LA RÉPUBLIQUE HELVÉTIQUE
En parlant de nos relations avec plusieurs monarchies de l'Europe, et notamment avec Vienne et Berlin, je n'ai pas dissimulé que nos ennemis secrets tiraient leurs principaux arguments contre nous des événements qui sont arrivés en Suisse ; et, à ce sujet, je me
croirais coupable de ne pas présenter au Directoire un tableau rapide, mais exact, de la Révolution de ce pays et de son état actuel.
Ce n'est point la matière d'un doute que pendant le cours de la guerre qui vient de finir et malgré l'apparente neutralité dont il faisait profession, le Corps helvétique n'ait favorisé de tous ses vœux, et souvent de sa secrète assistance, les efforts de la coalition. La Suisse était devenue l'asile de nos ennemis les plus actifs, le foyer de leurs intrigues, le berceau de toutes les conspirations qui ont compromis notre liberté et notre repos intérieur \
Elle renfermait cependant un grand nombre d'amis de la France et de nos principes, mais ils gémissaient,
^ Le 29 fructidor an V, Talleyrand écrivait à Bâcher :
« Le Directoire exécutif est averti, Citoyen, qu'on croit que les Suisses vont former sur la frontière de la France un cordon de troupes pour repousser les émigrés et déportés qui voudraient revenir chez eux , surtout ceux dont les ressources pécuniaires sont à peu près taries.
« Il aperçoit dans cette mesure supposée un danger imminent qu'il est pressé de prévenir.
« Il vous prescrit de faire connaître aux différents cantons helvétiques qu'il verrait avec le plus grand déplaisir toutes démarches, toutes précautions dont le résultat serait de faire refluer en France les émigrés et d'accumuler sur nos frontières leurs dangereux rassemblements.
« Il est nécessaire que vous vous occupiez sans aucun délai, et par tous les moyens qui sont en votre pouvoir, d'assurer le plein effet des intentions du Directoire exécutif.
« Il veut absolument que notre sol soit purgé de ces hommes que la patrie désavoue, et qu'on leur livre passage pour qu'ils aillent ensevelir loin de nous leurs projets conspirateurs et leurs espérances déçues. »
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comprimés par l'oppression héréditaire de quelques familles, et ceux qui crurent pouvoir laisser éclater leurs vœux en notre faveur et s'associer à nos succès par la joie qu'ils en témoignèrent, furent regardés dans plusieurs cantons; et notamment à Berne, comme des perturbateurs du repos public et forcés de s'expatrier \
• Au citoyen Bâcher, à Baie [Suisse),
« 27 brumaire an VI (17 novembre 1797).
« J'ai reçu, Citoyen, toutes vos dépêches depuis le 26 vendémiaire jusqu'au 18 brumaire inclusivement. J'ai communiqué à qui il était utile les renseignements qui s'y trouvaient renfermés.
« Satisfait de l'activité que vous mettez dans votre correspondance, j'attends encore de votre zèle le succès d'une mesure à laquelle le Directoire exécutif attache une grande importance.
« Occupé sans relâche des moyens d'assurer notre tranquillité intérieure, il s'aperçoit avec regret que tous ses efforts seront vains aussi longtemps qu'il y aura dans le voisinage de la République un foyer de conspiration sans cesse alimenté de toutes les espérances contre-révolutionnaires d'un parti aveuglé par ses propres fureurs.
« Pour mettre un terme à ces obscurs complots, du moins pour en éloigner la source, le Directoire vous charge de demander au Corps helvétique, par une note spéciale et pressante :
« 1° Que les émigrés, les prêtres réfractaires, qui sont de véritables bannis pour délits qualifiés^ ne soient pas tolérés plus longtemps, et sous aucun prétexte, sur le territoire helvétique;
« 2" Que les ci-devant membres du Corps législatif et autres condamnés à la déportation, notamment Duplantier, Dumolard et Dumas, qui sont plus que des bannis^ qui sont, dans toute l'étendue du mot, des criminels d'Etat jugés ipour forfaiture et soustraits par la fuite à la sentence prononcée contre eux, soient arrêtés et livrés à votre réquisition pour être conduits en France.
