique du conflit dans lequel ils ont, en quelque sorte, à jouer le rôle des Horaces, qui défendent les gouvernements protestants, contre les Curiaces de Fribourg ; ils y voient plutôt une tentative faite par l'Autriche et le parti ultramontain pour renverser le ministère badois et pour le remplacer par un cabinet autrichien et catholique. Cette attaque a évidemment échoué, et loin d'affaiblir le cabinet, elle a contribué à le raffermir. Celui-ci trouve qu'il a remporté une victoire complète et qu'en somme l'épisode est à sa fin. Le rôle de champion des gouvernements dont les plus intéressés dans l'affaire ont abandonné Bade sans scrupule, l'état de tension et d'incertitude qui se prolonge dans le pays aux dépens du gouvernement, tout cela ne lui convient guère; aussi a-t-il facilement convaincu le régent que, dans la situation actuelle et vu la majorité des sujets catholiques, cet état de choses est contraire aux intérêts du grand-duché. Nos efforts pour faire jouer à Bade un rôle plus utile à la cause commune, plus relevé pour le pays lui-même, mais aussi plus incommode, sont considérés comme des insinuations indiscrètes, et l'on n'a pas l'ambition d'accepter un rôle pareil. Le régent est bien plus bel homme , plus jeune et d'un extérieur plus distingué que ne le représentent ses portraits. Malgré son ton calme, il n'a pu dissimuler une certaine amertume contre l'Autriche et le Wurtemberg ; par contre, il a parlé avec beaucoup de chaleur de son attachement à Sa Majesté le Roi; on semble être aussi Prussien à Bade qu'on peut le devenir. Je regarde Son Altesse comme l'esprit le plus net, comme l'homme le plus intelligent de ceux auxquels j'ai eu affaire ; s'il était plus âgé et plus rassis, il aurait vu le conflit par son grand côté, j'en suis convaincu, et il aurait empêché ses ministres de mettre en première ligne l'idée que son indépendance serait atteinte si le conflit de fait n'était pas traité comme une affaire purement badoise. Auprès du régent lui-même, mon activité dans le sens de la

224 CORRESPOXDANCE DIPLOMATIQUE

mission qui m'a été confiée trouvait un terrain bien plus favorable qu'auprès des ministres, qu'une certaine peur des complications et la crainte de perdre leurs places poussent à saisir le moment propice et à en finir avec un conflit incommode. Mais il n'y a pas eu moyen de discuter avec le régent sur les détails et sur les fautes commises. Pour rehausser sa fermeté, je n'ai négligé aucune considération ; aussi Son Altesse Royale a-t-Elle parfaitement compris le but de ma présence, car Elle m'apromis que dans les négociations avec Rome, Elle serait si ferme et si tenace qu'on serait content dEHe. Je ne pouvais guère choisir d'autre moyen pour aborder ce sujet que de Lui dire que j'avais été instruit confidentiellement des intentions de Sa Majesté le Roi, et que cela avait suffi pour me faire faire le voyage de Carlsruhe sans autre mission officielle ; quant aux ministres, je leur ai parlé en me conformant davantage aux instructions confidentielles de Votre Excellence. On paraît vouloir simplement ouvrir les négociations avec Rome par l'entremise du comte de Leiningen, à qui son rang et son nom ont seuls valu cette mission ; il n'aurait que les fonctions d'un messager de haut parage. A l'origine, on voulait demander que le cardinal Viale ' fut nommé plénipotentiaire et qu'il négociât à Vienne ; l'attitude prise par l'Autriche a empêché de donner suite à ce projet. Sans doute on ne voudra pas se passer entièrement du nonce, parce qu'on croit que dans les affaires de l'Allemagne rien ne se fait sans son conseil ; mais on négociera surtout par écrit. Les ministres comptaient qu'il y aurait bientôt de nouveau un représentant de Prusse à Rome, et le régent m'a dit qu'on soumettrait d'abord au cabinet de Berlin les communications à faire à la cour pontificale. La position de M. de Philippsberg 2 semble être devenue fort désagréable : il a donné récemment un bal auquel personne n'est venu, ni la cour, ni les dames des ministres, ni les hauts fonctionnaires. M. de Savigny, par contre, s'est créé une très-bonne situation ; on lui témoigne beaucoup de confiance, et, bien qu'étant catholique lui-même, il a toujours appuyé sans réserve les vues de Votre Excel-

1 Le cardinal Michel Viale-Prelà, archevêque de Carthage, occupait alors le poste de nonce apostolique à Vienne.

2 Envoyé d'Autriche à Carlsruhe.

lence (que, du reste, il partage lui-même). Ma mission a dû nécessairement avoir quelque chose de pénible pour lui et, bien que le caractère amical de nos relations permît d'atténuer cette impression, je proposerais à Votre Excellence de lui exprimer encore formellement votre confiance et votre estime, comme il le mérite par ses sentiments et par son zèle. J'ai pu faire valoir à Bade bien des considérations qu'on ne peut pas, pour des raisons de convenance, demander à un catholique d'exposer; c'est dans ce sens aussi que je me suis abstenu de dire certaines choses à M. de Rùdt, pour que ma présence ne fit pas croire que M. de Savigny n'avait pas la pleine et entière confiance du gouvernement royal. M. de Meysenbug ! était manifestement revenu des impressions qu'il avait rapportées de Vienne, après avoir vu de quel côté soufflait le vent à la cour de Carlsruhe; il aime à être à Berlin et il a certainement de la sympathie pour la Prusse; mais je lui suppose cette souplesse de courtisan qui sait concilier les convictions et les intérêts. Grâce à cette qualité, il s'est, dans ce cas, complètement rangé à notre système. On dit qu'il a l'oreille du régent et qu'il sait tirer parti de cet avantage ; pour le moment on voit qu'il est disposé à en faire usage dans notre intérêt... »

1er février. — « Les instructions confidentielles de Votre Excellence, du 28 du mois dernier, sur le conflit ecclésiastique de Bade, ne m'ont été envoyées qu'hier par M. de Savigny à Francfort, après mon retour de Carlsruhe. J'ai vu avec plaisir que les considérations que j'ai fait valoir auprès de ceux qui dirigent les affaires du grandduché, répondent aux vues exprimées dans votre lettre confidentielle. Je profite de l'occasion pour compléter mon rapport d'hier, que j'ai dû rédiger sous l'empire d'autres préoccupations 5. J'ai fait ressortir à différentes reprises la nécessité qui s'impose au gouvernement de Bade, s'il veut que ses négociations avec Rome soient couronnées de succès, d'éviter de faire croire à la cour pontificale qu'il a besoin d'un secours étranger pour régler

1 Cf. plus haut, p. 217, note 1.

2 Cf. plus haut, p. 216 cl suiv.

la situation intérieure du pays. J'ai fait observer que le Saint-Siège est peut-être renseigné d'une manière incomplète par les rapports de ses propres organes sur l'état de choses dans les pays de la haute Allemagne, et que la personnalité et l'attitude du commissaire à envoyer, ainsi que la forme et la teneur des premières communications, produiront un effet décisif si l'on parvient à convaincre la curie romaine que le gouvernement grand-ducal n'est obligé par aucune raison majeure de rechercher une entente, et se trouve, au contraire, parfaitement en mesure d'attendre les événements.

Son Altesse le Régent et le baron de Rùdt ont abondé dans mon sens, bien que je prévoie quelques difficultés pour la mise en pratique des idées qu'ils ont reconnues comme justes; les raisons que j'ai données dans mon rapport d'hier, mais surtout les considérations que j'ai fait valoir dans la lettre particulière jointe à mon rapport, me le font supposer. J'attribue à ces dernières surtout la conduite de M. de Rùdt : il n'a pas voulu me laisser mettre en question l'opportunité d'une mission à Rome et celle de l'initiative à prendre dès maintenant ; d'autre part, M. de Wechmar m'a répondu qu'il avait eu primitivement l'intention de prendre une attitude purement expectante, mais que la « défection » du Wurtemberg l'avait mis dans l'impossibilité de donner suite à cette idée ; qu'il en avait été empêché, d'ailleurs, par le besoin impérieux de donner le plus tôt possible un coadjuteur à l'archevêque, qui, sous l'impression des ovations que lui préparait l'épiscopat étranger, tombait de jour en jour davantage dans un idiotisme irresponsable. Mais, dit-il, pour prendre cette mesure, il faut absolument le concours du Saint-Siège.

