‹ Correspondance diplomatique de talleyrand (volume 2)Chapitre 33 sur 74 · LE BARON DE THUGUT A TALLEYRAND · texte numérisé non relu

LE BARON DE THUGUT A TALLEYRAND

Vienne, ce 31 juillet 1797 (13 thermidor an V).

Monsieur, depuis que l'Empereur a accepté et ratifié les articles préliminaires, signés le 18 avril près de Leoben, Sa Majesté n'a pas varié un seul instant dans la ferme résolution de faire tout ce qui dépendrait d^elle pour en assurer le plus exact accomplissement, et pour accélérer, au moyen de sa paix définitive, l'époque si désirable du parfait rétablissement de l'amitié et de la bonne intelligence entre les deux puissances.

Sa Majesté a recommandé, en conséquence, à ses

! plénipotentiaires, de la manière la plus expresse, d'insister, en vertu des articles 4 et 5 des préliminaires,

! sur la plus prompte assemblée des deux congrès stipulés, l'un pour la confection du traité définitif de Sa Majesté comme Roi de Hongrie et de Bohême, et

l'autre pour la pacification de l'Empire; Sa Majesté souhaitait de plus que l'intervalle qui devait, de toute nécessité, s'écouler encore jusqu'à l'ouverture des négociations de Berne pour la paix de l'Autriche, fût mis à profit par les plénipotentiaires respectifs, réunis en Italie, afin de préparer d'avance les matières, et pour aviser, surtout dans des conférences amicales, aux moyens d'aplanir les difficultés résultant d'événements arrivés en Italie depuis les conventions de Leoben, et que Sa Majesté n'a pu voir qu'avec beaucoup de peine, attendu l'atteinte que ces événements et leurs suites paraissaient porter aux bases fondamentales posées, le 18 avrii, pour la paix entre les deux puissances.

Le refus que les plénipotentiaires de la République ont constamment opposé à l'accomplissement de ce qui avait été stipulé dans l'article 4 des préliminaires concernant l'assemblée d'un congrès à Berne, a retardé l'acheminement ultérieur à la pacification, et Sa Majesté, qui n'a pu qu'en être sensiblement affectée , a dû surtout être peinée d'apprendre que les plénipotentiaires de la République paraissaient disposés à rejeter sur un prétendu manque de bonne volonté de la Cour de Vienne, le peu de progrès que faisaient les négociations, et qu'ils semblaient même s'en croire autorisés à laisser entrevoir des doutes sur la sincérité des intentions de l'Empereur à l'égard de sa paix avec la France.

Jalouse de justifier en toute occasion aux yeux de l'Europe cette réputation de loyauté qu'elle s'est

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acquise au prix de tant de sacrifices, et bien décidée à ne permettre qu'il puisse jamais s'élever la moindre incertitude sur la droiture de ses sentiments , Sa Majesté m'a ordonné, Monsieur, de déclarer ici de la manière la plus solennelle que l'entier rétablissement de l'amitié et de la bonne harmonie avec la France continue d'être le plus vif et le plus sincère de ses désirs; qu'elle ne négligera rien de ce qui peut dépendre d'elle pour accélérer la conclusion de la paix définitive; qu'elle est Fermement décidée a remplir de son côté, avec la fidélité la plus scrupuleuse, tout ce qui a été convenu dans les préliminaires'; mais qu'elle réclame en même temps de la justice et de la bonne foi de la République française une égale exactitude dans l'accomplissement des articles conclus le 18 avril , et dûment ratifiés par les deux puissances.

Les plénipotentiaires de la République n'ayant cessé d'insister pour que les plénipotentiaires de l'Empereur fussent autorisés à procéder en Italie même à la signature du traité définitif, et ayant fait envisager une telle mesure comme préférablemenî propre à aplanir les diffi-

* Talleyrand n'avait guère confiance dans les déclaraliosis du minisire autrichien, a Qu'on ouvre les feuilles de l'histoire, disait-ii le 3 août à Sandoz, on y verra que la Cour de Vienne n'a jamais eu la volonté dans aucun temps de faire la paix; el!e y a toujours été forcée, soit quand les subsides lui ont manqué, soit aussi quand elle a obtenu par lassitude tout ce qui était à sa convenance. Son système est de faire la guerre jusqu'à l'extinction de tous les moyens alors qu'elle n'est pas vaincue, et, battue, elle traite en vainqueur. « De Berlin on répondait à Sandoz : « Ce ministre paraît connaître à fond la politique tortueuse de la Cour de Vienne (15 août). »

cultes et à abréger les longueurs, le désir de réparer, s*il est possible, la perte de temps occasionnée par l'opposition des plénipotentiaires de la République au congrès de Berne, l'esprit de conciliation qui anime en toute occasion Sa Majesté, ainsi que ses dispositions loyales pour hâter la pacification finale, l'ont engagée à ne plus balancer de munir ses plénipotentiaires de tous les pouvoirs nécessaires pour traiter dès à présent, et sans plus de délai, à Udine, et pour y conclure et signer, s'il y a lieu, la paix définitive entre l'Autriche et la France.

