DE RASTADT
15 pluviôse an VI (3 février 1798).
J'ai reçu, Citoyens, votre dépêche du 21 , avec les pièces qui y étaient jointes.
Quoique le discours que M. de Metternich a prononcé devant les députés de l'Empire ne soit, après tout, qu'un dialecte ridicule dans lequel le plénipotentiaire impérial affecte de conserver toute la morgue autri-
* Le procès-verbal de la séance du Directoire du 14 pluviôse an VI porte : « Le ministre des relations extérieures fait un rapport sur la situation de la négociation de Rastadt... on le charge d'écrire sur-le-champ aux ministres plénipotentiaires à Rastadt pour leur recommander d'éviter toute conférence simultanée avec les ministres de l'Empereur et ceux du roi de Prusse, n
chienne, et quoique à travers la déclamation dont il est rempli, et malgré les conclusions qui le terminent, j'aie remarqué l'alinéa qui commence par ces mots : « Tous ce les principes du droit des gens, etc. 55 , comme celui dans lequel on trouve la véritable pensée du négociateur, j'ai été charmé de voir que dans votre note, en réponse à celle sur les mouvements de Brisgau, vous ayez insinué, d'une manière tout à fait convenable, votre juste mécontentement.
Je vous dois l'explication d'un mot que j'ai employé deux fois dans ma dépêche n° 23 et que j'ai reconnu trop tard susceptible d'interprétations diverses.
Quand je vous ai dit, en parlant de votre première proposition de la limite du Rhin : « Cette base u une fois posée, le principe des sécularisations qu'ont « déterminé simultanément la part de la Prusse et « celle de l'Autriche ^ ; quand plus bas j'ai ajouté : « Il ic me semble que cette marche simultanée sera ame- « née par la force des choses, etc. « , je n'ai point entendu qu'il fût question d'établir entre vous et les deux légations d'Autriche et de Prusse des conférences communes pour déterminer de concert la part de chacun; j'ai voulu dire que vous feriez bien de conduire de front, mais séparément, les deux négociations avec la Prusse et l'Autriche, afin de les coordonner l'une à l'autre. Simultanément signifie ici en même temps, mais non pas ensemble. Je crois m'être suffisamment expliqué. Ce n'est pas qu'il ne puisse, un jour, devenir utile de réunir les deux négociations en une seule,
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mais cela suppose des développements qui n'ont point encore eu lieu et qu'il faut attendre en évitant de compromettre le succès de la pacification par une réunion précoce, par une confiance indiscrète.
J'en dis autant pour la communication des articles secrets du traité de Campo-Formio sur laquelle vous revenez et que vous jugez convenable. Je persiste à croire que si jamais cette révélation doit être faite, ce ne sera que dans un moment décisif et dont le Directoire seul pourra être juge. J'ai écrit dans ce sens au citoyen Gaillard, à qui M. d'Haugwitz avait aussi témoigné beaucoup de curiosité. J'ai répondu de même à M. de Sandoz, et il convient à tous égards que vous gardiez sur ce point un silence absolu aussi longtemps qu'on ne vous aura point prescrit de le rompre. Salut et fraternité.
TALLEYRAND AU CITOYEN TREILHARD
19 pluviôse an VI (7 février 1798).
L'empressement soutenu que vous voulez bien mettre à me tenir au courant de tous les détails de la négociation, et à me faire connaître les vues qui vous appartiennent personnellement, m'engage à vous communiquer, avec la même franchise, de vous à moi, ce que
je pense de l'état actuel de la discussion et de la marche qui me paraît la meilleure.
Rappelez-vous que ma première pensée aurait été de concentrer tout à fait la négociation entre les trois légations de France, d'Autriche et de Prusse, et que c'est d'aprèsles ohservations que vous avez présentées en commun avec votre collègue, que cette idée fondamentale a été mise de côté, quoiqu'on aperçoive aujourd'hui la preuve qu'avec un peu d'obstination, cette innovation eût élé admise, et combien de délais, de lenteurs elle nous eût épargnés. Vous le sentez aujourd'hui, les formes de délibération qui appartiennent à la députation de la Diète sont de nature que si on n'en accélère la marche, il est difficile de leur apercevoir un terme. Je ne le vois pas même dans le moyen que vous proposez. Couper la négociation en deux parties, régler par un traité préliminaire les bases principales à la satisfaction des grandes puissances, c'est un moyen à peu près sûr de sacrifier les petites et de se priver du secours qu'elles donnent (puisqu'elles ont été appelées) en harcelant la Prusse et l'Autriche et pressant l'une et l'autre de conclure et de remplir les engagements qu'il est probable qu'elles ont contractés vis-à-vis de plusieurs d'entre elles. De plus, il est de notre intérêt de retarder le plus possible l'assentiment des petites puissances qui ne sont pas ecclésiastiques.
D'ailleurs, cette division ne résout point la difficulté majeure, qui est tout entière dans la solution de la première partie.
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C'est la Cour de Vienne et celle de Berlin qu'il s'agit d'arranger. Le reste est plus facile que vous ne paraissez le croire, parce que vous sentez bien qu'en adoptant des évaluations aussi justes qu'il sera possible, on ne se piquera point cependant de mettre dans les indemnités une rigueur mathématique.
Laissez-moi ajouter un mot qui est pour vous, uniquement pour vous.
Dans toutes les dépêches que j'ai adressées à la légation, surtout dans les dernières, j'ai appuyé sur l'arbitrage qu'il était à propos que vous établissiez entre la Prusse et l'Autriche et sur la nécessité de faire marcher du même pas leurs satisfactions réciproques. C'est là le but vers lequel j'ai dû vous appeler; mais je n'ai pu vous détaiiler tous les moyens qui pouvaient y conduire, et qui sont dépendants de trop de circonstances pour n'être pas laissés à votre habileté.
Cependant, avec vous, j'aime à dire ce que je ferais si j'étais à votre place.
Il me paraît qu'un arbitrage suppose une querelle et que dans la position où vous vous trouvez entre deux puissances qui peuvent difficilement s'entendre, votre premier soin doit être d'entretenir d'abord la jalousie, l'aigreur, d'exciter même quelque altercation, de l'animer, de rendre enfin votre médiation nécessaire. Car ce n'est que lorsqu'elle sera invoquée qu'elle pourra s'exercer avec facilité et profit. Il faut brouiller les gens que l'on veut raccommoder : ceux-ci ont d'excellentes dispositions pour se haïr. Profitez-en pour les amener
à ce qui nous convient; cette vieille marche de la politique est encore utile quand on la traite avec des gouvernements qui sont loin de s'en départir, et quand on pense que celui de Vienne principalement, n'ayant plus rien à craindre de la guerre et redoutant les conséquences de la pacification définitive, ne manque point d'un intérêt direct à en éloigner la conclusion. Sur quoi je remarque que M. de Metternich paraît être absolument l'homme qu'on a dû choisir pour ne rien conclure.
TALLEYRAXD AU GÉNÉRAL BONAPARTE
Paris, le 3 ventôse an VI (21 février 1798).
Avant la rapide excursion que vous venez de faire sur les côtes du Nord, vous aviez déjà connaissance. Citoyen Général, de la première proposition qui avait été mise en avant au congrès de Rastadt par les plénipotentiaires de la République, ayant pour objet d'obtenir le Rhin pour limite depuis Baie jusqu'au point où il entre dans le territoire batave; et dans la réponse vague, indécise, pleine de digressions récriminantes, des plénipotentiaires de l'Empire, vous aviez pu remarquer combien la décision de ce point fondamental était encore peu prochaine.
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En effet, la réplique des citoyens Treilhard et Bonnier n'amena de la part de la députation de la Diète qu'une note évasive comme la précédente et où se manifestait l'intention de traîner en longueur.
Dans cette pièce très verbeuse, on s'étendait d'abord sur ce qui avait été avancé, savoir : que dans la guerre qui a eu lieu, l'Empire a été attaqué, la France attaquante; et on cherchait la preuve de cette solution dans le conclusum de la Diète du 22 mars 1793, c'est-à-dire dans l'acte même par lequel la guerre fut déclarée.
Après, on s'écriait sur les conséquences de l'extension réclamée des limites de la République française. C'était une perte immense, un bouleversement essentiel pour le Corps germanique, une destruction complète de son système, de ses rapports actuels, et en même temps on voulait prouver que les acquisitions n'étaient pour la République que d'un médiocre avantage.
On ajoutait que le Rhin, qui, dans plusieurs parties de son cours, va en serpentant, qui, dans d'autres, quitte son lit et qui est fréquemment couvert d'îles, n'est point préférable comme frontière à une ligne militaire et fortifiée.
