‹ Correspondance diplomatique de talleyrand (volume 2)Chapitre 62 sur 74 · RAPPORT ENVOYÉ PAR TALLEYRAND AU DIRECTOIRE · texte numérisé non relu

RAPPORT ENVOYÉ PAR TALLEYRAND AU DIRECTOIRE

Le 23 fructidor an VI (9 septembre 1798).

Ce qui avait été prévu dans les instructions du citoyen Sieyès paraît aujourd'hui confirmé par toutes les notions qui nous sont parvenues et par les dépêches que nous a rapportées le courrier qui avait été expédié à Berlin le 26 du mois dernier.

La Cour de Prusse, obsédée des instances de celles de Pétersbourg et de Vienne, n'a pu se soustraire au concours d'action qu'on réclamait d'elle qu'en promettant de repousser toutes les propositions d'alliance qui lui seraient faites par la République française. Et quand on pense que cette neutralité absolue, système chéri du ministre Haugvvitz, est aussi d'accord avec les dispositions thésaurisantes du jeune Roi, on est peu surpris que les efforts du citoyen Sieyès n'aient point encore

^ « Le ministre fait un rapport sur la conduite à tenir de la part du Gouvernement français avec la Cour de Berlin. Le Directoire approuve les vues contenues dans ce rapport. » (Le ministre a retiré la pièce.)

La feuille de travail de la main de Talleyrand ajoute : « Projet de garantie soit à le ramener à la paix de Rastadt, soit avec les Gouvernements italiens. » (Procès-verbal de la séance du Directoire du 22 fructidor an VI-8 septembre 1798.)

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Il obtenu de succès, malgré la voie plus directe qu'il avait choisie pour faire parvenir au monarque ses propositions, et malgré l'espèce de chaleur avec laquelle le

i| favori Zastrow avait paru les saisir^

L'opinion du ministre a prévalu. On voit qu'il met sa gloire et sa politique à combattre successivement les ouvertures de la Russie et celles de la France. Naguère, il était en butte à toute la colère du prince Repnin et

Il de son parti, parce qu'il rendait nulles toutes leurs excitations. Aujourd'hui, c'est pour eux et par eux qu'il

^1 repousse les nôtres. Les écrits ont démenti les discours. Au lieu de la réponse qu'on avait droit d'attendre et qui devait faire suite à la conversation qui avait eu lieu entre le citoyen Sieyès et M. de Zastrow, une note froide, insignifiante, a été remise par le ministre du cabinet à l'envoyé de la République, et dans laquelle on affecte de parler de difficultés existantes entre la France et l'Autriche, dont il n^avait point été question, et d'offrir des bons offices qui n'avaient point été demandés.

Le citoyen Sieyès a eu soin de relever ces inconvenances et de faire sentir qu'il attendait autre chose d'après les conférences dans lesquelles on avait paru si bien d'accord sur la nécessité de s'occuper en commun des moyens d'assurer la paix continentale.

En même temps, ayant acquis la preuve quon ne tenait rien avec le ministre quand on n avait que saparole, il s'est déterminé à commencer, par écrit, une nouvelle attaque.

Il avait été souvent question, de la part du ministre prussien, d'une sorte d'engagement mutuel, d'après lequel l'Autriche et la Prusse se seraient réciproquement promis de ne rechercher aucun agrandissement en Empire, de renoncer même à toute nouvelle indemnité. Le citoyen Sieyès a senti qu'on pouvait tirer un parti fort utile de cette commune résolution, si elle était sincère et qu'elle acquît de la publicité. En conséquence, par un office, en date du 10 fructidor, il a demandé la notification de ce fait, comme un moyen évident de faciliter la conclusion de la paix'. Cet office est encore sans réponse.

Si je crois ce qui m'a été dit par M. de Sandoz, sa Cour ne répugnera point à faire connaître officiellement l'engagement qu'elle a pu prendre avec la Cour de Vienne et leur renonciation mutuelle à toute indem-

1 L'envoyé de la République française au ministère du cabinet.

« Le Directoire de la République veut la paix. Le Roi la veut aussi. Dans les communications verbales que mon caractère m'a mis à portée de recevoir du ministère prussien, j'ai distingué un fait dont la connaissance officielle est propre à accélérer cette paix si ardemment désirée par ceux que la nature n'a pas disgraciés de tout sentiment humain. Plusieurs fois, il m'a été dit que l'Empereur avait fait déclarer à Sa Majesté qu'il abandonnait ses prétentions à de nouvelles indemnités au delà de celles qu'il possède déjà, si le Roi de Prusse voulait de son côté renoncer à toute indemnisation pour les pays qu'il perd sur la rive gauche du Rhin; au nom de la paix qu'une pareille déclaration peut faciliter, je demande la notification de ce fait, pour être à l'instant transmis au Directoire exécutif, qui le recevra comme un nouveau gage des dispositions pacifiques et amicales de Sa Majesté. » (Berlin, le 10 fructidor an VI-27 août 1798.)

Sieyès.

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nité ultérieure en Empire. Il assure que son gouvernement veut la paix. Son gouvernement ne cesse de tenir le même langage. Cependant, il résulte des renseignements que le citoyen Sieyès a obtenus de deux sources intéressantes, que si le cabinet de Berlin veut la paix, c'est pour lui, pour les Etats d'Allemagne qui l'environnent , et dont il s'est déclaré le protecteur; mais qu'il verrait sans chagrin, même avec plaisir , que la guerre recommençât en Italie entre l'Autriche et nous.

On recueille aussi des conversations intimes de M. d'Haugwitz, que la raison principale qui tient son gouvernement éloigné du nôtre, c'est la méfiance, toujours la méfiance.

En même temps qu'on nous suppose des projets de révolution, qu'on aperçoit jusque dans nos opérations sur les poids et mesures, on témoigne des doutes sur le sort de la nôtre, et sans désirer formellement une contre-révolution en France, on ne peut perdre l'idée que, d'un moment à l'autre, elle peut, elle doit arriver, et on trouve que le plus sûr est de ne pas s'exposer à attirer sur soi, dans le cas d'une contre-révolution, la vengeance des autres gouvernements et celle de la France elle-même.

Ainsi, aux considérations misérables qu'on oppose à

toutes nos ouvertures, il faut joindre encore ces idées,

ces terreurs secrètes, et le citoyen Sieyès a raison de

■jl penser que dans ce moment la proposition formelle de

l'alliance, si elle était faite, ou serait déclinée, ou ne

recevrait encore que des réponses dilatoires et un bavardage douteux.

