‹ Correspondance diplomatique de talleyrand (volume 2)Chapitre 12 sur 74 · XXVIII INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XXVIII INTRODUCTION

que de rinexéculion des arrêtés du Directoire. Les ministres n'avaient point entrée au Corps législatif. On voit par les procès-verbaux de la séance du 28 messidor (16 juillet), où fut discuté le renvoi des ministres, que Carnot seul, dans le Directoire, s'élevait à la conception du gouvernement représentatif, de l'action des Chambres sur les ministres, de la nécessité de leur accord avec le Corps législatif.

En fait et conslitutionnellement, dans le système de l'an III, les minisires ne sont que les premiers commis du gouvernement directorial. Talleyrand va rapidement s'en apercevoir. 11 se met à l'œuvre. Il semble qu'il aurait dû réussir, car la paix qu'il souhaitait était désirée par la France entière. Sandoz, ministre de Prusse à Paris, l'un des hommes les plus avisés et les mieux renseignés du temps, écrivait déjà h sa Cour en janvier 1797 : « Le Directoire veut décidément la paix, il propose à la Prusse de se porter pacificateur du continent ^. îî

Le Roi de Prusse, qui était déjà entré en négociations avec la Russie, exigeait au préalable la restitution des pro-

* Voir le procès-verbal de la séance du 28 messidor, aux pièces annexes.

* tt La majeure partie du Directoire est revenue à d'autres idées sur le système de la rive gauche du Rhin ; elle tient aussi peu aujourd'hui à la réunion de ces pays à la France, qu'elle y tenait fortement il y a huit jours. Une conversation longue et animée que j'ai eue avec Rewbell, Carnot et Letourneur, m'en a donné la conviction. Les uns et les autres m'ont assuré surtout que si Votre Majesté voulait se porter sans délai médiateur pour la paix de l'Empire et du continent, ils renonceraient dès ce moment à toute idée d'agrandissement de ce côté...

a Songez-y bien, ont-ils interrompu, le Roi de Prusse, en se déclarant médiateur de la paix, donne au Directoire la faculté d'en dicter les conditions, et l'Autriche sera forcée d'y souscrire, s (Sandoz à sa Cour, 25 février 1797.)

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vinces appartenant au Corps germanique et dont la République française avait fait la conquête. Carnot, dont la présidence allait expirer le 9 fructidor an V (26 août 1797), se prononçait nettement pour la paix '. Mais il était en minorité dans le Conseil^. Letourneur, qui votait assidûment avec Carnot, avait été remplacé par Barthélémy, choisi à raison même de son caractère diplomatique; mais ce même homme, qui avait demandée Sandoz-Rollin un entretien sur les moyens d'affermir la paix ^, que le Conseil des

* Le 18 fructidor affaiblit le parti de la paix dans le Directoire, puisqu'il écarta des affaires les deux hommes qui étaient le mieux disposés et les plus propres à faire prévaloir la politique de paix, Carnot et Barthélémy, l'ancien négociateur de la paix de Baie.

Carnot, redevenu ministre de la guerre sous le Consulat et le collègue de Tallejrand, assurera Sandoz (24 février 1800) a que si son opinion eût été écoutée et suivie, il aurait fait la paix (à cette époque) à des conditions qu'on ne retrouvera plus v . (Sandoz à sa Cour, 24 février 1800.)

^ Voici ce que dit madame de Staël de cette première période du Directoire :

t Les vingt premiers mois qui succédèrent à l'établissement de la République présentent une période d'administration singulièrement remarquable. Cinq hommes, choisis par la colère, et ne possédant pas pour la plupart des facultés transcendantes, arrivèrent au pouvoir dans les circonstances les plus défavorables...

t En six mois, le Directoire releva la France... l'on aurait pu dire que la France était libre, si les deux classes des nobles et des prêtres avaient joui des mêmes garanties que les autres citoyens. Mais la sublime perfection de la liberté consiste en ceci, qu'elle ne peut rien faire à demi. Si vous voulez persécuter un seul homme dans l'Etat, la justice ne s'établira jamais pour tous, à plus forte raison, lorsque cent mille individus se trouvent placés hors du cercle protecteur de la loi. Les mesures révolutionnaires ont donc gâté la Constitution, dès l'établissement du Directoire : la dernière moitié de l'existence de ce gouvernement... a été si misérable... qu'on a pu facilement attribuer le mal aux institutions elles-mêmes. » {Considérations sur la Révolution française, p. 389 et suiv.)

