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TALLEYRAND AU COMTE SÉBASTIANI
Londres, le 3 janvier 1831.
Monsieur le Comte,
L'ambassadeur de Russie a reçu de son Gouvernement des dépêches qui, sans renfermer l'autorisation de signer l'acte qui prononcerait l'indépendance de la Belgique, supposent cependant que les circonstances ont pu être telles qu'il ait été porté à cette résolution. Mais il lui est défendu expressément, s'il était question d'un souverain pour la Belgique, de consentir à un autre choix qu'à celui d'un prince de la Maison de Nassau. Ceci, comme vous voyez, complique encore notre question.
158 AMBASSADE DE TALLEYRAIVD
Comme le choix d'un souverain sera probablement agité à une de nos premières conférences, j'ai dû chercher dans mon esprit quelle était la conduite à tenir, et je me suis décidé à proposer aux trois autres puissances de ne point s'arrêter au refus que fera la Russie et de passer outre ; car il n'est pas nécessaire que les reconnaissances arrivent simultanément, et la Belgique sera un royaume lorsque la France, l'Angleterre, l'Autriche et la Prusse l'auront reconnue pour tel. Lord Palmerston a adopté mon opinion et la soutient. Je lui en ai parlé hier, et il a trouvé qu'il n'y avait pas autre chose à faire.
Les plénipotentiaires hollandais, MM. Falck et Zuylen van Nyeveldt, ont vu, ce matin, lord Palmerston : ils lui ont dit qu'ils avaient une communication à faire à la Coûférence, et que cette communication, comme je vous l'ai mandé avant-hier, porterait sur les points suivants : le premier serait la fixation des limites entre les deux pays. Ils proposent les mêmes limites qui existaient en 1794; vous jugerez sur vos cartes de la différence qu'il y a entre la Hollande de cette époque et celle de 1814. Ils proposeront aussi des échanges d'enclaves, et ils veulent garder des moyens de communication avec Maëstricht.
Le second point est la division de la dette. Selon les Hollandais, chacune des deux parties reprendrait sa dette telle qu'elle existait avant la réunion, avec sa portion de l'accroissement depuis l'union.
Le troisième article, plus favorable à la Belgique, lui
donne la liberté du commerce avec les colonies hollandaises, et elle serait traitée plus avantageusement que les nations les plus favorisées.
Par le quatrième, la navigation de TEscaut serait reconnue libre.
Le Roi de Hollande voudrait faire considérer ces deux derniers articles comme une concession assez importante pour la Belgique, pour qu'il pût lui proposer de se charger d'une partie plus considérable de la dette. Il voudrait, de plus, remettre la levée du blocus d'Anvers jusqu'au 20 du mois de janvier.
Ce dernier article doit, dans mon opinion, précéder la discussion de tous les autres , et la Conférence en consentant à ce que demande la Hollande ferait un pas rétrograde qui ne me paraît pas convenable. Je serai soutenu sur ce point par lord Palmerston.
Je viens de voir M. Van de Weyer, il m'a paru fort satisfait de la manière dont il avait été reçu à Paris. Notre conversation, dans laquelle je suis resté fort en arrière, a d'abord commencé par des remerciements de sa part sur la reconnaissance de l'indépendance de la Belgique. Il regarde comme un grand succès cette reconnaissance obtenue au bout de quatre mois de lutte. Il m'a dit que dans ce nouvel état de choses l'affaire la plus importante pour nous, et celle qui simplifierait le plus tous les embarras qui existaient encore, était le choix d'un souverain. Je lui ai répondu que je ne doutais pas que ce choix ne fût fait par les Belges avec prudence et tel que les puissances voisines n'en
160 AMBASSADE DE TALLEYRAXD
fussent pas inquiètes et que les puissances éloignées n*en fussent pas étonnées. II m*a prononcé les noms du prince Léopold et du prince de Naples, l'un ou Tautre épousant une princesse de France. Je lui ai dit qu'ils ne devaient attendre, à cet égard, aucune direction de notre part ; que l'affaire était trop importante et trop délicate pour eux pour qu'une influence étrangère même amicale pût y paraître; que, du reste, je serais charmé de le voir souvent, et que si je hasardais quelque chose dans nos conversations, ce serait pour l'avertir des obstacles qu'il pourrait rencontrer. Je l'ai engagé, lui et ses collègues, MM, Villain XIV, de Behr et Valiez, à dîner demain chez moi. Ils auront, dans la matinée, remis leurs pouvoirs à lord Palmerston.
Recevez, etc.
TALLEYRAND AU COMTE SÉBASTIANI
Londres, le 3 janvier 1831.
Monsieur le Comte,
Je crois utile de vous engager à adresser quelques instructions à l'ambassadeur de France à Constantinople au sujet des résolutions adoptées dans notre der-
niôre conférence sur les affaires de la Grèce. Il sera bon, à ce que je crois, que M. le comte Guilleminot se concerte avec sir Robert Gordon sur les meilleurs moyens à employer pour faire consentir la Porte à l'augmentation de territoire proposée pour la Grèce ; et comme sir Robert Gordon recevra des ordres pressants de son Gouvernement et que son opinion antérieure lui a donné la réputation d'être favorable à la Turquie, il me semble qu'il convient de lui laisser employer son influence personnelle et de s'entendre avec lui.
Ce sera la manière d'agir le plus efficacement près de la Porte, de laquelle on n'obtiendrait peut-être pas facilement la ligne que nous demandons.
Recevez, etc.
TALLEYRAND AU COMTE SÉBASTIANI
Londres, le 7 janvier 1831, onze heures du soir.
Monsieur le Comte,
J'ai eu hier une longue conférence avec lord Grey sur le contenu de votre dépêche du 3 janvier *.
* « Les Belges deviennent chaque jour plus pressants ; ils prétendent qu'ils ne peuvent plus rester dans la position incertaine où ils
Lord Grey, après m'avoir écouté sur tous les sujets que renfermait votre lettre, m'a répondu avec un ton assez positif : « M. le duc de Nemours ou la réunion « à la France sont une seule et même chose, et cette « chose-là entraînerait inévitablement la guerre. » J'ai fait valoir avec la force que donne la conviction, la conduite franche du Gouvernement français dans toutes les affaires de la Belgique. Lord Grey en est convenu; il m*a dit qu'il était le premier à rendre justice à la franchise et à la loyauté de la France dans toute cette grande affaire ; que son opinion pour la paix était une opinion très décidée et très connue, mais qu'il lui était impossible de me dire que l'une des deux choses qui étaient proposées n'amènerait pas la guerre. Alors j'ai pu lui faire le tableau du danger que courraient tous les Gouvernements si la guerre éclatait. Il en a été frappé et m'a témoigné qu'il était de la même opinion que moi, mais que les moyens qui jusqu'à présent
se trouvent ; et ils insistent pour la réunion à la France, ou pour le choix du duc de Nemours comme souverain. Le Gouvernement provisoire, le Comité diplomatique, les membres les plus influents du Congrès me préviennent de concert qu'avant huit jours des pétitions qui comprendront la Belgique entière demanderont la réunion malgré leurs efforts, produits, non de leur conviction, mais de ceux que nous faisons, nous, pour les retenir. Le Roi persiste dans son refus sur les deux propositions, il Ta exprimé à M. Gendebien lui-même, à qui je viens de le répéter de la façon la plus formelle. Mais je ne suis pas sans inquiétude sur ce qui peut arriver. Les Belges sont profondément convaincus qu'ils ne sauraient être une nation indépendante et séparée de la France. La France partage cette conviction ; elle blâmera hautement notre politique... »
{Sébastiani à Talleyrand. — 3 janvier 1830.)