Mais, comme le peu de fruit qu'on a tiré jusqu'ici des conférences en Italie peut faire naître de justes inquiétudes sur le succès ultérieur d'une négociation dans un pays agité de toutes les passions mises en mouvement par des bouleversements de toute espèce, l'Empereur se réserve expressément le droit qui lui est acquis par l'article 4 des préliminaires, de faire traiter et conclure dans un congrès à Berne la paix définitive entre l'Autriche et la France, supposé que malheureusement les conférences qu'on va entamer pour cet effet à Udine ne conduisissent point au but désiré.

Et afin de prévenir le danger de voir exposer à de nouveaux retards un ouvrage dont les vœux les plus ardents de tant de nations souffrantes, de tant de provinces dévastées, réclament le plus prompt achèvement. Sa Majesté se propose de nommer incessamment des plénipotentiaires qui, dans les derniers jours d'août ou dans les premiers jours du mois de septembre au plus tard, seront rendus à Berne, l'Empereur se flattant que

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la République française accédera sans répugnance à l'invitation que Sa Majesté lui fait d'envoyer de son côté des plénipotentiaires au même endroit pour y reprendre dans des conférences amicales, et terminer promptement et à la satisfaction réciproque, les différends que l'on aurait vainement tenté de concilier dans les négociations d'Udine.

Il semble que la Grande-Bretagne ne sera plus dans le cas d'envoyer des plénipotentiaires à Berne , vu qu'elle est déjà occupée à traiter sa pacification dans les négociations ouvertes à Lille ', dont Sa Majesté souhaite bien sincèrement que le succès favorable puisse étendre de plus en plus le bonheur d'un repos général sur toutes les contrées de l'Europe ; mais l'union étroite de Sa Majesté avec la Russie et les égards qu'elle doit

' L'Angleterre, mécontente de l'Autriche, qu'elle accusait de ne pas tenir ses engagements, avait, comme on l'a vu plus haut, engagé des négociations pour uns paix séparée. Lord Grenuille écrivait le 21 juillet à Stahremberg, envoyé extiaordinaire de l'Empire, ambassadeur à Londres : « On nous propose de rétablir l'ancien accord et de négocier la paix en commun dans un congrès futur; nous répondrons qu'il est trop lard pour que nous attendions un congrès. On n'a voulu naguère nous faire la moindre communication relativement aux préliminaires et au congrès, que lorsque les journaux de Paris en eurent répandu la nouvelle dans tous les cafés de France et d'Angleterre. L'avis qu'on nous en donna enfin était aussi incomplet, aussi peu amical que possible. Ce serait la justification de notre paix séparée, si toutefois une justification était nécessaire «

A la môma date, lord Grenville répondait à sir Morton Eden, envoyé britannique à Vienne : « Si nous échouons dans notre négociation avec la France, nous serons prêts à renouer avec l'Autriche »

(Voir Sybel, Histoire de l* Europe, t. V, p. 107.)

à son alliée, Tobligent de prévenir la Cour de Pétersbourg de l'état actuel des choses, ainsi que des mesures proposées relativement au congrès de Berne, pour que si Sa Majesté l'Empereur de toutes les Russies le trouve à propos, il puisse y faire intervenir aussi ses plénipotentiaires, d'après le droit qui lui en est assuré par l'article 4 des préliminaires '.

Au surplus, si l'importance d'accélérer l'époque de la pacification finale entre l'Autriche et la France exige de préparer éventuellement tous les moyens propres à écarter désormais des retards, évidemment nuisibles aux véritables intérêts des deux puissances, l'Empereur aime à ne pas renoncer encore à toute espérance que les négociations d'Udine ne puissent combler ses vœux par la prompte conclusion d'un arrangement final : en effet, comme l'on ne saurait douter de la sincérité des dispositions réciproquement pacifiques dont les deux gouvernements se sont si souvent renouvelé l'assurance, et comme Sa Majesté ne demande, de son côté, que la stricte exéculion des conventions préliminaires du 18 avril, dûment ratifiées de part et d'autre, et avec une satisfaction mutuelle, il n'est pas possible d'imaginer de difficultés ou d'obstacles que la volonté bien prononcée du Directoire exécutif et les ordres qu'il

^ L'empereur Paul n'entendait en aucune manière prendre part à la négociation collective.