Frappé de la position singulière dans laquelle nous nous trouvons, voyant qu'à travers les projets haineux de l'Autriche et l'oisive amitié de la Prusse, nous cheminons cependant à Rastadt, mais sans apercevoir encore le moyen sûr d'arriver au but, j'ai cherché ce que nous pouvions faire sans changer la base sur laquelle nous avons travaillé, et sans employer encore le dernier et plus dangereux moyen de négociation, qui est de traiter directement avec l'Autriche.

Je vais soumettre au Directoire le résultat de mes réflexions fortifiées de ce que je tire de mes entretiens avec les ministres de Prusse et d'Espagne.

Notre position à Rastadt n'est point mauvaise. Le dernier conclusum transmis sans retard et sans difficulté par le ministre impérial, accorde la démolition d'Ehrenbreilstein, et n'insiste plus qu'avec tiédeur sur la restitution par la France des points fortifiés à la droite du Rhin, encore, avec le consentement qu'ils ne retournent à l'Empire que démolis et sans pouvoir jamais être rétablis.

Sur le transport des dettes, la conservation des propriétés particulières et la non-application des lois sur l'émigration aux habitants de la rive gauche, la députation réclame encore des réponses favorables. Nos plénipotentiaires sont autorisés à les donner, au moins sur les deux derniers points. Ils emporteront le premier. Ainsi on peut regarder déjà cette partie du traité

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comme conclue, et si la Prusse met un si grand intérêt à ce que nous ne conservions point Cassel, on peut encore la satisfaire; mais ceci suppose que, faisant tout pour elle, elle ferait quelque chose pour nous.

Ce n'est point une alliance que nous lui demandons, cest un acte simple d accord avec la modération quelle met en avant, d'accord avec les engagements auxquels l'Empereur lui-même a consenti (nous dit-on).

Aux bases de traité qui ont été discutées jusqu'ici à Rastadt et qui, dans quelques jours, peuvent être définitivement posées, qu'on ajoute un seul principe, savoir : que la Prusse et l'Autriche renoncent à toute indemnité ultérieure, et que parmi les autres princes ci-devant possessionnés à la rive gauche du Rhin, les princes héréditaires seuls ont droit à être indemnisés, il en résulte un véritable traité dont l'existence peut être supposée et qui sera signé du jour où la France et la Prusse auront annoncé qu'elles le garantissent.

Mais ce serait un ouvrage bien imparfait que celui qui n'embrasserait que la paix d'Allemagne. En ôtant à l'Autriche tout espoir d'agrandissement en Empire, gardons de lui laisser celui de s'étendre en Italie. C'est là que cette puissance dirige tous ses efforts, et tandis qu'elle accumule ses moyens d'attaque, les Républiques que nous avons créées, livrées déjà à des dissensions i intérieures, ne présentent malheureusement que trop de chances favorables à leur ennemi. Naples est armé sur tous les points. Sa position, appuyée de celle de Venise, est à la fois bonne pour la défense, heureuse

pour l'attaque. Les Anglais sont en force dans la Méditerranée'; Turin, Parme et Florence existent encore, le Tyrol est garni de troupes, et la superstition fournit à Milan et à Rome de nombreux et secrets auxiliaires aux ennemis de la liberté.

On se le dissimulerait en vain, l'aspect de l'Italie

' Le 16 thermidor (3 août 1798), Talleyrand écrit à notre agent à Constantinople :

a Je ne vous ai pas donné une connaissance officielle de la

prise de Malle. Rien ne pressait à cet égard, parce que j'ai toujours pensé que celle nouvelle parviendrait à Constantinople presque aussitôt qu'à Paris. Je vous la confirme, en tant que de besoin. Cette île est en notre pouvoir; une garnison française y est établie, et, le 21 de ce mois, le citoyen Méchin, que le Directoire exécutif a nommé son commissaire, part pour s*y rendre.

« Vous pouvez correspondre avec lui dans tous les cas où le bien du service l'exigera. Je suis persuadé que vous ne me laisserez pas ignorer l'effet que cette conquête aura produit sur le Divan et sur les Turcs en général. 11 est possible qu'on ait cru, à Constantinople, qu'elle était l'unique objet de l'expédition, et que les esprils soient revenus de l'alarme dans laquelle ils étaient plongés. Quoi qu'il en soit, je vous prie de notifier cet événement à la Porte.

« La flotte et l'armée sont parties de Malte le 28 prairial. Depuis cette date, le gouvernement n'en a que des nouvelles indirectes, très vagues et très incertaines; quoiqu'une escadre anglaise soit à leur poursuite, l'intervalle qui les sépare me paraît assez considérable pour que les Français aient le temps d'arriver et de débarquer à Alexandrie avant qu'elle puisse les joindre. Je suis très impatient d'en recevoir la nouvelle. La voie de mer ne me paraît pas sûre pour en avoir. Il est vraisemblable que le général se décidera à prendre, pour instruire le gouvernement sur son sort et celui de l'armée, la voie de terre par Constantinople ou Salonique. Cette circonstance me fait regretter de ne vous avoir pas autorisé à m'expédier, en ce cas, les dépêches par un courrier extraordinaire, et même de recourir à ce moyen pour m'instruirede tout ce que vous apprendrez d'intéressant sur notre arrivée en Egypte, et principalement de l'effet qu'elle aura produit à la Porte. Vous sentez combien il est

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devient chaque jour plus effrayant. Si la guerre recommence, ses chances sont terribles, et peut-être, après avoir manqué Toccasion que nous avaient donnée nos

important que jo sois informé de tout avec célérité et exactitude. Ainsi je vous autorise à m' expédier des courriers exprès lorsque les circonstances paraîtront devoir l'exiger.

« Je conçois combien votre position auprès de la Porte, et je ne le laisserai pas ignorer au Directoire, va devenir pénible, délicate et peut-être périlleuse.

« Cependant, je ne doute pas que vous ne vous conduisiez, dans cette circonstance critique, avec autant de prudence que de fermeté. Ne craignez pas les Sept-Tours.

« Outre que la Porte ne me paraît plus capable d'un tel acte, vous devez vous rassurer en considérant qu'elle a ici un otage qu'elle ne voudrait sans doute pas compromettre. D'ailleurs, la grande nation ne laisserait pas impuni un attentat commis dans la personne de son représentant.