étaient proposés par les Belges ne pouvaient pas donner de sécurité.
Nous en sommes restés là, parce qu'il a ajourné la suite de cette conversation après le retour de lord Palmerston et la conférence que nous devions avoir.
Lord Palmerston est revenu aujourd'hui. Nous avons eu une conférence qui a commencé à une heure et qui a fini fort tard. Ce n'est pas qu'il ait été décidé rien d'important, mais c'est l'embarras exprimé par chacun de différentes manières qui nous a fait passer ce matin près de quatre heures ensemble. On a ouvert la séance par donner connaissance de lettres de Bruxelles et de lettres de La Haye; elles ne sont satisfaisantes ni les unes ni les autres. Le but de la Conférence était d'arrêter les hostilités, et les hostilités, malgré les obstacles qu'elle y a apportés, continuent de part et d'autre^ Le Roi de Hollande déclare que le blocus d'Anvers ne sera levé que lorsque les conditions qu'il met à la séparation auront été agréées : d'un autre côté, les Belges se battent aux environs de Maëstricht, et à Bruxelles on s'occupe de faire un Roi qui vraisemblablement n'aura l'assentiment de personne, s'il ne doit monter sur le trône qu'entouré de conseillers qui par leurs noms ou leurs relations n'inspirent aucune confiance aux différents cabinets de l'Europe. Nous n'avons pas encore la nouvelle de la détermination qui aura été prise, mais au départ du dernier courrier il était annoncé comme probable que le choix tomberait sur le jeune prince Othon de Bavière, qui déjà était destiné au trône de la
Grèce, et comme il n'a que quinze ans, c'est M. deMérode qui devrait être placé auprès de lui comme faisant les fonctions de régent.
Ce grand parti aura été pris avec une légèreté qui paraît extraordinaire à tout le monde, car premièrement on ne sait pas si le Roi de Bavière y consentirait; secondement, un royaume nouveau placé dans les mains d'un enfant ne paraît pas très vraisemblable; troisièmement, une royauté nouvelle qui commence par une régence est susceptible d'être entourée d'intrigues; quatrièmement, M. de Mérode a eu en France des relations qui, probablement à tort, inquiéteraient quelques puissances.
La lecture des dépêches de Belgique étant terminée, chacun est resté dans le silence, et il n'a été rompu que parce qu'un membre a dit : « Il faut attendre la nouvelle positive de ce qu'on ne regardait encore que comme une chose probable. »
Les propositions que les Hollandais devaient faire et dont je vous ai parlé dans ma dernière lettre ont été officiellement remises à la Conférence. L'envoi en a été fait par M. Zuylen seul, parce que M. Falck était malade. Une copie me sera envoyée demain, je vous la transmettrai par le courrier.
L'objet le plus important des demandes du Roi de Hollande est, sous le prétexte des besoins de Maëstricht, de prendre quelques lieues entre Venloo et Viset ; la largeur serait peu considérable. Venloo, Ruremonde y seraient compris. La disposition des membres de la
A LOXDRES. 165
Conférence serait plutôt favorable aux vœux du Roi de Hollande, et cette limite ne leur paraît pas avoir des inconvénients réels. Vous pourrez la reconnaître plus exactement par les détails que je vous donnerai dans une prochaine dépêche.
Les refus du Roi de Hollande et la rupture de l'armistice par les Belges ont produit une impression pénible sur la Conférence ; elle en a été assez offensée pour que chacun de ses membres trouvât plus prudent de remettre à demain à faire connaître son opinion sur les mesures qu'il y aurait à prendre à l'égard des deux parties contendantes. J'aurai soin de vous rendre compte de la discussion qui aura lieu demain et des discours qui en seront la suite.
La conversation que je devais avoir avec lord Palmerston après la conférence d'aujourd'hui n'a produit aucun résultat, parce que personne n'était préparé à la nouvelle inopinée qui était donnée à Bruxelles sur le choix du prince souverain de la Belgique.
Recevez, etc.
TALLEYRAND AU COMTE SÉBASTIANI
Londres, le 9 janvier 1831.
Monsieur le Comte,
Je dois revenir encore sur le mauvais effet qu'a produit ici la nouvelle que le Congrès national de Bruxelles aurait fixé son choix sur le prince Othon de Bavière, comme souverain de la Belgique. Cette nouvelle, si elle se confirmait, aurait les conséquences les plus fâcheuses ; leur explication exige quelques développements.
Le Roi des Français, dès qu'il est parvenu au trône, s'est décidé à n'apporter que franchise et loyauté dans toutes ses relations diplomatiques ; c'est la base de mes instructions sur laquelle j'ai particulièrement insisté dans mes discours comme dans mes négociations, depuis mon arrivée ici. Je suis arrivé à convaincre de cette vérité les deux cabinets anglais qui se sont succédé, et je pense que c'est le but vers lequel nous devions tendre. Maintenant je dois vous dire que la résolution adoptée par le Congrès belge, si elle était confirmée, altérerait un peu l'opinion que le ministère anglais s'était faite de notre politique extérieure dans le cas où il croirait que nous y avons la plus légère part. Pour
A LONDRF]S. 167
détruire Teffet que cela faisait ici, j'ai dû chercher à avoir des explications à ce sujet avec lord Grey, lord Palmerston et même lord Holland ; ils ne m*ont pas dissimulé que dans le conseil de cabinet qui s'était réuni avant-hier, il en avait été parlé avec inquiétude, et ils sont d'accord que la combinaison qui appellerait au trône de la Belgique le prince Othon de Bavière, fiancé à une princesse de France, ne pourrait pas être soutenue par eux devant le Parlement ; qu'il y avait une apparence d'intrigue de notre part dans cette combinaison qui leur semblait difficile à justifier, mais qu'ils savaient bien qu'il n'y avait pas d'intrigue de notre part et que nous étions parfaitement étrangers à cette combinaison.
Ces explications m'ont mené à faire les déclarations les plus franches et les plus nettes sur les rapports que le cabinet du Roi a tenus dans toute sa conduite politique. Du reste, le prince de Bavière n'est plus aujourd'hui dans les projets mobiles des Belges, et il sortira quelque autre combinaison des deux messages que nous allons avoir, l'un à Paris et l'autre à Londres. Dix noms différents ont été prononcés dans les dernières réunions. Je vous prie de me tenir au courant de ce qui sera dit par les deux commissaires belges que vous verrez à Paris, et je vous écrirai chaque jour un mot sur ce que ceux qui sont destinés à venir ici auront dit ou fait.