^ Barthélémy, à peine nommé directeur, avait demandé un entretien à Sandoz sur les moyens d'affermir la paix. " Il lui avait témoigné sa surprise de voir une négociation de l'importance de celle de Vienne abandonnée entre les mains d'un jeune homme avide de fortune et d'ambition, il en

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Anciens avait choisi pour assurer la conclusion de la paix, votait le plus souvent, par faiblesse, contre les mesures et les propositions qui pouvaient conduire à la paix. C'est que le maître de la partie diplomatique du Directoire était Rewbell, homme d'une intelligence et d'une instruction étendues, mais d'un caractère violent et impropre aux négociations diplomatiques * ; et pourtant, tous les républicains sincères devaient désirer la paix pour ne pas tomber plus avant dans la dépendance des généraux. Le Conseil des Anciens se prononçait très ouvertement pour les négociations. M. de Sybel, dans son histoire de VEuropependant la Révolution, fournit, des dispositions pacifiques de certains cabinets à cette époque, les témoignages les plus affirmatifs. Le 18 fructidor, qui, dans la pensée de ses auteurs, devait au moins ramener l'unité dans le gouvernement, y sema au contraire des divisions, à tel point que

prévoyait les plus grandes méprises; c'était d'un côté, disait-il, l'ignorance (Glarke), c'était de l'autre (Thugut) l'astuce la plus consommée...

tt II est entièrement opposé au projet de réunir la gauche du Rhin à la France ; il soutient que vouloir agrandir la République de celte manière, uniquement pour contre-balancer la puissance de la Russie, est une absurdité politique intolérable... i (Sandoz à sa Cour, 10 juin 1797.)

' Déjà, le 25 janvier 1796, Sandoz écrivait à sa Cour : « Rewbell est un homme de talent et de caractère, dont je cultiverai la liaison, parce que son opinion doit prévaloir dans le Directoire... »

Parlant du même personnage, il disait le 19 mars 1797 : « Son ascendant sur le Directoire étonne même lorsqu'on l'explique... Dans les moments de conspirations successives qui ont eu lieu ici, les membres du Direcloire étaient souvent étourdis et déconcertés ; Rewbell seul, courageux et ferme, prenait des mesures de rigueur et entraînait les suffrages de ses collègues. Cette impression donnée, ses discours comme ses actions ont eu la plus grande supériorité, et l'on s'est habitué à le considérer comme le salut du Gouvernement français et de la République ; mais ses opinions, bonnes souvent dans les jours de désordre et de troubles, deviennent mauvaises dans ceux de l'ordre et de la paix... > (Sandoz à sa Cour, 19 mars 1797.)

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(les difficultés intérieures seules empêchèrent de tirer parti d^une situation extérieure alors si brillante, au lendemain des immortelles campagnes de l'an IV et de Tan V.

C'est alors que Talleyrand entre en scène.

Pitt venait d'engager les négociations de Lille, avec son envoyé lord Malmesbury; Bonaparte avait signé les préliminaires de Leoben. Cependant, Talleyrand devait échouer.

«L'Angleterre était, disait-on, de mauvaise foi; Pitt n'ouvrait de négociations que pour échapper à des difficultés intérieures, et l'Autriche n'abandonnait que pour la reprendre sa domination en Italie. »

Comment parvenir à s'entendre?