« Le commerce de la Méditerranée doit changer de face et passer entièrement dans la main des Français. C'est le désir secret du Directoire exécutif, et, de plus, ce sera le résultat inévitable de notre position sur cette mer. Je n'ai pas besoin de vous la tracer et de vous présenter combien elle est avantageuse, surtout depuis le succès mémorable obtenu le 25 prairial dernier, à Malle. Mais, pour compléter cette admirable position, l'Egypte, cette contrée de tout temps si désirée par la France, est nécessaire à la République. Heureusement que la conduite si constamment insolente et atroce des beys à notre égard, et la faiblesse de la Porte à nous procurer les satisfactions que nous avions droit d'attendre, nous permettent de nous y introduire et de nous y fixer sans qu'on puisse nous taxer d'injustice et d'ambition. Serait-ce un crime de châtier des brigands? Notre entreprise n'a donc, en apparence, que le but de réparer nos droits et notre honneur outragés. C'est d'après ces derniers aperçus que vous devez vous conduire envers la Porte. Dans les conférences que vous ne manquerez pas d'avoir avec ses ministres, vous vous attacherez à les bien convaincre que le Directoire n'a sur l'EgypIe aucune idée de conquête, qu'il n'a voulu que se venger des beys et de leurs mameluks, vrais ennemis des deux puissances; que les droits de la Porte en Egypte y seront par nous respectés et l'autorité rendue à son pacha ; que la République admettant indistinctement tous les

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victoires pour révolutionner toute Tltalie, serait-il dangereux de brusquer en ce moment des mutations

cultes, ses troupes ne troubleront aucunement ceux qui sont suivis en Egypte; que les caravanes pour la lAIecque y seront aussi peu inquiétées que des pèlerins chrétiens qui iraient à Jérusalem; enfin, vous leur ferez connaître que notre arrivée en Egypte a pour but véritable de pouvoir frapper dans l'Inde un coup mortel à l'Angleterre, notre implacable ennemie. Je me plais à croire que ces diverses considérations, présentées avec Thabilelé dont vous êtes capable, pourront calmer les alarmes de la Porte.

« Je ne dois pas cependant vous déguiser que l'intention du Directoire exécutif n'est pas d'évacuer l'Egypte. Il est résolu à s'y maintenir par tous les moyens possibles. Les plus modérés, ceux qui pourront le mieux se concilier avec les principes de l'équité, seront ceux qu'il adoptera de préférence. Il compte beaucoup sur les effets du temps et de l'habitude pour consolider notre établissement. Je vous enverrai, par une de mes premières dépêches, quelques vues sur la possibilité de négocier, à ce sujet, avec la Porte, et de l'amener à une transaction convenable aux deux puissances. '

« D'après cet exposé sincère des vues du Directoire exécutif, vous sentez qu'il n'a nul dessein de se brouiller avec la Porte et de rompre avec elle. Après tout, une guerre avec l'Empire ottoman porterait, il est vrai, un rude coup à notre commerce en Levant, mais elle ne lui procurerait aucun avantage. Sa marine est trop faible, ses officiers trop ignorants, ses marins trop peu exercés, pour que la Porte puisse se flatter d'aucun succès sur mer contre nous ; sur terre, elle ne peut nous attaquer d'aucun côté de nos possessions, tandis que, dès le premier moment d'une rupture, nous pouvons, au moyen de nos îles de l'Adriatique, introduire un corps d'armée dans ses provinces de la Grèce, qui seraient dès lors perdues pour l'Empire, non seulement par l'ascendant irrésistible de nos armes , mais par désir d'un changement dont sont animés les habitants. D'ailleurs, n'est-il pas naturel de penser que la Russie et l'Autriche, voyant la Porte en guerre avec sa véritable et peut-être sa seule amie, saisiraient cette | occasion pour exécuter leurs anciens et ambitieux projets? En ce ']' cas, comment la Porte pourrait-elle résister à tant d'ennemis, lorsqu'elle a encore un rebelle puissant à soumettre? La Porte ne doit donc pas vouloir rompre avec nous, si elle connaît bien ses intérêts. Assurez ses ministres que la République ne veut pas se brouiller

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que le temps doit amener tôt ou tard, et qu un échec peut reculer à l'infini.

Non, ce n est point à la République à provoquer en

avec elle; que son attachement pour elle est constamment le même qu'autrefois y malgré notre invasion dans un pays que la Porte appelle une de ses provinces, quoiqu'elle n'y ait plus aucune autorité; que le Directoire exécutif est prêta lui en donner les démonstrations les plus convaincantes , soit en faisant un traité d'alliance défensive, soit en employant notre flotte de la Méditerranée contre la Russie, son ennemie naturelle, qui n'a pas renoncé à ses projets contre le Croissant, quoique sa conduite actuelle paraisse ne respirer que bienveillance et amitié; et, à celte occasion, vous pouvez insinuer que nous seuls pouvons faire rendre à la Porte la Crimée, et que cette pensée doit être toujours présente au Divan.

u Si la Porte s'égarait au point de croire déterminer l'Autriche, un peu chancelante à notre égard, et la Russie, notre ennemie déclarée, à s'unir à elle contre nous, tachez de l'éclairer sur ses vrais intérêts. Représentez à ses ministres toute la perfidie d'un tel secours; car il n'est pas douteux que ces fausses amias se tourneraient contre elle lorsqu'elles verraient la Porte épuisée. Observezleur que la Russie, sous aucun rapport, ne peut être redoutable pour la République, et que nous aurions même bien des moyens de faire garder la neutralité par l'Autriche. Vous pourriez leur insinuer que le plus efficace et le plus certain serait de consentir à des demandes faites et souvent renouvelées par le cabinet de Vienne de la cessionde nos îles sur l'Adriatique. Quoiqu'une telle cession ne puisse jamais entrer dans les vues du Directoire exécutif, il sera bon de la faire pressentir, en cas de besoin, au ministère turc. Vous savez avec quelle peine il voit l'établissement de l'Autriche sur la mer Adriatique; jugez combien il serait affecté de la crainte de son agrandissement par la cession de ces îles, sur lesquelles il a d'ailleurs des vues d'acquisition.

« Je termine ici cette dépêche. Mes premières vous porteront de nouveaux développements sur les vues du Directoire exécutif. En attendant, ne vous écartez pas, je vous prie, des bases que je viens de vous tracer pour votre conduite. Je connais votre zèle et votre bon esprit, et je suis fort tranquille sur les démarches que les circonstances exigeront de vous.