Recevez, etc.
TALLEYRAND AU COMTE SÉBASTIAN
Londres, le 12 janvier 1831.
Monsieur le Comte,
Dans une de mes précédentes dépêches j*ai eu l'honneur de vous parler de plusieurs pétitions adressées au Congrès à Bruxelles par des habitants de Gand, Anvers et Liège, en faveur de M. le prince d'Orange. Ces pétitions, signées par un grand nombre de personnes assez importantes, à ce qu'il paraît, ont produit sur les esprits du ministère anglais et des membres de la Conférence une impression que je dois vous faire connaître. Les espérances ont commencé à renaître, elles ont fait ici beaucoup de progrès : on verrait incontestablement avec plus de plaisir qu'aucune autre personne le prince d'Orange appelé à la souveraineté de la Belgique, d'abord parce que les plénipotentiaires aiment la Maison de Nassau, et que plusieurs d'entre eux sont toujours embarrassés de la concession qu'ils ont faite en prononçant l'indépendance de la Belgique, sur laquelle cependant aucun ne pense à revenir, ce qui vous sera démontré par la lecture du dernier protocole que je vous ai envoyé. Les plénipotentiaires croient aussi que toutes les difficultés possibles s'élèveront de la part du
Roi de Hollande, si un prince étranger était appelé en Belgique, tandis qu'avec le prince d'Orange on finirait tout facilement et promptement, sans blesser les intérêts de personne. Ils ajoutent que le calme en Europe en serait la suite '.
Je me suis servi des dernières lettres de M. Bresson pour leur montrer à quel point leurs espérances me paraissaient chimériques, et j'ai pu rappeler dans cette circonstance tout ce que le Roi avait fait pour la cause du prince d'Orange. J'ai été jusqu'à dire que le Gouvernement français s'était compromis à cet effet. D'autre part, on ne peut se dissimuler que le parti orangiste est encore nombreux en Belgique, et que ses adhérents formeraient en ce moment une dangereuse opposition contre un prince étranger; c'est l'opinion de l'internonce venu de Belgique à Londres, et dont les renseignements ont quelque valeur. Il me paraît que pour satisfaire les personnes timides il faut encore courir cette chance, qui du reste aura dans un sens ou dans un autre un prompt résultat.
L'Angleterre ne croit pas qu'il soit facile de forcer les bouches de l'Escaut; elle dit que cela ne pourrait se faire que par une expédition combinée et assez forte ; quand je dis assez forte, c'est au moins six frégates. Il m'a paru qu'elle répugnerait à ce que ce moyen fût
* Dans la pensée du cabinet anglais, le choix d'un prince de la Maison d'Orange offrait l'avantage de réunir le Luxembourg à la Belgique et de supprimer de ce fait toutes les difficultés de la question luxembourgeoise.
employé : cependant je crois qu'elle y arriverait si, ce qu'on regarde ici comme impossible, le Roi de Hollande ne se rendait pas au dernier protocole que vous avez sous les yeux.
Je reçois dans le moment votre lettre du 10, qui soulève toutes les objections contre M. le prince d'Orange. Je ferai ce soir un dernier effort, mais je crois que nous serons obligés d'attendre le succès ou la non-réussite de cette combinaison.
TALLEYRAND AU COMTE SÉBASTIANI
Londres, le 13 janvier 1831.
Monsieur le Comte,
Je veux vous répondre d'une manière plus étendue que je ne l'ai fait hier à la partie de votre lettre du 10 relative à la fermeture prolongée de l'Escaut. Je comprends parfaitement les embarras que vous cause l'entêtement du Roi Guillaume et les complications que pourront amener les plaintes du commerce français aux Chambres.
D'autre part, je dois vous rappeler la position du cabinet anglais qui lui impose de grands ménagements
envers le Parlement. Ce cabinet serait peut-être appelé à prendre une résolution énergique contre le Roi de Hollande, mais ce ne serait qu'après avoir épuisé tous les moyens qu'exigent une ancienne alliance et des rapports commerciaux habituels et importants.
Vous avez maintenant entre les mains notre protocole du 9; les termes dans lesquels il est rédigé ont dû vous prouver qu'on n'a pas perdu son temps ici et qu'on ne ménage pas la Hollande. Les plénipotentiaires n'ont pas consenti à employer de telles expressions sans être bien résolus de voir exécuter les conditions qui sont imposées.
Je vous le répète, Monsieur le Comte, on procède ici avec une lenteur rendue nécessaire par les circonstances parlementaires. Nous ne devons pas moins compter, à ce que je crois, sur le ministère anglais, qui témoigne la plus grande confiance pour le Gouvernement français, et pour vous en particulier, dont il saisit chaque occasion de reconnaître la franchise et la loyauté.
Je ne doute pas que vous serez content de lord Granville ; les comptes qu'il rendra seront exacts et bienveillants.
Il me serait utile d'avoir fréquemment des nouvelles du consul de France à Varsovie; elles serviraient à démentir les faux bruits qui circulent toujours dans un pays où le commerce fait aborder tant de bâtiments.
On voudrait bien ici voir finir les affaires de la
Grèce ; cela mettrait la Turquie en état d'entrer dans les affaires que pourront nécessiter les événements du Nord.
Nous n'avons pas de conférence aujourd'hui. J'en profite pour aller faire ma cour au Roi à Brighton.
Recevez, etc.
P, S. — Je reçois à l'instant le numéro du 10 janvier du journal français le Temps : il contient un article sur la Belgique que je vous engage à lire : il peint la Belgique telle qu'elle est et telle que je la vois.
TALLEYRAND AU COMTE SÉBASTIANI
Londres, le 16 janvier 1831.
Monsieur le Comte,
Je suis revenu de Brighton beaucoup plus tôt qu'il ne le fallait pour la Conférence, attendu que le prince de Lieven est malade et que M. Matuchewitz et lord Palmerston sont à la campagne : je crois cependant qu'elle pourra avoir lieu demain. Il est impossible de presser plus que je le fais, mais, comme je vous l'ai mandé, je suis le seul qui presse.
L'Angleterre croit, puisqu'il le faut, aux nouvelles
qu'elle a de Belgique; rien ne me prouve quelle ne s abuse pas à cet égard; mais, sous peine de la mécontenter beaucoup, c'est une épreuve qu'il faut encore subir.
A force de chercher et d'essayer de tout, je suis conduit à une idée qui peut-être ne satisfaisant personne, réussirait mieux que les autres : à celle-là du moins il n'y aurait point d'intrigues. Ce serait la formation d'un Gouvernement fédéral en Belgique, analogue à celui de la Suisse, c'est-à-dire avec une neutralité reconnue; cela n'est contraire à rien de ce qui constitue précisément ce pays, où la langue, la religion et les mœurs sont différentes dans ses diverses parties.
