TALLEYRAND A M. DE SANDOZ-ROLLIN
7 brumaire an VII (28 octobre 1798).
Le soussigné, ministre des relations extérieures de la République française, s'est empressé de mettre sous les yeux du Directoire exécutif la note en date du 23 vendémiaire qu'il a reçue de M. de Sandoz, ministre plénipotentiaire de S. M. le Roi de Prusse.
La vive inquiétude que manifeste le Gouvernement prussien de quelques mouvements de troupes françaises à la droite du Rhin a été pour le Directoire l'occasion d'un étonnement qui se fonde sur des faits vérifiés avec soin et qui sont décisifs.
A la fin de vendémiaire an VI, c'est-à-dire à l'époque où les hostilités ont été suspendues entre la République et l'Empire, et même après la signature de l'armistice, l'armée française stationnée à la droite du Rhin était restée forte de plus de soixante mille hommes effectifs, et cependant le cabinet de Berlin ne manifesta alors aucune sollicitude, ne fit entendre aucune plainte.
Aujourd'hui que le Directoire n'a point ordonné aux différents corps placés à la gauche du fleuve de se transporter sur la droite, il n'y a point dans l'espace compris entre la ligne d'armistice et celle de démarcation
A02 LE MIMISTERE DE TALLEYIIAND
plus de vingt-huit mille hommes effectifs, et si l'on calculait ceux qui sont rassemblés sur l'autre rive du Rhin, il faudrait ne point oublier que la paix n'est point conclue à Rastadt, que la secrète influence qui en a retardé jusqu'ici la conclusion peut encore en reculer le terme, et que d'un moment à l'autre la République française peut se retrouver en guerre avec l'Empire; mais dans cette supposition douloureuse, elle n'en serait pas moins fidèle aux engagements qu'elle a pris avec la Prusse.
Contre qui, cependant, peuvent être dirigés les préparatifs que fait aujourd'hui le Gouvernement prussien? Les recrues hâtées dont se grossit son armée du Weser, les travaux commandés dans ses places de Westphalie, tout l'éclat de ces dispositions est sans motif apparent; et lorsque l'envoyé de la République près S. M. le Roi de Prusse a cru devoir demander quelques explications, le refus qu'on a fait de s'ouvrir avec lui, même dans des communications verbales, rend plus étrange encore la plainte officielle qu'on élève aujourd'hui. Le Directoire se serait tu à son tour s'il ne cédait toujours volontiers au désir d'écarter tout nuage qui pourrait nuire à la parfaite intelligence qu'il aime à croire indestructible entre la République et la Prusse.
Le soussigné prie M. de Sandoz de recevoir les assurances de sa haute considération.
sous LE DIRECTOIRE. 403
TALLEYRAND AU CITOYEN SIEYÈS
25 brumaire an VII (15 novembre 1798).
Je dois vous dire que depuis quelques jours, M. de Sandoz tourne autour de moi pour m'insinuer des propositions de paix avec l'Angleterre. Je l'ai écouté jusqu'à présent sans lui rien répondre.
J'ignore jusqu'à quel point M. de Sandoz est excité à se mettre en avant dans cette circonstance et d^où part l'excitation. Vient-elle de sa Cour? Vous pourrez le savoir. Ou y aurait-il à Paris quelque agent secret du cabinet de Saint-James? Ou simplement Sandoz veut-il se mettre en avant pour agrandir sa position diplomatique?
Je persiste dans l'opinion que rien ne doit être traité sur ce terrain-ci. Les négociations des Anglais ont, Tannée dernière, créé et alimenté les clichiens; cette année, elles alimenteraient les anarchistes. Si vous recevez quelques ouvertures directes, préparez, en les écoutant, tout ce qui pourrait attirer sur vous la négociation. J'ai la certitude que je remplirai toujours les intentions du Directoire en lui proposant de vous confier ce qui sera difficile et ce qui sera du plus grand intérêt pour la République.
