MEMOIRE
SLR LES RAPPORTS ACTUELS DE LA FRANCE AVEC LES AUTRES ÉTATS DE L'EUROPE.
Les principes d'après lesquels la France va former sa constitution républicaine et organiser son régime intérieur ne peuvent plus s'allier sous aucun rapport aux maximes et au système de conduite dont se composait l'ancienne doctrine politique des nations. Il est aussi impossible à un peuple libre de porter dans ses transactions avec un autre peuple les idées et les sentiments d'un gouvernement arbitraire qu'il l'est à ceux-ci de déterminer leur action politique d'après les principes de la raison, de la justice et de l'utilité générale. L'effet nécessaire d'une constitution libre est de tendre sans cesse à tout ordonner en elle et bors d'elle pour l'intérêt de l'espèce humaine. L'effet nécessaire d'un gouvernement arbitraire est de tendre sans cesse à tout ordonner en lui et hors de lui pour l'intérêt particulier de ceux qui gouvernent. D'après ces tendances opposées, il est incontestable que rien de commun ne peut exister pour les moyens, puisque rien de commun n'existe pour l'objet.
Il ne s'agit plus aujourd'hui, comme nous le conseillaient il y a quelques années des hommes célèbres dans la carrière politique, il ne s'agit plus d'adopter un système qui puisse rendre à la France le rang que son énorme consistance lui assigne dans l'ordre politique et la primatie qui lui est due sous tous les rapports^ parmi les puissances du continent, etc.
On sait bien maintenant à quoi se réduisent toutes les
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grandes idées de rang, de prima'àej de prépondérance. On sait ce qu'il faut penser de tout cet ccliafaudage politique sous lequel la turbulence et la nullité des cabinets de l'Europe se sont débattues si longtemps, et avec tant d'appareil , aux dépens des intérêts des peuples. On a appris enfin que la véritable primatie, la seule utile et raisonnable, la seule qui convienne à des hommes libres et éclairés, est d'être maître chez soi, et de n'avoir jamais la ridicule prétention de l'être chez les autres'. On a appris, et un peu tard sans doute, que pour les Etats comme pour les individus, la richesse réelle consiste non à acquérir ou envahir les domaines d'autrui, mais à bien faire valoir les siens ; on a appris que tous les agrandissements de territoire, toutes ces usurpations de la force et de l'adresse auxquelles de longs et illustres préjugés avaient attaché l'idée de rang, deprima/ie, de consistance politique, de supériorité dans l'ordre des puissances, ne sont que des jeux cruels de la déraison politique, que des faux calculs de pouvoir, dont l'effet réel est d'augmenter les frais et l'embarras de l'administration, et de diminuer le bonheur et la sûreté des gouvernés pour l'intérêt passager ou la vanité de ceux qui gouvernent^. Le règne de l'illusion est donc fini pour la France. On ne séduira plus son âge mûr par toutes ces grandes considérations politiques qui avaient, pendant si longtemps et d'une manière si déplorable, égaré et prolongé son enfance. Des
* Mirabeau écrivait à la Cour, le 17 août 1790 :
tt Je suis trop loyal, je dois trop à Vos Majestés ce que ma conscience et mes lumières m'indiquent comme la vérité, je suis trop avide du rétablissement de l'ordre pour ne pas soutenir dans le comité des alfaires étrangères que nous ne pouvons nous mêler que de nous-mêmes et que nous ne devons chercber qu'à nous maintenir en paix avec quiconque est en paix avec nous. D
* Vergennes disait en 1784 : « La France, constituée comme elle l'est, doit craindre les agrandissements bien plus que les ambitionner; plus d'étendue serait un poids placé aux extrémités qui affaiblirait le centre. » Voir Etude sur Vergennes, de M. A. Mallet. Revue bleue.
XLiv INTRODUCTION.
circonstances, que nulle sagacité humaine ne pouvait prévoir, ont amené pour elle un ordre de choses sans exemple dans rhistoire des peuples. Par son courage, sa persévérance et ses lumières, elle s'est ouvert une carrière nouvelle, et après avoir vu le but où elle doit tendre, elle saura s'y placer.
Tous les leviers de Tancieune politique sont rompus ou près de Têtre, et ceux qui existent encore ne sont plus à l'usage de la France. Le nouveau système de ses rapports extérieurs est entièrement analogue aux idées et aux intérêts qui sont le résultat de sa situation nouvelle.
