LA PORTE OTTOMANE
Sélim III, qui règne depuis 1790, passe pour ami des Français.
Le même sentiment ne paraît point animer les ministres qui composent le Divan.
Depuis 1792, ce conseil avait montré au Gouvernement français, sinon de la malveillance, au moins de la tiédeur et de la pusillanimité toute fois qu'il s'agissait de nos intérêts.
Mais cette conduite est changée depuis quelques mois. On nous témoigne de la prédilection, des égards, la plus entière bienveillance. Toutes nos demandes sont accueillies. Des ordres ont été donnés aux douaniers des diverses Echelles pour que nos négociants soient à l'abri de leurs concussions.
Ce changement paraît un fruit de la crainte : il date de la conclusion du traité de Campo-Formio, de l'occupation des îles vénitiennes et du rétablissement de notre marine dans la Méditerranée.
La peur que notre voisinage inspire aux Turcs se manifeste par la proposition que la Porte a faite à nos agents d'engager le Directoire à lui vendre nos nouvelles îles.
J'ai fait ce qui a été possible pour rassurer le Divan sans lui témoigner qu'on devinait ses craintes.
Pareillement j'ai préparé nos agents à recevoir la nouvelle de l'arrivée de Bonaparte en Egypte, pour la sûreté des Français qui sont dans les Echelles, autant que pour le succès de nos vues , et je leur ai tracé le langage qu'ils devaient tenir aussitôt qu'ils seraient instruits de son débarquement pour faire entendre à la Porte que la France veut seulement se mettre à la place des beys qui, depuis si longtemps en révolte ouverte et impunie contre l'Empereur, ont osé encore insulter la République et maltraiter des citoyens français que leurs affaires avaient conduits à Alexandrie'.
^ Projet de mémoire pour servir d'instructions au ministre plénipotentiaire de la République auprès de la Porte ottomane, présenté au Directoire le 26 ventôse an Vl-lii mars 1798.
« Depuis le seizième siècle, la politique a uni la France avec la Turquie. Quoique la fierté ottomane ait, en plusieurs circonstances, blessé l'orgueil des monarques français, ceux-ci n'ont jamais voulu rompre cette union. Elle était, en effet, commandée par toutes les sortes d'intérêts. D'une part, elle était un puissant obstacle à l'agrandissement de la Maison d'Autriche, et de l'autre, elle procurait à la France le commerce presque exclusif du Levant, qui, en 1789, était parvenu au plus haut degré de prospérité.
a Cependant, les avantages de ce système n'étaient plus les mêmes pour la France, depuis un demi-siècle. La puissance ottomane n'avait plus dès lors, dans la balance de l'Europe, le poids qu'elle y apportait auparavant. Les vices de son administration intérieure, la dépopulation de ses provinces, les concussions et les révoltes des officiers de la Porte, la destruction du corps des janissaires, la perte de cette ancienne discipline militaire et de ce fanatisme religieux qui avait procuré tant de triomphes aux Turcs, l'ignorance grossière des divers peuples soumis au Croissant, toutes ces causes et mille autres inutiles à rappeler ne permettaient plus de compter
J'ai préparé dans ce sens un message pour le Corps législatif, et qui devra lui être envoyé aussitôt que la nouvelle du débarquement nous sera arrivée.
Je suppose que ces déclarations, appuyées de la nouvelle delà prise de Malte, dont Timportance sera sentie à Constantinople mieux que partout ailleurs, y préviendront les effets des démarches de nos ennemis pour peindre notre conduite sous des couleurs défavorables, et, si nous sommes bientôt en mesure de faire ce que j'ai indiqué en parlant de la Russie, au moins
l'Empire ottoman pour un allié puissant, surtout en considérant les progrès des puissances de l'Europe dans la législation, l'administration, les finances, la tactique et la discipline militaire, la marine et la navigation, le commerce et les arts.
« Les politiques qui observaient la décadence de l'un et les progrès des autres dans ce qui constitue la force et la grandeur des États, avaient bien fait sentir que la France ne pouvait plus considérer l'amitié du Grand Seigneur comme un moyen efficace en politique, et qu'elle devait se borner à retirer les avantages du riche commerce que les provinces ottomanes présentaient aux Français. Il semble que l'ancien gouvernement de la France sentait cette vérité, puisqu'il ne daigna faire aucune diversion favorable aux Turcs dans les guerres de 1768 et 1788, malgré le danger imminent dans lequel celle-ci surtout les jeta. Il est même probable que sans la Révolution française ils n'y eussent pas échappé, et que le Croissant eût été expulsé au delà du Bosphore.
