‹ Correspondance diplomatique de talleyrand (volume 2)Chapitre 61 sur 74 · ENVOYÉ EXTRAORDINAIRE DE LA RÉPUBLIQUE · texte numérisé non relu

ENVOYÉ EXTRAORDINAIRE DE LA RÉPUBLIQUE

PRÈS s. M. LE ROI DE PRUSSE

19 messidor an VI (7 juillet 1798).

J'apprends, Citoyen, par votre lettre du 5, que vous êtes arrivé à Berlin, que vous y avez déjà vu MM. de Finckenstein et d'Ayensleben, et qu'après votre première conversation avec eux, vous avez jugé convenable de vous présenter avec le titre d'envoyé extraordinaire.

Le Directoire avait prévu cet arrangement, et il ne fera aucune difficulté à ce que l'usage constant ne soit point intervenu dans cette circonstance, pourvu, comme vous l'avez expressément observé , qu'il ne soit reçu d'ambassadeur de la part d'aucune autre puissance.

Je ne doute point que les plénipotentiaires de la République au congrès ne se soient empressés de vous transmettre la nouvelle qu'ils ont reçue par le télégraphe de la prise de Malte , illustre début de la plus illustre entreprise.

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De même, je leur ai expressément recommandé de vous tenir au courant des circonstances principales et des plus secrets détails de la négociation qu'ils conduisent. Le chiffre qu'ils ont avec vous doit assurer votre correspondance.

Sûrement, vous aurez appris que les conférences de Seltz n'avaient rien produit de ce que nous devions en attendre. L'Empereur se refuse à la satisfaction demandée. M. de Cobenzl, après avoir essayé d'étendre la discussion sur des points étrangers à l'affaire de Vienne, afin de donner à son voyage une importance qui pût justifier l'éclat de son déplacement, voyant que ses efforts ont été inutiles, se renferme aujourd'hui dans des dénégations. Il est à prévoir que le citoyen François quittera Seltz sans que l'arrangement ait eu lieu. L'intention du Directoire est alors de continuer les conférences de Rastadt pour la paix d'Empire, d'entretenir les relations qui y subsistent avec l'Empereur comme chef de l'Empire, mais de cesser toute relation directe avec le monarque autrichien jusqu'à ce que la satisfaction ait été donnée. Ce n'est point la guerre, ce n'est point la paix; il ne tiendra point au Directoire que cet état pénible ne fasse place à une conciliation parfaite; mais, comme en chérissant la paix il ne craint point la guerre, il ne fera jamais le sacrifice de la dignité nationale.

J'attends que vous nous appreniez, Citoyen, le retour du Roi, la présentation de vos lettres de créance et vos premières conférences avec M. d'Haugwitz.

TALLEYRAND AU CITOYEN SIEYÈS

2 thermidor an VI (20 juillet 1798).

En donnant de la publicité au discours que vous avez adressé au Roi lors de votre présentation, je n'ai point seulement cédé au plaisir de faire connaître à Paris, comme vous l'avez fait à Berlin, les véritables dispositions du gouvernement et les vôtres; j'ai été bien aise encore de donner un utile exemple à nos agents extérieurs et de leur montrer dans quel style il était convenable de parler aux puissances près desquelles ils sont envoyés.

Vous étiez préparé à apprendre la séparation des plénipotentiaires de Seltz. Ils ne se sont point quittés sans s'être réciproquement exprimé le vif regret de n'avoir rien conclu.

Chacun d'eux a été reprendre le poste qui lui était réservé, et François de Neufchâteau a été installé hier au ministère de l'intérieur. Son opinion est encore que nous n'aurons point la guerre, que l'Autriche ne la veut point. Je reste au moins convaincu qu'elle fera des efforts pour retarder la pacification de l'Empire. Cette position indécise , ce défaut de conciliation lui

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convient mieux qu'à nous, et elle n'essayera point d'en sortir.

Mais ce qu'il nous importe de savoir, et de savoir par vous, c'est de quel œil la Cour de Berlin aura vu tout ceci, et si elle entre dans le plan de l'Autriche pour prolonger et rendre inefficaces les discussions du congrès.

Ce serait le moment, au contraire, où cette puissance devrait s'interposer pour activer la négociation, et ce serait pour elle un moyen de nous trouver très favorables à ses vues, que de balancer utilement l'influence que l'Autriche exerce et d'en combattre le funeste effet.

