L ESPAGNE
On peut croire que le Gouvernement espagnol ne s'était pas décidé sans quelques regrets à nous faire la guerre.
Ses succès dans la première campagne avaient exalté le fanatisme religieux et monarchique qui avait amené les hostilités; mais les revers de la seconde, les revers plus grands de la troisième dessillèrent les yeux de la Cour de Madrid, et comme, au milieu de la coalition, elle s'était toujours en quelque façon isolée, sa paix particulière fut bientôt conclue. Je ne sais pas jusqu'à quel point il faut louer l'extrême modération avec laquelle cet ennemi vaincu fut traité. Sans doute, le comité de gouvernement fut guidé par le désir de prouver à l'Europe combien la France était disposée à rendre la paix facile, et par celui de s'assurer un allié
^ On lit au procès-verbal de la séance du Directoire du 22 messidor an VI (10 juillet 171^8) :
u Le ministre des relations extérieures soumet au Directoire un projet de lettre à M. Jay, en lui envoyant son passeport, dans laquelle il rappelle à cet envoyé la conduite et la loyauté du Directoire envers les Américains, n
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profitable et constant dans une puissance dont il avait ménagé à ce point les intérêts et la vanité.
L'alliance a eu lieu entre les deux nations, mais, cette fois encore, on a laissé échapper l'occasion d'obtenir des cessions importantes, et la participation de l'Espagne n'a produit qu'une faible partie des résultats qu'on devait en attendre. Cette puissance équipa successivement deux flottes; l'une fut battue dans le combat de Saint-Vincent, et l'autre est encore bloquée dans le port de Cadix.
Un concert plus suivi dans les opérations des deux Etats, plus de bonne volonté de la part du ministère espagnol et de tous ses agents, nous auraient fait tirer du traité d'alliance des fruits plus utiles, et nous ne serions pas aujourd'hui dans une sorte d'inquiétude sur les dispositions secrètes de la Cour de Madrid.
D'un côté, nous voyons que le commerce de l'Angleterre avec l'Espagne, prohibé par une cédule, continue à se faire à l'aide des bâtiments neutres et de ceux de Maroc, par l'intermédiaire des maisons irlandaises qui se trouvent établies dans les ports, et par une foule d'agents répandus dans tout ce royaume. Pareillement, au moment même où l'introduction des marchandises anglaises se trouve prohibée, à dater du 31 juillet prochain, nous apprenons que des relations commerciales s'établissent entre Gibraltar et le commissaire espagnol Castro-Ferrer.
Ajoutez à cela que des conférences secrètes ont lieu devant Cadix entre les principaux officiers des deux
flottes, que le commerce direct avec les colonies espagnoles dans le golfe du Mexique vient d'être accordé aux neutres, ce qui est presque l'accorder aux Anglais, et que, dans quelques parties de l'Espagne, on s'exprime assez ouvertement sur une prochaine rupture avec la République.
J'ai appelé l'attention de notre ambassadeur sur ces faits et ces bruits divers. J'attends sa réponse, mais cependant je répugne à supposer au Gouvernement espagnol des intentions inamicales et perfides. Je ne puis regarder comme un voile à des dispositions hostiles le parti qu'il a pris de reléguer jusqu'aux Canaries les émigrés de toute espèce qui affluaient dans ses États; de se montrer moins contraire à l'exécution de la loi du 8 floréal, en permettant que la valeur des prises soit en certains cas remise à la disposition des capteurs ; d'ordonner l'élargissement de quelques Français arrêtés au Mexique et par l'Inquisition; de faire restituer quatorze millions de réaux sur dix-neuf qui sont encore dus par suite du séquestre mis au commencement de la guerre sur les propriétés françaises.
Ces faits sont de nature à balancer les autres, au moins à suspendre l'opinion du Directoire.
Une disposition de la Cour de Madrid qui est encore plus remarquable, c'est qu'elle paraît tenir avec moins d'opiniâtreté à la conservation de la Louisiane. Il semble qu'elle ne craint plus autant notre étabhssement en Amérique, et, quoiqu'efle ne fasse pas l'aveu de son impuissance à défendre ses possessions dans
l'Amérique septentrionale, on entrevoit qu'elle aimera mieux opposer nos forces que les siennes aux invasions que les Anglais et les Américains paraissent méditer contre ses possessions continentales. La connaissance de ce projet d'invasion a été donnée au Gouvernement espagnol. Le Directoire examinera quel parti nous pourrons tirer, soit de cette circonstance, soit des vues que je lui présenterai sur des arrangements territoriaux en Amérique, pour conduire à fin la négociation relative à la Louisiane.