Votre lettre du 28 m'apprend une fois de plus que j'ai répondu aux intentions de Votre Excellence, en évitant d'imposer au gouvernement badois des conseils qui auraient pu, même vaguement, paraître l'effet d'une pression indiscrète ou faire tomber sur nous la responsabilité d'une mesure proposée par notre gouvernement. Je me suis donc borné surtout à rappeler des exemples tirés de notre propre histoire et de celle d'Etats étrangers, sans les recommander à l'imitation de mes interlocuteurs, lorsque je ne les voyais pas disposés à les suivre.

J'a ifait aussi ressortir le changement de situation que l'allocution avait fait naître ; à ce propos j'ai trouvé qu'on attachait plus d'importance qu'il ne fallait aux commentaires officieux du cardinal secrétaire d'Etat et aux paroles conciliantes, mais dites sur un ton léger, que Sa Sainteté a prononcées immédiatement après l'allocution, en présence de l'agent particulier du grand-duc. »

1er février. — (Lettre particulière.) — « Me référant à mon rapport d'aujourd'hui \ j'ai l'honneur de faire encore observer à Votre Excellence, relativement au conflit ecclésiastique de Bade, que jusqu'à ce jour j'ai évité, conformément à vos instructions du 15 janvier, tout ce qui aurait pu appeler l'attention sur mon voyage à Carlsruhe. C'est par cette raison surtout que j'ai abrégé autant que possible mon séjour dans cette ville : on aurait été frappé de mon absence prolongée en un moment où il y a tant d'affaires à régler; on aurait été surtout surpris si j'avais manqué une des séances régulières de la commission. Je crois cependant que ma démarche, ou plutôt ma démonstration, contribuerait davantage à affermir le gouvernement badois dans ses résolutions et à lui conserver la faveur de l'opinion publique, si la presse parlait en termes discrets et prudents des assurances que nous avons données au cabinet grand-ducal.

Le contre-coup qui se ferait sentir dans les rapports du gouvernement royal avec ses sujets catholiques, si la presse s'occupait de la question, pourrait être évité, dans le cas où Votre Excellence serait disposée à admettre mon point de vue ; il n'y aurait qu'à faire dire par les journaux que le gouvernement royal a récemment conseillé au gouvernement grand-ducal d'accorder plus de liberté d'action à l'Eglise catholique, mais qu'il s'est également appliqué à contrebalancer les influences étrangères qui pesaient sur la liberté des décisions du gouvernement badois, ainsi que sur la mesure et la forme des concessions qu'il avait eu l'intention de faire, lorsqu'il en avait été empêché par la conduite de l'archevêque.

En laissant Votre Excellence juge de ces considérations, je prends la liberté d'ajouter quelques mots sur l'affaire de Nassau, qui se rat-

1 Cf. le rapport ci-dessus du 1er février.

228 CORRESPOXDAXCE DIPLOMATIQUE

tache à l'affaire badoise. En partant, j'ai prié le comte de Perponcber d'instruire confidentiellement Son Altesse le duc du but de mon voyage à Carlsruhe ; j'espérais que celte démarche encouragerait Son Altesse, parce que dans les derniers temps la lettre pastorale de l'évêque de Limbourg, conçue en termes très-vifs, avait donné également au conflit, qui s'était étendu au Nassau, un caractère plus accentué. Après mon retour, le comte de Perponcher m'a dit que sa communication avait fait grand plaisir à Wiesbaden. La jalousie avec laquelle les cours voisines observent les attentions dont un gouvernement est l'objet, m'oblige de demander à Votre Excellence la permission de m'exprimer vis-à-vis de Son Altesse le duc, lors de la visite non officielle que je dois lui faire ces jours-ci, ainsi que je l'ai fait à Carlsruhe, mutatis mutandis, en me rapportant à la confidence que vous avez bien voulu me faire, sans donner à ma démarche la couleur d'une mission officielle.

Je suis convaincu qu'une avance de ce genre causera à Son Altesse une grande satisfaction personnelle, et exercera une heureuse influence sur ses dispositions. En outre, l'attitude du gouvernement ducal est en ce moment bien plus franche que celle du gouvernement badois; mais, d'après le tempérament particulier des deux princes quirègnent à Wiesbaden, un revirement est plusàcraindredeleurcôté que de celui de Carlsruhe. Si ma proposition était approuvée par Votre Excellence, je La prierais de m'en aviser télégraphiquement; la prochaine séance n'aura pas lieu par suite d'une fête catholique, et je pourrai profiter decettecirconstancepour faire une visite àWiesbaden, que la marche actuelle des trains ne me permet pas de faire en un jour '.»

82. Rapport sur une correspondance du baron de Prokesch avec des agents autrichiens.

2 février. — (Au mois de janvier 1854, le hasard 2 avait fait

1 Approbation du ministre de Manteuffel. (Dépêche télégraphique du 2 février 1854.) Dans un rescrit ultérieur du 7 février, le ministre président remercia M. de Bismarck pour ses rapports complets et détaillés sur son voyage à Carlsruhe et pour la manière dont il avait prévenu ses désirs et ses intentions.

2 La correspondance en question s'était trouvée dans un secrétaire vendu par M. de Prokesch.

tomber entre les mains du gouvernement prussien des lettres autographes du baron de Prokesch à ses agents de la presse sur l'organisation d'une action antiprussienne dans les feuilles allemandes; c'étaient des brouillons de violents articles antimonarchiques, écrits de la main du baron, dont on avait jusqu'alors recherché l'origine dans le camp démocratique, qui étaient offensants pour le roi Frédéric-Guillaume IV personnellement, et avaient paru à l'époque où le baron de Prokesch se trouvait accrédité auprès de Sa Majesté comme ambassadeur d'Autriche.)

k J'ai reçu avant-hier le rescrit du 27 janvier l concernant la correspondance du baron de Prokesch avec des agents autrichiens.

Je considérerais comme une nécessité urgente de faire quitter au baron de Prokesch le poste qu'il occupe, du moment où nous aurions réussi à disposer le cabinet impérial à adopter une politique que nous pourrions suivre avec confiance, et qui renfermerait des garanties de durée. Mais tant que l'Autriche ne cherchera pas à fixer sa situation vis-à-vis de la Prusse par une politique fédérale plus nette et plus franche, et à s'unir loyalement et sérieusement à nous pour conjurer des dangers communs ; tant qu'elle se servira de la Confédération et de la constitution fédérale surtout pour rétrécir le cercle de notre légitime influence en Allemagne et pour essayer d'y faire dominer exclusivement la sienne; en un mot, tant que nous serons, sur le terrain de la politique fédérale, des rivaux plutôt que des alliés, le baron de Prokesch sera pour moi un représentant de l'Autriche moins dangereux pour la Prusse que ne le serait unepersonagrata quelconque. En nommant une telle personne, et même en rappelant le baron de Prokesch, on croirait nous rendre un grand service, tandis que son successeur ne ferait peut-être que dissimuler avec plus d'art et de tact les tendances antiprussiennes de ses instructions, mettrait d'autant plus d'adresse à les exécuter, et saurait plus que le président actuel gagner la confiance et l'estime de ses collègues. Je souhaiterais donc, non pas qu'on profitât de la découverte des lettres pour attaquer la personne de M. de Prokesch et pour l'éloigner de son poste, mais qu'on profitât de sa position môme

1 Le ministre y priait M. de Bismarck de lui dire quel parti on pourrait, selon lui, tirer de cette découverte au point de vue pratique.

pour lui en faire sentir la fragilité et qu'on renseignât confidentiellement nos confédérés sur la situation, de manière à faire voir notre patience et nos dispositions conciliantes sous un jour avantageux. Je crois aussi qu'il serait bon que le cabinet de Vienne sût par une voie indirecte et non officielle que nous avons en main des preuves écrasantes des menées dirigées contre nous dans la presse et qu'on a toujours niées, ainsi que des sentiments dont elles sont l'expression à l'égard de la personne de Sa Majesté le Roi.