On iit dans les procès-verbaux du Directoire, séance du l*"" vendémiaire an V (22 septembre 1797) : « Le ministre des relations extérieures soumet au Directoire un projet de Irailé de paix avec l'Empereur de Russie, qu'il a adressé au citoyen Gaillard. »

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voudra bien adresser en conséquence aux plénipotentiaires de la République à Udine, ne fassent aisément disparaître.

Je suis bien sûr, Monsieur, qu'en rendant compte du contenu de ma leltre au Directoire exécutif de la République française, vous voudrez bien l'accompagner de toutes les réflexions que vous suggéreront vos lumières, votre justice et l'importance de l'objet qui intéresse de si près le bonheur et la tranquillité de deux grandes puissances'.

J'ai l'honneur, etc.

TALLEYRAND A BONAPARTE

Paris, ce 14 thermidor an V (l^"" aoiit 1797).

Citoyen Général,

Le Directoire a lu avec toute l'atteniion qu'elle mérite la lettre que vous lui avez écrite de Milan, en date du

' Les relations de Thiigut et de Tallcyrand étaient anciennes. Dans la dépêche que Talleyrand envoie à Thiigut pour lui annoncer la ratification du traité de Campo-Formio par les deux conseils, il ajoute : « Je vous remercie des choses extrêmement flatteuses que vous avez la bonté de me dire dans votre dernière lettre. Je me rappelle avec un véritable plaisir des rapports que j'ai eus avec vous pendant votre séjour en France, et je trouve dans ce souvenir tout ce qui doit me rendre infiniment précieuses nos relations nouvelles, n

5 thermidor. Il m'a ordonné, hier 13, de lui faire un rapport général sur les négociations d'Italie depuis les préliminaires de Leoben jusqu'au moment actuel : je le lui présenterai demain, 15 ; c'est d'après cet ensemble des choses qu'il prendra une détermination. Il m'ordonne aussi de vous inviter provisoirement à suivre ces négociations, malgré tous les dégoûts qu'elles pourraient vous causer, sans cependant négliger toutes les précautions que les circonstances pourraient exiger. La prudence que vous avez jusqu'ici montrée dans toutes vos opérations, lui fait croire que vous sentirez la nécessité de ces précautions et toute l'importance du secret à mettre dans vos préparatifs, afin que, si la rupture doit éclater, ce ne soit, dans aucun cas, le Directoire, qui désire sincèrement la paix, qu'on puisse en accuser, et que, de l'autre côté, l'Empereur ne soit pas averti assez tôt de nos intentions pour se mettre en état d'en prévenir l'effet \

Salut et fraternité.

* « Le ministre des relations extérieures communique une lettre du général Bonaparte annonçant son départ pour Udine. »

Procès -verbaux du Directoire, séance du 12 fructidor an V (29 août 1797).

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TALLEYRAND A GLARKE

14 thermidor an V (i" août 1797).

Dans une de vos précédentes dépêches, vous aviez, Citoyen général, insisté sur ce point, qu'il était nécessaire d'amener la cour de Berlin à se prononcer d'une manière positive sur le principe de sécularisation qui avait déjà servi de base à nos conventions secrètes avec elle.

Mon prédécesseur, non moins convaincu que vous de l'importance d'une déclaration qui, par sa forme et par son énergie, pouvait tirer le cabinet autrichien d'un système de temporisation dans lequel il se retranche, s'était empressé de communiquer votre lettre au citoyen Gaillard.

Celui-ci, dont toutes les négociations avaient été dirigées dans ce sens et qui venait d'obtenir un succès en décidant le Gouvernement prussien à renouer avec la République batave ses relations diplomatiques, ne différa point d'un moment, malgré l'absence du Roi, de faire valoir auprès du comte de Finkenstein les nouveaux et nombreux motifs qui devaient décider sa cour à se prononcer d'une manière catégorique sur le principe des sécularisations.

Il écrivit même au comte d'Haugwitz qui se trouvait aussi à Pyrmont, pour être sûr que la proposition qu'il faisait serait présentée au Roi dans tout son jour et avec tous les développements dont elle était susceptible.

Sa Majesté Prussienne ne mit aucun retard à faire passer sa réponse à M. de Sandoz, qui fut autorisé par elle à nous la communiquer'.