Cette question se lie à une autre non moins importante et que je traiterai tout à l'heure, celle de la paix
avec le Portugal.
Je dois observer auparavant que si l'Espagne, privée de manufactures, éprouvant des besoins nombreux que nous sommes seuls à même de satisfaire, ne s'est point prêtée jusqu'ici aux arrangements que nous aurions désirés et recule de jour en jour la confection d'un traité de commerce, il peut y avoir de notre faute.
Nous n'avons mis aucun empressement à accueillir plusieurs demandes qui nous ont été faites par son gouvernement. Nous avons refusé l'introduction des sucres de la raffinerie de Saint-Ander; nous avons refusé des sauf-conduits pour des bois de construction qu'il attendait du Nord. Il désirait mie exportation de mais pour la Biscaye qui en éprouve le plus grand besoin, et il se montre très affecté de ce qu'on n'y a pas consenti. Il se plaint de ce qu'on a imposé sur ses bâtiments un droit de 2 fr. 10 par tonneau, prétendant
que ce droit était moindre avant la paix, ce qui n*est point exact, parce que la quotité des droiis ne s'est accrue que parce qu'on y a réuni d'autres droits qui étaient perçus avant la guerre et qui ne le sont plus aujourd'hui; de ce que la République n'a encore acquitté qu'une faible partie des créances que les Espagnols ont sur notre Trésor par suite du séquestre qui avait été mis sur leurs propriétés; et toutes ces plaintes sont secrètement inspirées par un autre sentiment qui est aussi commun au Portugal et qui tient ces deux puissances dans une sorte d'éloignement et de méfiance perpétuels du Gouvernement français. L'Espagne et le Portugal ont des colonies immenses. Leur système colonial est le plus prohibitif que l'on connaisse; il est fondé aussi sur l'esclavage. Rien ne leur paraît plus redoutable, sous ce double rapport, que l'influence de notre voisinage, de nos relations commerciales, de la propagation de nos principes. On n'apprécie point assez en France la force de cette appréhension; si l'Espagne tient à l'Angleterre par quelque lien, c'est par celui-là, et il est aussi peut-être celui qui enchaîne le mieux la Cour de Lisbonne. Cette considération mérite toute l'attention du Directoire. Un point important et qui ne saurait être en ce moment trop soigné, c'est de tenir sans cesse le Gouvernement espagnol en haleine sur ses dispositions maritimes. Il ne suffit pas que l'amiral Masseredo tienne oisifs devant Cadix dix-huit vaisseaux anglais, il importe qu'il soit toujours en état de sortir de ce
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port, afin que si l'amiral Jervis faisait le moindre mouvement, la flotte espagnole pût en profiter pour mettre à la voile et s'opposer aux entreprises que les Anglais pourraient tenter contre nous.
C'est là la pierre de touche de l'alliance. La sincérité du Gouvernement espagnol doit être appréciée uniquement d'après les efforts qu'il fera contre l'ennemi commun ' .
. Xous donnons ici quelques extraits d'un rapport de Taileyrand. postérieur de neuf mois; il atteste l'excellence d^^.^ff ^ j;„ '^ ministre des relations extérieures était parvenu a etabhr entre 1 Espagne et la République française.
■ V ' L'Espasné se trouve aujourd'hui engagée dans un traité d'alliance' solennelle. Des motifs d'intérêt particulier, le sent.ment de sa propre faiblesse, le désir de conserver son existence politique et
e'se maintenir au rang des puissances influentes, l'ont unie a la République, sa seule alliée naturelle et, quoique gouvernée sous une forme différente, la seule puissance qui soit en état de lu. fournir des secours prompts, réels et effectifs dans tous es temps
„ Tout le monde connaît le besoin qu'a 1 Espagne de la paix parce qu'elle est sans moyens pour continuer la guerre niaritime et
qu'elle est hors d'état de s'engager dans une guerre continentale. »
■ ■;D'après'ce qui v'ientd'êtCe observé,' nuld;u;e que la République n'ait le droit d'exiger de l'Espagne les secours «''P"'-/-; '« '™^« d'alliance; mais elle peut encore la contraindre a se déclarer d une manière fôimelle et positive contre la Maison d'Autriche et les autres puissances nouvellement en guerre contre le peuple français^
„ 11 s'agit maintenant d'examiner s. la République a un intérêt réel et bien prouvé d'engager l'Espagne dans une guerre continentale, et de mettre dans la balance les secours effectifs qu elle peu en obtenir, avec les inconvénients malheureusement trop certains qui résulteront de ses lenteurs et de ses formaUtes accoutumées Une autre considération bien importante, et que 1 expérience a de à fa naître plus d'une fois, c'est que. dans le cas où l'Espagne entrerait
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