« Ce n'est point à vous que j'ai besoin d'observer. Citoyen, que cette double réquisition est fondée sur la plus stricte interprétation des traités, et que, sous aucun rapport, on ne peut hésiter d'y faire droit.
« Quoique nous ayons appris avec étonnement que des prêtres coupables et fugitifs n'avaient pas trouvé seulement en Suisse un
La France devint leur asile, et lorsque Toligarchie eut appesanti son joug d'une manière intolérable sur le pays de Vaud, ces réfugiés réclamèrent l'appui de la France, garante des anciens traités par lesquels les droits du pays de Vaud étaient expressément réservés. La République ne pouvait refuser de remplir les devoirs de la garantie, et, par son arrêté du 8 nivôse, le Directoire déclara aux Gouvernements de Berne et de Fribourg que les habitants du pays de Vaud n'auraient point en vain réclamé sa médiation s'ils continuaient à solliciter sans succès la restauration de leurs anciens droits. Cette époque fut décisive pour la liberté de THelvétie.
asile et des secours, mais que des chapelles, des abbayes leur avaient été ouvertes dans le pays de Vaud et ailleurs pour y célébrer leurs offices, ce qui n'est pour eux qu'un moyen d'entretenir le fanatisme dans nos départements limitrophes , nous voulons croire que les cantons ou n'ont pas suffisamment apprécié les résultats de cette funeste indulgence, ou n'ont pas cru devoir prendre l'initiative des mesures de rigueur que nous avons le droit de réclamer. Mais aussitôt que vous aurez présenté le vœu formel du Directoire exécutif, il n'y aura plus lieu à en décliner l'entier accomplissement, et nous attendons d'apprendre bientôt que la Suisse sera débarrassée de celte horde dangereuse qui pourrait devenir entre les deux Etats l'occasion des plus fréquentes et des plus désagréables altercations. « Salut et fraternité.
« P. S. — J'attends avec quelque impatience le travail complet que vous m'avez promis sur l'Erguel et sur la manière la plus avantageuse de redresser notre frontière du nord au sud, le long du territoire helvétique.
« Il paraîtrait plus convenable que votre note au sujet des prêtres, des émigrés et des députés, fût générale, sans désignation de personnes, attendu qu'il en existe plus que je n'en ai désigné, et qu'ensuite, vous en poursuiviez l'exécution vis-à-vis de ceux que je vous ai nommés et que j'aurai occasion de vous nommer encore. »
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D*une part, les patriotes du pays de Vaud redoublèrent d'énergie et d'efforts pendant qu'au nord de la Suisse le canton de Baie commençait à ressentir l'influence paisible d'une régénération salutaire.
De l'autre, les Gouvernements de Berne et de Fribourg unirent leurs efforts et leurs complots pour résister à la propagation des principes. Bientôt les deux partis furent en présence, et l'agression des Bernois provoqua le combat et décida la victoire. Le pays de Vaud fut libre , et Berne expia presque en même temps dans ses murs le crime de sa longue usurpation. Avec Berne s'écroula le gothique édifice de la Constitution helvétique. Les meilleurs esprits de cette nation connaissaient la nécessité de substituer au gouvernement fédéral un gouvernement unique. Une Constitution, rédigée par des hommes justement célèbres dans leur pays, fut bientôt donnée au peuple helvétique, et obtint l'assentiment de sa grande majorité. La résistance des petits cantons et les mouvements insurrectifs du Valais exigèrent quelques nouveaux efforts, mais un prompt succès suivit, et bientôt la Suisse voit sa révolution faite et son gouvernement organisé. Cependant, ce pays paraît livré à un mécontentement profond, à des inquiétudes générales qui se manifestent par les réclamations sans nombre des administrations secondaires aux autorités supérieures, et de celles-ci aux agents de la République, au ministre, au Directoire.
Le mauvais effet de ces plaintes , quelque exagéra-
tion qu'on soit fondé à leur supposer, c'est d'entretenir l'aigreur entre des peuples faits pour s'associer et se chérir, c'est de placer l'armée française dans un état perpétuel de guerre au milieu de ceux qui devraient n'être que ses amis et ses auxiliaires.