On pourrait tirer un autre avantage — et, selon moi, ce ne serait pas le moindre — de ces matériaux : ce serait de dévoiler les sources d'où dérive la pression exercée sur l'opinion publique dans le sens autrichien, et de fournir au public une preuve de la valeur des convictions politiques de gens qui croient faire acte de patriotisme allemand en exaltant l'Autriche et en rabaissant la Prusse. Je ne dis pas que cette publication doive émaner du gouvernement royal, ou qu'il faille reproduire les articles offensants dont il s'agit; mon plan d'opération serait, au contraire, de lancer les premières indications dans le public par l'organe d'une feuille aussi peu suspecte que possible, de manière à faire regarder les pièces comme une propriété particulière. On ferait imprimer en un ou plusieurs articles le contenu approximatif de la a collection de documents » qui est annexée au rescrit de Votre Excellence ; la feuille qui conviendrait peut-être le mieux est le Journal hebdomadaire prussien, si toutefois Votre Excellence croyait devoir mettre dans la confidence un des membres de la rédaction. La publication des transactions qui ont eu lieu entre M. de Prokesch et ses agents édifiera l'opinion publique sur la valeur des articles où l'Autriche est prônée; il est aisé de le prévoir en se rappelant l'irritation avec laquelle ont été accueillies, il y a quelques mois, certaines indications sur l'action exercée par l'Autriche à Francfort sur la presse allemande. En ce moment, le principal instrument de M. de Prokesch est un conseiller de légation nommé Braun, qui a été autrefois précepteur chez le général Martini. Braun est un prussophobe déterminé; il est ambitieux, rusé, et sur le terrain politique on s'en sert comme agent dans toute sorte d'intrigues. Sous ses ordres travaille un certain Hehner, jadis démocrate et barbier de profession. Le docteur Laffenbacher, nommé aussi dans le

mémoire, est aujourd'hui adjoint au comte de Rechberg, en Lombardie ; il a fonctionné quelque temps à Francfort depuis que j'y suis, en qualité d'agent autrichien chargé de travailler la presse, et il a été traité par le comte de Thun avec une distinction qui jurait avec la hauteur habituelle du comte et surtout avec son antipathie prononcée contre les juifs. A mon avis, cette publication devrait s'effectuer de manière à faire croire que c'est par elie que l'attention du gouvernement a été attirée sur les documents en question, et que c'est ainsi qu'il est arrivé à les connaître officiellement. Ensuite on pourrait les utiliser dans le sens indiqué plus haut. 53

83. Rapport sur le différend avec l'Eglise catholique dans le duché de Nassau.

9 février. — « Conformément aux instructions télégraphiques de Votre Excellence l , je me suis rendu avant-hier à Wiesbaden pour me rendre compte du conflit avec l'Église catholique. En général, l'attitude du gouvernement de Nassau est calme; on s'est borné exclusivement à la défensive, sans riposter, et l'on a gagné de cette manière une position plus forte , selon moi. J'en ai félicité Son Altesse le duc; j'ai trouvé ce prince aussi reconnaissant de la sympathie que je lui ai exprimée au nom du gouvernement royal, que résolu à continuer de combattre énergiquement les abus de pouvoir de l'évêque. Le duc m'a dit qu'il n'avait pas engagé de négociations directes avec la cour de Rome , mais que la médiation de l'agent diplomatique néerlandais, spontanément offerte par la Hollande, avait été acceptée en principe par le Saint-Siège. Je n'ai pas manqué de me conformer aux instructions confidentielles que j'ai reçues le 28 du mois dernier, et de déconseiller vivement de précipiter l'ouverture des négociations, ainsi que d'agir isolément. Après avoir lu à Son Altesse, en ce qui concerne ce point, la lettre confidentielle du 28 janvier, je l'ai trouvée docile à ce conseil. En général, l'accueil que j'ai reçu à la cour de Wiesbaden m'a prouvé que pendant la dernière année, les sentiments du gouvernement de

1 Cf. plus haut, p. 228, note 1.

232 CORRESPOXDANCE DIPLOMATIQUE

Nassau se sont modifiés à notre avantage; j'en juge, non par la conduite du prince régnant, qui m'a toujours fait un excellent accueil, mais par le changement de manières de son entourage, qui a suivi l'exemple du maître, et j'attribue ce revirement surtout à l'inquiétude et à l'irritation que les menées ultramontaines et la conduite de l'Autriche, qui les appuyait, ont fait naître chez le duc. Une autre raison, c'est, ainsi que je l'ai appris par la voie confidentielle, l'appréhension avec laquelle on envisage la situation de l'Europe dans l'avenir. Quant au prince de Wiltgenstein1 , chez qui est en ce moment le prince Emile de Hesse, je l'ai trouvé moins ferme que le duc dans le conflit ecclésiastique. Il m'a dit sans détour que la crainte de s'aliéner l'Autriche le forçait de traiter l'affaire avec quelque prudence. Pourtant je l'ai trouvé prêt à ne pas céder en ce qui concerne les rapports avec l'Église. Il s'est empressé de reconnaître avec moi que les gouvernements protestants devaient mieux s'entendre que jusqu'ici sur la conduite à tenir à l'égard de l'Eglise romaine. Il m'a répondu qu'il était parfaitement convaincu de la nécessité d'agir dans ce sens, mais que l'initiative devait venir de la Prusse. Comme je manifestais mes doutes sur la bonne volonté avec laquelle plus d'un gouvernement intéressé accueillerait de pareilles ouvertures, il me dit qu'à son avis on pourrait se rapprocher du but si le gouvernement royal se mettait en rapport avec les autres gouvernements protestants, afin d'obtenir des informations continues et réciproques sur la situation vis-à-vis du Saint-Siège, et qu'une fois l'entente faite entre tous les intéressés , on pourrait partir de là pour prendre d'autres mesures.

Il est incontestable que les tendances d'un grand nombre de cabinets allemands, de ceux des deux Hesses, du Wurtemberg et du Hanovre lui-même, et la situation particulière de la Saxe sont de grands obstacles à la réalisation d'un projet d'entente générale. Ce projet n'en offre pas moins, selon moi, les chances les plus probables de pouvoir donner une tournure satisfaisante aux relations des Etats protestants de la Confédération avec Rome. Il est tout à

1 Le prince de Sayn-Wittgenstein-Berleburg, ministre d'Etat de Nassau depuis le mois de février 1852.

fait conçu dans le seul sens qui permette d'espérer une solution des difficultés intérieures dont souffre l'Allemagne; car, par des traités librement consentis et résiliables, nous créerions des relations particulières, imposées par les circonstances, grâce auxquelles nous pourrions arriver à des résultats que la Confédération rend impossibles par sa composition hétérogène et défavorable à nos intérêts. Si ce projet est pour le moment peu susceptible d'être accueilli par tous les intéressés comme il Fa été à Carlsruhe et à Wiesbacîen, on peut du moins espérer qu'à la longue il se produira des événements qui feront sentir le besoin d'une entente commune même à des gouvernements qui n'en veulent pas aujourd'hui. A mon avis, il serait urgent d'arrêter le projet tel que Votre Excellence l'a présenté à la fin de ses instructions confidentielles du 28 janvier, et de l'envisager nettement comme un but éloigné, mais fixe, de notre politique. Je laisse à Votre Excellence le soin de décider si, en tenant compte de l'attitude prévenante que j'ai trouvée à Carlsruhe et à Wiesbaden, on ne pourrait pas en hâter la réalisation, pour ce qui concerne ces deux cours, en nous faisant donner des déclarations formelles sur les bonnes dispositions des deux gouvernements, déclarations basées sur les asssurances verbales que j'ai reçues.