« Salut et fraternité. »

ce moment des changements en Italie. Ce qui y est suffit pour assurer le triomphe de la liberté, et c est à garantir momentanément cet état de choses contre les entreprises réunies de Vienne et de Naples, qu'il faut mettre tous ses soins.

Cette garantie se lie naturellement à celle qui doit avoir lieu pour la paix d'Allemagne. Les garants naturels sont, avec la France, l'Espagne et la République helvétique. Ce ne sont pas les gouvernements qu'il s'agit de garantir, ce sont les limites et le territoire des Etats.

Cette garantie existe déjà pour Parme et pour Turin; qu'importe qu'elle soit renouvelée? Son effet est présent et redoutable contre l'Autriche; il sera nul contre les efforts des peuples et le progrès de la liberté.

Telle est donc ma pensée : réunir dans un seul acte, souscrit par la Prusse, l'Espagne, la République helvétique et nous, deux garanties, la première pour l'Allemagne, la seconde pour l'Italie : la première portant sur les bases déjà arrêtées du traité définitif, sur celles qui devront l'être dans quelques jours, sur celle enfin qui le sera aussitôt que la Prusse aura fait connaître l'engagement pris entre elle et l'Autriche ; la seconde portant sur l'état actuel de l'Italie, sur l'impossibilité pour l'Empereur de franchir les limites qui sont fixées par le traité de Campo-Formio, sur la conservation de Naples, de Florence, de Rome et de Turin, sur la séparation des trois Républiques romaine, cisalpine et ligurienne, enfin sur leur reconnaissance.

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car il est à observer qu'un des plus graves inconvénients de l'incertitude qui règne sur le sort de l'Italie, c'est que les Etats monarchiques en profitent pour ne point reconnaître ou ne reconnaître que très imparfaitement les trois Républiques.

J'ai dit au Directoire que ces considérations s'étaient fortifiées dans mon esprit par mes conférences avec M. de Sandoz et M. Azzara.

En effet, M. de Sandoz se montre persuadé que sa Cour, qui naguère nous faisait présenter une sorte d'intercession officielle en faveur du Roi de Sardaigne, ne se refusera ni aux moyens qui hâteraient la paix d'Empire, sans que l'Empereur pût en profiter, ni aux moyens qui tendent à l'empêcher de conquérir en Italie plus que l'équivalent de ce qu'il aurait pu obtenir en Allemagne.

M. Azzara répond des dispositions de son cabinet; sa Cour sera fière de jouer un rôle dans les aflkires d'Empire, et surtout elle mettra un grand prix à ressaisir en Italie un peu de l'influence qu'elle y a perdue par la protection qui naîtra de sa garantie.

Considérée sous tous ses rapports, celle de la République helvétique est d'un poids réel, et si la guerre devait recommencer par suite des efforts mêmes qui auraient eu lieu pour amener la paix, il saute aux yeux que les Helvétiens pourraient, en s'étendant dans le Tyrol, devenir pour la Cisalpine un voisinage sûr et un appui constant.

Je demande au Directoire qu'il m'autorise à écrire

dans le sens de ce rapport au citoyen Sieyès. J'ajoute que la double garantie que je propose, si elle peut avoir lieu, rentre à merveille dans les propositions que fait le citoyen Sieyès dans sa lettre particulière, qu'il regarde comme souverainement utiles et comme exécutables, si le cabinet de Berlin était mû par des vues grandes et raisonnables.

Le Directoire peut se rappeler combien de fois j'ai insisté moi-même pour qu'en reléguant l'Autriche au midi de l'Allemagne, la Prusse au nord, on plaçât entre elles et nous une ou deux fédérations assez puissantes pour ne point former une interposition inutile et un mauvais garant de la paix.

Je regarde que le premier pas à faire pour arriver à cet important résultat, c'est de faire la paix en forçant l'Empereur de restreindre ses prétentions à la jouissance de ce qu'il a; que pour amener ce prince à une semblable résolution, il faut le concours de la Prusse, et que pour obtenir le concours de la Prusse, il faut recourir à des moyens qui ne la tirent pas trop violemment de cet état de repos dans lequel elle se complaît.

Je n'en ai point aperçu d'autre que celui que j'ai proposé.

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TALLEYRAIVD AU CITOYEIV SIEYÈS

23 fructidor an VI (9 septembre 1798).

J'avais reçu, Citoyen, vos dépêches numérotées 15 et 16. Le courrier Lecomte, qui est arrivé le 20, m'a remis celle du 12, n° 17, ainsi que votre lettre particulière du même jour.

Après les plus sérieuses méditations, je n'en ai point aperçu d'autres que ceux que j'ai proposés : ils ont été adoptés. Leur exécution vous regarde. Mon désir est toujours que le Directoire concentre à Berlin toutes les grandes négociations du moment. Leur intérêt est si vaste, que je ne crois pas qu'elles puissent être placées ailleurs. De ce que vous allez faire peut et doit résulter la paix du continent, une bonne organisation de l'Allemagne, et en Italie, une stabilité temporaire qui, en donnant aux Républiques le temps de s'affermir, aura le double avantage de renverser toutes les conceptions envahissantes de l'Autriche, et de préparer dans le repos le triomphe peut-être un peu lent, mais sûr, de la liberté.

P, S, — Je n'ai pas besoin de vous dire, Citoyen, combien le secret est indispensable. Les deux ambas-

sadeurs qui ont connaissance du sujet de cette dépêche, en sentent l'absolue nécessité et le garderont.

Ma lettre vous sera portée par le courrier que M. de Sandoz expédie. Il a toujours soin d'envoyer ses courriers chez moi pour prendre mes dépêches. Vous ne pouvez être surpris que les nôtres, en partant de Berlin, aillent pareillement chez M. d'Haugwitz; seulement, quand je me sers d'un courrier étranger, vous sentez que je ne néglige jamais de chiffrer mes dépêches.

TALLEVRAND AU CITOYEN SIEYÈS

29 fructidor an VI (15 septembre 1798).

Le plaisir que j'aurais à vous transmettre le message du Directoire que vous trouverez dans la feuille du Rédacteur, que je vous fais passer, est péniblement altéré par la mauvaise nouvelle que vous remarquerez à la fin du journal '.