Serez-vous à même. Citoyen, de leur faire saisir des vérités si simples? Vos premières conférences avec M. d'Haugwitz vous auront donné des notions que vous nous transmettrez, et, comme le Directoire s'occupe des moyens d'arriver au terme, je vous serai obligé de me communiquer vos propres idées sur le mode qu'il faut employer pour vaincre les résistances qu'on oppose à la conclusion de la paix définitive.

Je n'ai pas besoin de vous dire de quel poids sera votre opinion dans une aff'aire aussi grave. Vous savez à quel point repose sur vous la confiance du Directoire et celle de la nation entière.

Salut et fraternité.

P. S. — A ce sujet, dites-moi quelle importance la Prusse attache personnellement à ce que la forteresse

d'Ehrenbreitstein soit maintenue telle qu'elle est, et si, en ne considérant cette place que comme moyen de défense pour l'Allemagne et en stipulant qu'il en serait construit une autre à une distance convenable du Rhin, on ne pourrait pas en obtenir plus facilement la démolition.

TALLEYRAND AU CITOYEIV SIEYÈS

6 thermidor aa VI (24 juillet 1798),

Ce que vous m'avez adressé, Citoyen, sous la date du 22 messidor avec le titre de Bulletin, est une véritable dépêche et qui méritait d'être chiffrée. Vous devez moins que tout autre vous abstenir de cette précaution indispensable. Votre correspondance excitera plus de curiosité que celle d'aucun agent, et je ne réponds pas que le secret en soit toujours respecté.

Frappé de vos réflexions sur l'accord outrageant qui règne entre la Cour de Vienne qui se dit en paix avec nous, et la Cour de Londres, notre constante ennemie, je ne vois pas cependant que ce soit l'oubli de notre propre dignité qui encourage l'audace de l'une et la perfidie de l'autre. Surtout, je ne comprends pas que Bâcher et Helflinger ayant eu à traverser pour se

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rendre à leur destination, et des parties non pacifiées de l'Empire et des domaines de l'Empereur, il y ait eu de l'inconvenance à ce qu'ils se procurassent un passeport impérial. Quel est l'agent étranger qui pourrait effleurer le territoire de la République sans une autorisation spéciale? Quant à l'affaire de Bernadotte, je ne puis vous taire que tous les renseignements qui nous sont parvenus attestent Timprudence de sa conduite, et que François de Neufchâteau a vivement éprouvé à Seltz combien il était pénible qu'il nous eût mis dans cette position qu'obligés de demander une réparation, nous avions peu de droits à l'obtenir.

Quoi qu'il en soit, l'impatience du Directoire est telle pour mettre un terme à cette espèce d'incertitude dont l'Europe entière pâtit relativement à la paix ou à la guerre, que je ne puis attendre que vous m'ayez fait connaître le résultat de vos premières conférences avec M. d'Haugwitz, pour vous transmettre les intentions du gouvernement.

J'écris à Roberjot qu'il se rende sur-le-champ à Paris, en ne donnant à son voyage que des motifs particuliers; qu'il nous apporte des notions exactes sur la position des choses, sur la tendance des esprits et sur les moyens qui peuvent conduire au dénouement. Trois jours de conférences avec le Directoire le mettront à même de retourner au congrès muni d'instructions tout à fait définitives et qui ne laisseront lieu à aucuns délais ultérieurs.

Cependant, il faut que de votre côté vous pressiez

votre ouvrage et que vous obteniez une décision. Nous la voulons prompte et positive. Tous les intérêts de la République sont compromis par cet état de choses, et il est temps qu'il cesse.

Que la Prusse fasse un choix! Veut-elle opérer avec nous au congrès? Veut-elle entrer de bonne foi dans nos vues? Nous favoriserons les siennes.

Si Ehrenbreitstein lui tient si fort au cœur, en exigeant que cette forteresse soit démolie, parce que son existence est vraiment incompatible avec celle de Coblentz, nous ne nous opposerons pas à ce que la rive droite du Rhin soit défendue de ce côté par la construction d'une nouvelle place, pourvu qu'elle soit plus éloignée du fleuve et que ses feux ne puissent inquiéter ni notre rive, ni nos îles.