Sans entrer dans les détails, je me permettrai seulement de rappeler que j'ai fait valoir auprès de Son Altesse le duc aussi bien qu'auprès du prince de Wittgenstein toutes les considérations que Votre Excellence m'a suggérées, et qui pouvaient avoir pour effet de raffermir et d'assurer pour l'avenir la position prise par le gouvernement ducal, auquel j'ai eu soin de déconseiller l'ouverture de négociations hâtives et isolées avec Rome. J'ai rencontré quelques difficultés, provenant de ce que le prince de Wittgenstein est, par suite de son éducation, peu désireux et peu capable de traiter les affaires d'une manière sérieuse, et qu'il préfère, selon le cas, s'appliquer à l'organisation des communes rurales et du régime agraire. S'agit-il d'autres questions intérieures, il subit l'influence de ceux qui ont été chargés de les étudier; en matière ecclésiastique, c'est le président Lex, de la section ministérielle de la justice, dont le ministre adopte surtout les avis. Ce fonctionnaire faisait autrefois partie d'une fraction très-avancée du parti démocratique. Je suis

encore occupé à recueillir des données sur la manière dont il entend les questions religieuses; vu la situation, il ne m'a pas semblé possible de chercher à le voir à Wiesbaden, sans exciter la méfiance chez le prince de Wittgenstein et peut-être en plus haut lieu '. »

84. Rapport sur la question des travaux de fortifications d'Ulm et de Rastadt.

Berlin, le 21 mars. — « A la suite du rescrit de Votre Excellence du 18 courant2, concernant l'achèvement des travaux d'Ulm et de Rastadt, je rattacherai les observations suivantes à la partie de ce document qui se rapporte aux conditions dont il y aurait peut-être lieu de faire dépendre nos versements ultérieurs.

Notre part de la somme de 1,808,472 florins, reconnue nécessaire par le colonel Fischer, s'élève à 500,000 florins environ. En outre, notre consentement à verser cette somme et la question de fixation du chiffre des dépenses matérielles de la Diète entraîneraient pour nous le payement, différé jusqu'à présent, de notre quote-part des sommes à rembourser pour les dépenses antérieures nécessitées par les travaux de fortification, ainsi qu'une contribution partielle pour Je déficit provenant du non-versement de la contribution de l'Autriche pour l'entretien de la flotte. Mais le cabinet impérial, partant du principe qu'il a adopté, regardera ces

1 Le 2 mars, M. de Bismarck se rendit à Berlin après la séance de la Diète, pour s'entretenir avec le ministre de Manteuffel, et il y resta jusqu'à la fin du mois.

2 Le ministre de Manteuffel disait à M. de Bismarck que la Prusse comptait «adhérer aux vues énoncées dans le mémoire du colonel Fischer et qu'elle consentirait à payer encore une somme de 1,808,472 fl. 15 kr. en sus du maximum lixé primitivement, afin d'assurer l'achèvement des travaux de fortification d'Ulm et de Rastadt. Mais il était convenable, ajoutait-il, de subordonner cette nouvelle prestation à certaines conditions, notamment à celle que ladite somme serait la dernière à verser et que la décision relative aux travaux à exécuter au moyen des fonds accordés serait prise d'après les propositions présentées par le commissaire prussien; qu'il y aurait lieu de discuter comme concessions en retour le droit de la Prusse à tenir seule garnison à Mayence, l'adoption des propositions prussiennes du règlement de la Diète , l'occupation de la forteresse de Germersheim comme place fédérale au lieu de Landau , ainsi que l'augmentation, aussi étendue que possible, des garnisons autrichiennes à Ulm et à Rastadt. Avant de s'engager plus avant, le ministre de Manteuffel désirait avoir l'avis motivé de M. de Bismarck sur les concessions à demander en retour.

deux prestations comme balancées par les payements et les renonciations auxquels il s'est déclaré prêt dans l'intérêt du budget de la Diète. La prestation que nous pouvons subordonner à d'autres conditions, sans remettre en question des contributions acceptées antérieurement, se réduit donc, selon moi, aux 500.000 florins que nous devons payer en sus de la somme maxima fixée jadis pour les travaux de fortification. En échange de ce versement, l'Autriche ne sacrifiera pas quelques-uns de ses droits essentiels en ce qui concerne la place de Mayence, j'en suis convaincu avec Votre Excellence, et je crois que le gouvernement impérial, s'il consent à faire des concessions relativement à Mayence, attache encore plus d'importance au maintien de la disposition exclusive de l'artillerie de la place qu'à la force du contingent qu'il fournit pour la garnison. Un moyen de négociation plus heureux serait peut-être de faire entrevoir à l'Autriche une extension de ses droits de garnison à Ulm et à Rastadt. Pour cette dernière place, le gouvernement badois ne se montrera guère récalcitrant, si on lui propose de rendre définitive la situation exceptionnelle d'après laquelle l'Autriche continue d'y tenir garnison. Une augmentation de la garnison autrichienne d' Ulm trouvera peut-être moins d'opposition dans le Wurtemberg, dont la souveraineté territoriale est pourtant plus atteinte par la question que celle de la Bavière. Du moins le Wurtemberg a manifesté jusqu'ici dans toutes les circonstances fort peu d'empressement à remplir ses devoirs en ce qui concerne une place fédérale située sur la frontière la moins exposée du pays. Dans ces circonstances, je ne crois pas devoir renoncer tout à fait à l'espoir d'obtenir pour la Prusse des avantages à Mayence, si nous subordonnons notre consentement à verser les sommes demandées au règlement définitif de la question des garnisons d'Clm et de Rastadt.

En ce qui concerne l'échange de Landau comme place fédérale contre Germershcim, je me permettrai de vous rappeler que Landau est nominalement une place fédérale, mais qu'en réalité c'est une place bavaroise, et que probablement la Bavière ne serait guère disposée à accorder à la Confédération de plus grands droits à Germershcim que ceux qu'elle possède à Landau. La Confédération n'y gagnerait qu'une chose : elle pourrait consacrer plus de fonds à

236 CORRESPONDAxVCE DIPLOMATIQUE

fortifier Germersheim que la Bavière n'en dépensera probablement, et il faudrait, en acquérant Germersbeim, avoir en même temps l'intention d'exécuter aux frais de la Confédération des travaux plus sérieux et plus étendus. Je ne suis pas à même d'exposer au long les raisons militaires que j'ai entendu alléguer contre un vaste système de camps retranchés, dont la défense, disait-on, surtout dans le voisinage de la frontière, absorberait de trop grandes masses de troupes, et paralyserait les opérations militaires en leur donnant un caractère purement défensif. Mais ce dont je doute, c'est de l'empressement des Etats confédérés à entreprendre de nouveaux travaux de fortification, au moment où l'Autriche et la Bavière regardent comme insuffisantes les sommes à dépenser pour Ulm et Rastadt, même après les allocations supplémentaires, et surtout après que nos autorités militaires se sont formellement prononcées contre l'utilité de camps retranchés dans le voisinage de la frontière, et sur un terrain qui laisse à l'ennemi la liberté de ses mouvements.

Je considère comme certain que l'unanimité nécessaire pour décider l'exécution de ces nouveaux travaux de défense ne pourrait être obtenue, même si l'Autriche et la Prusse réunissaient leurs efforts.