De toutes les parties de l'ancien système, celle qui est le plus en contradiction avec nos lois, nos opinions et nos mœurs nouvelles, celle par conséquent dont les traces doivent s'effacer chaque jour davantage, c'est la matière des alliances.
Un traité d'alliance est la promesse d'un secours mutuel dans le cas où l'une des puissances contractantes éprouverait une agression ou voudrait en faire éprouver une '.
De cette définition il résulte qu'il ne doit y avoir rien de commun entre des alliances formées par des gouvernements arbitraires et des alliances contractées par des Etats libres.
Dans les gouvernements arbitraires, et par les principes mêmes d'action qui en maintiennent l'existence, une alliance a presque toujours pour objet l'attaque et non la défense, l'envahissement des domaines d'autrui et non la conservation de sa propriété. Tantôt c'est une convention faite entre des rois ou des pouvoirs aristocratiques pour assujettir ou dépouiller des peuples; tantôt c'est un traité par lequel, sous prétexte de maintenir la paix de l'Europe, mais dans le dessein réel d'obtenir \di prépondérance politique de l'une des parties, c'est-àdire, en termes plus simples, d'assouvir son ambition et sa
^ L'insuccès des coalitioas depuis la Révolution française démontre, à n'en pas douter, que les traités d'alliance permanents n'ont pas procuré aux puissances qui les ont recherchés les résultats qu'elles pouvaient en attendre.
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cupidité, on verse à flots le sang et l'or des peuples ; tantôt c'est un pacte où des rois unis par le sang, croyant que leurs nations sont des familles dont ils sont les pères communs, traitent entre eux des propriétés nationales comme des biens de patrimoine, cèdent, échangent les personnes et les biens de ces enfants dociles, et négocient des successions au trône comme on transige sur un héritage privé ; en un mot, un traité d'alliance entre des rois ou des États aristocratiques n'est presque jamais qu'un arrangement domestique entre des maîtres et une véritable conjuration contre les peuples. Tel est le résulat général de toutes les transactions de ce genre, depuis le premier traité conclu entre deux tyrans imbéciles jusqu'au traité d'alliance formé en 1788 entre Y Angleterre et les Provinces-Unies, traité par lequel un peuple libre s'est laissé imposer, et pour des intérêts de famille royale, autant que par de fausses vues mercantiles, la honteuse et criminelle obligation de maintenir les usurpations du stathouder et de l'aristocratie batave, et de verser son sang, d'épuiser ses trésors, d'agraver ses impôts et de se précipiter vers la banqueroute, uniquement pour empêcher un autre peuple d'être libre à sa manière. Heureusement, l'opinion publique qui, en Angleterre, tend constamment à se former sur les principes de la raison et de la justice, l'opinion publique relâche chaque jour ces liens d'une injustice garantie; et le moment n'est pas loin, peut-être, où le peuple anglais verra avec plaisir ses voisins les Bataves briser le double joug du stathoudérat et de l'aristocratie, parce qu'il saura que la chute du stathouder, quelque pénible qu'elle puisse être pour la maison de ^Brunswick, ne nuira point aux vrais intérêts du commerce d'Angleterre.
Exposer ce qu'ont été jusqu'ici les traités d'alliance entre les puissances de l'Europe, c'est indiquer ce qu'ils doivent être à l'avenir relativement à la France.
XLVi INTRODUCTION.
D'abord, la France doit-elle contracter des alliances' ?
En principe, une alliance n'est un acte raisonnable et juste que lorsqu'elle se réduit à un traite de défense réciproque. C'est donc de la probabilité de l'attaque, et ensuite du calcul des chances qui, en tel ou tel temps, peuvent en amener le succès, que dépend pour une nation la nécessité d'un traité de
* Consulté sur la même question au lendemain de la révolution de Juillet, Talleyrand répondra le 27 novembre 1830, de l'ambassade de Londres, au comte Sébastiani, ministre des affaires étrangères :
a Je vais répondre de suile aux questions générales qui m'ont été faites sur la politique extérieure que la France peut être amenée à suivre dans les circonstances actuelles. La France ne doit pas songer à faire ce qu'on appelle des alliances ; elle doit être bien avec tout le monde et seulement mieux avec quelques puissances, c'est-à-dire entretenir avec elles des rapports d'amitié qui s'expriment lorsque des événements politiques se présentent. Ce genre de lien doit avoir aujourd'hui un principe différent de celui qu'il avait autrefois. Ce sont les progrès de la civilisation qui formeront désormais nos liens de parenté : nous devons donc chercher à nous rapprocher davantage des gouvernements où la civilisation est plus avancée; c'est là que sont nos vraies ambassades de famille. Ceci conduit naturellement à regarder l'Angleterre comme la puissance avec laquelle il nous convient d'entretenir le plus de relations; je dois faire observer qu'il y a entre elle et nous des principes communs, et que c'est la seule puissance avec laquelle nous en ayons d'essentiels. Si, dans quelqnes points, nous avons des avantages sur l'Angleterre, dans d'autres aussi elle l'emporte sur nous ; il y a ainsi quelque profit de part et d'autre à une union plus étroite. Tous les motifs de rivalité sont, d'ailleurs, fort diminués par les pertes coloniales que nous avons faites.