TALLEYRAND AU CITOYEN SIEYES
29 brumaire an VII (19 novembre 1798).
Je ne comprends rien aux terreurs dont on se montre saisi à l'occasion d'un prétendu voyage de Kosciusko en Allemagne. Kosciusko est à Paris. Il n'est plus qu'un homme sans patrie, qui a choisi la France pour la sienne et que la France peut employer sans qu'on ait droit de s'en étonner \ Aussi, quand je vous ai engagé à sonder le cabinet de Berlin sur l'effet que ferait la présence de cet officier à l'armée du Rhin, ce n'était que par égard pour cette Cour et toujours avec le désir d'éviter toute cause de mésintelligence ; mais je ne suis point à m'apercevoir que plus on fait pour elle, plus elle est prompte à en abuser. La conduite de ses plénipotentiaires à Rastadt est constamment Iracassière, inamicale et dirigée de manière à rendre la négociation interminable.
^ Le 17 thermidor an VII (4 août 1798), Talleyrand avait écrit â Sieyès :
« Je vous transmets, Citoyen, une lettre pour TEmpereur de Russie ; elle est du général Kosciusko, qui renvoie à ce prince les présents qu'on le força d'accepter, quand il quitta les cachots de Pétersbourg. Vous prendrez le moyen qui vous paraîtra le plus sûr pour faire parvenir cette lettre à l'Empereur, et vous tâcherez de vous assurer qu'elle lui aura été remise. »
sous LE DIRECTOIRE. 405
Le Directoire a pris un parti décisif.
Les ministres de la République ont ordre de présen ter leur ultimatum si la réponse de la députation à leur dernière note n'est pas en tout point satisfaisante. Cet ultimatum ne cédera rien de ce qui a été demandé, sauf la modification déjà énoncée sur les dettes communales. Il donnera à la députation cinq jours pour se décider. Si, au bout de ce temps, la réponse n'est point obtenue f telle qu'elle aura été réclamée, les plénipotentiaires annonceront que leurs pouvoirs sont cessés et qu'ils ont ordre de se retirer; mais en même temps, ils déclareront que le Gouvernement français demeure disposé à conclure la paix aux conditions proposées par lui.
Si je juge de la disposition des esprits par ce que m'a écrit Roberjot, j'attends un bon effet de cette demande, qui était devenue nécessaire pour mettre un terme aux discussions dans lesquelles la négociation se perdait.
TALLEYRAND AU CITOYEN SIEYÈS
13 frimaire an VII (3 décembre 1798).
J'ai reçu votre lettre du 27 brumaire, par laquelle vous détruisez le bruit qui s'était répandu de la marche
d'une division prussienne, venue de Magdebourg sur les confins du territoire batave.
En plaçant sous les yeux du Directoire la note prussienne qui y était jointe et la réponse que vous avez préparée, j'ai exprimé une opinion bien plus positive que la vôtre pour que cette courte note fût remise, et le Directoire, auquel je n'ai pas eu besoin de faire sentir tout le mérite de cette excellente réplique, insiste vivement pour qu'elle soit adressée par vous au ministère du cabinet. La mauvaise foi, la faiblesse, l'exiguïté des vues de ce gouvernement méritent d'être relevées, et on ne pouvait le faire mieux que dans votre note. Ce n'est pas seulement pour l'opinion contemporaine et pour l'histoire qu'il faut répondre, c'est encore et surtout pour ne laisser aucun doute sur les résolutions du Gouvernement français par rapport aux arrangements intérieurs de l'Allemagne. Nous ne sommes point à nous apercevoir que l'Empereur et la faction des prêtres veulent nous en exclure; si nous sommes un peu surpris de voir entrer le cabinet de Berlin dans cette secrète opposition, nous n'en'sommes pas moins déterminés à nous maintenir sur la ligne de nos vrais intérêts, à remplir nos engagements et à ne signer de traité que celui dans lequel sera spécifiée et détaillée l'application du principe des sécularisations. En supposant que les dernières propositions de nos plénipotentiaires soient admises, nous prévoyons que les difficultés qu'elles auront rencontrées ne sont rien auprès de celles qu'on va nous faire; mais on ne nous fera dévier ni
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par menace ni par lassitude. Nous dévorerons jusqu'à la fin les ennuis du congrès, ou si la résistance devient trop opiniâtre, les armes décideront, et nous verrons un jour jusqu'à quel point la Prusse s'applaudira du rôle qu'elle aura joué.