Que la Prusse devienne un allié sincère, actif, et ses intérêts ne nous seront pas moins chers que les nôtres; mais si, pour la quatrième fois, nos excitations n'aboutissent qu'à prolonger sa léthargie, peut-être sa mauvaise volonté, si nos ouvertures n'obtiennent qu'une réponse toujours dilatoire, évasive, je vous le dis, fatigués de notre inutile persévérance, nous mettrons alors tous nos soins à nous passer d'elle; vous ne doutez pas que nous n'en trouvions les moyens; et si la Prusse, bien avertie, recueille des fruits amers de sa résistance à nos vues, de sa confiance dans celles de l'Autriche, elle n'aura point à nous reprocher de l'avoir trompée ou trahie.

Je n'imagine point de vous fournir des arguments

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pour décider la Cour de Berlin. Tous ceux qui y sont propres sont présents à votre esprit. Vous saurez combattre et réfuter avec Tobjection qu'on met en avant celle qu'on dissimule. Vous vous attacherez à détruire cette terreur secrète qui entretient à Berlin comme ailleurs une méfiance de nous qui nuit sans cesse à nos ouvertures, parce qu'on ne nous croit occupés que du projet de révolutionner l'Allemagne. Vous saurez faire entendre que les chances de révolution sont toutes dans la reprise des hostilités, et que la paix générale est pour les gouvernements monarchiques de l'Europe une sauvegarde beaucoup meilleure que l'espèce de ligue vers laquelle on les excite et qu'on prétend opposer ostensiblement à celle qu'on suppose les Républiques disposées à former contre les couronnes.

Le Directoire exécutif, qui a toute confiance en votre zèle, Citoyen, attend avec impatience que je lui fasse connaître, et votre opinion sur les circonstances actuelles, et les démarches que vous aurez faites près du cabinet de Berlin, et leur succès.

TALLEYRAND AU CITOYEN SIEYÈS

19 thermidor an VI (6 août 1798).

J'ai reçu, Citoyen, vos dépêches.

Les détails qu'elles renferment ont été placés sous les yeux du Directoire, qui m'a autorisé à vous transmettre les copies que vous désirez de nos conventions secrètes avec les puissances d'Allemagne. Vous les recevrez incessamment. Je regrette que le citoyen Gaillard ne vous ait point laissé la carte sur laquelle est tracée la ligne de neutralité, je voudrais qu'elle me fût déjà remise pour vous la faire repasser sur-le-champ.

Nos remarques sur la manière dont cette ligne vient d'être récemment violée par les croisières que les Anglais avaient établies entre Hambourg et Amsterdam, sont de nature à être souvent répétées au cabinet de Berlin. Quand il se montre si pointilleux à notre égard sur l'observation de cette démarcation, comment garde-t-il le silence vis-à-vis de l'Angleterre qui la méconnaît et l'outrage? Si les idées dont vous parlez dans votre lettre du 6 ont trouvé accès dans l'esprit du Roi de Prusse, il ne manquera point de prétexte pour les réaliser. Vous savez à quel point je partage votre opinion sur ce qui est relatif à la puissance prussienne.

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Je pense avec vous que nous ne saurions trop Téloigner de nos frontières, trop l'éliminer des côtes de l'Océan, pour la porter tout entière au nord et à Test de l'Allemagne. Je ne perds pas une occasion de faire prévaloir des maximes que je crois saines, et que j'ai souvent développées dans mes divers rapports.

Vous aurez appris. Citoyen, que Roberjot avait quitté Rastadt, conformément à ce que je vous écrivais naguère, et pour recevoir les dernières instructions du Directoire exécutif. Il nous a rapporté que les ministres prussiens s'étaient un peu rapprochés des nôtres ; il ne désespère point qu'avec un peu d'adresse et beaucoup de fermeté, nous n'obtenions un traité tout à fait avantageux et une conclusion prochaine. Dans quatre ou cinq jours, il retournera à son poste, avec l'ordre de presser le dénouement et de lui fixer un terme.

TALLEYRAND AU CITOYEN SIEYÈS

26 thermidor an VI (13 août 1798).

