‹ Correspondance diplomatique de talleyrand (volume 2)Chapitre 7 sur 74 · X INTRODUCTION · texte numérisé non relu

X INTRODUCTION

à la tribune, je fais déclarer le trône vacant et proclamer la République '... »

La journée du 10 août enlevait effectivement au faible et malheureux Louis XVI, " succombant sous la fatalité de son indécision 5) , un pouvoir qui depuis longtemps n'était plus que nominal. A celte date, Talleyrand, il importe de le remarquer, était encore chargé d'une mission à Londres ; on a vu par la note citée plus haut qu'il désirait élre maintenu dans sa mission d'Angleterre. Il pensait alors que la reconnaissance par l'Europe du principe de la souveraineté nationale en France, pouvait assurer le salut de la liberté et sauver la famille royale. Il se rencon-

en lumière son rôle sous l'Empire. A coup sur, cette accusation n'est pas fondée en ce qui concerne les documents relatifs à la Révolution.

L'authenticité du mémoire sur le 10 août est établie par la rédaction même, -qui est de la main de Talleyrand. Elle est d'ailleurs confirmée par une correspondance éclian<]ée dans un journal officieux du Directoire, le RèdaC" leur.

Le 2 germinal an VI (samedi 22 mars 1798), l'auteur d'un compte rendu sur une étude consacrée à Pilt écrivait au Rédacteur, en parlant de Talleyrand : « Ce ministre, dont l'étrange destinée a été de déterminer l'opération la plus décisive de l'Assemblée constituante, et de notifier aux puissances de l'Europe les deux plus grands événements de notre Révolution, le 10 août et le 18 fructidor, Talleyrand... s

Chauvelin, le prête-nom de Talleyrand à Londres, conteste, et Pichon, l'auteur indiqué, répond :

t Les deux assertions sont conciliables; Chauvelin a notifié, Talleyrand a rédigé.

tt La déclaration du Conseil exécutif aux puissances étrangères sur la mémorable journée du 10 aoîit et sur la déchéance a été rédigée par le citoyen Talleyrand, qui se trouvait alors à Paris.

« C'est un fait connu et qu'on peut vérifier sur la minute existante de cette déclaration, minute que le citoyen David a été à même de voir, ayant travaillé dans le département des relations extérieures, comme sous-chef de division, pendant près de trois ans. >

M. A. Sorel, l'éminent historien de Y Europe et la Révolution française, a visé ce document dans une de ses études diplomatiques.

^ Voir Correspondance de Mirabeau, t. I*^*", p. 252.

INTRODUCTION. xi

trait dans cette pensée avec celle de Mercy-Argenteau, qui écrivait au cabinet de Vienne le 3 octobre 1792 : a 11 faut renoncer au fol espoir d'enchaîner une nation entière, de comprimer par la force une masse de vingt-quatre millions d'hommes; il faut enfin abandonner et la contrerévolution et les émigrés, et, pour le moment, le projet de rétablir la monarchie en France ^ « Il pensait sans doute ce que Pellenc, ancien collaborateur de Mirabeau, écrivait de Londres, quelques jours après : « Le parti même de l'opposition a eu l'intention de sauver le Roi; l'envoi d'un ambassadeur et la reconnaissance de la République auraient pu y conduire. »

Au mois d'août 1792, la France n'était en guerre qu'avec TAutriche et la Prusse, les déclarations faites par le Conseil exécutif provisoire avaient été pacifiques ; Danton envoyait à Londres un de ses amis personnels, Noël, avec des instructions qui attestaient l'ardent désir du Conseil exécutif d'obtenir le maintien de la neutralité anglaise ^.

La politique conseillée par ce grand et pénétrant analyste, et qui paraît avoir été un instant acceptée par Danton, n'était-elle pas autrement humaine, autrement sage que celle qui allait prévaloir et déchaîner une guerre de vingt-trois ans qui ne se terminera qu'au Congrès de Vienne?

1 Voir dépêche adressée au cabinet de Vienne, par le comte de Mercy- Argenteau, le 3 octobre 1792. — Correspondance de Mirabeau et de La Alarck, i. III.