On continuait à indiquer les préliminaires de Leoben qu'on prétendait communs à l'Empire, parce que l'Empereur, autorisé à traiter au nom du Corps germanique, les lui avait solennellement notifiés, le 18 juin de l'année dernière, en annonçant qu'il avait été convenu que du jour de la signature des préliminaires, toutes
hostilités cesseraient entre l'Empire d'Allemagne et la République française, et qu'il serait tenu un congrès où paraîtraient les plénipotentiaires des deux parties et où la paix définitive serait conclue sur la base de Vintégrité de l'Empire,
Ce sont ces derniers mots que les députés de la Diète opposent aujourd'hui à toute proposition qui y paraît contraire.
Cependant, dans la note du 2 février, les plénipotentiaires de l'Empire ont évité de prendre une conclusion et ont cessé d'insister formellement sur les étranges propositions qui avaient terminé celle du 27 janvier.
Les plénipotentiaires français, dans leur réponse en date du 15 pluviôse (3 février), eurent soin :
1° De repousser l'assertion que la République française avait été la partie attaquante, en prouvant que les rassemblements d'émigrés formés sur les frontières, le refus réitéré de les disperser avaient été de la part de l'Empire une provocation qui avait exigé de la France des moyens conservatoires auxquels on n'avait répondu que par une déclaration de guerre;
2° D'établir qu'on n'avait pris ni voulu prendre l'intégrité de l'Empire pour base de la paix entre la République française et le Corps germanique; que c'était un fait notoire, et qu'il y aurait un excès inconcevable de crédulité à penser le contraire ; qu'aussi l'article 20 du traité de Campo-Formio, seul endroit où il soit parlé de la pacification entre les deux puissances, portait uniquement qu'il serait tenu un congrès à Rastadt;
3° D'insister sur la nécessité de ne point se laisser aller à des divagations dont l'effet serait de reculer encore l'époque si universellement désirée de la pacification définitive.
A cette occasion, les plénipotentiaires français déclarèrent à la députation de l'Empire qu'elle serait responsable des suites d'un refus d'adhésion à une base juste, convenable, utile aux deux Etats, et dont l'adoption devait préparer, à ceux qui perdront sur la rive gauche du Rhin, des indemnités sur la rive droite.
Aussi, dans leur réponse en date du 10 février, les députés de la Diète ont évité de contester le principe, mais ils ont réclamé des explications sur les conséquences de la manière dont les cessions à la rive gauche seraient faites, sur la question de savoir si les princes cessionnaires conserveraient la propriété de leurs domaines particuliers. C'était un nouveau moyen de perdre du temps.
Les plénipotentiaires français l'ont senti, et ils ont répliqué :
Que les domaines particuliers de la partie cessionnaire tombaient de droit dans celui de la partie acquérante ; qu'il ne s'agissait pas de calculer dans ce moment la valeur des objets cédés, sur laquelle la députation de l'Empire avait déjà varié, mais que, dans toute hypothèse, l'adoption du principe était indispensable;
Que la cession de ce qui est à la gauche du Rhin, telle était la base; l'indemnité sur la rive droite, telle la conséquence; que les évaluations, le mode et Tap-
plication de l'indemnité venaient ensuite, et qu'on ne pouvait s'occuper des questions subsidiaires avant d'avoir reconnu le principe.
Cette note est du 22 pluviôse. Nous ne connaissons point encore la réponse que fera la députation de la Diète, mais on craint qu'elle ne soit pas plus signifiante que celles qui l'ont précédée. Les députés de Bade, de Darmstadt, de Francfort ont dit assez nettement qu'il fallait se résoudre aux sacrifices; celui de Brème ne s'éloigne pas de la cession, mais il a insinué que les Français ne devaient pas se mêler des indemnités, parce que c'est une affaire domestique.
Dans l'embarras où se trouve la députation, elle a arrêté de demander l'avis particulier des députés qui résident auprès du congrès; plusieurs de ceux-ci paraissent décidés à s'expliquer franchement sur la nécessité d'accéder à la demande de la République. On a eu soin de les tenir échauffés par l'idée que toutes les conventions particulières supposant une cession absolue de ce qui est à la rive gauche du Rhin, si nous n'obtenons pas cette cession, tenant tout de nos armes et rien de la volonté de l'Empire, nous n'avons plus d'engagements à remplir vis-à-vis de ses membres; ils ont promis merveilles, mais il est à craindre qu'ils n'aient point le courage de se prononcer au moment décisif, s'ils ont à combattre l'influence directe ou cachée de quelque grande puissance, soit l'Autriche, soit la Prusse.
Le citoyen Treilhard pense qu'on proposera une
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modification, une ligne plus rapprochée, celle de Campo-Formio. On devait s'assembler pour prendre une résolution. Nous allons bientôt la connaître.
Après vous avoir ainsi sommairement exposé les faits principaux et en quelque sorte le matériel de la négociation, je vous dois un mot. Citoyen Général, sur ce qu'on peut appeler ses accidents.
Pendant qu'on négociait à Rastadt, quelques mouvements s'étaient manifestés dans la partie du Brisgau qui avoisine la Suisse ; aussitôt que le Directoire en fut informé, il n'attendit pas que le plénipotentiaire impérial jetât les hauts cris pour déclarer que les mouvements, bien loin d'avoir son aveu, n'étaient excités que parla malveillance des émigrés et des ennemis de la paix, acharnés à en reculer le temps en essayant de faire naître la méfiance et la désunion. AL de Metternich s'est montré sensible à cette déclaration du Directoire.
Les plénipotentiaires prussiens ont fait aussi des réclamations que nous avons été dans le cas de prévoir en provoquant nous-mêmes une explication.
Il s'agit des pays prussiens situés à la gauche du Rhin.
Le commissaire Rudler s'étant peut-être un peu hâté de les comprendre dans l'organisation des pays d'entre Meuse et llhin, la Chambre des finances, établie à Clèves, a protesté contre ces dispositions.
Le Directoire a chargé les plénipotentiaires de la République de voir à ce sujet ceux de Prusse, de savoir
d'eux si ladite protestation avait été prescrite, avouée, ou si elle serait soutenue, en observant que nous n'aurions jamais de difficulté à restituer à la Prusse des pays d'outre -Rhin, que nous le ferions à sa première réquisition; mais que si elle avait à s'en repentir, elle ne pourrait s'en prendre qu'à elle-même. Pour la seconde fois, les Prussiens ont senti la force de cette insinuation. MM. de Gœrtz, de Jacobi, de Dohm , dans la réponse écrite qu'on désirait d'eux, ont eu le soin particulier d'écarter l'idée que le cabinet de Berlin fût pour quelque chose dans cette protestation, en même temps qu'ils ont évité de dire un mot dont on pût inférer la cession desdites provinces, et de ne parler d'elles que comme d'un objet d'échange qui resterait à la République aussitôt que l'indemnité en serait garantie à la Prusse.
Mais, d'un autre côté, ni les ministres prussiens ni ceux d'Autriche ne veulent s'expliquer d'une manière positive sur les prétentions de leurs Cours. Us attendent, disent-ils, des instructions définitives. Ce retard pourrait sembler suspect. On se demande laquelle de ces deux puissances aura instigué l'Electeur palatin à l'étrange démarche qu'il vient de faire.
Il a écrit à ses co-Etats ; il les prévient que, dans l'inquiétude où il se trouve sur le sort de ses possessions par suite des demandes de la Répubhque française, il s'est résolu à réclamer l'intervention de l'Empereur, de la Russie, de l'Angleterre et de la Prusse ; qu'en conséquence, il vient d' adresser à ces quatre Cours
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(les lettres réquisitives, et qu'il invite ses co-Etats à prendre le même parti que lui.
Cette lettre est , du moins en apparence , traitée comme elle le mérite. Tout le monde se récrie sur cette incartade, et on serait tenté de croire que l'opinion seule en ferait justice, si on n'avait lieu de craindre qu'elle ne fût le résultat de quelque secrète machination. Dans quelques jours, ce doute sera levé. On connaîtra la valeur de cette démarche par ses effets. Si elle n'en produit aucun , il sera manifeste qu'elle n'aura été que le résultat des alarmes de l'Electeur. Si elle est imitée, accueillie, on devra croire qu'elle a été concertée.
Vous voyez à présent, Citoyen Général, combien la négociation est peu avancée, à quel point même elle est stérile en événements, en discussions. On n'est encore qu'à s'observer. L'Autriche s'efforce de conserver son influence, et elle a pour elle tous ceux que l'impossibilité de trouver un autre protecteur tient attachés à son système, c'est-à-dire les puissances sacerdotales.
