LA RUSSIE
La femme extraordinaire qui a gouverné pendant trente-cinq ans cet Empire avait été la première à exciter toutes les Cours de l'Europe contre la Révolution française, et cependant elle ne mit guère dans la coalition qu'elle avait provoquée que l'éclat de sa haine et l'activité de ses intrigues.
Quand son fils monta sur le trône, on devait croire que, fatigué de la longue inertie dans laquelle on l'avait tenu, et prévenu contre tous les plans de sa mère, il allait suivre un système différent. En effet, on le vit d'abord professer les intentions les plus pacifiques et signaler même les premiers jours de son règne par des actes dignes d'éloge.
Ce début, dont l'augure a été si tôt démenti, avait inspiré au Directoire exécutif la pensée d'un rapprochement que réclamait l'intérêt de notre commerce, plus encore que les calculs de notre politique.
Le citoyen Caillard fut chargé de jeter quelques paroles à cet efl'et, et le Gouvernement prussien, empressé de les accueillir, ne le fut pas moins de les transmettre à Pétersbourg. On vit bientôt arriver à Berlin AL de Panin, qui paraissait investi de tous les pouvoirs nécessaires pour une prompte négociation. Dès ses premiers entretiens, il ne parlait que de conclure en
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quelques heures et en quelques paroles un traite définitif. Au même temps, un nouveau ministre de Russie, M. de Katschalow, envoyé pareillement à Copenhague, n'y témoignait pas une moindre ardeur pour entamer cette négociation. Mais bientôt, toute cette chaleur s'évanouit, les rendez-vous cessèrent entre le citoyen Gaillard et le comte de Panin. L'arrestation d'un consul dans les îles vénitiennes fut le prétexte de la rupture ; son motif véritable se trouve dans les circonstances qui existaient alors et dans les efforts non interrompus de l'Angleterre pour tenir la Russie liée à son système.
Les conférences pour la paix avec l'Empereur étaient ouvertes à Montebello. Transportées à Udine, elles étaient devenues languissantes, et l'opinion généralement accréditée annonçait que les hostilités allaient reprendre. L'Autriche elle-même n'avait point cessé d'appeler la Russie à son aide, et ses suggestions, d'accord avec celles de l'Angleterre, avaient prévalu sur nos insinuations et sur l'entremise conciliatrice du Gouvernement prussien. Le caractère particulier de Paul P*", qui s'est montré jusqu'ici le moins habile et le plus capricieux des despotes, avait favorisé toutes les démarches accumulées autour de lui pour l'aliéner contre nous et le ramener dans une coalition dont on s'efforce de renouer tous les fils.
A son égard, le succès paraît avoir été complet, et son brusque retour au système qui a été suivi par sa mère est une nouvelle preuve de ce que de bons esprits
ont déjà remarqué, savoir : qu'au milieu des révolutions de cour qui se sont si fréquemment succédé en Russie, le sort de l'Empire paraît être de revenir constamment au système de politique et d'agrandissement qui date du règne de Pierre I".
Les faits qui prouvent les déterminations actuelles de l'Empereur russe sont nombreux et positifs :
La conclusion du nouveau traité de commerce avec l'Angleterre ;
Les prohibitions ridicules, les déclamations extravagantes par lesquelles ce prince a pris à tâche de manifester sa haine contre la Révolution française ;
L'envoi à Berlin de l'homme le plus marquant de la Russie, évidemment destiné à travailler contre nous, soit en excitant la Prusse à des démarches qui nous soient contraires, soit en étayant, en provoquant les résistances qui peuvent entraver la paix d'Empire;
Enfin, la nouvelle longtemps contestée, mais qui paraît aujourd'hui certaine, du départ d'une flotte russe pour agir comme auxiliaire des Anglais.
Jamais l'animosité et les ressentiments de Catherine n'accumulèrent en si peu de temps une suite pareille d'hostilités contre nous, et quand on voit son fils aussi prodigue qu'elle d'excitations et de secours pour une coalition presque entièrement dissoute, on se demande comment il est arrivé que les intentions si évidemment pacifiques du Gouvernement français, partagées d'abord à Pétersbourg, n'ont eu pour résultat qu'un redoub lement d'inimitié.
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Peut-être est-il inutile de s'arrêter à cette première question, dont on ne trouverait la solution que dans la personne même de l'Empereur, dans la mutabilité de ses principes et de ses affections.
Ce qu'il est plus intéressant d'examiner, c'est, puisque la Russie veut la guerre, s'il n'y aurait pas moyen de la lui faire activer, et de manière à lui laisser de vifs regrets.