« Quoi qu'il en soit, les motifs qui ont inspiré cette manière de voir prennent chaque jour un caractère plus grave et plus prononcé. Il est évident pour les personnes instruites de la situation de l'Empire ottoman, qu'il touche de près à la dissolution que les plus éclairés de nos observateurs lui ont prédite. Si aux causes intestines qui l'annoncent se joignaient les attaques des Cours de Vienne et de Pétersbourg, dont les projets secrets et ambitieux ne peuvent être mis en doute, l'Empire ottoman serait chassé de l'Europe et relégué en Asie. La République française ferait de vains efforts pour prévenir cet événement. Elle y perdrait le sang et les trésors des
d'en annoncer l'intention, je ne doute pas que la Porte ne sente le prix de ce service et n'associe ses forces aux nôtres pour repousser la Russie loin des bords de la mer Noire.
Je dis plus. Dans le cas où la guerre recommencerait avec l'Empereur, ce serait une chance bien décisive et dont les résultats seraient aussi nouveaux qu'incal-
Francais, parce que les Turcs sont incapables d*aucune réforme et de renoncer à leurs habitudes et à leurs préjugés. Le Directoire exécutif a voulu, il y a deux ans, donner une grande preuve de son amitié à la Porte, en lui procurant des moyens de perfectionner sa lactique militaire, de fortifier ses places frontières, d'avoir de Tartillerie légère. A cet effet, il lui envoya à grands frais des compagnies de canonniers, d'ingénieurs, artilleurs, fondeurs, etc. Tant de générosité a été inutile et en pure perte pour la République. Les Turcs ont préféré leur détestable routine, qui leur sera tôt ou tard funeste, à toutes les inventions salutaires et aux plans utiles qui leur étaient offerts.
« Mais la prévoyance et la prudence du Directoire ont été plus loin. Embrassant d'un coup d'œil le système de commerce de l'Europe et surtout celui des Anglais dans l'Inde, calculant tous les avantages que l'Egypte peut procurer, aujourd'hui et à l'avenir, à la République française, il a résolu de faire une descente en Egypte et d'y établir la nation française.
«L'Egypte est de toutes les provinces ottomanes celle où l'autorité de la Porte est la plus précaire. On peut même dire qu'elle n'y a pas l'ombre du pouvoir. Son pacha du Caire n'est que le premier esclave des bsys. Elle n'y fait, en temps de guerre, aucune levée de troupes, et dans aucun temps elle n'en retire de tribut : celui qui lui est fixé par les transactions faites par Sélim P^ conquérant de PÉgypte, ne lui est plus payé depuis un grand nombre d'années.
« Ainsi la conquête de l'Egypte par la France ne cause aucun préjudice effectif à la Porte, et elle donne à celle-là, outre plusieurs avantages considérables, celui d'affaiblir le commerce des Anglais dans l'Inde et même de pouvoir les chasser de cette contrée, au moyen de troupes qu'on peut y faire passer rapidement et à peu de frais, par le Caire et Suez. »
culables que l'arrivée aux bouches du Danube de douze mille Français déterminant la Porte à prendre fait et cause, à chercher la réparation de toutes ses disgrâces des guerres précédentes, et se joignant à cent mille Turcs devenus peut-être invincibles par Tenthousiasme que leur inspirerait cette réunion.
Je terminerai par une remarque sur les puissances barbaresques.
Ce sont peut-être les seules qui, pendant cette guerre, soient restées tout à fait fidèles aux liens qu'elles avaient avec la France, à l'époque même où les Anglais, maîtres de Toulon, dominaient dans la Méditerranée; leur attachement pour nous a paru s'augmenter en proportion de nos disgrâces.
Qu'on juge ce qui doit résulter vis-à-vis d'elles de notre rétablissement à Malte, et combien leur intérêt va se trouver d'accord avec la prédilection d'habitude qu'elles nous ont témoignée.
C'est ici le lieu d'ajouter qu'il serait impolitique de s'abandonner en ce moment à des idées trop libérales, et de s'occuper soit à détruire la piraterie avouée des Barbaresques, soit à faire participer les Républiques d'Italie aux droits dont nous jouissons chez ces puissances. La Méditerranée doit être exclusivement la mer française. Son commerce entier nous appartient, et tout ce qui tend à en éloigner les autres nations doit entrer dans nos vues. Sous ce rapport, les Régences de la côte d'Afrique sont, en quelque sorte, nos auxiliaires, puisque leurs vexations atteignent tout le monde,
excepté nous, et que notre pavillon, respecté, se trouve en temps ordinaire au-dessus de toute concurrence.