J'en joins ici copie. Vous y remarquerez que le cabinet de Berlin a eu soin de poser en fait ce qui lui avait seulement été insinué comme probable, savoir

* Lettre du comte de Finkenstein , ministre prussien, à Sandoz.

« M. Gaillard a reçu un ordre de témoigner au ministère du Roi |

que les arrangements pour la paix commençant à prendre couleur et ^

tendant à une prochaine conclusion, il fallait s'expliquer el se montrer sans détour et d'une manière qui ne laissât plus de doute; que la France souhaitait en conséquence qu'il plût <\ Sa Majesté d'annoncer une détermination fixe et précise sur l'ohjet des sécularisations, et qu'elle donnât connaissance de sa résolution à le soutenir et de la manière dont elle voulait le faire ; que la Cour de Vienne n'attendait que cela pour en faire autant et pour s'emparer de son côté des bénéfices qui étaient à sa convenance, mais qu'elle ne pouvait en parler la première, pour ne pas compromettre son caractère impérial. Sur la réflexion que je lui fis comme de mon chef et en prenant le tout ad référendum, que le Roi avait les mômes ménagements à garder comme membre de l'Empire ; que c'était proprement à la France à proposer la première ce moyen comme le seul qui pût trancher le nœud gordien... Je crois que... l'on pourrait... faire observer à S. E. AI. le comte de Haugwitz de ma part, que cette affaire me paraissait très délicate, en ce que, d'un côté, elle fournirait à l'Autriche le moyen de faire retomber tout l'odieux de ces sécularisations sur le Roi et nous susciterait une nouvelle tracasserie avec 1 l'Empereur de Russie, et que, d'autre part, une réponse vague et évasive donnerait peut-être à la France l'occasion de se tenir quitte envers le Roi et la Maison d'Orange.

« Berlin, le 26 juin 1797. »

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que la Cour impériale était d'accord pour le fond du principe, et qu'en exprimant ses dispositions particulières , il continue à les subordonner à celles de la République et de l'Empire. Malgré cette réserve, nous regardons cette pièce, que vous êtes autorisé à communiquer aux plénipotentiaires de l'Empereur, comme très susceptible de mettre ceux-ci dans le cas de se prononcer à leur tour.

Si la déclaration commune et simultanée qui est proposée par la Cour de Berlin n'est point accueillie par celle de Vienne, il deviendra impossible de ne pas suspecter la bonne foi de celle-ci, et la modération qu'elle affecterait même en se refusant pour sa part aux arrangements qui devraient assurer ses indemnités, serait la preuve complète qu'elle ne regarde point comme consommés les sacrifices auxquels elle a déjà consenti et que quelque arrière -pensée ne lui permettra point de manquer de prétexte pour prolonger la négociation jusqu'au moment où il lui plaira de la rompre.

Vous concevez à quel point il nous importe d'être éclairé sur les intentions de cette puissance. Il sera donc nécessaire que vous provoquiez une réponse prompte et précise. S'il arrivait qu'on témoignât le désir de connaître notre convention éventuelle du 5 août, quoique le secret en ait été mal gardé à Pétersbourg, vous répondrez qu'il vous est impossible d'en rien communiquer avant que le cabinet de Vienne ait effectué la déclaration proposée. Nous craignons plus

ses délais que son refus ; celle-ci nous mettrait dans le cas de stimuler de nouveau la Cour de Berlin, et quoique jios efforts auprès d'elle aient été souvent paralysés par la position du Monarque, nous ne désespérerions pas d'amener ou lui ou son successeur à des résolutions qui pourraient avoir pour effet de donner à la Maison d'Autriche de longs repentirs.

RAPPORT DE TALLEYRAjVD AU DIRECTOIRE

15 thermidor an V (2 août 1797).

Citoyens Directeurs,

Il n'était pas naturel de penser que la Maison d'Autriche, dans la détresse où elle se trouve, songeât à rompre de gaieté de cœur la négociation «ntamée. Bonaparte s'est trop bien conduit dans sa marche à travers les provinces autrichiennes; l'esprit des peuples est trop disposé à l'insurrection, et l'armée d'Italie est trop accoutumée à vaincre, pour que l'Empereur n'ait pas dû craindre que par la reprise des hostilités, ces provinces ne fussent perdues pour lui ou révolutionnées. D'un autre côté, les articles préliminaires de Leoben sont si évidemment avantageux à la Cour de Vienne, et le Directoire lui a montré des dispositions tellement favorables, qu'elle pouvait

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se promettre aisément de réparer et de compenser par la négociation toutes les pertes qu'elle a faites par la guerre. Elle avait d'un côté trop à craindre, de Tautre trop à espérer, pour qu'elle renonçât d'elle-même à un état de choses qui lui était plus avantageux que n'a été sa situation depuis près de cinq ans. Il est donc à croire que si elle a balancé et tergiversé pendant quelques mois, cette indécision doit être attribuée aux instigations de l'Angleterre, et qu'elle s'est finalement déterminée à fermer l'oreille aux conseils de cet allié, et à prendre, après mûre délibération, le parti de la paix comme le plus sûr. Tel me paraît être l'esprit dans lequel est écrite la lettre du baron de Thugut du 31 juillet.