J'ai reçu, Citoyen, vos dépêches. Votre billet chiffré du 10 thermidor m'avait préparé aux détails intéres- I sants que renfermait la dernière, et je dirai comme

VOUS que jamais dépêche n'arriva plus à propos et ne fut susceptible de produire un meilleur effet.

Roberjot était ici ; il avait apporté de Rastadt Topinion que les ministres prussiens avaient reçu ordre de se rapprocher des nôtres et d'entrer davantage dans leurs vues. Toutes nos conférences avaient roulé sur les moyens d'arriver à la conclusion prochaine du traité définitif, et quand le Directoire a eu connaissance de ce que vous aviez fait à Berlin, il a été plus disposé encore à mettre dans la négociation avec l'Empire une modération, une facilité dont il espère recueillir les fruits.

Pour ne vous rien laisser ignorer de ses déterminations, je prends le parti de vous transmettre copie des trois dépêches avec lesquelles Roberjot est reparti hier matin pour Rastadt. Le courrier qui vous les porte vous remettra en même temps copie des traités secrets que vous avez désiré de connaître. Quand vous aurez dans vos mains celui de Campo-Formio, vous pourrez annoncer au ministre prussien que vous serez autorisé à lui en donner connaissance aussitôt que les explications entre vous et lui auront amené quelque chose de positif; c'est un aliment à sa curiosité qu'il faut lui présenter sans cesse et retenir longtemps. Vous serez juge du moment où il conviendra de ne plus rien cacher, et alors, vous êtes pleinement autorisé à le faire. Ce qu'il serait précieux de savoir avec certitude, c'est si M. d'Haugwitz, qui se targue si ouvertement des confidences faites à M. de Sandoz, et qui, je crois,

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n'en parlerait pas si elles étaient véritables , a connu en détail et matériellement ces stipulations, dans lesquelles l'Autriche a déposé de si touchantes preuves de son animosité contre la Prusse. Il me semble que vous pouvez y parvenir, et, réellement, il n'est point inutile de s'assurer si un secret de cette espèce a été bien gardé \

La longue inutilité des efforts de votre prédécesseur, dans des circonstances qui devaient être décisives, indiquait assez que le système personnel du ministre venait à l'appui de celui du cabinet, et que, de sa part, il ne fallait attendre que d'adroits détours et d'honnêtes refus. La route nouvelle que vous avez prise pour faire parvenir au monarque vos propositions, paraît propre à vous faire sortir de cet état d'incertitude où nous sommes depuis trois ans, sur les véritables dispositions de la Cour de Prusse. Les résultats de votre conférence avec M. de Zastrow, de celle qui s'en est suivie avec M. d'Haugwitz, sont excellents. La modération de la Prusse est moins bonne encore par elle-même que par l'effet qu'elle peut avoir vis-à-vis de l'Autriche. Si elle la réduit à renoncer à ses indemnités dans le cercle de Bavière, nous avons obtenu un grand point, nous avons rempli l'objet capital des instructions qui avaient été données à nos plénipotentiaires au congrès, pour rectifier, par le traité de Rastadt, celui de Campo-

' Mirabeau avait écrit de Berlin à Galonné, le 5 juillet 1786 : « M. l'abbé de Pèrigord joint à un talent très réel et fort exercé une circonspection profonde et un secret à toute épreuve... »

Formio, car alors nous acquerrons toute la limite du Rhin, tandis que l'Empereur, au lieu d avoir un surplus d'indemnité en Empire, renonce à celles que nous lui avions permis d'espérer.

Il y a longtemps que nous connaissons son désir de renoncer à son extension en Allemagne pour s'accroître en Italie. M. de Cobenzl en avait fait à Rastadt les premières ouvertures, il les a renouvelées à Seltz; mais nous sommes restés muets, parce que nous voulons que l'Empereur renonce à ses dédommagements d'Allemagne, sans en acquérir en Italie où sa puissance est déjà trop forte. Si, à l'aide du cabinet prussien, vous remplissez ce double but, vous aurez fait ce qu'il y a de mieux, surtout si, l'Autriche et la Prusse exceptées, vous assurez, aux dépens de la puissance sacerdotale, l'indemnité des princes séculiers, afin de former et de fortifier au cœur de l'Allemagne cet état intermédiaire, cette fédération de puissances que vous regardez comme essentielles, et qui doivent être assez robustes pour devenir les alliées naturelles de la République française et ses alliées efficaces.