La Prusse travaille à étendre la sienne, et son parti se grossit de tous ceux qui redoutent à la fois les prétentions de la France et celles de l'Autriche, ou espèrent pouvoir contester la cession qu'on exigera d'eux, ou veulent du moins en assurer le dédommagement. Ainsi, ce qui se passe à Rastadt n'est encore que de vaines formalités dont le peu d'importance est senti. Le commissaire impérial, M. de Hugel, a été jusqu'à
dire à Ratisbonne qu'il fallait bien laisser à la députation de l'Empire le plaisir de suivre la guerre de plume qu'elle avait entamée, et qu'après avoir épuisé ses provisions diplomatiques, on finirait par s'entendre et par céder.
Cette pensée est celle de l'Autriche, celle de la Prusse : elle est aussi la nôtre; mais chacun y donne les développements qui lui conviennent, et c'est pour l'accord de ces trois volontés que rien n'est encore fait.
Comme cette lettre n*a eu pour objet que de vous placer sous les yeux l'état actuel de la négociation, je n'y joindrai aucune réûexion sur ses chances probables, sur les moyens de la conduire à son terme. Vous permettrez que nous en causions ensemble, et, d'ailleurs, vous recevrez sans intermédiaire les instructions du Directoire exécutif. Car je ne veux point douter que vous vous rendiez incessamment à Rastadt, et je dois vous dire que nos plénipotentiaires réclament votre présence avec empressement, qu'ils la regardent comme indispensable au succès de la négociation, et que, rempli de la même persuasion, je ne cesse de leur annoncer que vous allez les joindre, et qu'instruit des dernières volontés du Gouvernement, vous mettrez la légation française en état de donner aux affaires une marche plus accélérée et de triompher de toutes ces lenteurs de la diplomatie allemande, comme vous avez fait de toutes leurs armées.
Salut et fraternité.
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TALLEYRAND AU CITOYEN BONAPARTE GÉNÉRAL EN CHEF DE L'ARMÉE D'ANGLETERRE'
6 ventôse an VI (24 février 1798).
Nous avons reçu, Citoyen Général, des lettres de Rastadt.
M. de Cobenzl, ayant les instructions de sa Cour, a fait demander une entrevue à nos plénipotentiaires pour leur en faire part, et il leur a remis, en forme de note, un extrait de ces instructions.
« L'Empereur ne s'éloigne pas de l'idée d'accorder à la République la limite du Rhin, mais il réclame un équivalent; il préférerait l'obtenir en Italie et ramener même dans cette contrée tous ses dédommagements. Dans cette hypothèse, il propose d'ajouter à son lot actuel sur la rive gauche du Pô la limite de
' « Savez -vous, m'a dit Talleyrand, que tandis que le Directoire crie guerre contre TAngleterre, moi, je crie au contraire paix, comme le dernier terme de ses ressources? L'on se trompe, lui ai-je représenté en dernier lieu, quand on envisage la guerre épuisant ses finances et divisant la nation; on se trompe... La guerre réveille le patriotisme de cette nation, et grâce aux mesures adoptées par le Directoire contre les neutres, on a mis tout le commerce de l'Europe dans la possession de l'Angleterre. L'on se fâche quand je parle de la sorte, et l'on ne veut pas être éclairé. A mesure que le temps se prolonge, la possibilité de se rapprocher diminue, on persiste en Angleterre dans ses anciennes prétentions, et l'on hausse en France
rOglio, d'après les préliminaires de Leoben, sur la rive droite du Pô, les trois légations jusqu'à Pesaro.
« Le Pape conservera Rome, avec un territoire suffisant pour que ses revenus, accrus des secours des princes catholiques, lui procurent une existence convenable; le reste de l'Etat de l'Eglise sera partagé entre l'Empereur et la République cisalpine.
« Alors, l'Empereur consent à la limite du Rhin pour la République française. De plus, il se chargera de l'indemnité du duc de Modène; il cédera le Frickthal sans indemnité, et consentira même à ce que la Prusse obtienne quelques dédommagements , pourvu qu'ils soient de peu de valeur; il renonce enfin à l'archevêché de Salzbourg; il ne réclame de celui de Passau que ce qui est nécessaire pour ne pas interrompre la continuité de ses possessions dans cette partie de l'Allemagne; mais il insiste aussi sur la conservation des Electeurs ecclésiastiques , sur leur indemnisation à larive droite, et, à ce sujet, il demande que Salzbourg soit particulièrement affecté à l'indemnité de l'un d'entre eux. «
les siennes... « on se fâche, et on ne veut pas être éclairé », remarquait le sieur Talleyrand; il dissimulait ainsi une scène très vive qui s'est passée il y a peu de jours entre le directeur Rewbell et lui. « Que parlez-vous de faire la paix avec TAngielerre ! disait l'autre, « vous êtes le seul qui puissiez avancer une telle absurdité; je ne B sais plus qu'un seul moyen de lui procurer la paix, c'est de « l'humilier et de la subjuguer. » (Rapport de Sandoz du 18 mars 1798.)
L'opinion de Talleyrand sur la guerre avec l'Angleterre explique l'insistance qu'il met dans la dépêche précédente à conjurer Bonaparte d'aller conclure la paix à Rastadt.
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Telles sont les principales propositions de Sa Majesté Impériale que M. de Cobenzl a développées, commentées dans la conversation, en ne dissimulant pas que l'Autriche ferait tout pour empêcher la députation de l'Empire d'accéder à la demande de la République jusqu'à ce que son propre équivalent fût assuré.
Les plénipotentiaires de la République ont répondu qu'ils ne pouvaient adopter dans toute son étendue l'interprétation donnée au traité de Campo-Formio, mais que, même dans cette supposition, il était manifeste que l'équivalent de l'Autriche ne pouvait être déterminé qu'après l'acquisition de la République, et qu'il fallait s'occuper sans délai à régler ce premier point.
Dans leurs dépêches, ils se montrent convaincus que la lenteur de M. de Metternich entrera dans le système de l'Autriche. Quoique la députation de la Diète ait pris une conclusion dont le résultat est l'oifre d'une moitié des possessions au delà du Rliin, M. de Metternich ne se presse pas de remettre sa note. Il craint que, malgré les efforts de M. de Lehrbach, la députation n'accorde tout quand la France aura déclaré fortement qu'elle persiste à vouloir l'obtenir.
De fait, le citoyen Treilhard m'annonce qu'il a travaillé dans ce sens. Il me dit encore, et je partage son opinion, que la demande de l'Empereur du transport de ses indemnités en Italie cache une arrière-pensée, qu'en renonçant à l'archevêché de Salzbourg l'Autriche se réserve de nouveaux moyens pour combattre le système de sécularisation, pour combattre nous et
surtout la Prusse, en rattachant à elle une grande partie de TAllemagne.
Il me reste à vous apprendre, Citoyen Général, que les mânistres prussiens ont remis , au sujet de dispositions nouvelles et conformes aux précédentes qui viennent d'avoir lieu dans le pays de Clèves, une seconde note qui n'est point une protestation, qui n'est point la demande d'une restitution, mais qui est une sorte de réserve des droits du Roi de Prusse.
Salut et fraternité.
TALLEYRAND AU CITOYEN TREILHARD
9 ventôse an VI (27 février 1798).
Ainsi que vous l'aviez prévu, on s'en tire par un faux-fuyant, on cherche à composer, on offre la moitié, et c'est moins pour contester le tout que pour gagner du temps et faire décider auparavant ce qui tient au cœur. Il est plus évident que jamais que c'est l'Autriche, toujours l'Autriche, qui travaille contre nous, et je conçois tout l'embarras de votre position. Pour ma part, je ne néglige rien afin de vous mettre en état d'agir. Je presse le général Bonaparte de se rendre à Rastadt. Je lui en fais sentir la nécessité et je ne lui tais pas même les motifs de détails qui
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doivent Ty déterminer. J'espère qu'il va bientôt se rendre à votre vœu, au mien, à celui du Gouvernement. L* expédition d'Angleterre, qui porte tout entière sur lui, a été jusqu'à présent la cause de son retard.
Dans la dépêche que j'adresse aujourd'hui à la légation, vous remarquerez que le Directoire repousse sans hésiter la proposition qui vous avait été faite de transporter en Italie les indemnités ou équivalents de Sa Majesté Impériale. Outre le danger réel qui en serait résulté pour les Républiques de cette contrée, il était clair que l'Empereur, en renonçant à ces dédommagements en Allemagne, ne voulait que se mettre en mesure de combattre le principe des sécularisations, et d'empêcher surtout qu'il ne fût appliqué au profit de la Prusse et des princes protestants d'Allemagne. Nous n'avons pu donner dans ce piège, et nous insistons pour que l'Empereur ait sa part des dépouilles du clergé allemand.
Vous voudriez connaître les intentions précises du Directoire. Son intention précise est que l'Autriche ne soit pas mécontente, que la Prusse soit satisfaite, que les indemnités soient en Allemagne, que nous obtenions la ligne du Rhin, et que la négociation soit bientôt terminée. Elle est encore de laisser beaucoup à l'habileté des négociateurs et de leur abandonner tous les détails du grand ouvrage dont on a posé les bases dans leurs instructions. Tout ce que vous ferez dans ce sens, seul ou avec votre collègue, sera utile et approuvé.