On y est apostolique, grand seigneur, protestant et commerçant. En faisant d'Anvers et d'Ostende deux villes hanséatiques, on placerait la Belgique comme elle a été autrefois, et elle ne s'est pas assez bien trouvée de toutes les formes de gouvernement par lesquelles elle a passé, pour qu'il ne se présente pas à l'esprit un retour vers le temps où elle a été plus heureuse. Il serait aisé dans cette organisation de ménager les intérêts de la France, et en regardant dans l'avenir, si on est amené à quelque guerre, la Belgique serait plus près de se réunir à nous que dans tout autre système. Si l'on était réduit à cette combinaison, il faudrait que vous eussiez la bonté de me faire connaître vos idées sur son exécution ^
' « Votre projet d'un Gouvernement fédéral et de la création de quelques villes libres, telles que Anvers et Ostende, protégées par
Dans mon voyage à Brighton, j'ai pu et dû recueillir tous les vœux que le Roi et la Reine font pour la famille royale de France : c est avec un grand intérêt et beaucoup de détails qu on m'en a parlé. La fermeté du Roi, son habileté, la santé de M. le duc d'Orléans, celle de madame la princesse Clémentine, ont été le sujet de mes conversations avec Leurs Majestés. La vie simple qu'on mène à Brighton doit faire croire à la vérité des sentiments que l'on y exprime.
Recevez, etc.
TALLEYRAND AU COMTE SÉBASTIANI
Londres, le 17 janvier 1831.
Monsieur le Comte,
Nous n'avons point eu encore aujourd'hui de conférence. J'ai vu ce matin lord Grey pendant très longun système de neutralité, sous la garantie des grandes puissances, est une pensée profonde dont le Roi a été frappé, il veut y réfléchir ; et je pourrai dans quelquesjours vous faire connaître le résultat de ses méditations sur un sujet aussi important. J'aperçois de grands avantages dans ce système, mais il me reste des doutes sur Tadhésion de la Russie, de l'Autriche et de la Prusse à une combinaison de cette nature. Un pays plat, où il n'existe aucune des divisions naturelles qui se trouvent en Suisse et en Hollande, paraît peu propre à recevoir une organisation fédérative. »
{Sébastiani à Talleyrand. — 17 janvier 1831.)
temps, j ai pu m'expliquer avec lui d'une manière très nette; j'y étais autorisé et par la lettre que vous m'avez fait rhonneur de m'écrire le 14 de ce mois et par des renseignements que je me suis procurés ici, qui m'ont prouvé que les affaires de M. le prince d'Orange n'étaient pas en aussi bon état que le Gouvernement anglais aime à se le persuader. J'ai dit à lord Grey que les lenteurs avaient changé la disposition des esprits ; que le parti du prince d'Orange était moins fort qu'on ne le pensait, que les catholiques n'en voulaient point et n'en voudraient jamais, que ceux qui désiraient la réunion à la France étaient contre lui, que suivre la direction dans laquelle on était aujourd'hui, c'était s'exposer à tous les malheurs d une guerre civile ; qu'une guerre civile en Belgique touche de trop près la France pour ne pas finir par compliquer toutes les questions ; qu'il fallait enfin en venir au choix d'un souverain, et que ce souverain ne pouvait être qu'un catholique et choisi parmi les princes Jean de Saxe, Othon de Bavière ou Ferdinand de Naples.
Lord Grey m'a alors répondu qu'ils avaient tenu à voir le prince d'Orange poursuivre ses chances jusqu'à leur terme, afin qu'une fois perdu la Russie n'eût plus à nous l'opposer et se décidât à marcher avec nous. Que, quant au prince de Bavière, il ne savait pas pourquoi nous ne préférions pas le prince Charles, frère du Roi. Parce que, lui ai-je dit, il s'est prononcé violemment contre la dernière révolution de France, et que nous ne voulons pas avoir près de nous un souverain
17G AMBASSADE DE TALLEYRAMD
disposé à prendre part à tout ce que la politique antifrançaise pourrait concevoir. — Mais le prince Othon de Bavière est trop jeune, reprit lord Grey; il faudrait commencer une dynastie par une Régence, et quels seraient les Régents? Quelques-uns de ces hommes turbulents dont nous avons tant à nous plaindre. — Pourquoi donc ne pas choisir le prince de Naples? ai-je dit ; il n'a pas cet inconvénient, puisqu'il a dix-huit ans. — Il n'en a que dix-sept, m'a-t-il répondu, et d'ailleurs il vous tient de trop près pour ne pas nous embarrasser devant le Parlement. J'ai fait remarquer à lord Grey que ce n'était pas un inconvénient réel; qu'une pareille objection aurait pu être faite lorsqu'il était question du prince Léopold, et qu'elle ne m'avait point arrêté. Que du reste notre intention était de nous entendre avec l'Angleterre, mais qu'il nous fallait sortir de l'état dangereux dans lequel la Belgique plaçait l'Europe en général et la France en particulier ; que bien certainement le choix fait par eux et par nous serait adopté, et qu'il fallait, pour y arriver, se faire des concessions réciproques.
Les motifs que vous mettez en avant pour repousser les princes de Naples et de Bavière, lui ai-je dit en terminant, ne me paraissent pas suffisants, et si l'Europe est embarrassée pour de tels motifs, ce n'est pas à nous qu'on en adressera des reproches.
Il m'est resté de cette longue conversation que, les espérances du prince d'Orange évanouies, le choix s'établirait entre les trois Maisons que j'ai désignées
plus haut. Mes efforts porteront surle prince de Naples ; mais, pour conserver ma position vis-à-vis des membres de la Conférence, je dois laisser épuiser la combinaison du prince d'Orange.
En sortant de chez lord Grey, je suis passé chez lord Palmerston, qui m*a montré différentes lettres écrites par lord Ponsonby de Bruxelles, On n*y connaissait pas encore l'effet que doit produire l'espèce de proclamation adressée par le prince d'Orange à ses amis, en sorte que les nouvelles de Bruxelles étaient de peu d'intérêt.
Il m'a communiqué aussi les lettres qu'il avait de sir Charles Bagot. Notre protocole du 9 avait été remis au Roi de Hollande, sa réponse ne devait être connue que le lendemain, mais l'opinion de sir Charles Bagot est que le Roi se décidera à faire ce que la Conférence exige de lui. Il ne fera de difficultés, à ce qu'il pense, que sur le pavillon belge, qu'il voudrait bien ne pas reconnaître. Je ne croirai à tout cela que quand je le verrai.
Lord Palmerston m'a également montré les instructions envoyées à l'ambassadeur d'Angleterre à Pétersbourg ; elles sont parfaitement d'accord avec celles que vous avez données à M. de Mortemart \ telles qu'elles ont été rapportées par lord Granville à lord Palmerston. Il désire vivement qu'il y ait une action simultanée
^ Il était recommandé à M. de Mortemart de faire avec dignité tous ses efforts pour rétablir entre la France et la Russie les excellentes relations qui existaient avant l'avènement du Roi Louis-Philippe.
entre la France, la Russie et l'Angleterre pour fixer les limites de la Grèce.