Dans ce moment, on ne peut songer à diriger contre la Russie les efforts de ses voisins. La Pologne n'existe plus; la Suède, quand nous aurions recouvré sur elle toute notre influence, ne peut être mise en mouvement seule et sans la combinaison de quelque autre attaque. Nous sommes encore loin d'espérer si la Prusse voudra associer sa cause à la nôtre et regarder nos ennemis comme les siens.
D'une autre part, la Russie, sans commerce et sans colonies, est à peine attaquable par une puissance qui ne lui est pas limitrophe. Dans tout l'éclat de notre marine, nous n'aurions pas la pensée de pénétrer dans la Baltique et jusqu'au fond du golfe de Finlande. Une expédition contre Archangel serait plus facile, si la mer du Nord n'était presque exclusivement occupée par nos ennemis. Je ne vois donc plus qu'un point par lequel nous puissions atteindre la Russie, mais c'est le point sensible. Si Bonaparte s'établit en Egypte, quand il aura dirigé une part de ses forces contre les Anglais dans l'Inde, qui empêchera que la flotte française, pénétrant dans la mer Noire et s'unissant à celle des Turcs, aille, pour consoler cette puissance de l'occupa-
tion de l'Egypte, l'aider à reconquérir la Crimée qui est pour elle d'un bien autre intérêt que cette région livrée depuis des siècles aux révoltes des beys? Il n'y aura pas toujours dans la Méditerranée une nombreuse flotte anglaise. Attaqués dans l'Inde, menacés sur leurs côtes, frappés au cœur de leur puissance par l'insurrection de l'Irlande, dont les progrès peuvent d'un moment à l'autre désorganiser leur armée navale, ils doivent finir par abandonner la station qu'ils auront établie au fond de la Méditerranée, et dès lors nous pouvons marcher à Constantinople, où tout doit être préparé pour que nous soyons bien reçus. La destruction de Cherson et de Sébastopol serait à la fois la plus juste vengeance de l'acharnement insensé des Russes, et le meilleur moyen de négociation avec les Turcs pour en obtenir tout ce qui pourrait consolider notre établissement en Afrique. J'ajoute que ce serait aussi le moyen de réaliser un projet conçu par des hommes célèbres, développé dans des mémoires intéressants, celui de faire le commerce du Nord par le Midi et d'échapper ainsi à la navigation de la Baltique, aux droits du Sund et au voisinage des Anglais qui ne permet jamais qu'en temps de guerre, les denrées du Nord puissent nous être apportées par nos propres vaisseaux.
Je ne terminerai point cet article sur la Russie sans rappeler au Directoire que ce vaste pays est fermé depuis sept ans à nos observations, que nous manquons des notions les plus essentielles sur son état
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intérieur, sur l'esprit de la Cour, sur les intrigues auxquelles il est difficile de supposer qu'elle ne soit point livrée, sur les événements plus ou moins décisifs qui s'y préparent, car il semble impossible que le délire imbécile de celui qui gouverne n'amène pas quelque explosion.
J'insisterais volontiers pour qu'on cherchât les moyens de faire pénétrer quelqu'un à Pétersbourg, à Moscou, et ce n'est point un observateur ordinaire qu'il nous faut dans cet Empire, ne recueillant que des bruits de gazette, des nouvelles de café. La mission est difficile, le choix du missionnaire importe, et je désire d'être autorisé à m'en occuper.
Comme le citoyen Caillard avait reçu des pouvoirs pour négocier avec la Russie, et comme les volontés de l'Empereur sont ambulatoires à ce point, qu'au milieu de sa plus fougueuse exaspération il peut revenir tout à coup à des vues pacifiques, il est utile de décider si le citoyen Siéyès ' recevra les pouvoirs qu'avait eus son prédécesseur.
^ Le Directoire, même après le 18 fructidor, qui avait éloigné de ses conseils le sage Carnot, était demeuré fidèle à l'idée d'une alliance prussienne que ce grand homme de guerre avait embrassée avec faveur. Nous avons vu plus haut, lettre XX, p. 228, que le Directoire avait résolu de faire à la Prusse la proposition d'une alliance offensive et défensive. Dans sa séance du 19 floréal an VI, il prit, en l'absence de Talleyrand, un arrêté qui rappelait Caillard, notre ministre plénipotentiaire à Berlin, et il désigna pour lui succéder avec le titre d'ambassadeur, Siéyès. Ce ne fut pas un choix heureux. Le Roi de Prusse écrivit à Sandoz: « Il s'en faut de beaucoup que, vu le caractère profondément dissimulé de l'abbé Siéyès, on puisse