Dans tous les cas, l'acquisition de Germersheim et l'exécution de nouvelles fortifications ne rentreraient pas dans la catégorie des concessions faites par l'Autriche à la Prusse en retour des fonds versés; au contraire, elle imposeraità la Prusse de nouveaux sacrifices en faveur d'un système de défense imaginé par le général d'infanterie de Hess et désapprouvé par nos militaires. A mon avis, ce n'est que sur le terrain de la révision du règlement de la Diète que nous avons aujourd'hui des chances d'obtenir de l'Autriche des concessions proportionnées à notre esprit de conciliation dans la question des travaux de défense. Les deux questions n'ont entre elles qu'un rapport lointain : Tune a pour but d'augmenter la sécurité de la Confédération au dehors, l'autre de développer les relations fédératives à l'intérieur. Votre Excellence aura vu par mes rapports antérieurs, comme par ceux de mes prédécesseurs, qui sont aux archives, à quel degré la façon actuelle de traiter les affaires à la Diète est un obstacle à la confiance réciproque des différents États confédérés, à celle de la Diète elle-même, et

combien elle empêche une participation plus franche de la Prusse à l'action fédérale. Je ne crois pas m'aventurer en affirmant que les errements de l'assemblée neutralisent en grande partie le développement de la force extérieure de la Confédération et les sacrifices faits dans ce but, en ce qu'ils tiennent en éveilla méfiance dont l'influence prépondérante de la présidence remplit les autres confédérés, et obligent ceux-ci à une réserve prudente lorsqu'il s'agit de se soumettre à la compétence d'une autorité qui leur laisse unepart relativement si petite. Les attributions actuelles de la présidence donnent à l'Autriche, sur le résultat des délibérations, une action plus forte que ne le ferait, en sacrifiant la présidence, l'adjonction d'un prœcipuum de quatre ou six voix dans le petit conseil.

Si l'Autriche désire sincèrement faire de la constitution fédérale une autorité réelle, il fautqu'elle comprenne qu'il est de son intérêt de gagner la confiance de ses confédérés en leur accordant une part plus large aux affaires et en leur garantissant ainsi que ces affaires seront traitées conformément aux vues des autres gouvernements. D'après nos propositions, la présidence conserverait une influence de fait sur les délibérations, qui serait encore plus grande que ne l'exigerait leur simple direction ; l'accueil sympathique que nos propositions ont trouvé auprès de tous mes collègues, sauf le délégué de l'Autriche, prouve qu'elles ne sont pas purement l'expression delà rivalité des deux grandes puissances, mais qu'elles répondent à l'intérêt commun de la Confédération.

Aussi, avant de faire connaître à M. de Prokesch la résolution du gouvernement royal de faire droit aux nouvelles demandes de fonds pour les travaux d'Ulm et de Rastadt, je vous prie de tâcher de savoir par le comte de Thun l, ou de m'autoriser à essayer d'apprendre par voie confidentielle à Francfort, si nous ne pourrions pas exploiter l'intérêt majeur qu'a l'Autriche à cette allocation de fonds, pour amener le gouvernement autrichien à traiter pins sérieusement la question de la révision du règlement.

En même temps, Votre Excellence reste juge de l'opportunité qu'il y aurait à faire du règlement de la question des garnisons d'Ulm et

1 Ambassadeur d'Autriche à la cour de Berlin.

de Rastadt la condition de notre versement, et à traiter cette affaire a l'avantage de l'Autriche, si elle veut nous faire des concessions à Mayence *. »

85. Rapports et lettres sur l'attitude du Hanovre et de la Hesse électorale dans la question d'Orient.

Hanovre, le 25 mars. — (Lettre autographe.) — « Sur le désir exprimé par Sa Majesté le Roi Georges, j'ai attendu l'arrivée du ministre de Lûtken 2, qui est venu hier soir. D'après les ordres de Sa Majesté le Roi, j'ai cherché à savoir jusqu'à quel point on serait disposé ici à se lier dans le sens de la dépêche circulaire autrichienne du 14 3, pour le cas où l'on serait invité, par une proposition commune de la Prusse et de l'Autriche, à s'expliquer soit à la Diète, soit de cahinet à cabinet. Lors de la première entrevue qu'il m'a accordée, le roi Georges s'est exprimé franchement et avec un certain enthousiasme en faveur de l'idée qu'il fallait repousser avec toutes les forces allemandes chaque menace dirigée contre les frontières non allemandes de l'Autriche. Le ministre de Lenthe a eu l'air d'hésiter à vouloir s'avancer davantage en l'absence de M. de Lûtken. Je viens d'avoir avec ce dernier un assez long entretien d'où se dégage le programme suivant de la politique du Hanovre, qui sera probablement celui de tous les Etats moyens.

1 Le ministre de Manteuffel déclara adopter les principaux points de vue de M. de Bismarck. Il s'agira, dit-il, de voir ce qu'on pourrait obtenir de l'Autriche dans ce sens. Sous plus d'un rapport il semble utile que M. de Bismarck s'entremette dans cette affaire de préférence à tout autre. Vu le rapport du 21 mars, dans lequel ce dernier se dit disposé à le faire, le ministre de Manteuffel remet entre ses mains le soin de mener l'affaire à bonne fin, et il est plein de confiance dans le succès de ses démarches. (Rescrit du 25 mars 1854.)

2 Le ministre président de Hanovre.

3 Dans la dépêche circulaire en question l'Autriche reconnaissait comme un devoir d'exposer de nouveau sa politique à Francfort après l'explosion de la guerre entre la Russie et la Turquie, et de proposer franchement et nettement que l'Allemagne s'associât à la marche suivie par elle. Dans le cas où l'Autriche se trouverait engagée dans cette guerre, on espérait que la Confédération serait appelée, en sa qualité de puissauce politique, à protéger les intérêts représentés par l'Autriche, qui étaient en même temps des intérêts allemands: « l'appui décidé, matériel et moral de l'Autriche par l'Allemagne, dit la circulaire, dans la mesure des besoins qui se feront sentir, est notre unique programme en ce qui concerne l'attitude à observer par l'Allemagne dans la question d'Orient. »

On désire que la Prusse , l'Autriche et la Confédération germanique conservent aussi longtemps que possible la paix à l'Allemagne, et l'on voudrait que la triade allemande prît une attitude indépendante entre la Russie et les puissances occidentales ; on considère les armements, mais particulièrement les emprunts, comme nécessaires dans un avenir prochain, surtout pour le Hanovre, dont le matériel de guerre a besoin de grandes restaurations. On n'a aucune chance d'obtenir de l'argent des Chambres ; aussi désire-t-on qu'une résolution de la Diète invite les États confédérés à prendre leurs précautions pour assurer l'indépendance de l'Allemagne, et puisse tenir lieu de succédané d'un vote des Chambres. Ce besoin d'une résolution de la Diète, comme seule source possible d'un crédit quelconque, existe réellement pour le gouvernement de Hanovre, et lui rend difficile de contracter des obligations en dehors de l'assemblée fédérale, parce que ses Chambres refuseront, selon leur habitude, l'argent pour les exécuter. La condition première du succès sera dans les discussions de la Diète, qui justifieront un emprunt. M. de Liïtken souhaite bien que ces débats soient inspirés par une politique fédérative et patriotique, mais il semble moins disposé que Sa Majesté le Roi Georges à donner carte blanche aux grandes puissances. Il désire plutôt que la portée des résolutions de la Diète se borne aux limites géographiques de l'Allemagne, et que, même sans qu'il y ait violation des frontières de la Confédération, ou que les « intérêts allemands » soient lésés, la question du casus belli soit décidée, non par les grandes puissances seules, mais par trois iroix dont la troisième serait fournie par un ou plusieurs représentants des puissances moyennes.