L'Empereur proteste de la manière la plus solennelle que l'entier rétablissement de l'amitié avec la France est le plus sincère de tous ses désirs ; il ne balance plus à munir ses plénipotentiaires des pouvoirs nécessaires pour signer sans délai la paix définitive à Udine; il ne regarde le congrès de Berne comme nécessaire qu'autant que la négociation d'Udine n'aurait pas réussi, ou comme un congrès supplémentaire pour les objets qui n'auraient pu être arrangés dans cette dernière ville.

Il fait en cela un grand pas vers nous qui n'avons jamais désiré autre chose que de terminer la négociation en Italie, et il nous donne les moyens d'écarter entièrement le congrès de Berne, puisqu'il dépend de nous de conclure définitivement en Italie et de ne

point laisser d'objets à régler au congrès supplémentaire de Berne.

11 demande que dans le cas où ce dernier congrès serait nécessaire, il soit nommé d'avance des ambassadeurs pour se rendre à ce poste, afin d'être prêts à recevoir la négociation des mains des négociateurs d'Udine pour y mettre sans délai la dernière main. Cette demande est assez singulière; elle montre, ou un grand empressement de conclure, ou une arrièrepensée et le soupçon qu'on ne terminera pas à Udine. C'est d'après les deux interprétations qu'on peut donner à cette démarcho, que le Directoire jugera s'il lui convient, pour contenter cette fantaisie de l'Empereur, de nommer d'avance des plénipotentiaires pour un congrès dont il ne veut pas et qui est absolument éventuel.

L'intention de la Cour de Vienne en faisant cette proposition étant douteuse, il est peut-être prudent de lui en supposer une bonne et de faire semblant de croire à sa bonne foi, afin de découvrir quelle est son intention réelle. C'est ainsi que le Comité de salut public l'a très habilement pratiqué lors de la négociation avec le Roi de Prusse, et a réussi à déjouer le machiavélisme de cette Cour.

L'Empereur convient franchement que l'Angleterre ne peut plus participer à la négociation, depuis que celle-ci a demandé à traiter pour une paix séparée. Il est évident que cette déclaration a été concertée avec cette dernière puissance. C'est un grand point de gagné pour nous. Mais il demande que l'Empereur de Russie

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puisse, s'il le trouve à propos, y concourir aux termes des préliminaires de Leoben. Néanmoins , il joint à cette demande un correctif qui nous laisse le moyen de l'éluder, car il ajoute : « Si l'importance d'accélérer a l'époque de la pacification exige de préparer éven- « tuellement tous les moyens propres à écarter désor- « mais des retards si évidemment nuisibles aux véri- « tables intérêts des deux puissances, l'Empereur aime « à ne pas renoncer encore à toute espérance que les « négociations d'Udine ne puissent combler ses vœux « pour la prompte conclusion d'un arrangement « final. " Ce qui veut dire en d'autres termes : Si vous êtes disposés à me faire de bonnes conditions, nous pourrons nous passer de la Russie. Il finit par dire qu'il n'est pas possible d'imaginer des difficultés que la volonté du Directoire ne puisse aisément faire disparaître.

La teneur générale de cette lettre, Citoyens Directeurs, me paraît être très favorable, et il me semble voir évidemment, à travers l'entortillage ordinaire du style de la Cour de Vienne, qu'elle ne demande pas mieux que de conclure et qu'elle renonce, si nous voulons nous montrer bien disposés envers elle, au congrès de Berne et à l'intervention de la Russie, comme elle cesse également de réclamer celle de l'Angleterre.