S'il faut compter au nombre des plus puissants motifs qui prolongent cette mésintelligence intérieure, les efforts dissimulés, mais actifs, du fanatisme et de l'oligarchie, il est malheureusement trop vrai que les agents de la République n'ont pas toujours mis dans leur conduite la sagesse et les ménagements qui devaient les diriger, vis-à-vis d'une nation d'autant plus jalouse de sa liberté qu'il y a quelques siècles qu'elle a la réputation d'être libre.
On a vu même jusqu'à quel point le citoyen Rappinat s'était trompé dans la manière de remplir les fonctions importantes que le Directoire lui avait confiées.
Non content de n'avoir point voulu reconnaître des engagements contractés à Paris par les ministres réunis des finances et des relations extérieures, après l'avis préalable du Directoire , il a voulu réduire à la nullité la plus complète toutes les autorités constituées de la République helvétique, il a voulu interdire aux citoyens et aux magistrats de cette contrée amie toute résistance à ses ordres, toutes plaintes contre ses actions et contre celles des agents civils et militaires que la République entretient en Suisse pour la consolidation de la liberté de ce pays.
Le Directoire n'a point toléré que l'abus de la puis-
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sance allât aussi loin, et, en cassant l'arrêté de son commissaire, j'ose dire qu'il a sauvé l'Helvétie dévouée peut-être aux plus grands malheurs, et qu'il a ravi aux ennemis de la France le parti avantageux qu'ils n'auraient pas manqué de tirer du texte de la proclamation du citoyen Rappinat.
Que le Directoire achève son ouvrage ; qu'il donne à ses agents, en Suisse, des instructions positives; qu'il leur rappelle de ne point trop user du droit de conquête. Si, jusqu'à la conclusion d'un traité d'alliance entre les deux Républiques, la nôtre doit exercer une sorte de protectorat indispensable pour épargner à la Suisse des convulsions dangereuses, que du moins le poids en soit adouci, que les prestations soient réduites à l'entretien nécessaire de notre armée. Que la discipline la plus rigoureuse soit observée ; que les plaintes soient écoutées, et que le commissaire du gouvernement ne dédaigne pas de répondre au ministre qui lui transmet ou les notions qu'il a recueillies, ou les réclamations qu'il a reçues, ou les arrangements qu'il a dû prendre, conformément aux ordres et aux instructions du Directoire.
La présence d'une armée française et nombreuse dans un pays déjà surchargé de ses propres habitants, et qui avait l'habitude de ne payer aucune contribution, ne peut manquer d'être onéreuse et de devenir l'occasion nécessaire de beaucoup de mécontentement. Hâtons l'instant où nos troupes pourront abandonner l'Helvétie ; hâtons la conclusion d'un traité d'alliance avec
cette nation régénérée et qui, suffisamment défendue par ses montagnes et par l'énergie de ses habitants, n*aura besoin, ni comme la Batavie ni comme la Cisalpine , d une armée auxiliaire pour maintenir son indépendance.
Il n'y a que la circonstance d une guerre avec TAutriche qui pourrait rendre nécessaire la rentrée de nos troupes en Helvétie, ainsi que leur libre passage par tel ou tel point ; mais ce double avantage doit être stipulé dans le traité. J'ai hâte de faire usage des pouvoirs que le Directoire m'a confiés pour sa conclusion, et il y a plus d'un mois que j'ai écrit à ce sujet au citoyen Rappinat, pour lui demander les renseignements qui me sont nécessaires. Il n'a point daigné me répondre.
Que le Directoire me permette à ce sujet une observation.
La correspondance particulière qu'il a jugé à propos d'entretenir avec quelques-uns de ses agents chez l'étranger, a des inconvénients graves, dont le principal n'est pas encore qu'elle établit souvent de la contradiction dans les opérations du Gouvernement, mais bien qu'elle met le Directoire dans l'impossibilité de désavouer quelquefois ce qui a été fait en son nom, et de sauver par là, dans des circonstances extraordinaires, la considération du Gouvernement, qui ne doit jamais avoir tort*.
* Rapport au Directoire exécutif.
« Le Directoire exécutif m'a envoyé un mémoire que lui ont