Je ne regarde point comme perdu le temps qui s'est écoulé depuis l'ouverture du congrès. Je pense que ces
fastidieux préliminaires, cet échange de notes, ces discussions sans intérêt, ces intrigues secrètes, ont dû précéder l'instant décisif, et qu'il n'est point inutile qu'il y ait de la méfiance de quelque côté, partout de Finquiétude, pour amener bientôt de l'impatience et nous mettre dans le cas de prendre un ton plus prononcé et de marcher au dénouement.
M. de Sandoz m'a remis confidentiellement l'extrait dune dépêche qu'il a reçue du Roi. Je vous le fais passer de même pour vous, pour votre instruction personnelle. Cette pièce fait le pendant de la communication de M. de Cobenzl, mais il me semble qu'il y a plus de bonne foi, de modération, d'amour de la paix dans les ouvertures de la Prusse que dans celles de l'Autriche. Je vous en fais juge. Vous voyez qu'en résultat, on consentirait à Berhn de nous céder les pays de la rive gauche pour l'évêché d'Hildesheim, et qu'on ne veut davantage qu'à mesure qu'on suppose l'Autriche agrandie en Allemagne et y acquérant une prépondérance à laquelle on veut être en état de s'opposer.
Je vous salue fraternellement.
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TALLEYRAND AU CITOYEN TREILHARD
19 venlôse an VI (9 mars 1798).
La lettre que j'ai écrite à la légation vous aura donné un nouveau moyen de presser les plénipotentiaires de l'Empire. Croyez-vous qu'il soit inefficace? La patience avec laquelle nous nous sommes traînés jusqu'ici dans les voies accoutumées de la négociation, en même temps qu'elle atteste notre bonne volonté, n'est-elle point une preuve qui sera sentie, que si le Directoire prend une détermination tranchante, c'est qu'il y aura été forcé, et qu'alors il saura la soutenir? La foule des petits Etats sera-t-elle sans effroi sur les conséquences de notre éloignement du Congrès? L'Autriche et la Prusse elles-mêmes sont-elles préparées à se trouver en tête-à-tête pour arranger les affaires d'Allemagne quand nous aurons déterminé notre part? Je serais bien aise d'avoir votre avis sur ces points divers.
Pour moi, je vais répondre à vos questions.
Vous demandez si nous voulons augmenter l'équivalent de l'Autriche pour nous assurer de son consentement à la cession de la rive gauche. Non ; mais nous consentons, nous persistons, nous travaillerons pour
qu'elle obtienne tout ce qui lui a été promis par le traité de Campo-Formio. Et, croyez-moi, elle ne demande à son profit l'interprétation du septième des articles secrets, elle n'élève si haut ses prétentions que pour obtenir plus facilement ce qui a été stipulé. Cette part est déjà trop belle pour que nous ayons l'idée d'y rien ajouter. Je vous envoie un extrait d'une lettre de Gaillard. L'évaluation qui s'y trouve me paraît voisine de la vérité, et l'importance que l'Autriche attachait depuis plus d'un siècle à la possession de Salzbourg est témoin qu'elle en connaît tout le prix. Elle joue son jeu en dissimulant sa satisfaction et en exprimant de nouveaux désirs.
La Prusse joue le sien en montrant de la modération sur les indemnités qu'elle demande pour ses provinces transrhénanes, mais en voulant être accrue en proportion de l'Autriche ; sur ce point, son intérêt est aussi le nôtre.
Ce qu'il importe donc de bien persuader aux ministres prussiens, c'est qu'ils peuvent, c'est qu'ils doivent se montrer faciles sur la limite du Rhin, c'est qu'ils doivent y consentir formellement, et qu'alors leur cause deviendra la nôtre, que non seulement la Prusse sera indemnisée de ce qu'elle aura cédé, mais qu'elle obtiendra par notre concours l'équivalent avantageux de tout ce que l'Autriche pourra acquérir au midi de l'Allemagne.
Nous tiendrons notre promesse à la Maison d'Orange. Nous ferons que son indemnité soit en Franconie, et il
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ne tiendra pas à nous que la clause de la convention du 18 thermidor ne soit remplie à cet égard.
Sur toutes choses, je dois vous répéter, Citoyen, que le Directoire veut vous laisser l'initiative de tous les détails, qu'il se réserve seulement de les approuver. Faites donc usage de tous les moyens qui vous paraîtront utiles pour arriver au but et donner surtout à celui que ma dernière dépêche vous a indiqué, les développements qui peuvent le rendre fructueux.
TALLEYRAND AUX PLENIPOTENTIAIRES DE LA RÉPUBLIQUE AU CONGRÈS DE RASTADT'
23 ventôse an VI (13 mars 1798).
Dans ma dépêche du 17, vous avez remarqué que nous avions prévu que, pour la quatrième fois, îadéputation de l'Empire éviterait de se prononcer d'une façon catégorique sur votre première proposition, et
' Le procès-verbal de la séance du Directoire du 22 ventôse porte : « Le Directoire donne ordre au ministre d'écrire aux ministres plénipotentiaires français à Rastadt, pour fixer le délai dans lequel le Directoire exige une réponse catégorique sur la limite du Rhin. » Le 25 février (8 ventôse), Talleyrand disait à Sandoz : « Vous avez pu l'observer aussi bien que moi, la France est une jeune république qui commet des fautes par inexpérience et par ivresse, et qui jette ses gourmes; la guerre ne fera que les perpétuer et les étendre au loin. Pourquoi? parce que l'éducation actuelle est pour la guerre,
quoique le Directoire exécutif n'eût pas supposé qu'en offrant, par une espèce de composition, la moitié de ce qui était demandé, on cherchât encore à surcharger cette cession incomplète de conditions inadmissibles, j'avais eu l'ordre de vous autoriser à déclarer aux ministres d'Autriche et de Prusse, à tous ceux qui ont voix ou crédit au congrès, que de nouveaux délais de la part de l'Empire, que des demi-consentements équivaudraient à un refus formel, et que, dans ce cas, vous recevriez l'ordre de vous retirer; mais, en même temps que je vous avais chargés de faire dans vos communications séparées cette déclaration positive, je n'avais point marqué l'époque à laquelle vous seriez tenus de vous retirer faute d'une réponse satisfaisante; je vous avais dit que le général Bonaparte, en arrivant à Rastadt, désignerait le terme du délai. C'est en ceci que la détermination du Directoire est devenue encore plus précise, et qu'elle demande une exécution plus prompte qui vous est confiée tout entière.
L'heureuse issue des événements de Suisse a fait penser au Directoire que le moment actuel était décisif, et qu'il fallait se hâter d'en tirer parti.
parce que les succès des armées républicaines ont électrisé l'esprit national, et parce que le métier de soldat offre des chances et des avancements plus rapides et plus honorables que tout autre étal. C'est la paix... qui doit refroidir cela et réveiller les anciennes habitudes, c'est elle qui fera fermenter dans l'intérieur... mais tel est l'effet des contradictions du monde politique.
« Le Directoire veut décidément la paix, croyant mettre fin à ses travaux et à ses peines; l'Europe veut la guerre, croyant peut-être mettre fin à l'inquièle ambition du Directoire. »
sous LE DIRECTOIRE. 217
La discussion du congrès sur un point unique a duré trop de temps. Assez de notes ont été échangées sans que la première base de la négociation ait été assise; quel serait le terme de la conclusion du traité, si chacun de ses articles exigeait deux mois de délibérations? La bonne volonté de notre gouvernement s'est montrée dans l'empressement avec lequel il vous a envoyés à Rastadt, munis des pouvoirs et des instructions les moins limités, dans son vœu constant de faire que l'Autriche, la Prusse et les princes héréditaires fussent tous dédommagés et satisfaits , dans sa résignation à suivre pas à pas des formes qui ne peuvent lui convenir, et dont il eût pu contester l'application dans la négociation actuelle; mais sa patience est lasse, et il faut finir. Voici donc ce qu'il vous prescrit de faire.
Aussitôt que vous aurez reçu cette dépêche, vous présenterez à la députation de l'Empire une note qui sera votre ulthnatum sur le premier point de la négociation.
Dans cette note, après avoir sommairement rappelé les excellentes raisons développées dans vos précédentes, et d'où il résulte qu'il est à la fois nécessaire et convenable de terminer avant toutes choses la satisfaction delà République, vous déclarerez que l'intention du Directoire sur ce point est invariable, et que si dans quinze jours, à compter de celui où votre note sera remise, la limite du Rhin n'est point accordée sans conditions et sans réserves, si la ville de Mayence, son territoire et ses forts, le pont de Kehl, qui nous
appartenaient, ne sont point reconnus appartenir définitivement à la République française, vous avez Tordre de vous retirer.