Quels motifs a-t-elle eus pour changer à ce point de langage et revenir tout d'un coup à l'empressement qu'elle témoigna peu de jours après la signature des conventions de Leoben? Ne peut-on pas imaginer que

l'Angleterre, inquiétée par les différentes motions faites au Parlement contre les subsides accordés sur le continent, effrayée des demandes pressantes de la Banque qui, pour secourir le ministre, en exige l'engagement qu'il ne sortira pas de métaux pour secourir ses alliés, a fait dire à l'Empereur qu'elle ne pourrait plus fournir de subsides? Du moins, tout indique qu'il y a eu une explication entre lui et l'Angleterre, et que ce changement en est la suite. Ne peut-on pas croire que la Cour de Vienne est effrayée de l'esprit révolutionnaire qui parcourt l'Italie, au moyen duquel elle craint que ses dédommagements dans cette presqu'île ne lui échappent, et qui serait aujourd'hui le plus puissant de nos auxiliaires si la guerre devait commencer? M'est-il pas probable qu'elle craint tôt ou tard une rupture avec la Prusse? Et enfin, n'est-il pas possible d'imaginer que ces dispositions, manifestées le 31 juillet, soient dues à des nouvelles parvenues à Vienne que Paris était tranquille ?

Quoi qu'il en soit, je trouve. Citoyens Directeurs, que le Gouvernement français est placé, par les dernières ouvertures du baron de Thugut, dans une position plus avantageuse que celle où il était après les préliminaires de Leoben. Vous êtes débarrassés des articles de ces préliminaires qui vous gênaient le plus, c'est-àdire l'établissement d'un congrès à Berne et l'intervention des alliés; et il paraît que le prix que la Cour de Vienne met à cette facilité nouvelle qu'elle montre, est un surcroît de dédommagement qu'il vous est aisé de

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lui accorder, sans que les intérêts de la République en souffrent.

Vous aurez, moyennant cela, Tavantage si précieux dans les circonstances actuelles et la gloire de donner à la nation une prompte paix qu'elle désire, et vous retirerez encore le fruit de tous les événements qui doivent la suivre; car l'Empereur, établi en Italie, près du volcan révolutionnaire , et possédant des provinces allemandes à côté de ce foyer d'insurrection, aura sans cesse besoin, pendant la paix, de recourir à votre protection, et si l'esprit actuel continue de faire les progrès que la nature des choses fait présumer, vous pourrez, quand vous le voudrez, effacer d'un trait de plume plusieurs provinces du nombre de ses possessions. L'Empereur sera à votre merci pendant la paix, autant que pendant la guerre.

Je proposerais donc que les nouvelles instructions à donner aux généraux négociateurs, en conséquence des ouvertures de M. de Thugut, se bornassent aux points suivants :

P Qu'ils persistent, selon que l'Empereur paraît s'y prêter d'assez bonne grâce, à négocier la paix définitive à Udine, et qu'ils montrent toutes les facilités compatibles avec leurs instructions primitives, afin de conclure promptement et sans recourir au congrès supplémentaire de Berne ;

2° Qu'ils déclinent l'intervention de la Russie, sur laquelle l'Empereur n'insiste d'ailleurs pas péremptoirement, et qu'ils allèguent, si on les presse sur cet

objet, la perte de temps qu'une telle intervention entraînerait, ainsi que la situation particulière où se trouv la République vis-à-vis cette puissance qui, sans être en état de paix, n'est pas en état de guerre; qu'ils ajoutent que le Directoire range la Russie dans la classe des puissances avec lesquelles il doit faire une paix maritime qui, par sa nature, est absolument étrangère aux objets qui se traiteront à Udine;

3° Qu'en refusant d'écouter toute proposition qui tendrait à menacer l'intégrité de la République italique, ils assurent provisoirement les plénipotentiaires autrichiens que le Directoire apportera toutes les facilités possibles à ce que l'Flmpereur obtienne un ample dédommagement pour prix de ce qu'il cède et pour prix de la bonne foi et de la loyauté avec lesquelles il traitera.

Il est essentiel pour l'intérêt de la République italique et pour celui de l'Empereur lui-même, que ce dédommagement soit pris en Allemagne et loin de la frontière des nouveaux Etats libres que nous avons formés en Italie. C'est le seul moyen d'établir la paix sur une base solide. La Cour de Vienne est convenue, ainsi que celle de Berlin, de la nécessité d'un système de sécularisation en Allemagne, pour compléter les dédommagements à régler. Ce système, introduit lors de la paix de Westphalie, peut recevoir son complément aujourd'hui, et le Roi de Prusse vient d'annoncer tout récemment qu'il allait, dès aujourd'hui, se livrer à son exécution. L'archevêché de Salzbourg et

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l'évêché de Passau sont à la convenance de l'Empereur et lui formeraient un précieux arrondissement. Le Directoire pensera peut-être qu'il est trop important de faire de la Maison Palatine une puissance considérable et intermédiaire entre la République et l'Autriche, pour favoriser le désir avec lequel celle-ci continue d'envisager la Bavière pour l'incorporer à ses Etats héréditaires. 11 en est néanmoins question dans les instructions données au général Clarke, et il lui a été permis de faire entrevoir à l'Empereur quelque espérance d'obtenir cette riche compensation.