Nous aurons une conférence demain.
Recevez, etc.
P, S. — Je vous envoie copie d'une lettre de lord Cowley à lord Palmerston. Vous trouverez quelques légères différences entre son récit et celui de notre ambassadeur à Vienne. Ce qu'a reçu aujourd'hui le prince Esterhazy est d'accord avec le récit de lord Cowley.
Je vous envoie pour lord Granville une lettre que lord Palmerston me prie de lui faire remettre.
TALLEYRAND AU COMTE SÉBASTIANI
Londres, le 19 janvier 1831,
Monsieur le Comte,
En vous envoyant hier le protocole de la séance du jour, j'ai à peine eu le temps de vous indiquer quelquesunes des considérations qui ont motivé les résolutions qu'il renferme. Il avait été proposé par quelques membres de la Conférence d'employer l'armée prussienne pour arrêter la marche des Belges contre Maës-
tricht; je m'y suis fortement opposé et j'ai fait prévaloir l'opinion du blocus des ports belges. J'ai trouvé dans ce moyen l'avantage qu'il avait déjà été proposé par moi à l'égard des ports hollandais, lorsqu'il s'était agi de forcer le Roi Guillaume à la levée du blocus d'Anvers, et que d'ailleurs mon intention est encore de faire valoir si, le 20 janvier, notre protocole du 9 n'a pas reçu son exécution. J'ai dû dire aux membres de la Conférence que la France ne consentirait jamais à l'emploi des troupes prussiennes pour réduire les Belges, et que l'opposition qu'elle y mettrait amènerait nécessairement les conséquences que nous voulons éviter.
Vous avez pu juger par mon avant-dernière dépêche du terrain sur lequel je suis placé vis-à-vis des ministres anglais : je leur ai dit et je leur répéterai que nous sommes fort disposés à croire aux assurances qu'ils nous donnent de leur désir de maintenir la paix; que, de notre côté, nous avons fourni des gages positifs de la franchise et de la loyauté du Gouvernement français dans la question belge, et qu'il ne serait pas possible d'arriver à un arrangement convenable sur cette question, si l'Angleterre restait dans la raideur qu'elle montre toutes les fois qu'il s'agit de la Belgique et si elle ne se prêtait pas à faire aussi des concessions. Vous trouverez sans doute ce langage d'accord avec celui que vous avez dans vos conférences avec lord Granville.
Il ne faut pas croire que l'Angleterre n'attache pas un grand intérêt à voir le prince d'Orange régner en
Belgique; cet intérêt est plus réel que celui pour le prince Léopold, auquel en France on a beaucoup trop cru. Une foule de détails me prouvent que lord Grey et ses collègues sont très prononcés pour le prince d'Orange, et c'est ce qui m'a décidé à leur laisser faire une dernière épreuve en faveur de ce prince.
Le prince d'Orange a paru hier fort étonné qu'on n'ait pas répondu à une espèce de déclaration de ses sentiments qu'il a fait répandre en Belgique. Comme il passe rapidement de l'espérance au découragement, il était inquiet de ce silence.
Encore quelques jours, et nous saurons à quoi nous en tenir à cet égard ; il me semble que le Gouvernement français est très bien placé, car il a laissé s'épuiser toutes les combinaisons auxquelles on attachait quelque valeur.
Vous aurez vu dans le Times d'aujourd'hui l'opinion de l'Angleterre sur les différents discours dont les papiers français sont remplis.
Votre lettre à M. Rogier a eu beaucoup de succès
La régence de Terceira est effectivement sur le point de contracter un emprunt de douze cent mille livres sterling à Londres. Le Gouvernement brésilien, sans garantir cet emprunt, s'engage cependant à en payer les annuités.
Lord Palmerston vient de faire révoquer le consul d'Angleterre à Lisbonne, qui passait pour partisan zélé de don Miguel.
A LOMDRES. 181
Je répondrai incessamment à la partie de votre lettre relative aux rapports de l'Angleterre et du Portugal.
Recevez, etc.
P. S. — Notre respectable et habile consul général ici, M. le baron Séguier, est assez dangereusement malade en ce moment.
Londres, le 21 janvier 1831.
Monsieur le Comte,
J'ai l'honneur de vous transmettre le protocole de notre conférence d'hier. Vous y verrez que, m'attachant à l'idée que je vous avais exprimée dans ma dépêche du 10 de ce mois, n" 7, nous sommes parvenus à faire reconnaître en principe par les plénipotentiaires la neutralité de la Belgique. J'ai été fort secondé par lord Palmerston, dans lequel je trouve toujours de la droiture et des dispositions pacifiques très réelles. Je n'ai pas besoin de vous dire que la lutte a été longue
et difficile ; l'importance de cette résolution était bien sentie par tous les membres de la Conférence, ce qui fait que notre séance a duré huit heures et demie. La neutralité reconnue de la Belgique place ce pays dans la même position que la Suisse et renverse par conséquent le système politique adopté en 1815 par les puissances, et qui avait été élevé en haine de la France. Les treize forteresses de la Belgique, à l'aide desquelles on menaçait sans cesse notre frontière du Nord, tombent pour ainsi dire à la suite de cette résolution, et nous sommes désormais dégagés d^entraves importunes. Les conditions humiliantes proposées en 1815 décidèrent alors ma sortie des affaires, et j'avoue qu'il m'est doux aujourd'hui d'avoir pu contribuer à rétablir la position de la France de ce côté.
Vous jugerez comme moi. Monsieur le Comte, l'avantage que cette mesure produira pour le maintien de la paix. Les Belges se trouvant isolés et libres de choisir une forme de gouvernement en harmonie avec leurs souvenirs et leurs habitudes, cesseront d'inquiéter l'Europe; ils deviendront sans doute plus faciles à diriger, lorsqu'ils sauront que leurs folies ne peuvent plus retomber que sur eux-mêmes. Quant à la France, j'ai lieu d'espérer qu'elle y verra une satisfaction éclatante pour le passé et un gage de sécurité pour l'avenir.
Les difficultés que j'ai éprouvées dans la discussion ont surtout porté sur la dernière partie du protocole, dans laquelle j'ai fait insérer que d'autres pays seraient
libres de s'associer à la neutralité reconnue de la Belgique. J'ai pensé que cela fournirait plus tard la meilleure solution possible à l'épineuse question du duché de Luxembourg. Le ministre de Prusse, prévoyant le même résultat, a résisté longtemps ; mais je l'ai enfin emporté , et le paragraphe a été rédigé , quoiqu'un peu plus vaguement, à peu près comme je le désirais.
Du reste, la question du duché de Luxembourg ressortant de la Confédération germanique ne doit pas être traitée ici, où il n'y aurait que des difficultés de la part des personnes intéressées, sans pouvoirs pour les résoudre.
Il a été convenu avec lord Palmerston que nous n'enverrions pas avant quelques jours le protocole à Bruxelles ; nous pensons qu'il est plus convenable de terminer d'abord quelques-uns des points qui y sont indiqués.
Recevez, etc.