Pour assurer l'effet de cette déclaration, vous aurez soin d'insinuer, dans votre note, qu'ayant les plus fortes raisons de compter sur l'assentiment des Cours de Vienne et de Berlin à une proposition qui leur est depuis longtemps connue, nous ne regarderions l'opposition du Corps germanique, en cette circonstance, que comme un moyen de retarder le salutaire ouvrage de la paix définitive, et que nous serions forcés d'agir en conséquence.
S'il est superflu que je vous rappelle combien il est à propos que vous prépariez, par tous les moyens qui sont en votre disposition, le succès de la démarche que vous êtes chargés de faire, je crois cependant. Citoyens, devoir placer encore une fois sous vos yeux les intentions du Directoire exécutif, relativement à la satisfaction des puissances héréditaires de l'Allemagne et aux arrangements intérieurs de ce pays.
Vis-à-vis de l'Autriche, le Directoire tient à l'exécution des articles secrets du traité de Campo-Formio, ne demandant à l'Empereur ses bons offices que pour tout ce qui y est expressément compris, et n'entendant employer pour le surplus que ses propres moyens.
Vis-à-vis de la Prusse, le Directoire est décidé à lui procurer la complète indemnisation des cessions qu'elle fera soit à la France, soit à la République batave (car vous n'oubliez point que les intérêts de cette alliée
sous LE DIRECTOIRE. 219
reposent aussi dans vos mains), et, déplus, un équivalent raisonnable et proportionnel pour raccroissement de puissance que la Cour de Vienne aurait acquis en Allemagne sur celle de Berlin, par les résultats du traité, et comparativement à leur situation respective avant la guerre.
L'intention du Directoire est encore :
Que la Maison d'Orange ne soit placée que loin de la République batave;
Que celles de Cassel , de Wurtemberg et de Baden obtiennent ou l'exécution littérale des clauses secrètes des traités qui les lient à la République , ou des avantages qui n'y soient point inférieurs.
Sur tous les objets, le Directoire exécutif accordant à ses plénipotentiaires la confiance la plus étendue, leur laisse l'initiative des détails, et se réserve d'approuver les arrangements qu'ils auront arrêtés avec la députation de l'Empire.
Et si , pour compléter l'indemnisation des princes séculiers, il devenait nécessaire de rendre totale la sécularisation des puissances ecclésiastiques, bien loin de s'y opposer, le Directoire y donnerait volontiers les mains, mais il ne la provoquera point; il se taira de même sur la suppression des Electorats ecclésiastiques, se contentant de ne rien faire pour leur indemnité territoriale , et de favoriser tout bas le parti protestant qui tendrait à les faire disparaître.
TALLEYRAXD AU CIÏOYEM TREILHARD
23 ventôse an VI (13 mars 1798).
Je ne veux pas laisser partir le courrier que nous vous expédions, Citoyen, sans vous témoigner particulièrement que votre dernière lettre m'a donné l'espoir que la limite du Rhin pourrait être obtenue avant que vous ayez été dans le cas de faire usage de l'ultimatum du Directoire exécutif. Vous avez pris la bonne voie en arraisonnant séparément les membres de la députation et en prouvant à chacun que son intérêt était d'accord avec le nôtre. Le plus difficile à persuader, c'est sûrement AI. d'Albini. Si vous en êtes venu à bout, ce n'est point un petit succès. Dans tous les cas, si la bonne volonté partielle qu'on vous a témoignée était de nature à céder encore aux suggestions de l'Autriche et à s'émouvoir devant son influence, je crois fermement qu'elle sera réchauffée par la crainte de vous voir partir, et qu'on ne sera point tenté de courir la chance de cette séparation.
Entre nous, je puis vous dire à présent que le général Bonaparte n'ira point à Rastadl. Vous jugerez s'il n'est pas utile de laisser croire encore à sa prochaine arrivée par ceux qui vous entourent. N'imaginez pas cependant
que j'aie entretenu à plaisir votre erreur sur ce point. Ce n'est que depuis quelques jours qu'il est décidé que le général n'ira point vous joindre. Tranquilles du côté de la Suisse, où tout se termine à notre satisfaction, nous nous portons sans partage contre l'Angleterre, et la présence de Bonaparte à Paris, ses fréquentes apparitions sur les côtes, ne sont pas de mauvais préalables pour la grande expédition.
Après tout, il est juste, et je vois avec un vrai plaisir qu'ayant eu tous les ennuis de la négociation, vous n'en partagiez l'honneur avec personne.
Salut et fraternité.
AUX PLÉNIPOTENTIAIRES DE LA RÉPUBLIQUE
AU CONGRÈS DE RASTADT
25 ventôse an VI (15 mars 1798).
Dois-je interpréter. Citoyens, le silence assez long que vous gardez avec moi, comme une preuve que la négociation continue à languir et n'offre rien qui puisse nous être transmis, ou comme le présage de quelque coup décisif que vous vous disposez à porter et dont vous vous réservez de faire connaître à la fois la tentative et l'effet? J'observe que votre dernière dépêche
est du 2 ventôse, et qu'il y a neuf jours que je Tai reçue. Dans cet intervalle, tous les journaux ont répandu une déclaration du Roi de Prusse relativement à ses provinces d'outre-Rhin, sur l'authenticité de laquelle nous sommes forcés de rester indécis, n'en ayant aucune connaissance officielle. Je redoute que quelqu'une de vos dépêches se soit égarée. La dernière portait le n°30. Vous sentez trop bien l'importance que nous attachons à connaître dans leur plus grand détail les opérations du congrès, pour ne pas mettre le plus grand soin à nous tenir au courant de tout ce qui est résultat et même de ce qui est conjecture.
Je joins ici une pièce que j'aurais voulu vous transmettre plus tôt, mais qui pourra cependant ne pas vous être inutile vis-à-vis de M. d'Albini, s'il essayait de se servir encore de l'argument dont la députation de la Diète a osé faire usage, en assurant que dans la guerre actuelle c'est la République française qui a été l'agresseur. Certes, l'espèce d'injonction que l'Electeur de Mayence se permettait de faire le 13 juillet 1792 au ministre français, ne peut être considérée que comme une mesure tout à fait hostile, et l'agression se manifeste évidemment dans tous les outrages que les puissances aveuglées de l'Europe se permirent à cette époque contre la France, vouée par elles à un partage odieux \
^ Tallevrand a toujours considéré que l'Europe était responsable, et non la France, des guerres de la Révolution; que l'Europe, par son refus de reconnaître en France le principe de la souveraineté
sous LE DIRECTOIRE. 22â
TALLEYRAND AU CITOYEN TREILHARD
3 germinal an VI (23 mars 1798).
J'adresse à la légation une invitation du Directoire, qui répond aux questions que vous me faites par une autre question, et, en vérité, je crois aussi que c'est à vous à nous donner un plan. Placé au milieu de tous les intérêts, de toutes les conversations, vous devez connaître les désirs de chacun, en même temps ce qu'il convient de leur accorder. C'est à vous de proposer, à nous d'approuver. Travaillez pour l'Autriche et pour la Prusse, pour tous les princes à dédommager, d'après les engagements que vous connaissez, et de la manière qui vous paraîtra la plus convenable. Faites un traité complet, chargez-moi de le communiquer au Directoire, qu'il l'approuve , et j'ose presque répondre que nous le ferons signer par tous vos plénipotentiaires, en profitant de leurs divisions, de leurs vues particulières et de l'influence prépondérante que nous saurons nous con-
nationale, comme elle l'avait reconnu en Angleterre, avait assumé la responsabilité des événements qui suivirent la déclaration de guerre à l'Autriche et la journée du 10 août 1792.
C'est une opinion qu'il a soutenue dans la note qu'il rédigea pour les puissances, après la journée du 10 août, et qu'il a maintenue dans ses Mémoires.
server. C'est le rôle qui convient à la République et à vous. Dictons la paix dans le cabinet comme nous l'avons fait sur le champ de bataille. Faisons même, s'il est possible, plus et mieux. Si vous persistez à croire qu'un nouveau coopérateur vous soit indispensable, j'en ferai la proposition au Directoire et je tâcherai qu'il vous convienne.
Salut et amitié.
talleyrajVD au citoyen treilhard
5 germinal an VI (25 mars 1798).