11 me reste, Citoyens Directeurs, à vous exposer la nécessité de faire passer aux plénipotentiaires de la République en Italie un corps complet d'instructions, ainsi qu'un projet de traité rédigé par articles. 11 n'y a point d'unité ni de plan fixe dans les instructions qu'ils ont reçues jusqu'à présent ; elles consistent en huit pièces séparées envoyées à différentes époques et tantôt au général Bonaparte, tantôt au général Clarke. Quant au projet de traité, ils n'en ont point reçu jusqu'à présent; du moins, il n'en reste pas de traces dans mes papiers; ils rédigent les articles à mesure qu'ils les négocient ; l'inconvénient de ce mode est assez grave et peut exposer la négociation aux mêmes longueurs et aux mêmes entraves qu'elle a souffertes par suite de la rédaction vague des articles préliminaires de Leoben.

Je vous propose, en conséquence. Citoyens Directeurs, de m'autoriser à réunir en un corps les instruc-

tions éparses données aux plénipotentiaires d'Italie et à vous soumettre un projet de traité, rédigé par articles, sur lequel ils poursuivront cette importante négociation \

TALLEYRAND A BONAPARTE

Paris, le 16 thermidor an V (3 août 1797).

Citoyen Général, je me propose de vous écrire plus longuement aujourd'hui que je ne l'ai fait le courrier passé, et d'entrer dans quelque détail sur l'état actuel des négociations d'Italie.

Le Directoire voit avec une excessive peine la tournure qu'elles prennent, et d'autant plus qu'il ne neut presque pas douter qu'il n'existe une connexion entre le changement subitement survenu dans les intentions de l'Empereur et ce qui se passe dans l'intérieur de la République^; cependant, il veut à tout prix que le renouvellement des hostilités ne vienne point de lui,

* Le Directoire a pensé qu'une lettre qui renfermerait plusieurs plans de négociation serait suffisante à écrire au général Bonaparte. [Note autographe de Talleijrand.)

^ Sandoz écrivait, au sujet de celte situation intérieure, à sa Cour : « Une lutte terrible s'est élevée entre le conseil des Cinq-Cents et le Directoire exécutif. Elle est vraisemblablement celle du royalisme

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et que ni la Maison d'Autriche ni les ennemis de l'intérieur ne puissent, avec quelque apparence de fonde ment, jeter sur lui le blâme d'avoir voulu la continuation de la guerre ; il veut que tous les torts soient du côté de l'Empereur, absolument tous, et lorsque la mesure sera comble , si la guerre éclate , elle n'en sera que plus terrible. Jusque-là, il veut décidément la paix.

Pendant que le Directoire veut bien croire à la négociation comme si elle devait être faite, et faire à l'Empereur l'honneur de le regarder comme loyal et fidèle à sa parole, selon qu'il ne cesse de protester qu'il l'est, il désire que vous continuiez d'agir dans votre double capacité de négociateur et de général, c'est-à-dire que, par tous les moyens compatibles avec l'honneur de la République, vous ameniez la négociation à un heureux terme, tout en vous préparant à n'être pas pris au

■constitutionnel et da républicanisme. L'esprit du nouveau tiers commence ainsi à prédominer. Ce n'est pas une lutte propre à contrebalancer les divers pouvoirs du Gouvernement, non, c'est, au contraire, un foyer d'animosités, de haines, et qui, prolongées, doit amener des vues ambitieuses dans la constitution de la France ou des ruines sanglantes ; à mesure que le conseil des Cinq-Cents s'attache à ôter au Directoire exécutif la nomination des places de l'administration, la surintendance de la trésorerie nationale, la surveillance des ministres des départements, en exigeant leur responsabilité, et enfin à l'isoler et à le dépouiller de toute autorité, le Directoire exécutif, de son côté, a recours à tous les moyens qui sont en son pouvoir pour affermir son existence et sa considération politique. Il encourage et favorise sous main la reprise des clubs et des associations populaires, et s'entoure et fomente, sous prétexte de l'affermissement de la République, des factions qui aigrissent et atlisent la discorda. » (Rapport du 22 juin 1797.)

dépourvu, si, contre les vœux du Directoire, la guerre devait recommencer.