TALLEYRAND AU COMTE SÉBASTIANI
Londres, le 22 janvier 1831.
Monsieur le Comte,
Lord Palmerston a reçu des dépêches de La Haye, de sir Charles Bagot, sous les dates du 17 et du 18. Dans la première, sir Charles Bagot dit que le Roi de Hollande avait positivement consenti à se soumettre aux conditions du protocole du 9, mais qu'il demandait deux ou trois jours de délai pour remplir cet engagement. Par la dépêche du 18, l'ambassadeur d'Angleterre annonce que le Roi Guillaume n'attendait plus que l'assurance que les troupes belges s'étaient retirées des environs de Maëstricht, pour proclamer l'ouverture de l'Escaut.
Comme cette assurance a dû lui parvenir avant le 20, nous avons tout lieu de croire qu'il aura exécuté ses promesses; il n'aurait pu y avoir tout au plus qu'un retard de quarante-huit heures qui, je l'espère, n'altérera en rien les bonnes dispositions du Gouvernement de la Belgique, et qui ne fournirait guère qu'une nouvelle preuve de la mauvaise volonté du Roi.
Le prince d'Orange continue toujours ses intrigues en Belgique ; il emploie tous les moyens pour y ratta-
A LONDRES. i85
cher ses partisans ; des ouvertures ont été faites à ce sujet à l'internonce apostolique, qui se trouve en ce moment à Londres; il les a toutes déclinées, en exprimant qu'il lui était impossible d'intervenir dans des affaires totalement étrangères à ses devoirs et aux directions politiques du Gouvernement pontifical.
Recevez, etc.
TALLEYRAND AU COMTE SÉBASTIANI
Londres, le 25 janvier 1831.
Monsieur le Comte,
M. le comte de Flahaut est arrivé avant-hier soir ici et m'a remis la lettre dont vous l'aviez chargé pour moi. Je vous remercie de l'avoir choisi pour me l'apporter.
La levée du blocus d'Anvers et l'irritation du Roi de Hollande prouvent que la Conférence avait été, comme cela était son but, assez rigoureuse envers les deux parties pour obtenir le résultat qu'elle voulait.
La conversation de M. de Flahaut m'a fourni des informations précieuses sur les idées et les intentions du Gouvernement du Roi au sujet des affaires que je suis chargé de suivre ici et sur la disposition des esprits en
France. Je regrette toutefois qu'il ait quitté Paris avant que ma dépêche du 21 vous soit parvenue. La nouvelle qu'elle contenait de la résolution adoptée par la Conférence doit nécessairement influer sur les vues du Roi et de son Conseil, ainsi que sur la conduite qu'on devra tenir avec la Belgique. Je continue à me féliciter de la déclaration de neutralité qui, jusqu'à présent, a été accueillie avec une grande approbation par les hommes d'Etat de ce pays qui en ont eu connaissance. Tous, à quelque parti qu'ils appartiennent, la considèrent comme un acte de grande politique, honorable pour la civilisation moderne et fait pour assurer le maintien de la paix par la facilité qu'il offre de concilier, sinon toutes les prétentions, du moins tous les intérêts essentiels. Je dois ajouter qu'en y accédant, ils pensent, sans aucune exception, que cet acte est tout entier à l'avantage de la France.
Je conçois qu'au point où l'état des choses est parvenu en Belgique et que dans les embarras vers lesquels il semble entraîner la France et l'Europe, les esprits se soient jetés dans les combinaisons les plus opposées. La neutralité reconnue rend impossible aujourd'hui la plupart de ces combinaisons et m'a permis de reprendre avec avantage la question du prince de Naples, à laquelle d'abord on avait mis ici tant d'opposition. Je crois même qu'on arriverait à un succès complet en rendant la ville d'Anvers port franc ou plutôt en en faisant une ville hanséatique ; et il ne m'est pas démontré qu'on ne puisse arriver à ce
résultat sans qu'Anvers cesse d'appartenir comme port libre à la Belgique. C'est, depuis le jour où le protocole a été signé, la ligne dans laquelle je suis entré et dans laquelle je persisterai à marcher si vous ne me donnez pas des ordres contraires.
Cette combinaison a l'avantage de montrer à quel point serait inutile toute concession faite à l'Angleterre sur le continent. Je dirai même que c'est pour éloigner toute idée à cet égard que je me suis attaché au système que je poursuis actuellement. Je n'aurais jamais voulu que le nom du Roi et le vôtre se trouvassent liés à une clause qui, à mon sens, aurait placé notre Gouvernement sur la ligne de ceux qui ne pensent pas au jugement de l'avenir.
L'histoire est là pour témoigner des difficultés que traîna à sa suite l'occupation prolongée de Calais par les Anglais ; elle est là aussi pour rappeler la faveur qui entoura les Guise lorsqu'ils eurent délivré la France de cette honte. Ses leçons ne doivent point être perdues pour nous; les mêmes fautes pourraient produire les mêmes résultats et ternir l'éclat de cette fleur d'indépendance qui est attachée à tous les actes du Gouvernement du Roi. Je suis sûr que son haut esprit ne lui permettrait pas de s'arrêter longtemps à une pareille idée, qui, sans avoir un effet direct sur notre propre pays, n'écarterait pas les reproches que l'on ferait à l'emploi de notre puissance continentale.
Personne ne serait tenté de nier que la réunion de la Belgique à la France offrirait des avantages à cette
dernière, quoiqu'un agrandissement sur les bords du Rhin satisferait mieux mes idées sur la politique française. Je conviens que cette réunion populariserait pendant quelque temps le Gouvernement qui l'aurait obtenue, malgré les inconvénients réels qu'y trouverait l'industrie française ; mais croyez aussi, Monsieur le Comte, que cette popularité serait bien passagère s'il fallait l'acheter au prix qu'on propose. Il n'y a point de réputation qui ne fût ébranlée par un acte de cette espèce; il n'y a personne qui ne reproche à la paix de Teschen d'avoir introduit les Russes en Europe; quel jugement sévère ne porterait-on pas contre ceux qui introduiraient l'Angleterre sur le continent I II ne faut jamais se mettre en contact avec ceux qu'on ne peut atteindre chez eux.
Je suis convaincu. Monsieur le Comte, que si vous étiez plénipotentiaire ici, vous ne mettriez jamais votre nom à un acte que les guerres les plus longues et les plus malheureuses ne pourraient pas même justifier.
Recevez, etc.
TALLEYRAND AU COMTE SÉBASTIANI
Londres, le 26 janvier 1831.
Monsieur le Comte,
Les commissaires belges, MM. Van de Weyer et Villain XIV, ont quitté Londres hier pour se rendre au Congrès , dont ils sont membres. Ils ont voulu se trouver à la séance du 28 , afin d'y exercer leur influence sur le choix du souverain. Je les ai vus fréquemment dans ces derniers temps, et ils m'ont promis de soutenir le prince de Naples de tous leurs efforts.