L'entente de la Prusse et de l'Autriche semble plus sourire au roi Georges que répondre à la politique des ministres. C'est un avertissement de ne laisser s'élever chez les petits Etats aucun doute sur l'union des deux grandes puissances, car ils se hâteraient d'escompter l'importance qu'ils voudraient bien s'arroger comme arbitres entre la Prusse et l'Autriche. Je suis tellement absorbé par le gracieux accueil du roi Georges et par les devoirs de cour qu'il m'impose, que je vous prie de me permettre d'ajourner un

240 CORRESPOXDANCE DIPLOMATIQUE

rapport plus détaillé jusqu'après mon retour à Francfort. Demain soir, j'arriverai à Cassel et lundi, je l'espère, à Francfort. »

29 mars. — (Rapport immédiat.) — « Arrivé à Hanovre le 22, dans l'après-midi, j'ai eu le même soir encore une audience du roi Georges. Conformément aux ordres de Votre Majesté, j'ai tâche d'apprendre jusqu'à quel point le Hanovre serait disposé à se lier dans le sens d'une garantie de toutes les possessions des princes confédérés, même de celles qui ne sont pas comprises dans la Confédération , dans le cas où les deux grandes puissances le proposeraient. Sa Majesté le Roi, ainsi que MM. les ministres, attachent une grande importance à ce que la Prusse et l'Autriche fassent bientôt une communication à l'assemblée fédérale sur la question d'Orient, aussi bien pour affirmer la souveraineté du Hanovre en émettant leur opinion personnelle sur la politique européenne, que pour obtenir une résolution de la Diète par laquelle on puisse établir la nécessité d'un emprunt pour la mise sur pied des forces militaires. Il ne faut pas s'attendre à ce que la Chambre de Hanovre vote des fonds ; par contre, une résolution de la Diète dispense, aux termes de la constitution, de solliciter une allocation des États. Le roi Georges m'a donné à plusieurs reprises l'assurance qu'il était prêt à considérer toute agression dirigée contre les frontières des possessions non allemandes comme un casus belli pour l'Allemagne entière, et que l'Allemagne ne pouvait jouer un rôle digne et indépendant dans les complications actuelles que si toute la Confédération et surtout les deux grandes puissances étaient unies dans ce sens. Le ministre de Lenthe m'a conseillé d'attendre, avant de faire mon rapport sur les observations que j'ai pu faire à Hanovre, l'arrivée du ministre président de Lùtken, qui est rentré le 23 au soir. Après avoir eu chez le roi, son maître, une audience qui a duré plusieurs heures, ce ministre est venu me voir. Le résultat de notre entretien a été que j'ai trouvé le ministère moins porté que Sa Majesté le Roi à suivre sans réserve la politique des deux grandes puissances. Le cabinet désire, pour les raisons indiquées plus haut, qu'une discussion sur la politique européenne ait lieu aussitôt que possible à la Diète. M de Lùtken voyait dans un groupe

formé par la Prusse, l'Autriche et les Etats moyens l'arbitre suprême de la paix et de la guerre, après que rassemblée fédérale aurait donné à la face de l'Europe un témoignage de son union et porté par une résolution les différents Etats confédérés à faire les préparatifs et créer les ressources nécessaires pour la mobilisation de l'armée fédérale. M. de Lùtken m'a prié de mettre par écrit les demandes que nous ferions aux Etats de la Confédération. Comme je n'étais pas à même de lui donner un pareil document, il déclara ne pouvoir désigner la communication qu'il m'a faite que comme l'expression de ses vues personnelles, et non comme celles du gouvernement hanovrien. Le roi Georges a été toujours très-gracieux pour moi ; mais il l'a été tout particulièrement cette fois-ci ; je n'ai trouvé chez lui aucune trace du mécontentement provoqué par notre établissement naval1, ni pour d'autres raisons auxquelles je m'attendais.

Le 25, je me suis rendu à Cassel ; le 26, j'ai été reçu en audience officielle par Son Altesse Royale le prince électeur, en présence du ministre de Baumbach, et j'ai été ensuite invité à dîner chez Son Altesse. Son Altesse Royale ainsi que les ministres se montrèrent on ne peut plus disposés à prêter en toute circonstance, pendant la guerre et pendant la paix, un appui actif à une politique extérieure commune des deux grandes puissances de l'Allemagne. Je retrouvai l'expression des sentiments que m'avait témoignés Sa Majesté le Roi de Hanovre ; cependant il m'a semblé que la préoccupation des éventualités auxquelles pouvait conduire la participation à des événements militaires portait, cbez leroiGeorges surtout, surladéfense de la Hongrie contre une invasion russe et, chez Son Altesse Royale leprince électeur, sur une guerre avec la France. Mais les assurances formelles que j'ai reçues des deux souverains étaient les mêmes. Quoi qu'il en soit, les ministres hanovriens croyaient, comme on le faisait à la cour de Hesse, que c'était la France et non la Russie qui serait l'adversaire probable de l'Allemagne ; mais l'influence que le roi Georges accorde à M. de Lùtken sur la direction des affaires, et qu'il lui a assurée, dit-on, par écrit, lors de son entrée en fonc-

1 Dans le golfe de la Jahde.

tions, pourrait bien exercer une action décisive sur les résolutions du Roi.

Pour m'édifier sur les vues de Casselet de Hanovre, j'ai demandé si une proposition des deux grandes puissances, conçue à peu près dans le sens de la dépêche circulaire du 14 de ce mois1, serait approuvée par les gouvernements confédérés. Les ministres hessois répondirent par l'affirmative, après avoir relu et revu les expressions dont on s'est servi dans ce document. M. de Lûtken, par contre, ne croyait pas pouvoir faire dépendre, comme cette dépêche semblait le demander, la conduite des gouvernements allemands des demandes des deux grandes puissances ou même de l'une d'entre elles; il désirait que les plus importants Etats de la Confédération, sinon tous, fussent admis à décider si et quand une coopération active de ces États devait avoir lieu. Il ajoutait qu'une réserve de ce genre serait faite surtout par point d'honneur, pour sauvegarder les droits de souveraineté, et qu'il n'y avait aucune probabilité pour que des circonstances qui entraîneraient la Prusse et l'Autriche à déployer leurs forces militaires n'amenassent pas les mêmes effets dans les autres États de l'Allemagne. M. de Lûtken voulait qu'on n'attribuât aucun caractère officiel à ses déclarations.

D'après des allusions du ministre des affaires étrangères, M. de Baumbach, il est permis de croire que la Bavière, la Saxe et le Hanovre ont fait des démarches officieuses à Vienne, soit pour obtenir des éclaircissements sur la portée du rapprochement de l'Autriche et des puissances occidentales, soit pour empêcher l'Autriche de demander aux Etats confédérés un concours dont elle profiterait dans l'intérêt de sa politique particulière. Il est probable que ces États ont exprimé les mêmes appréhensions que celles qui tourmentaient le ministre hanovrien.

Dès mon arrivée à Francfort, j'ai été confirmé dans l'idée que non-seulement les deux cours que j'ai vues, mais encore d'autres gouvernements confédérés se demandent avec inquiétude quelles sont les intentions de l'Autriche, et que surtout la dépêche circulaire de Vienne, datée du 14 de ce mois, fait supposer que le cabinet

1 Cf. plus haut, p. 238, note 3.

impérial est disposé à invoquer le secours de la Confédération, surtout contre la Russie.

Cette pensée est en contradiction avec la tendance politique des gouvernements, au moins de celle de tous les Etats importants, à la seule exception peut-être des vues de la personne de Sa Majesté le Roi de Hanovre, chez lequel des liens de parenté et des souvenirs entretiennent une certaine sympathie pour l'Angleterre. Au reste, les vœux de tous les gouvernements allemands jusqu'à ceux deMecklembourg et de Nassau, sans en excepter même le Hanovre, n'ont peut-être d'autre objet que d'assurer les bienfaits de la paix à l'Allemagne le plus longtemps possible, et que, s'il faut faire la guerre, ce ne soit pas du moins contre la Russie. L'union de la Prusse et de l'Autriche sera accueillie avec une satisfaction au moins apparente par tous les Etals comme l'événement le plus heureux, quand même certains de nos confédérés, plus ambitieux que d'autres, auraient désiré que cette entente fût plutôt le résultat de la médiation des Etats moyens que d'un accord direct entre Vienne et Berlin.

Le ministre des affaires étrangères hanovrien, M. de Lenthe, m'a parlé confidentiellement d'une guerre que pourrait entreprendre l'Autriche sans l'assentiment du reste de l'Allemagne, et m'a fait entrevoir que, dans ce cas, les autres Etats de la Confédération pourraient prendre une attitude neutre sous les auspices de la Prusse et conserver ainsi la paix. Cette manière de voir est-elle partagée par tous les Etats moyens? Je n'ose trancher la question, mais je regarde le fait comme probable si l'Autriche s'engage dans une guerre avec la Russie.