'■^ Ces instructions, qui ne sont pas de la main de Talieyrand, se rapprochent si bien de toutes ses idées, rappellent de si près les développements de ses dépêches et de son mémoire du 25 novembre 1792 (on y retrouve des phrases entières de ces dépêches), qu'on est fondé à croire qu'elles ont été sinon dictées, tout au moins inspirées par lui.

xii INTRODUCTIOX.

Elle était la politique nécessaire, puisqu'on fut obligé d'y revenir, après les rêves de République et de monarchie universelles du Directoire et de l'Empire. En la suivant, dès cette époque, on pouvait éviter la guerre générale, « cette crise de la guerre si fatale pour la liberté " , avait dit Mirabeau. C'est une opinion, du moins, qu'il est permis de soutenir avec l'appui de documents authentiques; mais ni l'Europe réactionnaire ni les partis en France ne le tentèrent sérieusement. 11 n'en est pas moins vrai qu'à chaque station de la Révolution, il y a eu des possibilités momentanées qui ont ensuite disparu, que nous avons peine à discerner dans la succession si rapide des événements, mais qui n'en étaient pas moins réalisables à leur heure, avec plus d'énergie et de prévoyance.

Tandis que l'ambassadeur d'Angleterre, Gower, était rappelé par une lettre de M. Dundas, suppléant lord Grenville absent, le Conseil exécutif maintenait notre représentant à Londres, Chauvelin, et Danton tentait de négocier un traité d'alliance avec la Grande-Bretagne \ L'envoyé

^ Cette politique sera reprise en 1830, après les journées de Juillet, et suivie sous l'inspiration de Talleyrand.

Talleyrand la proposera dans une dépèche célèbre au duc Victor de Broglie; qui lui répondra : » L'idée d'une alliance défensive entre la France et la Grande-Bretagne vous appartient... Si la France était attaquée par le nord de l'Europe, comme l'Espagne le fut par la France en 1823, l'Angleterre défendrait la France et prendrait fait et cause pour elle. Son gouvernement ne pourrait l'en détourner lors même qu'il le voudrait, il ne le voudrait pas lors même qu'il le pourrait.

Œ La révolution de 1830 a été populaire en Angleterre dès les premiers moments, populaire à tel point que, représentée par lord Stuart certainement sous les couleurs les moins favorables à lord Aberdeen et au duc de Wellington qui ne devaient guère la voir de meilleur œil , ni lord Aberdeen ni le duc de Wellington n'ont osé la blâmer ni la désavouer, et

INTRODUCTIOiV. xiii

de Danton, Noël, proposait de former entre la France et la Grande-Bretagne, et en y joignant s'il le fallait TAmérique septentrionale, quelque grande combinaison qui ouvrît à ces trois puissances le commerce des possessions espagnoles, tant dans la mer du Sud que dans TAtlantique. Il offrait d'insérer dans ce traité d'alliance défensif une rectification du traité de commerce conclu en 1786, qui, pourtant, était singulièrement favorable aux produits anglais. Dans les mêmes instructions, il était recommandé de solliciter un emprunt de 3 ou 4 millions sterling, avec l'appui et, si possible, la garantie du Gouvernement britannique; toutes assurances étaient données contre " l'esprit de propagandisme du nouveau gouvernement ' v .

non seulement la révolution de 1830 a été populaire en Angleterre, mais elle y a été nationale..., elle y a trouvé les esprits dans une disposition conforme aux idées et aux sentiments sur lesquels elle se fondait; elle y a trouvé les esprits unis pour un grand changement politique, préparés à en courir les chances...

a Ce que la France se voyait forcée de conquérir à travers les périls d'une révolution, l'Angleterre le voulait aussi; mais, plus heureuse, elle pouvait l'obtenir sans sortir de l'ordre légal. Le but était le même, et les deux pays l'ont également atteint. La Révolution de 1830 n'a pas été la cause de la réforme parlementaire, elle en a été le signal, et ce signal une fois donné, les deux nations ont marché du même pied dans la même voie; il y a entre elles identité de vues, identité d'intérêts, identité de conduite...