J'ai reçu, mon cher Treilhard, vos lettres. La seconde confirme admirablement ce que j'avais eu occasion de vous dire. Vos Autrichiens deviendront moins exigeants à mesure qu'ils s'apercevront que nous pouvons nous passer d'eux, et suivant qu'ils auront l'espoir d'entrer plus doucement en possession de ce qui leur a déjà été promis. Gardez-vous cependant de la déclaration qu'ils demandent. Des paroles, des assurances, des cajoleries jusqu'à ce que la ratification pure et simple soit arrivée. Attendez cela pour vous rapprocher des Prussiens, pour discuter leurs propositions, les appuyer comme il conviendra, et faire prévaloir ce qui sera jugé utile.
sous LE DIRECTOIRE. 225
Je n'admets aucunement les évaluations de M. de Cobenzl sur Salzbourg et les pays adjacents, elles sont trop au-dessous de la vérité. Instruit des dispositions qui ont lieu en Prusse et en Saxe, je ne crois pas que nous devions en prendre ombrage. Leur objet réel de la part du cabinet de Berlin est probablement d'en imposer à l'Autriche plus qu'à la France, et si, en définitive, nous sommes forcés de nous servir des Prussiens pour conclure, nous ne devons pas regretter de voir qu'ils se tiennent en état de parler et d'agir.
TALLEYRAND AU CITOYEN TREILHARD
23 germinal an VI (12 avril 1T98).
Je dois vous dire que dans la persuasion où je suis que le Corps germanique est dévoué à de grands changements, et craignant que s'ils s'opèrent sans notre participation, ils n'amènent des résultats qui auraient droit de nous déplaire, j'avais conçu l'idée de compliquer un peu votre ouvrage en vous indiquant pour base du travail que vous préparez sur l'application du principe des sécularisations quelques mutations principales, quelques arrangements majeurs qui auraient eu pour effet de réunir en un seul corps les possessions prussiennes au nord et à l'est de l'Allemagne, celles de la
Maison palatine dans les cercles de Bavière et de Franconie et un peu de Souabe, afin que de ces deux puissances la première balançât utilement l'influence autrichienne et Tautre ne fût point exposée à une trop prompte destruction ; mais le désir de terminer sans de longs délais a prévalu, et on est déterminé à se restreindre au nécessaire.
Travaillons donc sur la base que nous vous envoyons. Toute latitude vous est laissée ; profitez-en pour faire bien et surtout pour faire vite. Nous avons hâte de conclure.
Je vous salue fraternellement.
TALLEYRAND AU CITOYEN TREILHARD
25 germinal an VI (14- avril 1798).
Soyez assuré, mon cher Treilhard, que ce M. de Pappenheim, ou ne restera point à Paris, ou y perdra son temps. Vous avez vu par ma dépêche d'avant-hier que nous comptions que le landgrave de Darmstadt serait dédommagé par celui de Hesse- Cassel. Ainsi nous aurons peu de chose à traiter avec le premier, et si celui que vous supposez son agent venait ici, c'est peut-être pour quelque spéculation particulière qui nous importe peu. Au reste, je ne l'ai point encore vu et j'ignore s'il est arrivé.
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Ce qu'il vous observe de l'avidité des princes laïques qui sont dans le cas d'être indemnisés d'une part, et la précaution que prennent les ecclésiastiques, de l'autre, de dénaturer et vendre tout ce qui peut être dénaturé et vendu, me donnent à penser que les premiers hâteront le dénouement pour ne point laisser aux seconds le temps de faire évanouir le plus net des moyens d'indemnisation. Nous attendons votre projet.
TALLEYRAND AU CITOYEN TREILHARD
27 germinal an VI (16 avril 1798).
Je ne parle pas de votre article 4, parce que n'étant point disposé à porter en compte les dommages, les non-jouissances et les spoliations des princes possessionnés à la gauche du Rhin, il me paraîtrait un peu rigoureux d'exiger de ceux de la droite le rachat du bénéfice qu'ils pourront être dans le cas de faire par l'abolition de la féodalité de notre part. D'ailleurs, ces redevances étaient plus honorifiques qu'utiles pour le suzerain, et l'objet n'est point assez considérable pour qu'il en soit question.
Je ne parle pas de l'article 8, parce que celui de ma dépêche qui est relatif à la navigation des fleuves en Allemagne, répond suffisamment. La véritable base à
poser dans le traité général et définitif pour les traités particuliers de commerce que nous pourrons être dans le cas de faire avec les États d'Allemagne, cest Vaholi" tion des entraves de toute espèce dont est grevée la navigation intérieure de V Allemagne.
Vos autres demandes ont la solution dans ma lettre; je ne vois pas que nous ayons rien omis d essentiel, et j'attends le travail que vous aurez fait d'après ces données.
TALLEYRAND AU CITOYEN TREILHARD
3 floréal an VI (22 avril 1798).
L'avis que vous me donnez des efforts que fait l'Angleterre pour renouer contre nous une coalition n'est pas le seul qui nous soit parvenu, et les renseignements qui nous ont été transmis de Vienne même, venant à l'appui des faits qui sont en évidence, ont inspiré au Directoire une inquiétude assez grave sur les dispositions actuelles du Gouvernement autrichien et sur ses projets ultérieurs, pour le déterminer à réitérer à la Prusse la proposition d'une alliance offensive et défensive ^
' Le 22 mars, un mois plus tôt, Talleyrand avait dit à Sandoz : « On travaille à la paix de Rastadt, et il n'y aura pas de paix, il se
sous LE DIRECTOIRE. 229
Gaillard est chargé de cette négociation par le courrier de ce jour. Il a ordre de sonder M. d'Haugwitz et de ne s'avancer qu'autant qu'il trouvera le terrain disposé et l'accueil favorable. Aussitôt que j'aurai sa première réponse, je ne manquerai pas de donner à votre légation connaissance officielle de ce qui aura été fait; mais j'ai pensé, mon cher Treilhard, que cette communication particulière et anticipée pourrait vous être utile, d'autant plus que, comme j'ai dû prévoir que le premier soin de M. d'Haugwitz, s'il entrait vivement en discussion, serait de réclamer de nouveau la communication des articles secrets du traité de Campo-Formio, j'ai autorisé Gaillard à lui répondre que cette communi-
prépare dans le Nord une coalition qui embrassera de nouveau FAllemagne et l'Europe, et Vienne a été invitée d'y accéder. L'envoi précipité du général Bernadotte à son ambassade n'a eu d'autre motif que d'éclairer ce qui se celait à cet égard et si celle-ci voudrait y entrer.
« On doute en général à Berlin et ailleurs que le Directoire soit disposé à la paix, et je puis vous garantir que ses dispositions sont néanmoins telles qu'il y travaille de bonne foi. »
Le procès-verbal de la séance du Directoire du 2 floréal porte : « Le ministre des relations extérieures communique une lettre de l'ambassadeur de la République à Vienne de laquelle il résulte que le ministère anglais a proposé à l'Empereur une nouvelle coalition qui serait composée de l'Angleterre, la Russie et le Danemark.
« Ce ministre propose d'écrire au citoyen Gaillard pour l'engager à renouveler auprès de la Prusse la proposition d'un traité offensif et défensif. »
Ces différents extraits attestent l'exactitude des rapports de Sandoz, ils attestent aussi les efforts renouvelés de Talleyrand tendant à se servir de la Prusse, d'une part comme contrepoids à l'Autriche dans les négociations de Rastadt, d'autre part comme d'une alliée éventuelle contre la coalition qu'il prévoyait.
cation aurait lieu aussitôt que la négociation du traité d'alliance offensive et défensive ne laisserait plus de doute sur sa conclusion, et à l'assurer à l'avance que si dans ces clauses secrètes la République avait été forcée de consentir à quelques avantages pour TAutriclie plus grands que nous n'aurions désiré, ce qu'on y remarquait surtout, c'était l'animosité constante, implacable, de cette Maison contre celle de Brandebourg.
Si donc vous continuez à être pressés par les ministres prussiens pour cette communication, vous pourrez leur en laisser entrevoir la possibilité, en leur donnant la même assurance qui sera donnée à Berlin sur les intentions tout à fait inamicales que l'Autriche a manifestées contre la Prusse dans la rédaction de ces articles secrets, sans leur dire précisément sur quoi ils portent.
TALLEYRAND AU CITOYEN TREILHARD
7 floréal an VI (26 avril 1798).
Le général Bernadotte, qui est sûrement auprès de vous et qui a ordre d'y attendre des instructions ultérieures, vous aura donné tous les détails qui pouvaient vous manquer encore sur l'événement qui a
eu lieu à Vienne le 24 germinal dernier. De vous à moi, mon cher Treilhard, et sans que vous lui en témoigniez rien, Bernadotte a mis dans sa conduite un peu de précipitation ^ ; mais l'insulte n'en est ni moins réelle ni moins grave, d'autant qu'il est impossible de supposer que dans un gouvernement aussi fort, aussi absolu que celui de Vienne, un semblable désordre ait eu lieu sans qu'on ait pu le prévenir ou l'arrêter.