Il paraît trop certain que notre flotte a été attaquée, battue, détruite, par celle de Nelson. Il y a dans cet événement des circonstances inconcevables. C'est le 13 messidor que le débarquement s'est opéré. C'est le

' Dans ce message, signé par le président du Directoire Treilhard, le gouvernement annonçait l'entrée des troupes françaises en Egypte,

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10 thermidor, vingt-sept jours après, que le combat a eu lieu dans la rade même d'Alexandrie, sur la côte, sans que la flotte ait été sous voile, de manière qu'attaquée par des forces supérieures, ne pouvant se mouvoir, elle a été canonnée, brûlée, on peut dire fusillée. Les détails sont affreux.

L'amiral est tué. Duchayla, Dupetit-Thouars , ont pareillement péri. Deux seuls vaisseaux paraissent avoir échappé. Le Guillaume Tell est revenu à Malte, sans un homme tué, sans un coup de canon reçu. C'est son capitaine Villeneuve qui a transmis la nouvelle. Jusqu'à quel point doit-on se fier aux rapports de celui qui paraît avoir fui? Que faisait la flotte à Alexandrie? Pourquoi, au lieu de se rendre à Corfou, où il était convenu qu'elle viendrait attendre les ordres du gouvernement et où elle serait arrivée sans aucune difficulté, a-t-elle oisivementattendul'ennemi, dansuneposition où on n'a point d'exemple que flotte se soit jamais battue? J'ai raison de vous dire qu'il y a quelque chose d'inexplicable dans cette horrible affaire. J'ai cru ne pas devoir vous en adoucir les détails. Il vaut encore mieux que vous les teniez de nous que de nos ennemis. Ce qui est certain, c'est que nous recueillons en ceci un fruit amer de la conduite de la Cour de Naples. La facilité qu'a trouvée l'amiral Nelson à se ravitailler dans les ports de Sicile, l'a mis à même de reprendre la mer et de retourner à Alexandrie. Ce que c'est qu'un traité mal rédigé ! Cette Cour perfide se défend sur le nombre des vaisseaux anglais qui sont entrés séparément dans

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ses ports, et Garât lui-même convient qu'aux termes du traité, quatre vaisseaux anglais peuvent entrer dans chacun des ports du royaume de Naples. Il faut toute la persévérance avec laquelle le Directoire veut suivre le plan qu'il s'est tracé, pour que l'ordre ne soit pas déjà donné de punir cette Cour déloyale.

Mais après tout, Bonaparte est en Egypte. Le but de Texpédition est rempli, ses résultats sont toujours immenses, et s'ils éprouvent, par les désastres de notre marine, plus d'entraves et de retard, ils ne conduiront pas moins, avec le temps, à la destruction de la puissance anglaise dans la Méditerranée et dans les mers de l'Inde.

Je n'ai pas le temps aujourd'hui de vous entretenir des objets de votre négociation. Je veux seulement vous assurer sur un point : c'est que le secret de votre correspondance ne passe qu'en des mains sûres , et qu'aucune révélation ne peut nuire au succès de vos demandes.

J'hésite aussi à donner pour cause principale aux éternelles lenteurs de la Cour de Berlin les rapports qui lui viennent de Paris. Je ne vois là que des motifs accessoires; la raison constante de ses refus, c'est le système qu'elle s'est créé, dans lequel elle vit depuis quatre ans, et dont nous avons toujours prévu qu'il serait très difficile de la faire sortira

* Grenville, envoyé de Londres à Berlin pour entraîner la Prusse dans la coalition, écrivait le 17 avril 1798 :

K On s'inquiète beaucoup ici de la supériorité des forces de la

sous LE DIRECTOIRE. 385

Je n'ai pas besoin de vous dire que vous trouveriez dans le message même du Directoire les éléments de votre langage , et le sentiment véritable du gouvernement sur l'expédition en Egypte.

TALLEYRAND AU GÉNÉRAL BONAPARTE

29 fructidor an VI (15 septembre 1798).

C'est avec un bien vif empressement, Citoyen Général, que je remplis les intentions du Directoire exécutif, en vous transmettant le témoignage de sa sincère satisfaction pour les nouveaux et glorieux services que

France; mais il n'est pas un homme de tête et de talent qui sache démontrer l'étendue du danger et indiquer les moyens d'y résister. On vit donc au jour le jour, sans courage et sans action, dans un état qui ne peut être que l'indice de la plus grande faiblesse. Il est bien évident que la faiblesse de l'influence acquise par la Prusse sur ses ennemis comme sur ses amis ne doit pas être attribuée à l'échec de plans vastes et ambitieux, mais seulement à l'absence totale de talents supérieurs dans les cercles gouvernementaux. On attribue généralement aux hommes qui ont ici de l'influence, des vues mauvaises, des principes coupables et un système suivi avec une habileté hypocrite; quant à moi, je suis convaincu que la politique misérable que je rencontre est moins la conséquence de la méchanceté que celle de la faiblesse; elle provient du manque de capacité, et non d'un plan calculé et coupable. »

(V. Sybel, Histoire de VEurope, t. V, p. 403.

VOUS avez rendus à la République depuis votre départ de Toulon. Il attendait, pour vous exprimer la joie que lui inspiraient l'étonnante et rapide conquête de Malte, et l'habileté de votre marche pour tromper lamiral anglais, mis à votre poursuite, de connaître officiellement votre arrivée et votre débarquement en Egypte. Ces deux événements nous étaient connus depuis quelque temps ; mais ce n'était que par des voies particulières et indirectes. Le Directoire en est instruit aujourd'hui parcelle du citoyen Ruffîn, chargé d'affaires de la République à Constantinople. La dépêche est du 23 du mois dernier. Comme il présume que vous avez, Citoyen Général, écrit directement au Directoire exécutif, et que vous lui avez donné des détails plus intéressants, il s'est dispensé par cette raison, du moins je le présume, de nous transmettre ceux que vous avez du lui donner dans vos dépêches. 11 n'a pas pensé que les Anglais, placés derrière vous, pouvaient intercepter celles que vous adresseriez sans doute au Directoire exécutif.

Ce n'est que vers la fin de prairial que la Porte a témoigné de l'inquiétude sur la destination des forces ; , que vous commandiez ; la conquête de Malte même n'y , a fait qu'une légère diversion. La première manifestation qu'elle en a faite est dans une conférence que le , ,, Bey Efîendi accorda, le 2 messidor, au citoyen RufQn. Toutes les nouvelles transmises par ce chargé d'affaires, , depuis cette époque, étaient rassurantes, et semblaient i devoir convaincre le Directoire exécutif que la Porte «

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verrait avec une sorte de satisfaction le châtiment des beys et de leurs mameluks. Le gouvernement était d'autant plus confirmé dans cette espérance, qu'indépendamment des mesures que la Porte prenait pour préserver les Français établis au Levant des outrages populaires, il était prévenu , par une voie secrète, que la Porte vous laisserait agir en Egypte et fermerait les yeux.