Notre intérêt est donc de maintenir les Barbaresques dans leur état actuel, au moins jusqu à ce que notre domination soit établie sur la Méditerranée, de manière à ne plus craindre ni ennemis ni rivaux, ce qui aura lieu quand le commerce aura pris à notre avantage des habitudes dont on connaît la force, et que des siècles même ont peine à changer.
RECAPITULATION
Je reviens maintenant à une distinction nécessaire.
Les puissances dont je viens d'esquisser la situation, les intérêts et les vues, sont, par rapport à nous, de trois espèces, alliées, neutres ou ennemies.
Nos ennemis avoués, les seuls avec lesquels nous soyons encore en état de guerre, sont la Russie, TAngleterre et le Portugal. Je ne mets point l'Empire, parce que sa négociation est ouverte, et que, d'ailleurs, l'armistice qui a été convenu équivaut à un état de paix.
La Russie se montre disposée à rendre son inimitié plus active qu'elle ne fut jamais. Ses flottes vont se joindre à celles de l'Angleterre, et on renouvelle le bruit des quatre-vingt mille Russes si longtemps annoncés.
Ce qui entretient la Russie dans ces dispositions hostiles, c'est son éloignement, c'est la sécurité qu'elle
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trouve dans la faiblesse de notre marine contre les efifets de notre ressentiment. Cependant, j'ai montré qu*il n'était point impossible de l'atteindre, et je persiste dans cette pensée qu'une entreprise contre ses établissements de la mer Noire serait suivie d'un plein succès, nous rendrait l'entière amitié des Turcs, et pourrait assurer à cet Empire quelque prolongation d'existence.
L'Angleterre, malgré l'étalage et l'emploi de toutes ses forces maritimes, n'est pas mieux à l'abri des coups que nous pouvons lui porter. Sourdement épuisée par les efforts qu'elle est forcée de faire, menacée incessamment d'être attaquée au centre de sa puissance, déchirée par l'insurrection d'Irlande qui va consommer des hommes et des trésors, bientôt, peut-être, poursuivie jusque dans l'Inde; de quelque éclat qu'elle paraisse environnée, sa position est effrayante, et sa chute peut être instantanée et terrible. Malgré les illusions de l'amour-propre et de l'intérêt personnel, je doute que l'avenir ne se présente pas quelquefois sous des couleurs sinistres à l'imagination de l'homme trop célèbre qui a provoqué sur son pays de grands malheurs, et sur sa tête une terrible responsabilité.
Le Directoire a vu ce que je pense du traité qui est à faire avec le Portugal.
Ces trois ennemis sont les débris trop vivaces de l'immense coalition qui avait été formée contre nous, qui s'attache sans cesse à se grossir et dont l'effort s'exerce autant contre les puissances qui sont restées neutres
pendant toute la guerre que contre celles qui sont devenues neutres par leur réconciliation avec nous.
J'ai dit quels moyens emploient l'Angleterre et la Russie pour nous créer de nouveaux adversaires, et je pense que le premier soin du Directoire doit être de détruire reffet de leurs intrigues, en leur ôtant les prétextes dont elles les appuient.
Vis-à-vis des nations maritimes, l'Angleterre abuse des mesures que nous avons prises contre elle-même, parce que ses longs attentats nous y ont forcés, mais qui contrarient en beaucoup de circonstances les spéculations, les bénéfices des autres nations commerçantes, et qui même ne sont pas, il est vrai, conformes aux principes du droit maritime.
Eh bien! que le Directoire accueille les réclamations des puissances neutres, qu'il m'ordonne de lui présenter les moyens d'y satisfaire, du moins en partie, et que l'intérêt véritable de la République, celui du commerce direct, ne soit plus trop souvent compromis par les excès de la course, qui, après tout, n'estqu'uneloterie favorable aux seuls armateurs et qui aie désavantage de conduire en Angleterre un si grand nombre de nos matelots.
Vis-à-vis de la Prusse, de l'Empereur, de tous les princes du continent, on se sert des événements de Rome, de ceux surtout qui sont arrivés en Hollande et en Suisse, pour nous accuser de vouloir réduire ces
Etats dans une dépendance absolue et de n'en faire que nos satellites.