J'ai cru répondre aux intentions de Votre Majesté en parlant à Hanovre et à Cassel, ainsi qu'à mes collègues de Francfort, de la parfaite entente de la Prusse et de l'Autriche, et du désir de Votre Majesté de rester le fidèle allié de l'empereur François-Joseph dans toute guerre qui viendrait à éclater, comme de deux faits acquis. Il entre sans doute dans les vues de Votre Majesté de faire émaner plutôt des Etats moyens que de la Prusse une réduction des demandes que l'Autriche pourrait adresser à ses confédérés. A ce point de vue, je ne pourrai que me féliciter si l'Autriche se convainc que

Votre Majesté n'est pas seulement le plus puissant, mais aussi le plus sûr et le plus dévoué des alliés de la maison impériale.

A Francfort, mes collègues attendent avec impatience les communications de la Prusse et de l'Autriche. J'ai tâché deles calmeren leur affirmant que les propositions attendues seraient présentées dès que les deux cours seraient certaines de l'empressement avec lequel leurs confédérés accueilleraient les intentions des deux cabinets ; car, ajoutai-je, il faut avant tout ménager l'opinion à l'étranger, en évitant de faire des propositions qui ne seraient pas sûres d'entraîner une adhésion générale et immédiate. »

29 mars. — « Indépendamment de mon rapport immédiat ! à Sa Majesté le Roi, j'ai l'honneur de vous adresser encore quelques renseignements confidentiels sur mon récent voyage à Hanovre et à Cassel.

Nos confédérés attendent avec une inquiétude mêlée d'irritation les communications de la Prusse et de l'Autriche sur l'état de la question d'Orient. La source principale de ces sentiments est le désir de faire acte de souveraineté au moins devant la Diète, en émettant leur jugement sur la politique européenne. A la faveur d'une longue paix, la théorie de l'égalité des souverains s'est étendue comme une épidémie dans les Etats moyens, et surtout dans le Hanovre où règne un sentiment de colère et d'humiliation, parce qu'on ne peut répondre aux envoyés étrangers, qui veulent se renseigner sur l'attitude de la Diète et du Hanovre que par ce qui se trouve dans les journaux. J'ai rappelé dans mon rapport immédiat qu'en outre le Hanovre a besoin d'une résolution de la Diète pour pouvoir se procurer de l'argent. Je sais, par des renseignements puisés à bonne source dans le pays, que l'équipement et l'armement des troupes sont dans un état lamentable, que les fusils de l'infanterie remontent pour la plupart à un demi-siècle et que l'infanterie et la cavalerie manquent totalement de cuir. Aussi le Hanovre a-t-il besoin d'une résolution fédérale provoquant des actes et ne peut-il se contenter de belles tirade patriotiques débitées à l'assemblée sur Punion du corps germanique.

i Cf. p. 240 et suiv.

Il était visible que le roi Georges n'aimait pas à déclarer d'une manière nette et précise son empressement à suivre la politique de la Prusse et de l'Autriche et à défendre à l'occasion des provinces non allemandes. Sa Majesté m'a posé des questions nombreuses et inattendues qui avaient pour but de lui permettre de différer jusqu'à nouvel ordre de se prononcer. Après que j'eus répondu, perfas et nef as , à toutes d'une manière satisfaisante, Sa Majesté me déclara franchement qu'Elle considérait toute attaque contre les possessions non allemandes de l'Autriche et de la Prusse comme un cas de guerre pour l'Allemagne, lors même qu'on l'aurait formellement provoquée. D'après tout le cours de la conversation, il me semble qu'il n'a fait cette déclaration que pour ne pas dire autre chose dans le moment. Je ne crois pas devoir y attacher un sens pratique quelconque, d'autant plus que, d'après les communications ultérieures du ministre président de Lùtken, je suis obligé d'admettre que le Roi s'est exprimé moins nettement vis-à-vis de ce dernier. L'envoyé d'Autriche1, le baron Koller, n'avait évidemment reçu jusqu'ici aucune instruction qui eût pu lui servir comme preuve d'une entente entre Berlin et Vienne; néanmoins il parut avoir confiance dans les assurances que je lui donnai à cet égard. A plusieurs reprises il exprima la conviction qu'on avait essayé d'amener un accord réel entre les Etats moyens, mais sans y réussir, bien que le Hanovre voulût faire croire que l'accord existait et qu'il ne dépendait que de lui de le réaliser. Le baron Koller qualifie les allégations des ministres de fanfaronnades, disant qu'elles ont été inspirées par le désir de pousser les grandes puissances à présenter des propositions à la Diète afin d'obtenir le plus tôt possible une résolution de l'assemblée fédérale qui leur imposât l'obligation de contracter un emprunt. Quand même il n'existe point de conventions réelles entre les Etats moyens, je n'en suis pas moins convaincu que le Hanovre ne consentira pas à se lier envers les deux grandes puissances et encore moins envers l'une d'elles, sans être sûr que la Bavière et la Saxe tout au moins accepteraient la même obligation.

1 Auprès du Hanovre,

L'idée émise par M. de Lùtken d'adjoindre aux grandes puissances un représentant des Etats moyens pour arriver à une décision plus prompte, me paraît dangereuse. Dans .cette triade, on n'appliquerait le principe de la majorité que contre la Prusse, pour l'abandonner aussitôt que les Etats moyens, appuyés peut-être par des influences étrangères, se sentiraient en minorité en face des deux grandes puissances.

M. de Lùtken ne croyait pas que l'intervention des petits Etats fût nécessaire. A ses yeux, le principal avantage de cette triade serait l'action qu'elle exercerait en cas de divergence entre l'Autriche et la Prusse. Finalement il voulut que tout ce plan fût considéré comme le résultat de ses opinions personnelles.

A Cassel j'ai été frappé de voir comment le ministre Hassenpflug était bien renseigné sur ce qui se passait à Berlin; sa sœur, qui y habite, le tient au courant; du reste, il regarde toute la phase du rapprochement de l'Autriche et des puissances occidentales, y compris l'accession à la convention , comme une simple manœuvre sans caractère sérieux, pour amener la Prusse à faire cause commune avec l'Autriche, et à suivre la politique dont nous n'avons pas voulu au mois de novembre de Tannée dernière. Le baron Prokesch, qui ne paraît pas être au fait des vues de son cabinet, partage, dit-on, cette opinion. Mais les choses changeraient totalement de face si la position que l'Autriche essayait de prendre à cette époque, était prise par la Confédération sous nos auspices, après que la froideur et la méfiance ont succédé à l'entente qui régnait jadis entre Vienne et Saint-Pétersbourg. L'envoyé de France à Cassel, le comte Serrurier, m'a parlé en termes qui me feraient conclure que la bonne intelligence entre l'Angleterre et la France a diminué. Loin de paraître mécontent que dans les dernières semaines la Prusse ait tâché de prendre, de concert avec l'Autriche, une position indépendante et neutre, il a considéré comme un grand avantage de localiser la guerre en l'empêchant de gagner l'Allemagne, parce qu'elle pourrait entraîner des suites incalculables si elle avait lieu dans l'Europe centrale et sur la terre ferme. Le comte Serrurier ne passe pas pour être homme à exprimer des opinions non autorisées par son gouvernement, et, d'après M. de Prokesch, celles dont

je viens de parler seraient confirmées par des renseignements particuliers qu'il a reçus de Paris.

11 faut que j'insiste encore sur un détail caractéristique. Avant de m'accorder une audience, Son Altesse Royale le prince électeur a tenu de s'assurer que je ne parlerais pas des fiançailles de Son Altesse Royale la princesse Louise avec le prince de Hesse-Philippsthal, qui, disait-on, devaient avoir lieu prochainement.