Les intentions et les instructions de lord Malmesbury étaient beaucoup plus simples. « Après quelques compliments sur la confiance que le ministère britannique mettait dans la droiture de mes principes, écrit Sandoz-Rollin, il m'assura que le Roi d'Angleterre voulait la paix, et que sa commission en portait la conviction intime : insidieuse, on n'aurait pas osé me la proposer; mensongère, observat-il, je ne l'aurais pas acceptée. La suite de cette conversation dévoila peu à peu les principales bases de la négociation : ii avait ordre de mettre en avant la reslitution de la Belgique à l'Empereur, non point comme une condition péremptoire, mais comme une condition qui pouvait être discutée; cette restitution rejetée et réputée inadmissible, les équivalents se trouvent non seulement dans la remise en possession de l'Italie, mais de plus dans la cession de la Bavière en tout ou en partie... L'Empereur s'était expliqué

XXXII INTRODUCTIOM.

il y a plus d'un mois envers l'Angleterre sur sa volonté de faire la paix, et l'avait même requise de porter ses premières ouvertures au Directoire. Les pleins pouvoirs qu'il attendait ne devaient servir qu'à préparer les voies de la négociation, et pour le reste, Sa Majesté Impériale ne tarderait pas à nommer un ministre pour discuter, de concert avec lui, les moyens d'une paix prochaine... Lord Malmesbury ne me disait rien des prétentions de l'Angleterre ; je l'en ai fait convenir. Vous sentirez bien, répliqua-t-il, que notre intention est de rendre à la France quelques-unes de nos conquêtes dans les Indes occidentales, pour contre-balancer les restitutions à faire à l'Empereur j mais on ne saurait exiger que l'Angleterre renonçât au cap de Bonne-Espérance et à quelques autres établissements dans les Indes orientales, cela serait trop injuste... Avant de nous séparer, lord Malmesbury me pria de vouloir guérir les préventions et les défiances qui subsistaient contre lui dans le Directoire, w (Rapport du 31 octobre 1796.) Quelques jours après, Sandoz écrit : " Lord Malmesbury, que j'ai vu ce malin, considère les formes et la méthode comme indispensables dans sa négociation, et en cela il est imperturbable. Le sieur Delacroix, que j'ai vu également aujourd'hui, regarde cette marche comme décelant la ruse et la mauvaise foi, et il ne démordra pas de cette prévention, w (Dépêche du 14 novembre 1796.)

Un abîme séparait les deux négociateurs, le même abîme séparait l'Autriche, l'Allemagne, l'Angleterre et la France.

Tout le génie de Talleyrand ne suffira pas à le combler.

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Lui-même cherchera à expliquer son échec en disant : « Cependant, on se tromperait si, aux causes occasionnelles qui ont ramené la guerre sur le continent, on n^ajoutait point une cause principale, incessamment agissante, et dont il est impossible de se dissimuler les effets ; c'est l'effroi inspiré à tous les anciens gouverne M ents de l'Europe par la Révolution française et par l'établissement de la République; effroi qu'ils ont eu soin d'exagérer; c'est la haine que toutes les monarchies, toutes les aristocraties, toutes les hérédités portent au système représentatif. Ce sentiment agit dans tous les cabinets ; il y répand, il y entretient l'idée que la France n'est occupée que de la propagation de son système; et cette crainte commune, qu'aucun acte du Gouvernement français n'a pu détruire, non seulement est le nœud des deux coalitions qui ont été formées contre la République, mais elle agit encore sur les puissances qui sont demeurées neutres, en leur inspirant une secrète malveillance, et sur celles qui sont amies, en leur donnant des défiances et des sollicitudes, de sorte qu'on s'abuserait souvent en voulant préjuger les déterminations des puissances d'après leur intérêt démontré; car il y a des circonstances, et celle-ci en est une, où la passion peut être plus forte que l'intérêt; et la République française, quoique toujours empressée à chercher des amis et à les conserver, doit avoir cependant pour première maxime de ne compter réellement que sur ses propres forces, j' [Rapport de Talleyrand sur la situation extérieure de la République, 8 messidor an Mil [26 juin 1799].)

Il reprit donc la négociation avec l'Angleterre que

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