« L'Europe est certainement, en ce moment, dans un état de crise. Eh bien! l'Angleterre est la seule puissance qui, comme nous, veuille franchement la paix; les autres puissances reconnaissent uu droit divin quelconque, la France et l'Angleterre seules n'attachent plus là leur origine. Le principe de la non- intervention est adopté également par les deux pays: j'ajouterai, et je le compte pour quelque chose, qu'il y a aujourd'hui une sorte de sympathie entre les deux peuples.
I Mon opinion est que nous devons nous servir de tous ces points de rapprochement pour donner à l'Europe la tranquillité dont elle a besoin. Que quelques Etats soient ou ne soient pas disposés à la paix, il faut que la France et l'Angleterre déclarent qu'elles la veulent, et que cette volonté, émanée des deux pays les plus forts et les plus civilisés de l'Europe, s'y fasse entendre avec l'autorité que leur puissance leur donne.
« Quelques-uns des cabinets qui marchent encore sous la bannière du droit divin ont, en ce moment, des velléités de coalition; ils peuvent s'en-
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ce geore. Ainsi, un petit Etat, dont la situation à côté de grands empires rend l'existence précaire et dépendante, a besoin , pour Tinlérêt de sa propre conservation , de se tenir constamment allié à quelqu'une de ces grandes masses politiques, auprès desquelles il puisse trouver, à chaque instant, l'appui et la force qui lui manquent.
tendre parce qu'ils ont un principe commun ; ce principe s'affaiblit à la vérité dans quelques endroits, mais il existe toujours; aussi, lorsque ces cabinets-là se parlent, ils s'entendent bientôt. Ils soutiennent leur droit divin avec du canon ; l'Angleterre et nous, nous soutiendrons l'opinion publique avec des principes; les principes se propagent partout, et le canon n'a qu'une portée dont la mesure est connue.
« L'Europe se trouve donc partagée entre ces deux manières de gouverner ; ce sont, aujourd'hui, celles qui la régissent. Les forces sont à peu près égales entre le principe qui fait mouvoir les armées russes et autrichiennes, et le principe qui, agissant par l'opinion, est sûr de faire mouvoir des forces au moins égales. Ce dernier rencontrera de nombreux alliés dans les pays qui lui sont opposés, et son antagoniste ne compte guère parmi les siens que le faubourg Saint-Germain. S'il y a balance, il faut la faire pencher de notre côté, et le moyen J'y arriver, c'est d'attirer la Prusse vers des idées qui sont moins éloignées d'elle que des autres pays du Nord. C'est là, ce me semble, quelles doivent être les vues du cabinet de Londres et de celui de Paris.
a J'ai développé cette pensée très longuement, hier, avec lord Grey, et aujourd'hui, avec lord Palmerston; ils entrent, l'un et l'autre, dans cette manière de voir et donneront des instructions en conséquence au ministre qu'ils ont à Berlin; il est très important pour nous d'avoir là des agents observateurs et entraînants.
« Vous m'avez demandé, Monsieur le comte, quel pouvait être, dans l'état actuel de la France, le système politique auquel elle devait s'attacher. J'ai essayé d'indiquer une réponse à cette question, sur laquelle il y aurait plutôt un livre à faire qu'une lettre ; le livre pourrait être mauvais, et la lettre n'est probablement pas trop bonne.