Tant que les communications sont ouvertes et que les deux puissances peuvent s'expliquer, l'intérêt de l'humanité exige que tout soit mis en usage pour ramener des hommes évidemment égarés ; l'intérêt de la République l'exige également.

Insistez donc, Citoyen général, auprès des négociateurs autrichiens sur l'accomplissement de ce qui semblait être d'abord dans les intentions de l'Empereur, et sur ce qu'il vous a fait dire peu après la signature des préliminaires qu'il désirait de traiter de sa paix particulière le plus tôt possible et en Italie. Le Direc- . toire ne se dissimule pas où gît l'embarras ; il apprécie les raisons qu'allègue l'Empereur de n'agir que sur ce qui est écrit; mais s'il est vrai, d'un côté, que la République a promis, par l'art. 4 de ces préliminaires, de négocier dans un congrès à Berne, il est également vrai que si ce congrès n'a pas eu lieu , la faute en est uniquement à l'Empereur, qui a montré un grand empressement à traiter en Italie, et que le Directoire n'a fait que céder à cet empressement ; l'accomplissement littéral de cet article que l'Autriche réclame aujourd'hui, n'a pas eu lieu parce qu'elle ne l'a pas voulu, non parce que le Directoire l'ait jamais refusé. C'est par cet argument, qui me parait d'une grande force, que vous obtiendrez peut-être le point essentiel, qui est que la négociation se poursuive en Italie; l'Empereur a itérativement renoncé à la clause de cet

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article 4, en demandant tout nouvellement que le siège de la négociation fût transféré à Udine ; pourquoi n'a-t-il pas demandé qu'il le fût à Berne? Tout ceci est péremptoire, et si l'Empereur ne veut plus négocier ni à Montebello ni à Udine, il montre clairement qu'il ne veut plus de négociation du tout, car c'est lui qui a demandé de négocier en Italie, et nommément à Udine.

Quant au terme de trois mois fixé pour finir la négociation, et l'objection qu'on vous fait que ce terme ne commence à courir que de l'ouverture du congrès à Berne, il est évident qu'il était dans les intentions des parties contractantes que ce terme commençât réellement à courir de la signature des préliminaires de Leoben : premièrement, parce que l'autre intention n'est point clairement exprimée, qu'elle demandait à l'être, et l'aurait probablement été par un ministre aussi expérimenté que M. de Thugut; et en second lieu, l'Empereur montre clairement qu'il a pris cette clause dans le même sens que nous, et que ce n'est que pour cela, et parce qu'il craignait que le terme n'expirât, qu'il a, par deux fois, demandé avec empressement de conclure promptement et en Italie. Cette objection tombe donc par ces deux raisons.

Il en est une autre que les circonstances subséquentes ont levée ; les alliés respectifs doivent être appelés à la négociation, s'ils accèdent à r invitation qui leur en serafaite, L'Empereur leur a-t-il fait cette invitation? Il faut bien que non, puisque ses alliés sont venus peu après nous demander de traiter pour une paix séparée

et qu'ils continuent de négocier à Lille. La non-invitation de l'Empereur autorise la nôtre ; il a manqué le premier à cette clause, et aujourd'hui elle ne peut plus être exécutée par le fait , puisque la négociation avec l'Angleterre est en train et ne saurait se rompre de notre côté sans nous exposer au blâme de l'Europe ; car on ne manquera pas de dire, si nous rompons la négociation de Lille, que nous voulons, non la négociation de Berne, mais la guerre.

Vous ferez, général, de cet argument, l'usage que vous trouverez convenable; le Directoire s'en rapporte à vos lumières, vous êtes sur les lieux et pouvez mieux juger de l'état des choses; il vous laisse donc le maître soit d'adopter ces raisonnements et de les appuyer, soit de les abandonner et d'en alléguer d'autres plus adaptés aux circonstances.

Le Directoire est bien aise que vous n'ayez pas envoyé votre lettre à l'Empereur; il a craint qu'elle ne vous eût engagé trop avant et qu'elle ne fût peu conforme au système de temporisation que l'Empereur paraît s'être imposé, et que les circonstances vous prescrivent de votre côté, afin que, dans aucun cas, la rupture ne puisse être imputée au Directoire.

Après que vous aurez exposé ces raisons ou d'autres que les choses vous suggéreront, attendez la réponse de la Cour de Vienne, et, en attendant, préparez-vous également à négocier et à ne pas être surpris si les négociations étaient rompues.

Salut et fraternité.

sous LE DIRECTOIRE. ior

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