Votre principe est le mien. Je l'ai toujours professé. Reculer l'Autriche parce qu'elle est ennemie, qu'elle doit longtemps l'être; reculer la Prusse parce qu'elle est amie, qu'elle le deviendra davantage si sa puissance reçoit les modifications dont elle est susceptible.

Je me résume pour appuyer sur la marche que vous vous proposez de suivre.

M. de Cobenzl est à présent à Berlin; quels que

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soient les motifs qui l'y conduisent, efforcez-vous que sa présence amène des résultats importants.

Si l'Empereur et le Roi de Prusse déclarent réciproquement qu'ils renoncent à toutes indemnités en Empire, nous accueillerons cette déclaration, sous la réserve que les autres princes, dépossédés à la gauche du Rhin, recevront leur entier dédommagement sur la droite; j'entends les princes héréditaires, et avec la condition secrètement arrêtée entre la Prusse et nous, qu'elle nous secondera de bonne foi dans ce qui tient à la plus prompte conclusion du traité avec l'Empire, en même temps qu'elle nous aidera à repousser les prétentions de l'Autriche sur l'Italie.

Par le retour du courrier que je vous envoie, vous nous ferez savoir si vous avez besoin d'autorisation ou de pouvoirs spéciaux, ainsi que de documents quelconques, et on s'empressera de vous les faire expédier.

Je suis chargé de vous dire que, dans le cas où la forteresse d'Ehrenbreitstein tomberait dans nos mains, rien ne serait changé aux déterminations du Directoire, et qu'il accorderait alors la démolition qu'il réclame aujourd'hui.

Travaillez, Citoyen, sur ces bases. La cause est belle; si le succès est possible, vous devez l'obtenir.

TALLEYRAIVD AU CITOYEN SIEYÈS

7 fructidor an VI (24 août 1798).

Le mémoire de M. d'Haugwitz m'a fait partager votre surprise et votre juste mécontentement. L'intention personnelle de ce ministre est évidemment de ne rien conclure, et forcé d'entrer en discussion, il la commence de manière à la rendre éternelle. J'ai plus de confiance dans les moyens directs dont vous avez déjà fait usage, et que vous vous proposez d'employer encore. Assurez-vous que vos propositions parviennent jusqu'au Roi sans être dénuées des raisonnements ui les appuient.

Le courrier Lecomte vous aura remis des instructions bien brèves et une autorisation bien ample. C'est, je crois, ce qu'il vous faut pour agir et pour réussir. J'attends de vos nouvelles, et je les attends bonnes. L'accueil fait à M. de Cobenzl n'aura produit que de la fumée. Soyez moins fêté et obtenez plus. C'est ce qui convient à vous et à nous.

Le traité avec la Suisse est conclu*. Nous avons

* L'article 15 du traité était ainsi conçu : « Il sera incessamment

conclu entre les deux Républiques un traité de commerce basé sur la plus complète réciprocité d'avantages. En attendant, les citoyens

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insisté pour qu'il fût offensif et défensif. Nous ne l'avons obtenu qu avec peine et encore en employant tout ce qui pouvait rassurer sur Toffensif. L'intéressant, c'était de remettre la République helvétique dans un état parfait d'indépendance et en même temps de nous assurer son utile coopération en cas de guerre.

Elle nous accorde le libre et perpétuel usage de deux routes commerciales et militaires, l'une au nord, l'autre au midi de la Suisse, l'une pour assurer nos communications avec la Bavière, l'autre avec l'Italie. En général, il me paraît qu'il y a dans le traité de la modération, et qu'il remplit le but utile qui était de donner de la force et d'en montrer. Aussitôt qu'il sera ratifié, échangé, je vous en adresserai une copie pour que vous en fassiez la notification. Je dois vous dire que dans les articles secrets , il n'est question en aucune manière de Neuchâtel et de Vallangin.

TALLEYRAND AU CITOYEN SIEYÈS

11 fructidor an VI (28 août 1798).

