‹ Correspondance diplomatique de talleyrand (volume 2)Chapitre 14 sur 74 · XXXVI INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XXXVI INTRODUCTION

Si l'opinion des gens avisés et sages avait prévalu alors, la France abandonnait PAUemagne etTltalie à elles-mêmes, à leurs difficultés intérieures, au lieu de chercher à leur donner la cohésion par l'unité; et la paix faite avec l'Angleterre, la France pouvait conserver tout ou partie des provinces belgiques au lieu de les perdre. De telles idées n'avaient pas germé dans les têtes contemporaines; Talleyrand était le seul qui eut des visées si justes et si pratiques, mais il n'avait alors ni l'action ni l'influence nécessaires pour les faire prévaloir.

Il reprend sous toutes les formes ses idées, dans les négociations de Lille, de Campo-Formio , de Rastadt; il dépense autant d'esprit que de génie dans des négociations qui sont souvent traversées par les fantaisies de ses propres agents ^

' Treilhard, membre du Directoire, dépeignait cette situation quand il disait au Directoire : a C'est à l'impéritie de vos agents qu'il faut attribuer l'alarme qui est répandue en Europe sur vos projets et votre système politique; ne voit-on pas Carat donner au Roi des Deux-Siciles le conseil de se faire jacobin?

a Ne voit-on pas Gingnené organiser une guerre contre le Roi de Sardaigne et Gênes? et ne voit-on pas, car il faut tout dire, Rapinat soutenir que les caisses helvétiques sont des caisses françaises ? Qu'arrive-t-il de \h ? Que votre gouvernement ne s'étend pas au delà de cette enceinte, et que le gouvernemeut est véritablement là où sont vos généraux et vos agents de

toute espèce. i>

(Rapport de Sandoz. Juin 1798.)

c De tous côtés, ce sont les agents intérieurs et extérieurs qui mènent et dirigent le Directoire. »

(Id. Juillet 1798.)

• Si je puis parvenir à conclure honorablement les deux paix en négociation (avec l'Angleterre, avec l'Autriche), je regarderai cet événement de nature à concilier celles de notre intérieur; ce motif m'y fait travailler avec la plus vive ardeur... Les négociateurs autrichiens montrent, depuis la reprise des conférences, plus de cordialité et plus de sincérité dans leurs discussions que par le passé; il en augure bien pour la paix;

INTRODUCTION. xxxvii

Tel est rintérêt des documents publiés dans ce volume ; ils démontrent surabondamment que si Talleyrand n'a pas toujours été le maître de diriger, comme il l'eût voulu, la politique étrangère de la France à cette époque; que s'il n'a pas eu l'influence nécessaire pour empêcher les fautes commises et cette seconde coalition qui éclata sous son ministère, il avait vu, du moins, mieux que personne, le but à atteindre, et déployé, pour essayer de faire prévaloir le véritable intérêt national, des ressources extraordinaires.

Dès 1792, son programme était complet; il l'exposa dans son Mémoire sur les rapports actuels de la France avec les autres Etais de l'Europe, que nous croyons intéressant de donner à la suite de cette Introduction et en

une lettre particulière du sieur de Tluigut, qui le félicite sur sa nomination, sert encore à le fortifier dans celte idée, -n

(Sandoz-Rollin à sa Cour. Rapport du 20 août 1797.)

tt Talleyrand m'a dit : « J'ai soutenu encore en dernier lieu qu'il fallait montrer à l'Europe qu'on pouvait prendre confiance aux engagements et aux traités contractés avec la République française, et j'ai soutenu de plus qu'il fallait assujettir les envoyés et les agents dans l'étranger à leurs instructions, et à une responsabilité sévère s'ils s'en écartaient. »

(12 juillet 1798.)

• Mais il est de plus, reprit Talleyrand, un autre objet qui intéresse essentiellement la paix continentale; c'est celui d'une garantie faite par la Prusse, l'Espagne, les Républiques française et helvétique, les Etats de l'Italie tels qu'ils existent aujourd'hui, garantie qui entraverait les projets de l'Empereur et le forcerait de signer la paix; en réciprocité de cet engagement, le Directoire prendrait celui de garantir à son tour l'indépendance de ces mêmes Etats d'Italie et en général de tous les gouvernements, articulant bien expressément dans le traité de paix que la République française respecterait la sûreté politique de chacun d'eux, et ne se mêlerait en rien, et sous aucun prétexte, de leurs affaires intérieures. Talleyrand avait à cœur et à ambition que le Directoire fît une déclaration semblable sous son ministère, afin de tranquilliocr l'Europe et de mettre en évidence les principes qui avaient dirigé sa politique, s

(9 septembre 1798.)

XXXI III INTRODUGTIOM.

tête de la Correspondance. Pendant son exil en Amérique, il ne cessait d'y revenir dans ses admirables lettres à lord Lansdowne, il le rappelle dans ses nombreuses négociations, dans ses nombreux rapports au Directoire, toujours présentés, toujours défendus, le plus souvent sans succès, par lui-même, ainsi que l'attestent les procès-verbaux des séances du Directoire, qu'on peut consulter aux Archives nationales, et les feuilles de travail de sa main qui accompagnent ces procès-verbaux. C'est lui qui demandera la libre navigation du Rhin, c'est lui qui sollicitera l'occupation de Malte et l'expédition d'Egypte, et n'ayant pu conclure la paix avec l'Angleterre, c'est lui qui voudra faire de la Méditerranée le grand lac français. N'est-ce pas lui qui, devinant les destinées de l'Afrique, introduira dans le traité d'Amiens une disposition qui réserve l'accès de la côte africaine au pavillon national?