Le premier mouvement du Directoire, après avoir donné des ordres pour que nos armées sur le Rhin et en Italie puissent agir avec vigueur, si nous nous trouvions dans le cas de recommencer la guerre, avait été d'écrire directement à l'Empereur pour lui demander une réparation satisfaisante et mettre du côté de ce prince tout le tort de la rupture s'il se refusait à ce qu' lui était demandé.
Mais dans la matinée du 5 floréal, M. le ministre de Naples m'apporta une lettre qui venait de lui être expédiée de Vienne par un courrier extraordinaire, et à
* Sandoz écrit à sa Cour le lendemain, 25 avril : « Un courrier est arrivé de Vienne porteur de dépêches annonçant l'insulte faite à riiôlel et à la personne de l'ambassadeur Bernadotte dans une émeute populaire, et qui ont donné lieu à une séance du Directoire exécutif qui a duré depuis dix heures du matin jusqu'à cinq heures de l'aprèsmidi... Ce n'était autre chose, m'a dit Rewbell, qu'un guet-apens abominable de l'Angleterre et de la Russie... L'opinion de Talleyrand est bien différente ; il blâme la conduite de Bernadotte comme celle d'un jeune homme léger et indépendant... J'ai parlé dans le même sens au Directoire lorsque j'y ai été appelé, et je crois être parvenu à calmer un peu... Les guerres seraient trop fréquentes, ai-je dit, si à chaque insulte que reçoit un ambassadeur on prenait les armes pour le venger. »
laquelle en était jointe une de M. de Thugut pour moi. Je vous en envoie copie, en supprimant toutefois le rapport qui y était joint et dans lequel vous ne doutez pas qu'on ait cherché à colorer ce qui était arrivé. Je mis aussitôt ces pièces sous les yeux du Directoire, et quoiqu'il fût loin d'y trouver la satisfaction qu'il était en droit d'exiger, comme cette demande annonçait l'intention d'entrer en accommodement, que le premier pas se trouvait fait par l'Empereur, le Directoire n'hésita point à s'y prêter. Je fus chargé de répondre à M. de Thugut, et hier, à six heures du matin, un courrier est parti pour Vienne avec la lettre que je joins ici et qui vous mettra au courant de toute cette affaire, en munissant votre collègue et vous d'instructions suffisantes pour le langage et la conduite que vous devez tenir.
Une chose que j'ai oublié de faire entrer dans ma réponse, et sur laquelle vous saurez insister dans l'occasion, c'est qu'au milieu des plus grands orages de la Révolution, jamais Paris n'a offert l'exemple d'un pareil attentat.
Vous communiquerez cette réponse au général Bernadotte. Vous n'apprendrez pas sans plaisir que le général Bonaparte se dispose à se rendre à Rastadt. Le dévouement avec lequel il s'est offert dans une circonstance aussi délicate, a été parfaitement senti du Directoire. Il a écrit à M. de Cobenzl. Nous supposons que c'est lui qui sera envoyé à Rastadt. Aussitôt qu'il y sera arrivé, je vous prie de m'en instruire par un courrier
sous LE DIRECTOIRE. 233
extraordinaire. Je suppose que cette malheureuse affaire s'arrangera convenablement.
De mon côté, j'ai été chargé de continuer à détruire dans l'esprit des ministres étrangers l'opinion que nos ennemis s'efforcent d'accréditer du dessein formé par nous de détruire les gouvernements monarchiques ^
Si la Suisse a voulu se donner une nouvelle Constitution, loin de chercher à en profiter pour nous-mêmes, n'avons-nous point constamment témoigné que nous n'en voulions point acquérir un pouce de terrain?
Si le Gouvernement pontifical a provoqué sa propre chute, n'avons-nous pas soigneusement empêché que la République cisalpine ne s'accrût de son territoire ?
Naguère encore, n'avons-nous pas fait démentir de la manière la plus énergique les projets hostiles qu'on nous prêtait contre Naples ?
L'existence de la Toscane, de Parme et de Turin n'est-elle pas un sensible et constant témoignage de notre respect pour les traités, pour l'indépendance des gouvernements ?
Voilà des vérités bonnes à répandre et à mettre en opposition avec les absurdités qu'on colporte contre nous.
* En 1830, Talleyrand, ambassadeur à Londres, écrit au Département : « L'Europe s'arrangera de nous tranquilles, et s'en arrangera parfaitement. De nous, propagandistes, elle ne s'en arrangera jamais. Il faut sortir de cette idée-là. »
TALLEYRAND AU CITOYEN TREILHARD
7 floréal an VI (26 avril 1798).
Pour ajouter aux renseignements que renfermait ma dernière lettre, je vous envoie, mon cher Treilhard, copie de celle que le général Bonaparte a écrite à M. de Cobenzl^ Je persiste à croire que ce sera lui qui viendra à Rastadt, et qu'entre les deux négociateurs de la paix de Campo-Formio il sera facile d'aviser aux moyens qu'elle ne soit point rompue avant qu'on ait été à même d'en goûter les fruits.
L'embarras momentané que cet incident aura jeté dans votre négociation m'est parfaitement sensible, mais il vous donnera le temps de travailler sur les bases que nous vous avons envoyées, et dût votre ouvrage ne pas prévaloir dans le cours de la discussion, contre des arrangements qui auraient été concertés entre l'Empereur et le Roi de Prusse, il vous mettra toujours à même d'avoir sur chaque objet des opinions
* Le 6 avril, sur le rapport du ministre des relations extérieures, le Directoire avait arrêté qu'une somme de 500 pièces d'or de 24 livres serait remise à M. le baron de Thugut à Vienne, à l'occasion du traité entre la République française et S. M. l'Empereur. Le général Bonaparte était chargé de faire parvenir le présent par M. de Cobenzl, ministre plénipotentiaire de l'Empereur.
{Procès-verbaux du Directoire. — Séance du 17 germinal an VI.)
sous LE DIRECTOIRE. %n
motivées et de rallier peut-être auprès de vous tous ceux qui auront à se plaindre de l'accord des deux Maisons prépondérantes en Empire. Et, après tout, nous ne pouvons pas oublier que nous ne sommes plus la partie directement intéressée dans les opérations du congrès, et que si nous jugeons utile de nous isoler de ce qui lui reste à faire, nous sommes moins appelés à dicter des décisions que lorsqu'il s'agissait de notre propre lot.
A ce sujet, comme je suppose que vous n'êtes pas moins harcelés à Rastadt par les agents du landgrave que nous ne le sommes ici par son ministre, je vous engage à faire sonner un peu haut le bonnet électoral, que nous concourrons volontiers à lui faire obtenir, conformément à notre convention secrète, afin qu'il sente que cette dignité fait elle-même une bonne part de son équivalent.
TALLEYRAND AU CITOYEN TREILHARD
17 floréal an VI (6 mai 1798).
J'ai hâte de vous expliquer comment le voyage de Bonaparte à Rastadt se trouve une seconde fois manqué. C'était de très bonne foi qu'il s'était offert d'y aller. Vous avez vu sa lettre à M. de Cobenzl; mais le
départ de celui-ci pour Vienne, l'incertitude de son retour, l'effet funeste que ce délai pouvait avoir par rapport à la grande expédition méditée par le Directoire, ont amené d'autres résolutions.
Bonaparte est parti avant-hier matin pour Toulon. De cette sorte de versatilité dans nos projets, il est résulté cet avantage qu'une opération dont on avait beaucoup trop parlé a paru abandonnée un instant, ce qui ne peut manquer d'être favorable à son exécution}.
Je vous envoie copie de la lettre que Bonaparte m'a laissée pour M. de Cobenzl, et que je lui adresserai aussitôt que notre courrier sera revenu de Vienne.
Si le ministre de l'Empereur se rend à Rastadt, ce sera sur vous que reposera le soin de traiter avec lui; s'il vient ici, nous traiterons directement.
Dans tous les cas, nous aurons soin d'exiger une réparation convenable; mais nous ne serons pas tellement difficiles qu'un accommodement soit rendu impos-
* u Tout me dit et tout me fait soupçonner, écrivait déjà le 7 avril Sandoz, que le général Bonaparte ne partira point pour Brest et pour les côtes de TOcéan, et tout me dit que l'arrêté du Directoire à ce sujet n'est qu'une feinte pour en imposer à l'Angleterre et à l'Europe. » Et, le 19 du même mois, vers la fin de germinal, il ajoutait : « J'ai vu hier matin le ministre des relations extérieures qui ne m'a plus dissimulé le but de l'armement de Toulon ; c'eût été trop méfiant de sa part; en confirmant une partie des particularités ci-dessus, il a gémi de voir l'ébruitement qu'on a donné à ladite expédition, et il l'a attribué à l'arrêté maladroit du Directoire qui enjoignait au général Bonaparte de se rendre à Brest dans un terme déterminé, arrêté auquel il n'a pas obéi. Talleyrand m'a avoué de plus qu'il était avec Magallon, consul en Egypte, l'auteur de cette grande entreprise, et qu'il en attendait le plus grand succès. »
sous LE DIRECTOIRE. 237
sible par notre fait, et je persiste à croire que la paix actuelle ne sera point troublée par le fâcheux résultat des efforts de l'Angleterre pour nous remettre les armes à la main avec la Maison d'Autriche.