a La France et l'Angleterre ont actuellement pris position en face des autres puissances de l'Europe, l'une à côté de l'autre, non seulement parce que ce sont les deux seules nations qui jouissent de la liberté politique, mais surtout parce qu'elles ont fait simultanément un grand pas dans la carrière de la liberté politique, un grand pas de plus et ensemble, parce que ce double événement a éveillé au même degré contre l'une et contre l'autre la défiance et l'inimitié des gouvernements absolus, parce qu'il a créé à ces gouvernements, dans le sein des deux pays, des auxiliaires qu'il nous importe également de contenir en France, les carlistes vaincus; en Angleterre, les tories dépossédés du pouvoir... »

* Voir Aff. étrang. Correspondance d'Angleterre, août 1792, 6« sup-

xi\; INTRODUCTION.

Le Conseil exécutif provisoire prenait rengagement de ne favoriser en quoi que ce soit la révolution de Hollande ; il cherchait à rassurer Pitt sur la durée et l'hérédité du stathoudérat.

Le 26 septembre, Noël écrit qu'on pourrait traiter moyennant : la sûreté du Roi et de la Reine, la cession de Sainte-Lucie, la rupture du pacte de famille, quelques avantages commerciaux ; le représentant de Danton ajoute : « Je crois ces conditions acceptables. ^ Danton lui fait répondre qu'on abandonnera Tabago, mais pas Sainte- Lucie.

Malheureusement, dans l'intervalle, les massacres de septembre avaient refroidi le zèle de Fox et de l'opposition, et détourné l'opinion publique anglaise de la Révolution française '.

Malgré cette assistance donnée par Talleyrand à la France, dans la période révolutionnaire du 10 août, malgré sa mission à Londres, malgré son mémoire du 25 novembre 1792, il fut comme tant d'autres partisans de la Révolution, et des meilleurs, décrété d'accusation en son absence.

plément. « La République française déclare de plus qu'elle ne prétend s'immiscer dans le gouvernement intérieur d'aucun peuple. »

1 a II y a ici un grand procès et dont la décision est encore incertaine, entre l'opinion publique et le vœu royal. Georges hésite de déclarer la guerre aux Français, de venger la majesté du trône outragé... Le peuple anglais pense bien autrement, il trouve fort inutile de se mêler d'affaires qui ne le regardent en rien, il n'est point du tout d'avis de sacrifier, en faisant la guerre, les intérêts de son commerce, de sa tranquillité, de son bonheur aux prétendus intérêts de son monarque, et il croit surtout indigne de lui, peuple libre, de troubler un autre pays dans l'établissement de sa liberté. i> (De Londres, Lettre à Condorcet, août 1792.)

IMÏRODUGTION. XV

Les témoignages diffèrent si manifestement sur cette partie de sa carrière, qu'il est plus aisé de dire qu'il était chargé d'une mission à Londres après le 10 août, que d'indiquer la nature de cette mission; de nouvelles recherches, de nouveaux documents, des lettres tirées du dépôt des archives des affaires étrangères, des archives nationales, son propre témoignage, nous donnent lieu de penser qu'il fut effectivement chargé d'une mission à Londres à cette époque, et d'une mission diplomatique.

Dans ses Eclaircissements donnés à ses concitoyens en l'an Vlll, il dit : « Je fus envoyé à Londres pour la deuxième fois le 7 septembre 1792, par le Conseil exécutif provisoire. J'ai en original le passeport qui me fut délivré par le Conseil et qui est signé des six membres : Lebrun, Danton, etc. ; il a été mis sous les yeux de la Convention au moment où elle daigna s'occuper de moi (séance du 18 fructidor an IV), et je le montrerai à quiconque désirera le voir. Ce passeport est conçu en ces termes : ce Lais-^ « sez passer, etc., Maurice Talleyrand, allant à Londres a par nos ordres, w Ainsi j'étais sorti de France parce que j'y étais autorisé, que j'avais reçu même de la confiance du gouvernement des ordres positifs pour ce départ. î>

Une note qui parut au Moniteur et signée D. (Danton ou Desrenaudes [?]) le défend contre le décret d'accusation porté contre lui; c'est dans cette note que D. invoque la mission de Talleyrand et sa correspondance de Londres pour affirmer que le décret d'accusation n'est pas motivé.

« Si Talleyrand avait été complice du château, il est plus

Page 1