Mais il paraît que toutes les démonstrations de la Porte étaient peu sincères : elle a, pendant quelque temps, caché au citoyen Ruffin les nouvelles qu'elle recevait sur votre arrivée et vos opérations en Egypte. Elle a fini par intercepter, ouvrir et lire les dépêches que vous adressiez à ce chargé d'affaires.

Au reste, l'effervescence du peuple est très vive dans les Echelles; elle a pour motifs la religion et les denrées que le commerce tirait de l'Egypte. Vous jugerez s'il ne serait pas convenable d'en permettre l'extraction, comme par le passé, du moins pour quelque quantité. Nos agents et concitoyens, à Salonique, en Morée, Candie, Rhodes, Scala-Nova, Smyrne et Constantinople, sont excessivement alarmés.

La Porte fait, dans tous les lieux que je viens de vous désigner, les plus grands préparatifs de défense ou d'attaque ; mais ils ne sont pas redoutables pour des Français que vous commandez.

Ce qu'il y aurait de vraiment fâcheux, c'est la cession du port de la Sude, en Candie, aux Anglais. On dit qu'ils le demandent. C'est un port magnifique, d'où les

Anglais nous incommoderaient excessivement; mais je ne crois pas que la Porte non seulement puisse le céder, mais même en disposer temporairement.

Le Directoire exécutif a nommé , le 14 de ce mois, son ambassadeur à la Porte : c'est le citoyen Descorches, qui a déjà résidé à Constantinople en cette qualité. C'est un homme qui joint à un esprit conciliant un caractère ferme. Il a su, dans sa première résidence, s'attirer l'affection de quelques personnages marquants et des bons musulmans. Son retour à Constantinople ne peut que devoir être agréable au Divan. Je hâterai son départ autant qu'il dépendra de moi. En attendant, les moyens de négociation ne manquent pas au citoyen Ruffin.

Je termine ici. Je me suis borné à vous présenter les faits, conformément aux intentions du Directoire exécutif. Il se repose sur votre génie et votre sagacité pour en tirer les résultats qui doivent régler votre con-i duite ultérieure; il ne doute pas qu'elle ne soit constamment digne de tout ce que vous avez fait pour la République, et il me charge de vous présenter ses affectueuses salutations.

Recevez, Citoyen Général, les vœux que je fais pour votre prospérité et l'assurance de ma parfaite estime et

de ma haute considération.

Salut et fraternité.

SOUS LE DIRECTOIRE. 389

TALLEYRAND AU CITOYEN SIEYÈS

3 vendémiaire an VII (24 septembre 1798).

I| J'ai reçu, Citoyen, vos dépêches. Je n'ai jamais douté que vous sauriez ne faire qu'en temps opportun la communication des articles secrets du traité de Campo-Formio. Cette révélation ne peut point être

! faite légèrement, et les froideurs de la Prusse sont loin de la mériter.

I Nous avons d'assez mauvaises nouvelles d'Irlande. Les quinze cents hommes qui y avaient été débarqués ont été mal secondés, cernés, et obligés de se rendre par capitulation. Quatre mille cinq cents hommes sont partis il y a huit jours pour la même destination. Ce

I noyau plus considérable pourra donner plus d'audace aux Irlandais unis et produire un plus grand effet. Tout ce que nous apprenons aujourd'hui de la Médi-

! terranée diminue l'impression douloureuse que nous

! en avions ressentie, et relève la gloire de notre armée. Il paraît démontré que l'affaire a été terrible, et que

j les Anglais ont perdu pour leur part sept ou huit vais-

l seaux. Il y a peu d'exemples d'un pareil combat, et quand nous nous applaudissons du plein succès qu'a obtenu l'expédition de terre, nous pouvons encore celé-

brer l'intrépidité de nos marins et leur honorable résistance contre un ennemi supérieur qu'ils auront réduit à l'impuissance de tirer parti de sa victoire.

J'attendrai, Citoyen, pour vous entretenir de votre négociation, que vous ayez répondu à ma lettre du 23 fructidor.

Les conférences de Rastadt s'acheminent à un premier dénouement. J'ai toujours été de l'avis que la République, après avoir obtenu ce qui lui est propre, ne pouvait quitter la partie, et abandonner aux spéculations de l'Autriche et de la Prusse la fortune des princes secondaires. Ceux-ci doivent tenir de nous leur agrandissement ou leur garantie. Votre opinion est la mienne, sur tout le parti que nous pouvons tirer de ces Etats intermédiaires.

TALLEYRAND AU CITOYEN SIEYÈS

9 vendémiaire an VII (30 septembre 1798).

Je crois toujours que le projet dont l'exécution vous est confiée peut contribuer utilement à l'achèvement de la paix et à sa stabilité. Ce ne sont point des bons offices qu'on réclame de la Prusse, il faut quelque chose de plus que ce mot insignifiant. Ce n'est pas non plus une participation active à nos propres desseins,

puisque, pour le moment, il faut y renoncer; c'est un acte qui n*est en opposition ni avec la neutralité absolue dans laquelle elle veut persévérer, ni avec ses instincts particuliers, puisque la garantie dont il est question doit porter sur un traité dont les articles sont consentis par elle, et sur un état de choses, en Italie,

1 qui ne pourrait guère être changé quau plus grand

( détriment des Etats monarchiques.

Cependant, remarquez qu'il n'est pas exact de dire que nous proposions de ce côté la garantie des couronnes; nous n'avons parlé que des limites, et il est manifeste que celte garantie s'oppose aux agrandissements de telle ou telle république, de tel ou tel prince, sans être cependant un empêchement convenu aux mutations purement intérieures que tel ou tel Etat pourrait éprouver et dont nous sommes résolus à ne point nous mêler. En examinant les querelles entre les gouvernants et les gouvernés, on aperçoit qu'avec le temps ceux-ci sauront faire leurs affaires eux-mêmes, et puis, alors comme alors, etc.