TALLEYRAND AU CITOYEN TREILHARD
22 floréal aa VI (11 mai 1798).
Je sors du Directoire, où j'ai communiqué l'avis que vous me donnez, mon cher Treilhard, de la très prochaine arrivée de M. de Cobenzl à Rastadt. Vous concevez que si, d'un côté, cet empressement nous est agréable, de Tautre, il nous embarrasse en raison du départ du général Bonaparte. Il a fallu prendre un parti rapide, et le voici.
Le courrier qui vous remettra cette lettre est porteur de celle dont je vous ai déjà envoyé copie et que Bonaparte avait écrite à M. de Cobenzl avant de quitter Paris. Elle est datée de Vienne (ce qui est à remarquer et à faire remarquer), c'est à Vienne qu'elle doit être remise; mais si le négociateur autrichien est à Rastadt, vous voudrez bien la lui faire tenir. En même temps, vous aurez soin de faire que sa première surprise ne devienne pas du mécontentement et ne le porte à reprendre aussitôt la route de Vienne ou à transmettre
à sa Cour quelque impression fâcheuse. Vous emploierez tous les moyens de délai qui pourraient faire gagner du temps.
Peu d'heures après l'arrivée de ce premier courrier, un autre arrivera pareillement à Rastadt, porteur de deux lettres de moi, une pour M. de Thugut et une pour M. de Cobenzl. Celle pour M. de Cobenzl lui annoncera que, depuis le départ de la lettre que lui écrivait à Vienne le général Bonaparte, nous avons appris qu'il était arrivé à Rastadt muni des ordres et des instructions de Sa Majesté Impériale; que le Directoire s'empresse de faire partir un négociateur pour s'entendre avec lui sur les objets contenus dans ma lettre à M. de Thugut ; que le négociateur sera le citoyen François de Neufchâteau, et que, comme il n'est pas possible que le citoyen François sorte du territoire de la République, il convient que les conférences entre M. de Cobenzl et lui s'établissent à Seltz, à la gauche du Rhin, en face de Rastadt.
Cette lettre ne doit vous servir qu'à une seule chose, c'est à faire que ce que vous direz à ce premier moment ne soit pas en désaccord avec ce qui se fera.
Vous ferez bien cependant de ne point parler de la nomination du citoyen François de Neufchâteau avant qu'elle soit officiellement annoncée à M. de Cobenzl.
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TALLEYRAND AU CITOYEM TREILHARD
22 floréal (11 mai 1798), dix heures du soir.
Vous aurez vu , mon cher Treilhard , par ma lettre de ce matin, que j'ignorais encore la nomination de M. de Cobenzl à la place de M. de Thugut. Comment se fait-il que, dans votre lettre du 19, envoyée par un courrier extraordinaire, vous ne m'ayez rien dit de cette nouvelle confiée à la poste avec votre lettre du 18? Il en est cependant résulté peu de mal. La lettre à M. de Thugut se trouve supprimée. Je vous envoie copie de celle à M. de Cobenzl. Il est entendu que si cependant elle ne le trouvait point à Rastadt, elle irait le chercher à Vienne. J'émets cette supposition, car il me paraît encore étonnant qu'à peine nommé au département des affaires étrangères, M. de Cobenzl se rende à Rastadt. Cette démarche de la Cour de Vienne a quelque chose de très remarquable que je ne me hâte point pourtant d'interpréter.
Je vous transmets le résultat de la séance de ce matin pour la liste des candidats au Directoire. Sur 332 votants, Treilhard a obtenu 234 voix; Monge, 201 ; Garât, 191 ; le général Brune, 176. Aucun autre n'a encore obtenu la majorité absolue \
* Le 25 mars, Sandoz écrivait à sa Cour : « Quel bien ne serait-ce
TALLEYRAND AU CITOYEN TREILHARD
24 floréal an VI (13 mai 1798).
Par mes dépêches du 22, vous savez déjà, mon cher Treilhard, que nous ne nous sommes point dissimulé l'embarras qui résultait de l'absence de Bonaparte, mais que le Directoire a pourvu par un parti qui vous paraîtra sûrement le meilleur, et je ne doute pas qu'en nous reprochant nos contradictions (qui sont du fait de Bonaparte), vous n'ayez mis tout votre esprit à
point, si Talleyrand entrait dans le Directoire ! On en parle aujourd'hui dans le public comme d'une nomination possible, et il est assez habile pour en éloigner l'idée, afin de ne pas élever des intrigues contraires, si la majorité du Conseil lui était acquise. Je crois connaître assez ce ministre pour être convaincu que son système serait extrêmement favorable à la Prusse et au repos de l'Europe. Plus d'ébranlement dès ce moment et plus de commotion ; quelles que fussent même les contradictions qu'il pourrait essuyer de Rewbell sur certains objets, il aurait l'art de le ramener à ses idées ou d'obtenir la majorité des suffrages. » Mirabeau disait de l'abbé de Périgord : « Il sait prendre le diapason des autres pour les mettre au sien. »
Le 11 avril, Sandoz ajoute : « Un nommé Jorry avait placardé un libelle horrible contre lui, le dénonçant comme un faux républicain et indigne de siéger dans le Directoire. — Je l'ai dit et je le crois : son entrée dans cette première magistrature de la France mettrait fin aux convulsions futures de l'Europe. »
Treilhard fut nommé, et ce fut lui qui, le 25 mai, fit, au Directoire, la motion de maintenir Talleyrand au ministère des relations extérieures.
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expliquer notre conduite , de manière que M. de Cobenzl n'en aura point été trop vivement affecté.
Le citoyen François de Neufchâteau est au moment de son départ. Use rend à Seltz, et nous supposons que M. de Cobenzl ne fera point de difficulté pour s y trouver avec lui.
Cependant, en réfléchissant sur le véritable sens de l'article 157 de la Constitution, le Directoire a compris qu'il devait être interprété d'une manière moins rigoureuse.
En général , et dans tous les cas , on entend par résidence dans un lieu quelconque l'action de n'en point découcher.
Celui qui est prisonnier sur la parole et qui a une ville pour prison peut en sortir dans le courant de la journée, et il suffit qu'il y revienne passer la nuit.
Il ne viendrait à l'esprit de personne que l'article 164 de la Constitution empêchât les membres du Directoire d'étendre leurs promenades à plus de huit lieues de Paris. Us sont tenus seulement de revenir coucher dans le rayon prescrit.
De même, il est donc possible que le citoyen François de Neufchâteau aille passer quelques heures de la journée à Rastadt, et il suffira qu'il ne soit pas vingt-quatre heures sans rentrer sur le sol de la République.
Voilà le sens raisonnable, le vrai sens de la loi. Vous ne le laisserez point ignorer, et les choses pourront s'arranger de manière que les deux négociateurs
aillent tour à tour et réciproquement Tun vers l'autre, ce qui sera pour M. de Cobenzl une nouvelle preuve de l'empressement du Directoire de tout arranger à l'amiable.
Aussi, dès que les premiers pourparlers auront eu lieu, le Directoire se fera un plaisir d'envoyer à Vienne un nouvel agent, mais il désire que M. Degelmann soit d'abord rendu à Paris. C'est un préalable devenu nécessaire par le premier envoi de Bernadotte qui est demeuré sans réciprocité. Ne vous taisez point làdessus.
Le courrier qui vous remettra cette lettre porte au général Bernadotte l'ordre de se rendre à Strasbourg et d'y prendre le commandement d'une division militaire. Le citoyen Gaudin s'y rendra pareillement avec les archives de la légation, qu'il conservera, ainsi que son titre de secrétaire. Il attendra dans cette ville les ordres du Directoire.
Je vous salue fraternellement * .
* Après le départ de Treilhard, il semble que Talleyrand se soit détaché de plus en plus de la négociation de Rasladt. Le procèsverbal de la séance du Directoire du 13 prairial dit : « Le ministre des relations extérieures présente et fait adopter un projet d'instructions pour les plénipotentiaires à Rastadt. (Il a retiré la minute.) » Le procèsverbal du 16 prairial porte : « Le ministre fait une nouvelle lecture du projet d'instructions qu'il avait préparé pour les commissaires français de Rastadt, avec les amendements et corrections qui lui ont été prescrits par le Directoire . «
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