Je crois. Monsieur le Comte, qu'il serait utile d'éviter l'envoi trop répété à Bruxelles de personnages français qui passent pour avoir des relations intimes avec notre Gouvernement. On s'inquiète ici de ces allées et de ces venues, et il est à craindre que quelques démarches imprudentes ne finissent par compromettre notre Gouvernement.
On connaît ici, avec toutes sortes de détails, les intrigues montées à Bruxelles en faveur du duc de Leuchtenberg , et on dit que M. le duc de Bassano, M. Méjan et M. Stassart en sont les principaux agents.
Recevez, etc.
P. S, — M. le baron Séguier, sans être tout à fait
hors de danger, est cependant mieux; l'intérêt général qu'il inspire dans ce pays lui fait beaucoup d'honneur.
TALLEYRAND AU COMTE SÉBASTIANI
Londres, le 28 janvier 1831.
Monsieur le Comte,
J'ai reçu ce matin la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser sous la date du 25 de ce mois. J'ai vu avec une vive satisfaction que le Roi, ainsi que vous, aviez apprécié la résolution prise par la Conférence de Londres : j'aime à croire qu'on en sentira de plus en plus l'importance, et que la France saura en tirer un jour tous les avantages qu'elle a le droit d'en attendre.
Vos instructions relativement au prince de Naples sont entièrement d'accord avec mes idées , et j'ai agi dans ce sens depuis plus de quinze jours ; c'est toujours ce prince que j'ai mis en opposition avec le prince d'Orange , que quelques personnes ici désiraient vivement. Ce matin , j'en ai parlé avec lord Palmerston, qui, depuis la neutralité, est déjà moins loin de cette idée qu'il ne l'était aux premières ouvertures que j'ai faites. Je ferai tous les jours quelque chose pour arriver à ce but. Si, comme je me le per-
suade, 1 élection du souverain de la Belgique n'a pas eu définitivement lieu aujourd'hui à Bruxelles, vous ne négligerez certainement pas de faire faire , près des membres influents du Congrès, des démarches rendues plus faciles maintenant par le refus du duc de Leuchtenberg d'accepter la couronne de Belgique. On ne saurait apporter trop de mesure et de prudence dans ces démarches ; les folies et la susceptibilité des Belges doivent vous tenir en garde contre les conséquences qu'aurait pour notre Gouvernement une conduite douteuse.
Vous aurez pu remarquer dans les journaux anglais qu'il était question d'armements qui devaient se faire à Portsmouth ; j'en ai demandé le motif à lord Palmerston, qui m'a répondu en riant que ce n'était pas quelque chose qui dût m'inquiéter beaucoup ; que ce qui se faisait à Portsmouth n'avait pour but que de remplacer les bâtiments qu'on faisait revenir de la Méditerranée après le temps de leur station.
Le Gouvernement a reçu ce matin des nouvelles d'Irlande, qui le tranquillisent sur la mesure prise contre M. O'Connell : le grand jury, par trois bills différents, a admis les motifs de l'arrestation.
Nos conférences, qui ont lieu tous les jours, ont maintenant pour objet de discuter les questions sur lesquelles les Belges et les Hollandais ne pourraient jamais s'entendre, et qui amèneraient, sans aucun doute, de nouvelles difficultés.
Dans le moment actuel, j'ai cru qu'il était utile de
ranimer la sympathie qui existe entre le peuple anglais et le peuple français, et, pour cela, j'ai accepté un dîner à Guildhall, auquel j'étais invité par le lord-maire et les shérifs de Londres. J'y ai porté le toast que vous trouverez ci-joint : il a été accueilli avec beaucoup de faveur.
TALLEYRAND AU COMTE SÉBASTIANI
Londres, le 29 janvier 1831.
Monsieur le Comte ,
En vous parlant, dans ma lettre d'hier, des armements qui avaient lieu à Portsmouth, j'aurais dû ajouter que le cabinet anglais s'était mis aussi en mesure de protéger son commerce, dans le cas où l'obstination du Roi de Hollande aurait fait retarder l'ouverture de l'Escaut. Cette clause du protocole du 9 janvier ayant été exécutée, les préparatifs de l'Angleterre ont cessé. Vous êtes sans doute informé. Monsieur le Comte, qu'il n'en est pas de même en Allemagne, où il paraît, d'après les nouvelles récemment reçues, qu'on cherche à animer les différents peuples contre la France. On essaye de renouveler le système adopté en 1813 et 1814 par M. de Stein, de persuader aux popu-
lations que la France veut recommencer les guerres de l'Empire, et qu'il est nécessaire de se lever en masse contre elle, si on veut éviter les malheurs qui accablèrent TAllemagne à cette époque et qui compromirent son indépendance. Vous jugerez comme moi qu'il serait important de faire démentir de pareils bruits.
Je vous envoie le protocole de notre conférence du 27; il traite de plusieurs questions financières et commerciales relatives à la séparation de la Hollande et de la Belgique. Ce travail a été rédigé par M. le baron de Wessenberg et par M. le comte Matuchewitz, qui ont cru devoir attacher les mesures qu'ils ont proposé de prendre pour la séparation, aux mêmes principes qui avaient dirigé l'union. Ces deux plénipotentiaires, et surtout M. de Wessenberg, possédaient sur cette matière des connaissances qui nous manquaient à tous, et à moi en particulier. Du reste, en l'adressant à nos commissaires à Bruxelles, nous y avons joint des instructions par lesquelles nous les autorisons à juger le moment le plus opportun pour en faire la remise au Gouvernement belge. Comme il serait possible que ce protocole soulevât des difficultés nouvelles à Bruxelles, je vous engage à en retarder la publication jusqu'à ce que vous connaissiez ce qu'auront fait nos commissaires, après avoir sondé l'opinion des gens avec lesquels ils sont le plus en rapport.
Il y aura probablement beaucoup de controverses sur plusieurs questions traitées dans ce protocole, mais nous avons cru qu'il satisferait à une grande partie
des besoins des deux pays. Le Roi de Hollande est suffisamment bien traité pour que les rapports entre lui et la Belgique n'occasionnent pas des difficultés continuelles, qui finiraient par être intolérables. D'un autre côté, les Belges, grands producteurs et grands industriels, auront des débouchés qui ne les mettront pas dans la nécessité de faire toujours la contrebande avec la France. L'opinion des gens les plus versés dans ces matières, en Angleterre, est que si l'on s'arrêtait à d'autres bases plus défavorables à la Hollande, il serait impossible à ce pays d'exister, à cause des charges énormes dont il serait accablé. C'est à vous d'en juger dans votre sagesse ; vous trouverez sans doute que cela touche à des questions de haute politique qu'il serait dangereux de traiter à présent \
Recevez, etc.
TALLEYRAND AU COMTE SÉBASTIANI
Londres, le 31 janvier 1831.
Je suis assuré que les armements anglais se bornent, jusqu'à présent, à quatre vaisseaux de ligne, trois à
* Voir le protocole du 27 janvier. Collection de Clercq, t. IV, p. 3.