Je ne vous écris qu'un mot. Dans ma dernière dépêche, j'ai oublié, Citoyen, de vous dire une chose

des deux Républiques seront respectivement traités comme des nations les plus favorisées, n

qui est importante, c'est que si vous jugez convenable de faire connaître en temps décisif au Gouvernement prussien les articles secrets du traité de Campo-Formio, il sera nécessaire que vous instruisiez sur-le-champ nos plénipotentiaires à Rastadt de cette communication, afin que de leur côté, n'ayant plus la bouche close, ils puissent arguer vis-à-vis de la députation prussienne des intentions de l'Autriche si bien manifestées dans les clauses secrètes.

TALLEYRAND AU CITOYEN SIEYÈS

13 fructidor an VI (30 août 1798).

Le temps qui me presse me réduit à ne vous écrire que des billets. Le courrier prochain vous portera autre chose.

Nous apprenons de Rastadt que le parti des princes s'éveille, se grossit, unit tous ses efforts et se dispose à présenter à la députalion des réclamations très vives en faveur de la paix. J'espère que Roberjot vous aura transmis les détails qu'il m'envoie, et que vous en aurez fait usage. Si le Roi de Prusse veut être le protecteur de l'Empire, l'arbitre de la paix, il n'a point un quart d'heure à perdre. S'il refuse d'agir, on agira sans lui, et

qu'il prenne garde au dénouement. Faites sentir la force des choses et la valeur des circonstances.

TALLEYRAND AU CITOYEN SIEYÈS

15 fructidor an VI (l^r septembre 1798).

Les détails que vous m'avez transmis sur M. Henry m'ont décidé à faire entendre à M. de Sandoz que la présence inusitée d'un consul général de Prusse à Paris, ne paraissant point commandée par les cir^ constances actuelles, pourrait produire un mauvais effet. M. de Sandoz a paru sentir la force de cette insinuation, et il se montre disposé à écrire à Berlin pour que M. Henry ne vienne point parmi nous\ Je profiterai vis-à-vis du ministre prussien lui-même des bonnes notions que vous m'envoyez sur son compte.

J'ai montré au Directoire, et je fais passer au ministre de la guerre, votre note sur la créance de la maison Itsig,

A présent, que je vous félicite de ce que le Russe et l'Autrichien vous ont cédé la place, et de ce qu'ils sont partis avec la honte de n'avoir rien fait de ce qu'ils ont

' M. Henry venait d'être nommé consul de Prusse à Paris.

tenté. Leur éloignement et la nullité de leurs communs efforts sont un premier succès qui sera apprécié en Europe et qui doit en amener d'autres. J'attends avec impatience le retour du courrier que nous vous avons expédié. Dans l'état où vous aviez conduit les préalables de votre négociation, il me semble que son arrivée aura produit un bon effet. Je répète ce que je vous disais avant-hier. La grande majorité du Corps germanique veut la paix, la paix prompte et complète, parce que cet état ambigu achève de ruiner les princes secondaires et parce que la reprise des hostilités les exposerait à une destruction totale.

Je disais, il y a deux jours, à nos plénipotentiaires qui réclamaient des directions nouvelles sur la conduite qu'ils devaient tenir entre l'Autriche et la Prusse : « Le vœu du Directoire est toujours de refuser à l'Au- « triche tout surplus d'indemnité, soit en Allemagne, « soit en Italie ; il voudrait même pouvoir l'empêcher « d'entrer en possession de la partie de la Bavière qui « lui a été promise, et la forcer de se contenter des « possessions ecclésiastiques qui sont à sa conve- « nance. Par conséquent, c'est avec la Prusse que nous « aimerions à concerter tout ce qui est relatif à la « pacification de l'Allemagne. C'est autour d'elle que « nous voudrions voir ralliés les princes secondaires « d'Allemagne. Le parti qu'ils forment en Empire, au « congrès, à la diète, peut être faible aujourd'hui, mais tt il sera fort et décisif du jour où il sera rangé sous la « bannière de la Prusse.

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« En résultat, ce n'est que quand nous aurons acquis « la certitude qu'il n'y a rien à faire avec le Gouverne- « ment prussien que nous pourrons nous occuper des « moyens de traiter directement avec l'Autriche. «

Par là, vous avez la preuve, Citoyen, que tous les plans actuels du Directoire pour la paix générale sont subordonnés au succès de la négociation que vous suivez à Berlin. Ceci soit dit, non pas pour exciter votre zèle qui n'en a pas besoin, mais pour ne vous laisser aucun doute sur les instructions de votre gouvernement.