« Je veux suivre maintenant mon idée et appliquer les principes que je viens d'émettre aux négociations dans lesquelles nous sommes engagés en ce moment. Je suis convaincu que c'est avec l'Angleterre que la France doit chercher à agir, et je crois que la disposition du nouveau "cabinet anglais vous donnera beaucoup de facilités à cet égard. J'ai vu ce matin, avec un grand plaisir, à quel point le ministère anglais était satisfait de la nouvelle démarche qui avait été faite en envoyant à Bruxelles M. de Langsdorff. L'esprit de cette mission a été très bien développé dans une lettre écrite par M. Pozzo à M. Matuzewic ; il y rend compte, avec beaucoup d'éloges, d'une conversation qu'il avait eue et qui avait précédé cet envoi. >
XLViii INTRODUCTION.
Rien de pareil ne peut exister pour la France, et il est évident, soit pour les faits dont nous sommes témoins, soit par les événements qu'il est aisé de pressentir, qu'elle ne doit pas chercher dans une alliance quelconque un moyen d'indépendance, de force et de sûreté personnelle plus prompt et plus puissant que celui qui doit résulter de l'exercice libre et unanime de ses propres forces.
Si la France contracte des alliances , ce sera donc moins pour son propre intérêt que pour celui des États qu'elle aura rendus ou qu'elle voudra rendre libres; ce sera pour hâter le développement complet du grand système de l'émancipation des peuples. C'est là que doit se trouver le seul objet de sa politique actuelle, parce que c'est laque se trouve le vrai principe des intérêts généraux et immuables de l'espèce humaine.
Ainsi, après avoir reconnu que le territoire de la République française suffit à sa population et aux immenses combinaisons d'industrie que doit faire éclore le génie de la liberté, après s'être bien persuadé que le territoire ne pourrait être étendu sans danger pour le bonheur des anciens comme pour celui des nouveaux citoyens de la France, on doit rejeter sans détour tous ces projets de réunion , d'incorporation étrangère qui pourraient être proposés par un zèle de reconnaissance ou d'attachement plus ardent qu'éclairé; on doit être convaincu que toute acceptation ou même tout désir public de ce genre de la part de la France contrarierait d'abord sans honneur et sans profit, ensuite avec péril pour elle, ces renonciations faites si solennellement et avec tant de gloire, et dont l'Europe est loin d'attendre l'inexécution au moment où elle s'unit, par ses vœux, au succès d'une cause qu'elle croit ne pouvoir être souillée ni par l'ambition ni par l'avidité. La France doit donc rester circonscrite dans ses propres limites : elle le doit à sa gloire, à sa justice, à sa raison, à son intérêt et à celui des peuples qui seront libres par elle.
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Il faut donc qu'après avoir concouru à établir leur liberté, elle la consacre et Téternise en s'alliant à eux, non par les secours qu'elle peut en tirer pour elle-même, mais pour ceux qu'elle peut leur ofifrir.
Des alliances de cette nature ne ressemblent guère à celles qui ont existé jusqu'à présent entre les grandes puissances et les petits États. Nous avons vu constamment le fort vendre sa protection au faible, et celui-ci s'épuiser en détail et périr lentement de ses sacrifices pour obtenir la faveur de n'être pas écrasé d'un seul coup. Ici, le fort donnera librement et avec générosité son appui au faible , sans autre retour que d'avoir près de lui des amis et des hommes libres. Comme l'objet n'est plus le même, il est naturel que les moyens soient dififérents. Ainsi, après avoir rendu la liberté aux Savoisiens, aux Belges, aux Liégeois, etc. ; après avoir élevé les signes de la liberté sur les bords de l'Océan et sur ceux de la Méditerranée, la France formera entre elle et tous ces peuples des traités solennels de fraternité où les intérêts de la défense commune soient établis et déterminés d'une manière immuable, et où de nouvelles sources de commerce et d'industrie soient ouvertes avec libéralité aux besoins et à l'activité de l'espèce humaine. Tel est le seul plan de conduite que la France puisse adopter, parce qu'il est le seul conforme à ses vrais intérêts , aux principes qu'elle a proclamés et à ceux qu'elle a pris et que l'Europe a déjà reconnus pour base de sa nouvelle existence politique.
Quant aux autres États qui, soit par leur situation géographique, soit par l'opposition de leurs principes de gouvernement, ne peuvent offrir à la France ni le même intérêt ni les mêmes moyens d'une défense commune, il est évident que ses rapports avec eux ne doivent pas être de la même nature; elle doit se lier à eux, non par des traités permanents d'alliance et de fraternité, mais par des conventions passagères