A Francfort tous ceux qui reçoivent leur mot d'ordre de la cour présidentielle , n'ont évidemment pas compté sur une entente de la Prusse et de l'Autriche; on a tout mis en œuvre pour nous dénoncer aux détenteurs des Métalliques comme étant cause que le 5 pour 100 est tombé à 56. Les articles passionnés et haineux que la « Postzeitang » a publiés contre la Prusse, contiennent l'expression du désespoir de M. de Blittersdorf, l'un des plus forts et des plus avares détenteurs de valeurs autrichiennes. Il faut toute l'aveugle et mesquine haine de la Prusse, qui anime certaines coteries d'ici, pour ne pas reconnaître que notre politique a précisément pour efFet de contre-balancer la pression que la situation de l'Autriche exerce sur les valeurs de ce pays et que la hausse continue de nos bons de caisse serait impossible si notre politique favorisait une baisse qui tient à l'état général. Ce papier qui ne rapporte pas d'intérêts, se paye ici à raison de 107 1/2 kreutzer par thaler, tandis que le thaler en argent ne vaut que 104 kreutzer. »

86. Lettre et rapport sur l'attitude des Etats moyens dans la question d Orient.

31 mars 1854. — (Lettre autographe.) — « J'ai l'honneur d'informer Votre Excellence que j'ai parlé à mes collègues de Bavière et de Wurtemberg, des propositions à faire à la Diète relativement à la question d'Orient. Ces deux gouvernements paraissent disposés à s'associer d'une manière générale aux mesures que la Prusse et l'Autriche pourraient juger nécessaire de prendre pour protéger les « intérêts allemands. » Je doute qu'ils veuillent donner aux grandes puissances plein pouvoir de mobiliser les troupes ou même d'engager une guerre fédérale ; je crois plutôt qu'ils se

réserveront de subordonner des actes pareils aux résolutions de la Diète. Le Wurtemberg paraît être encore plus prévoyant sous ce rapport que la Bavière ; il désire notamment voir éviter jusqu'à nouvel ordre toute mesure occasionnant des frais. Je n'ai pas entendu parler ici du projet qui semble exister dans le Hanovre, de former une triade des deux grandes puissances et des États moyens. D'après ce que j'entends dire, les cabinets de Munich, de Stuttgard, de Dresde, de Cassel et Carlsruhe tendent plutôt à se déclarer contre la France que contre la Russie; l'ouest leur inspire plus d'inquiétude que Test ; l'alliance de l'Autriche avec les puissances occidentales leur apparaît comme une calamité, qui serait sans doute atténuée si la Prusse appuyait sérieusement l'Autriche ; mais on désire, primo loco, la neutralité et la paix. Le prince Emile de Darmstadt a hautement affirmé ses sympathies pour la Russie ; il en est de même de la cour de Nassau. »

5 avril. — « Après m'être renseigné directement à Hanovre et à Cassel surles dispositions de ces deux cours dans la question d'Orient, j'ai tâché de sonder également les intentions des autres gouvernements allemands par l'intermédiaire de leurs délégués à la Diète. Je puis admettre que mes collègues sont, sous ce rapport, mieux instruits que d'habitude des vues de leurs cabinets, parce que la perspective d'une discussion delà questiond'Orient dans l'assemblée fédérale a déterminé depuis assez longtemps la plupart d'entre eux à engager une correspondance suivie avec leurs gouvernements. Des pourparlers suivis m'ont donné la conviction que l'opinion que j'ai rencontrée à Cassel est aussi celle qui domine dans les cours de Munich, de Dresde, de Stuttgard, de Carlsruhe, de Darmstadt et du grand-duché de Mecklembourg. Abstraction faite de nuances d'importance secondaire, je puis la résumer dans le désir qu'on a d'affirmer sa participation à la politique européenne par l'organe de la Diète et sous l'égide d'une alliance des deux grandes puissances de l'Allemagne. Si ce désir de donner une preuve formelle de leur importance politique figure au premier rang chez la plupart des gouvernements, les vœux qu'ils forment relativement au fond de cette politique sont à peu près les suivants: En première

ligne se place celui de conserver la paix et les possessions actuelles ; les tendances belliqueuses sont aussi mal vues de la masse de la population que des gouvernements, et, sans se faire une idée nette de la nature et de l'étendue du danger, dont une guerre européenne menacerait les petits Etats, les souverains n'en craignent pas moins que les traités de paix qui termineraient la guerre ne fussent conclus à leurs dépens plutôt que pour les dédommager de leurs sacrifices. Je puis affirmer positivement que les sympathies pour l'Autriche ont sérieusement souffert de la conviction que, par suite de la situation politique de l'Europe, celte puissance est surtout exposée aux dangers d'une guerre, soit à l'est, soit à l'ouest, et que les alliés peuvent s'attendre à y être entraînés sans pouvoir compter, vu la situation intérieure de l'Empire, sur une force défensive qui soit à la hauteur des éventualités. Je ne veux point prétendre par là que cette diminution de l'attachement à l'Autriche sera suivie d'un revirement en faveur de la Prusse ; mais je suis certain que, pour toutes les questions qui peuvent surgir et diviser Berlin et Vienne, notre position en Allemagne est bien meilleure aujourd'hui qu'il y a six mois.

Tous ces gouvernements sans exception, je le crois, sont surtout mécontents de la tournure anti-russe que la politique de Vienne a prise depuis la mission du comte Orloff. On a plus peur de la France que de la Russie, sentiment auquel n'est pas étrangère l'appréhension qu'un changement de la forme du gouvernement en France ou du moins de la personne de son Souverain ne soit une des conséquences de la guerre et ne lui donne un caractère infiniment dangereux. Une plus grande confiance dans la durée du régime actuel de la France familiariserait peut-être un grand nombre des gouvernements confédérés avec l'idée d'une alliance française. Mais au point où en sont les choses aujourd'hui, la plupart des Etats allemands seraient disposés à laisser carte blanche à la politique commune de la Prusse et de l'Autriche pour faire la guerre et la paix, si l'on était sûr qu'il ne pût être question que d'une guerre contre la France. On suivrait avec moins d'entrain la politique de ces deux cabinets si elle était hostile à la Russie, et dans tous les cas on réserverait à la Diète sa compétence en ce qui

concerne la décision finale en matière de guerre et de paix. Une guerre défensive contre la Russie apparaît comme une éventualité heureusement peu probable, parce qu'on ne croit pas à une attaque de sa part. Mais si les deux grandes puissances voulaient prendre l'offensive contre la Russie, je craindrais que l'assistance des autres États confédérés, si toutefois ils ne la refusaient pas, ne fût trèspeu énergique. Dans cette éventualité, à laquelle la Prusse est certainement contraire, les gouvernements allemands ne pourront compter que sur les villes libres et sur l'un ou l'autre des petits États. Je crois donc pouvoir admettre qu'une proposition de la Prusse et de l'Autriche, tendant à obtenir de la Diète des pleins pouvoirs pour leur politique extérieure, ne serait sûrement acceptée par acclamation de la part des États confédérés que si le droit de décider une intervention fédérale armée restait réservé à la Diète. L'attitude de la presse viennoise, telle qu'elle se révèle dans le « Wanderer, » dans la « Ostdeutsche Post» et surtout dans le « Lloyd, » contribue à entretenir dans les petites cours la crainte qu'on n'abusât des forces de l'Allemagne pour une guerre inutile, si les Etats confédérés renonçaient complètement à leur initiative en faveur des grandes puissances. On m'a confirmé ici la communication confidentielle que j'avais reçue à Cassel, que la Bavière, la Saxe et le Wurtemberg avaient fait à Vienne des représentations contre une politique poussant à une agression contre la Russie ; on m'en a dit autant du Hanovre, malgré les sympathies personnelles du roi pour l'Angleterre. La dépèche télégraphique annonçant que le duc Georges du Mecklembourg rapportait des espérances de paix, a été accueillie ici avec une joie très-vive. »

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