J'ajoute que la République helvétique n'est point un garant sans force dans un traité où l'Empereur est la

I partie principale, et que l'Espagne, malgré son éloignement et sa faiblesse, peut tenir avantageusement sa place dans cette garantie solidaire. En définitive, toute réunion de puissances qui n'aura pour objet que de cimenter la pacification et de prolonger ses effets, paraît une entreprise utile qui parle à l'opinion et dont on ne saurait trop presser le dénouement.

3d2 LE MINISTÈRE DE TALLEYRAND

C'est sur vous que ce soin repose. Je ne fais que vous seconder ici, puisque M. de Sandoz ne pourra dire et faire que ce qui lui aura été demandé de Berlin. Votre première lettre nous apprendra ce qu'aura répondu M. d'Haugwitz. Sera-t-il enfin accessible à une bonne idée? Nous avons besoin de le savoir avant de juger de la suite qu'il faut donner à cette ouverture.

TALLEYRAND AU CITOYEN SIEYÈS

19 vendémiaire an VII (10 octobre 1798).

Votre office du 4 complémentaire va droit au but, et si la proposition qui y est énoncée est agréée par Ja Cour de Berlin, je vois jour aux meilleurs arrangements. Et comment pourrait-elle s'y refuser après toutes les déclarations verbales qu'elle a faites, et au moment où des considérations tout à fait nouvelles et sur lesquelles je reviendrai tout à l'heure en raison de leur gravité, se fortifient encore de Topinion si bien, si fermement prononcée du prince Henri, qu'on ne peut pas croire être le seul en Prusse qui tienne par souvenir ou par conviction à l'ancien système de Frédéric?

Avant toute discussion ultérieure, permettez que je

sous LE DIRECTOIRE. 393

soutienne, relativement aux affaires d'Italie, mon opinion contre la vôtre. Ce que vous appelez la force des choses, cette tendance vers le régime républicain, que vous supposez que nous combattons dans cette contrée, y existe-t-elle en effet? Nous avons de toute part la preuve du contraire. A Milan, à Rome, la liberté a jeté de bien faibles racines, et les Français sont chaque jour exposés à de nouveaux attentats. Si, à Naples et surtout à Turin, il existe un parti qui appelle la Révolution, il est malheureusement trop vrai qu'un parti bien plus nombreux et qui se montre, travaille dans les Républiques déjà formées au profit de la tyrannie. Garât me disait, à son retour, qu'on ne saurait prévoir les crimes affreux dont cette contrée était menacée de devenir le théâtre. H y a plus : supposez l'Italie entière libre et réunie sous un gouvernement unique, croyezvous que nous n'eussions rien à craindre d'une nation livrée encore à tant de préjugés et tellement exaspérée contre nous que nos armées sont sans cesse en péril, au milieu de ceux qui nous doivent leur existence politique? Je persiste aie croire. Nous gagnerions beaucoup dans ce moment, si nous obtenions la garantie du statu quo en Italie. Dans les chances de mutation possible, il y a plus à craindre qu'à profiter pour la cause de la liberté, qui a besoin de repos pour se faire aimer et pour étendre ses progrès sur tout ce qui l'environne.

N'est-ce pas, d'ailleurs, un élément tout à fait neuf dans les affaires de cette partie de l'Europe, que l'arrivée annoncée de quarante mille Russes dans le royaume

de Naples et la réunion dans la Méditerranée des flottes anglaise et moscovite? Songez-vous que nous n'avons encore que soixante mille hommes en Italie, et que les forces de l'Empereur surpassent seules celles que nous pouvons y opposer? Songez-vous que parmi les Italiens il n'y a de soldats passables que ceux qui combattraient contre nous, la cavalerie napolitaine et l'armée piémontaise? Au jour du combat, les Français ne comptent point leurs ennemis ; mais dans le cabinet, tous ces calculs sont de rigueur. J'ai parlé de la marche des Russes. N'êtes-vous point frappé, ainsi que moi, de l'aveugle abandon, je ne dirai pas des Turcs, dont la dernière heure est sonnée, et dont la stupide ignorance n'a plus rien qui étonne ; mais de l'Allemagne entière, qui reçoit dans son sein, du moins sur sa frontière, les nombreux et redoutables instruments de l'ambition toujours croissante des Czars ; de la Prusse, qui reste immobile au milieu des événements qui la pressent ; de l'Empereur, qui s'expose à se voir le moins satisfait par le partage de l'Empire turc, comme par celui de la Pologne; de l'Angleterre même, qui, tributaire de la Russie pour ses approvisionnements maritimes, l'appelle imprudemment aux plus hautes destinées sur la mer, en haine de nous, et pour nous arracher le commerce de la Méditerranée, qui ne peut manquer, malgré ses efforts, de retomber tôt ou tard dans nos mains? Je ne sais quel esprit de vertige estrépandu sur l'Europe. Encore quelque temps et quelques efforts, Pétersbourg et Constantinople n'auront peut-

sous LE DIRECTOIRE. 395

être qu'un seul monarque, et cette puissance dominatrice au nord et au midi formera autour de l'Europe une ceinture formidable qui menacera de se resserrer et de tout engloutir. Il m'est impossible de ne pas croire qu'une partie au moins de ces considérations se sera présentée à l'esprit de ceux auprès de qui vous vous trouvez. S'ils se taisent encore, provoquez leurs explications, en les effrayant de l'avenir qui les menace, plus direct et plus prompt pour eux que pour tout autre ; vous serez vrai, vous tiendrez un langage ami, et peutêtre vous serez entendu. Il paraîtrait qu'à Rastadt les ministres prussiens auraient commencé à se rapprocher sérieusement des nôtres; M. de Sandoz me proteste ici qu'il ne dissimule point à sa Cour l'effroi qu'il ressent de sa sécurité. Ne serait-ce pas le moment d'agir et de revenir à la proposition d'une alliance offensive et défensive? Aux maux de l'Europe, il faut un grand remède, et celui-ci me paraît certain. Il faut prévenir encore de grandes usurpations, il faut achever la paix, garantir sa durée et la rendre solidement profitable à ceux qui l'auront concertée. N'est-ce rien qu'un pareil honneur avec de si grands avantages pour le présent et pour l'avenir?

Je termine cette lettre avec l'espoir que, quand elle vous parviendra, vous aurez déjà trouvé des oreilles plus ouvertes, des cœurs plus chauds, et j'ai la certitude que vous n'aurez pas eu besoin de ma provocation pour tirer parti d'un changement que vous avez jugé utile.