Opposons à cette accusation une conduite plus cir-
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conspecte que celle qui a été tenue jusqu'ici ; on peut faire les mêmes choses de manière qu'elles ne donnent aucun prétexte à la malveillance; cela tient à la volonté du gouvernement, cela tient au choix de ses agents; et à ce sujet, je ne saurais m'empêcher de rappeler sans cesse sous combien de rapports ce choix est délicat et important.
Une grande part de la considération extérieure de la République dérive de la conduite de ses agents et de leurs qualités personnelles. Qu'ils commencent par mériter l'estime, ilsobtiendrontavecle tempsamitiéetconfiance.
Leur trop grande mutabilité est un mal, parce qu'elle semble accuser ou les variations du gouvernement ou son imprévoyance ; qu'il s'attache donc à choisir des hommes qu'il ne soit point forcé de révoquer aussitôt qu'il les a nommés. C'est en évitant toute précipitation dans les choix que le Directoire les rendra meilleurs et plus stables.
On se sert encore de nos demandes au congrès pour nous reprocher une ambition sans bornes, pour nous supposer des pensées secrètes, des projets ultérieurs qu'on ne manque point d'interpréter en répandant que nous ne sommes occupés que de la propagation de nos principes. C'est la crainte qui liera longtemps encore tous les rois de l'Europe, et cette union sera plus intime, suivant que notre conduite donnera plus de force à leurs inquiétudes*.
' Talleyrand avait écrit le 21 prairial an VI (9 juin 1798) précédent à tous les agents diplomatiques, en leur transmettant un arrêté de
Que le Directoire continue à se prononcer moins par des déclarations officielles que par des assurances intérieures. Qu il persuade avant tout ceux mêmes qui FenA/ironnent, qu'on sache et qu'on répète que la liberté ne doit s'étendre dans l'univers que par la propagation des lumières et par la propre volonté des nations. Les rois qui ne croient point à la propagation naturelle des principes et qui redoutent les instigations et l'appui des Français plus que la volonté des peuples, tranquilles sur nos intentions, seront bien près de pouvoir nous aimer.
Qu'on ne s y trompe point. Ceux qui sont aujourd'hui nos alliés ne sont pas moins soumis à l'influence de cette inquiétude.
Sommes-nous sûrs d'avoir des alliés? En avonsnous qui nous soient utiles?
Le Piémont, je n'en parle pas; le traité qui nous lie ne fut qu'un traité de circonstance, et ses efl*ets sont nuls par rapport aux avantages que nous en pouvions tirer alors.
L'Espagne, nous avons vu jusqu'à quel point son alliance est froide, oisive, improfitable.
Les Républiques que nous avons créées, à l'exception de celle des Bataves dont la coopération maritime peut
rinstitut national, dont l'objet était d'inviter les gouvernements des puissances alliées et neutres à envoyer à Paris des savants qui se réuniraient aux commissaires de l'Institut pour la fixation définitive de l'unité fondamentale des poids et mesures.
Les chancelleries européennes avaient pris ombrage de ce congrès scientifique !
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nous être de quelque utilité, sont dans un état d'enfance et d'agitation qui fait qu'elles nous sont à charge ; et l'espèce de jalousie qui se manifeste déjà parmi elles n'est point garant que nous en retirions jamais facilement tous les avantages que nous aurions droit d'en attendre.
Je le répète, parce que c'est une vérité constante : des alliés ne s'acquièrent et ne se conservent qu'avec du soin, des égards et des avantages réciproques. Le moment qui succède à une guerre générale, aussi extraordinaire dans ses résultats que celle qui vient de finir, n'est pas celui où il est facile de construire un système fédératif, surtout pour une nation qui s'est donné un gouvernement neuf dans l'histoire du monde, et dont la stabilité n'est démontrée aux yeux des autres nations que parle temps.
Quelque puissante que soit la République, elle impose moins de confiance que de respect; et il faut qu'elle obtienne de la confiance pour obtenir des alliés vrais et utiles.
Travaillons donc pour l'avenir et faisons qu'il soit prochain.
Je termine par cette observation qui se tire de tout ce que j'ai dit, c'est que, dans les circonstances décisives, la République a toujours montré une grande, une étonnante modération. En traitant avec la Prusse, avec l'Espagne, avec Naples, avec l'Empereur, elle n'a point abusé de sa force. Qu'elle évite donc d'en faire étalage dans de moindres occasions, qu'elle soit con-
stante, habile et sage, et que le nom de grand peuple qui lui a été donné par l'admiration lui soit confirmé par la confiance.
TALLEYRAND AU CITOYEN SIEYÈS