C'est que Talleyrand comme Mirabeau avait compris la transformation profonde que l'abolition des privilèges et l'avènement de la souveraineté nationale allaient imposer à la France.

Il avait deviné le développement économique, commercial et industriel que les temps nouveaux devaient voir; il avait compris le mouvement extraordinaire et prodigieux d'activité que la disparition des entraves intérieures, la destruction des privilèges et des corporations, l'affranchissement du travail en un mot, allaient imprimer à la France de 1789.

Valait-il donc mieux s'épuiser dans des luttes intestines ou dans des guerres extérieures? « La paix extérieure,

INTRODUCTION. xxxix

disait Mirabeau, il la faut aux auteurs de la Révolution, car rien ne s'achève pendant la guerre ^ 5?

Aussi ce fut sa pensée dominante de chercher à protéger par la paix et dans la paix ce mouvement dVssor industriel et d'expansion coloniale. Il n'est pas une de ces conventions faites au lendemain d'un traité de paix, où il n'ait su assurer de sérieux avantages commerciaux à son pays. Qui a jamais mieux compris la nécessité des débouchés coloniaux pour un peuple libre et qui entend tirer quelque avantage de sa liberté , que l'auteur de l'admirable mémoire lu à la séance publique de l'Instilut national, le 25 messidor an V, et qui était intitulé : Essai sur les avantages à retirer des colonies nouvelles dans les circonstances présentes, par le citoyen Talleijrand ^ ?

En 1792, dans son fameux mémoire au Conseil exécutif provisoire, il disait déjà : « Le règne de l'illusion e.^t fini pour la France; on ne séduira plus son âge mùr par toutes ces

' Voir Correspondance de Mirabeau.

^ C'est là qu'il disait : a Jusqu'à présent, les gouvernements se sont fait une espèce de principe politique de n'envoyer, pour fonder leurs colonies, que des individus sans industrie, sans capitaux et sans mœurs. C'est le principe absolument contraire qu'il faut adopter ; car le vice, l'ignorance et la misère ne peuvent rien fonder ; ils ne savent que détruire.

a Souvent on a fait servir les colonies de moyens de punition, et l'on a confondu imprudemment celles qui pouvaient servir à cette destination, et celles dont les rapports commerciaux doivent faire la richesse de la métropole. Il faut séparer avec soin ces deux genres d'établissements ; qu'ils n'aient rien de commun dans leur origine, comme ils n'ont rien de semblable dans leur destination...

« Mais quels seront les liens entre ces colonies nouvelles et la l'Vance ? L'histoire offre des résultats frappants pour décider la question. Les colonies grecques étaient indépendantes; elles prospérèrent au plus haut point. Celles de Rome furent toujours gouvernées ; leurs progrès furent presque nuls, et leurs noms nous sont à peine connus. La solution est encore aujourd'hui là, malgré la différence des temps et des intérêts... •

XL IXTRODUCTION.

grandes considérations politiques qui avaient pendant longtemps et d'une manière si déplorable égaré et prolongé son enfance... Ainsi, après avoir reconnu que le territoire de la République française suffit à sa population et aux immenses combinaisons cV industrie que doit faire éclore le génie de la Liberté^ j après s'être bien persuadé que le territoire ne pouvait être étendu sans danger pour le bonheur des anciens comme pour celui des nouveaux citoyens de la France, on doit rejeter, sans détour, tous ces projets de réunion, d'incorporation étrangère qui pourraient être proposés par un zèle de reconnaissance ou d'attachement plus ardent qu'éclairé... 5?

Ne le voit-on pas au Congrès de Vienne, dans des circonstances si différentes, chercbant à faire prévaloir le m(me progrcmme, cherchant par-dessus tout à assurer à l'Europe, " désossée ?> par les vingt -trois années de guerre de la Révolution et de l'Empire, une de ces longues périodes de paix qui, par le développement certain et illimité du commerce et de l'industrie, modifient plus sûrement dans le sens du progrès la condition humaine que toutes les ambitions politiques?

II y persistait, lorsqu'il écrivait à Casimir Périer, harcelé par une opposition qui voulait déchirer brusquement les traités de 1815 : « Je resterai jusqu'au bout dans ma manière de voir, je veux iàire tout pour la paix. »

S'il est vrai de dire qu'il n'a pas empêché toutes les

1 Mirabeau, dans une note du 31 janvier 1790, disait: « Elles intarissables ressources de l'industrie humaine abandonnée au seul régime de la liberté ouvriront un ordre de choses dont nos yeux myopes n'aperçoivent pas même l'atmosphère... »

INTRODUCTION. xli

fautes commises sous le Directoire, les événements s'étant développés contrairement à ses vues, il est juste de reconnaître qu'il a constamment essayé de réparer ces fautes sous la période consulaire ; il faut bien reconnaître aussi qu'il a réussi à réparer au Congrès de Vienne les fautes commises sous le premier Empire.

Aussi est-on en droit de dire que plus le personnage, longtemps si mystérieux, de Talleyrand sera mis en lumière, plus se justifiera, malgré bien des faiblesses et certains actes condamnables, ce que Casimir Périer lui écrivait le 3 novembre 1831, au moment même où il donnait droit de cité en Europe à la révolution de Juillet, et assurait la paix du monde par la fondation de l'indépendance belge : « La postérité vous rendra cette justice entière que, dans les temps d'agitations sociales, les hommes chargés des intérêts publics ne doivent point attendre des contemporains. 5Î

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