TALLEYRAND AU CITOYEN SIEYÈS

17 fructidor an VI (3 septembre 1798).

Ce matin, j'ai eu avec M. de Sandoz une conversation longue et approfondie. Il m'a répété ce qu'on vous a dit à Berlin. Il a été l'écho fidèle du système chéri de M. d'Haugwitz. « La Prusse ne peut entrer avec nous dans un traité offensif. Ce serait outrager à la fois l'Autriche et la Russie dont on vient de rejeter les propositions, ce serait provoquer de leur part une colère contre laquelle l'amitié et l'appui de la France ne pourraient pas être suffisamment efficaces. Le rôle qui convient à la Prusse, celui dont la République même

peut attendre un plus grand avantage, c'est une neutralité parfaite étendue à tous les Etats de la basse Allemagne. 5>

Je n'ai point laissé sans réponse ces considérations si fréquemment employées ^ Ainsi que M. de Sandoz repoussait l'offensif, j'ai repoussé cette fausse neutralité, dont les avantages sont pour la Prusse et les inconvénients pour nous, qui, depuis trois ans, a entravé nos opérations sans jamais leur être utile, et qui en assurant à la Prusse le repos d'une pacification complète, lui laisse le désir de voir la guerre prolongée autour d'elle, et la France et l'Autriche dans un état constant d'inimitié et de mésintelligence. J'ai déclaré que nous serions prêts à regarder la Prusse comme ennemie, du moment où nous perdrions l'espoir de la tirer de l'inertie complète dans laquelle elle voulait se renfermer et dont elle ne sortait quelquefois que pour contrarier à

' « On répèle trop souvent et trop hautement à Berlin, m'a observé Talleyrand, qu'on est neutre pour que cela puisse produire un bon effet; nous voudrions qu'on affectât moins d'indifférence pour les événements du temps et pour le retour de la paix. Publier à V^ienne qu'on parle en puissance neutre, n'est pas le moyen de se faire écouter et de se faire craindre. Qui empêche le Roi de Prusse de se prononcer d'une manière décidée pour la pacification du continent et de s'emparer d'un rôle digne de son règne?... Le moment est des plus urgents; si la guerre recommence, tout est perdu, l'Europe est révolutionnée et ira au diable. »

(Sandoz à sa Cour, 6 septembre 1798.)

Le Roi de Prusse ne voulait pas sortir de la neutralité : « Je persiste, écrivait-il à son ministre Alvensleben, dans la résolution que je vous ai fait connaître. Tout projet tendant à me faire prendre immédiatement les armes ou à m'engager irrévocablement pour l'avenir, est repoussé d'avance. » (V. Sybel, Histoire deV Europe, t. V.)

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Rastadt toutes nos propositions, pour reculer la conclusion de la paix.

Le résultat de tout ceci a été que M. de Sandoz est convenu qu'il fallait que son gouvernement fît quelque chose, et qu'il a paru persuadé qu'on l'amènerait, si on voulait se taire sur une alliance offensive, à se mettre à la tête des princes héréditaires, à déclarer à l'Empereur qu'on ne souffrirait point qu'il fît en Italie aucune nouvelle acquisition, qu'il s'étendît en Bavière, qu'il s'accrût d'autre chose que de quelques domaines ecclésiastiques.

Cette opinion du ministre prussien m'a paru d'accord avec ce que M. de Zastrownousa laissé entendre. S'il est donc possible d'amener le cabinet de Berlin à cette démarche, si elle a lieu d'une manière franche et énergique, si elle est suivie d'une coopération complète aux négociations de Rastadt et aux moyens de les terminer, nous n'aurons pas obtenu ce qu'il y avait de mieux, mais nous aurons fait un grand pas en engageant la Prusse et en la mettantdans cette position, qu'ayant de plus en plus offensé et contrecarré l'Autriche, il deviendra impossible qu'elle ne s'associe pas davantage à notre système.

Je vous \i\fre à la hâte ces réflexions qui ne détruisent rien de tout ce qui vous a été dit, qui sont fortifiées par la conversation que je viens d'avoir et qui peuvent vous aider peut-être à triompher de l'incertitude du monarque et de l'entêtement du ministre.

Je vous salue fraternellement.

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