TALLEYRAND AU CITOYEN SIEYÈS

27 vendémiaire an VII (18 octobre 1798).

Je m'empresse de vous rassurer sur la crainte que vous paraissez concevoir, qu'obtenant à Rastadt tout ce qui nous est personnel, nous consentions à signer notre traité particulier avec l'Empire, laissant ensuite à l'Empire lui-même le soin de déterminer la quotité et la place de l'indemnité de ses membres. Les conséquences d'un pareil système, qui ne peut séduire que par la lassitude qui naît de la longueur des conférences, ont été prévues dès le principe. Nos plénipotentiaires n'ont cessé d'avoir pour instruction spéciale de réunir dans le traité définitif, au principe qui a été posé sur les sécularisations, les conséquences qui doivent en dériver, et il y a très peu de jours que je leur ai rappelé ce point capital. Aucun pacte séparé ne sera signé par nous à Rastadt avant la conclusion de celui qui doit être général. Ainsi, nos troupes resteront sur la droite du Rhin ; notre influence au congrès ne sera point méconnue, les princes qui ont voté dans notre sens, ceux auxquels il nous importe de faire obtenir des avantages plus considérables, ne seront point abandonnés aux ressentiments de l'Autriche, à la jalouse méfiance de

sous LE DIRECTOIRE. 397

la Prusse. Nos efforts tendent toujours à créer en Empire cet Etat intermédiaire, cette fédération de princes qui doit servir de barrière entre nous et un ennemi trop constant et un ami trop ombrageux.

Relativement à la position de notre armée sur le territoire germanique, j ai reçu, en effet, une note de M. de Sandoz, et je vais y répondre par des rapprochements qui sont victorieux.

Au 26 vendémiaire an VI, époque du traité de Campo-Formio, nous avions entre la ligne de neutralisation et le Mein plus de soixante mille hommes, et on ne se plaignait point alors que le nord de l'Allemagne fût menacé par nous. Aujourd'hui, nous n'avons pas quarante mille hommes à droite du fleuve, et on jette les hauts cris, et on en prend le prétexte de faire filer des troupes en Westphalie. Pour peu que nous eussions de méfiance et que nous fussions émus des bravades du duc de Brunswick, ce serait bien à nous à réclamer des explications ; mais je partage votre opinion, je crois au mécontentement du Russe et de l'Autrichien, je crois à la toute-puissance des trois volontés dont vous me parlez, et si quelque chose peut ajouter à ma sécurité sur ce point, c'est la ferme persuasion où je reste qu'il est impossible à la Prusse de s'aveugler sur le voisinage et la coopération des Russes. Vous aurez vu par ma dernière lettre que j'avais pressenti les sensations dont vous avez eu connaissance. Travaillez sur cette base, s'il est possible; mais dans la singularité de votre position actuelle, et

après le peu de succès qu'ont obtenu vos notes, je pense que vous ferez bien de vous restreindre aux communications verbales et de n'écrire que quand vous aurez acquis toute certitude d'une réponse favorable.

TALLEYRAXD AU CITOYEN SIEYÈS

5 brumaire an VII (26 octobre 1798).

Citoyen, cette lettre a pour unique objet de vous demander quel effet pourrait produire sur la Cour de Berlin la formation à notre armée du Rhin d'une légion polonaise, analogue à celle qui existe en Italie, et qui aurait à sa tête le général Kosciusko. Vous concevez que l'intention du gouvernement serait d'attirer par ce moyen un grand nombre de déserteurs des armées autrichiennes; mais quelque importance qu'il puisse mettre à cet arrangement, s'il lui était démontré que la Prusse en conçût et en témoignât une vive sollicitude, il se pourrait qu'il hésitât. Du moins, il a voulu que je vous consulte, et dans cette circonstance délicate il désire d'être éclairé de votre avis.

TALLEYRAND AU CITOYEN SIEYÈS

6 brumaire an VII (27 octobre 1798).

La constante obstination avec laquelle on décline toutes vos ouvertures, de quelque manière qu'elles soient présentées, me rend plus satisfait de vous avoir engagé, par ma lettre du 27 vendémiaire, à supprimer les communications écrites, du moins jusqu'à ce qu'elles paraissent destinées à être mieux accueillies.

Ce que vous appelez la funeste prévention de beaucoup de Français pour le Gouvernement prussien, était un sentiment fondé sur de si excellents motifs qu'il ne fallait pas moins que l'exemple de ce qui a lieu depuis quatre années pour le détruire, et ce n'est point sans regret qu'on renonce à une coopération qui eût facilité tant de combinaisons utiles, car je ne puis me taire qu'il y a peu de chose à espérer des Etats intermédiaires d'Allemagne tant qu'ils n'auront point derrière eux la Prusse pour les soutenir. Rivait vous a écrit avec le même chiffre dont il se sert pour correspondre avec moi. C'est un malentendu difficile à réparer, parce qu'il manque d'un chiffre particulier avec vous. Ce qu'il me dit de ses premières démarches auprès du landgrave ne donne pas beaucoup d'espoir. Vous connaissez la

réputation de ce prince. Toute opération qui n'est point de nature à grossir son trésor trouve peu d'accès dans son esprit, et quoiqu'il soit très animé contre l'Empereur, un peu froid avec la Prusse, il n'est pas près d'entrer dans toutes nos vues. Qu'attendre de Wurtemberg et de Baden, si on leur présente une partie toute liée dans laquelle leur rôle sera tracé et facile? Le Palatin est tout entier à la disposition de l'Autriche. Nous ne pouvons espérer quelque chose que de son successeur. Cette portion des affaires d'Allemagne est donc encore loin d'une solution. Celles d'Italie marchent vers un dénouement, mais quelle sera son influence sur le reste de l'Europe?

Lorsque M. d'Haugwitz refusait de répondre à vos questions sur la ligne de démarcation et qu'il prétendait qu'on s'était tu sur un objet semblable vis-à-vis de M. de Sandoz, il n'était point exact. La réclamation de M. de Sandoz n'est que du 23 vendémiaire, comme vous verrez par la note dont je vous fais passer copie. Vous verrez aussi par ma réponse que nous n'avons point refusé les explications demandées.

Ce sera le courrier de M. de Sandoz qui vous remettra cette lettre.

Si vous avez quelque révélation de la réponse qui aura été faite dans le temps au mémoire du prince Henri, tâchez de nous l'envoyer.

Salut et fraternité.

sous LE DIRECTOIRE. 401

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