LU
TALLEYRAND AU CITOYEN SIEYÈS
17 frimaire an VII (7 décembre 1798).
Citoyen, ce n'est pas vous qui serez surpris de la nouvelle que vous portera cette lettre. Vous avez depuis longtemps apprécié la valeur des liens qui unissaient le Roi de Sardaigne à la République, et je connais votre constante incrédulité sur la sincérité du dévouement que ce prince nous témoignait. D'une autre part, vous avez vu comment, depuis six mois, la Cour de Naples ne dissimulait plus sa profonde aversion, ses projets hostiles contre la France, tandis qu'elle unissait aux démonstrations les plus extravagantes de sa partialité pour les Anglais, ses secours réels et malheureusement trop efficaces, dans nos affaires de la Méditerranée. Il n'est pas que votre frère ne vous ait donné, sur la perfidie et l'audace injurieuse des Napolitains, des détails
qui auront plus dune fois excité votre indignation'. La bombe vient d'éclater. Toute la modération du Directoire, son amour pour la paix ont dû céder aux agressions ouvertes d'une Cour qui, non contente d'avoir manifesté ses dispositions par le rappel de son ambassadeur, a osé faire signifier aux troupes françaises d'évacuer le territoire de la République romaine et qui s'est permis même de les faire attaquer.
Le Directoire s'applaudit que le signal du combat ait été donné par d'autres que par lui, et sans doute l'Europe rendra, tôt ou tard, un éclatant témoignage à sa généreuse patience et aux efforts qu'il a faits pour empêcher le renouvellement de la guerre; mais l'Europe verra bientôt aussi comment il saura repousser les attaques dirigées contre la République, et ce n'est pas vous non plus. Citoyen, qui douterez du succès de cette nouvelle lutte.
IVous ignorons encore si nous devons compter l'Empereur au nombre de nos nouveaux ennemis. Nous professons volontiers le désir qu'il ne s'engage point dans une cause qui lui est étrangère. Nous souhaitons qu'il reste ami ; mais s'il veut combattre, cet ennemi de plus ne nous causera ni surprise ni inquiétude.
Quant à l'Kmpire et à tous les Etats du Corps germanique, nous ne voyons pas ce qu'il pourrait y avoir de commun entre eux et les gouvernements avec lesquels nous entrons en guerre. Nous regardons en con-
* Le frère de Sieyès était consul à Naples.
sous LE DIRECTOIRE. 409
séquence que cet événement n'aura point d'influence directe sur les négociations du congrès; surtout nous supposons que la Gourde Berlin, sachant apprécier notre conduite, ne se montrera que plus disposée à favoriser la conclusion de la paix entre la République et l'Empire.
Aussi, en vous chargeant de faire connaître au Gouvernement prussien les agressions de la Cour de Naples, les trahisons de celle de Turin et la déclaration de guerre qui s'en est suivie, faite hier par le Corps législatif sur la proposition du Directoire, aux Rois de Naples et de Sardaigne, sommes-nous assurés que cet événement ne changera en aucune manière nos rapports avec la Prusse, et que, conformément au vœu sincère du Directoire, ils continueront à n'avoir pour base que la plus parfaite intelligence.
Je joins ici copie du message du Directoire, et je vous ferai successivement passer les pièces qui y seront relatives ^
* On lit au procès-verbal de la séance du Directoire du 18 frimaire an VII (8 décembre 1798), de la main de Talleyrand :
« Projet de message qui renferme les motifs de la déclaration de guerre à la Cour de Naples et de Sardaigne approuvé. »