Portsmouth et un à Plymouth. Il y a peu lieu de s'inquiéter de tels préparatifs, quand on sait qu'il suffirait d'un mois au Gouvernement anglais pour mettre soixante vaisseaux de ligne en mer. Mes informations sur ce point viennent d'une source certaine.
On attendait ici avec une vive impatience le résultat des séances du 27 et du 28 de notre Chambre des députés; c'était surtout aux réponses que vous feriez dans cette occasion qu'on attachait de l'intérêt, et il était général. Les différents discours que vous avez prononcés dans les deux séances ont pleinement justifié cet intérêt ; ils ont produit ici le meilleur effet et réuni tous les suffrages.
Je puis vous annoncer que lord Palmerston et lord Grey parleront jeudi prochain dans le Parlement, et que leur langage sera fort satisfaisant pour nous. Un discours favorable à la France, sorti de la tribune anglaise, me paraît devoir vous être très utile dans les circonstances actuelles. J'aurai soin de vous expédier un courrier vendredi.
Tous les ministres anglais se sont réunis aujourd'hui en conseil, à Brighton, pour y traiter la question de la réforme parlementaire telle qu'elle sera soumise aux deux Chambres.
Je vois souvent M. le marquis de Santo-Amaro , qui est chargé par l'Empereur du Brésil de suivre les affaires du Portugal avec l'Angleterre, ce qui lui fournit de fréquentes entrevues avec les ministres anglais : il m'a dit, ce matin, que leurs dispositions ne paraissaient
pas être pour la reconnaissance de don Miguel, mais que, d'ailleurs, ils ne s'occuperaient pas de cette affaire avant trois semaines ou un mois. La position parlementaire des ministres les porte à une grande circonspection, et à éviter, en général, le plus d'affaires qu'ils peuvent.
Recevez, etc.
TALLEYRAND AU COMTE SÉBASTIANI
Londres, le 1*' février 1831.
Monsieur le Comte,
Je sors de notre conférence, qui s'est prolongée aujourd'hui jusqu'à huit heures et demie du soir; l'heure de la marée presse le courrier que je vous expédie, et il me reste bien peu de temps pour vous écrire. Cependant, comme en prenant lecture du protocole que j'ai l'honneur devons envoyer, vous verrez que j'ai refusé d'y apposer ma signature, je vous dois une explication de ce refus.
Lorsque le plénipotentiaire anglais a ouvert l'opinion qui a prévalu dans la Conférence et qui se trouve consignée dans le protocole, je m'y suis opposé, en décla-
rant que je ne pouvais voir dans cette résolution qu une démarche directe contre la France; qu'elle ne me semblait pas favorable au maintien de la bonne harmonie entre les puissances, et que, d'ailleurs, les termes mêmes des protocoles n*" 1 1 et 12 ' , sur lesquels on s'appuyait, développaient d'une manière suffisante les vues des cinq puissances. En effet, voici les termes de ces protocoles ;
Protocole tf 11. « Les plénipotentiaires ont été una- « nimement d'avis que les cinq puissances devaient « à leurs intérêts bien compris, à leur union, à la « tranquillité de l'Europe, et à l'accomplissement des « vues consignées dans le protocole du 20 décembre, « une manifestation solennelle, une preuve éclatante « de la ferme détermination où elles sont de ne cher- « cher dans les arrangements relatifs à la Belgique, tt comme dans toutes les circonstances qui pourront se « présenter encore, aucune augmentation de terri- « toire, aucune influence exclusive, aucun avantage « isolé. »
Protocole rf 12. « Le souverain de la Belgique doit « nécessairement satisfaire par sa position personnelle « à la sûreté des Etats voisins. »
J'ai cru. Monsieur le Comte, qu'après des stipulations aussi formelles il devenait inutile de donner de nouvelles explications; c'est pourquoi j'ai demandé à en référer au Gouvernement du Roi et à provoquer des
* Voir les protocoles 11 et 12 de la Conférence de Londres des 20 et 27 janvier, Collection de Clercq, t. IV, p. 3
instructions que vous ne tarderez pas, je pense, de me transmettre*.
L'article du protocole relatif à la Grèce , auquel lord Palmerston a fait allusion, est ainsi conçu, et se trouve sous la date du 22 mars 1829 : « En aucun cas, ce chef « ne pourra être choisi parmi les princes des familles a qui régnent dans les cinq Cours signataires. »
J'ai reçu ce matin votre dépêche du 29 janvier; je me réserve d y répondre par le prochain courrier.
Recevez, etc.
Londres, le 4 février 1831.
Monsieur le Comte ,
J'ai reçu hier au soir votre lettre du 31 janvier, et ce matin celle du 1" février, auxquelles je m'empresse de répondre.
Vous verrez d'ahord, par l'annexe ci -jointe au pro-
^ C'est Talleyrand qui disait dans ses instructions au général Andréossy, nommé ambassadeur à Londres en 1802 :
« Le défaut d'instructions et la nécessité de consulter son Gouvernement sont toujours des excuses légitimes et auxquelles on ne peut se refuser pour obtenir des délais dans les transactions politiques ; vous en ferez usage même quand vous auriez une opinion arrêtée
tocole n° 12, que je n'ai pas pu vous envoyer plus tôt parce qu'elle n'a pu être expédiée qu'hier au soir de la Chancellerie, que quelques-unes des objections que vous soulevez dans vos dépêches avaient été résolues par les principes renfermés dans cette annexe. Ainsi vous remarquerez que pour ne pas trop nous éloigner du système qui a été adopté, le second paragraphe, relatif aux affaires financières et commerciales, porte pour titre : Arrangements proposés; ce qui laisse aux parties le temps et les moyens de fournir de nouvelles explications. Ce titre indique positivement que nous n'avons pas voulu trancher de notre propre autorité toutes les questions qui sont énumérées dans le protocole, et cela est tellement évident que, dans les instructions données à nos commissaires à Bruxelles, nous leur avons recommandé de sonder les personnes influentes avec lesquelles ils sont en rapport sur l'effet probable de ce protocole, et nous laissions, en même temps, à leur prudence de fixer le moment opportun pour en faire usage. Je vous ai écrit dans ce sens par ma lettre du 29 janvier.
L'opinion que vous avez sur le peu d'importance,
sur le sujet en question, de peur de vous compromettre ou de vous tromper...
a Mais un négociateur ou un ministre, quelque présence d'esprit qu'il ait, et quelque expérience qu'il ait eue, peut, en donnant une réponse décisive et non pas dilatoire, faire à sa cause et h. son pays, par un moment d'oubli, un mal que plusieurs années de bons services pourraient souvent ne pas réparer^
u Ne donnez jamais de réponse directe aux propositions qui vous seront faites, ni à aucune plainte ni offre imprévue. »
pour la Belgique, du commerce qui lui serait accordé avec les colonies hollandaises, est en opposition avec celle de tous les négociants distingués de la Cité de Londres. Ils pensent tous, et les plus habiles ont été consultés, que c'est à ce commerce que la Belgique a dû, pendant ces quinze dernières années, les développements de son industrie; les pétitions des deux Flandres confirment cette opinion. Les embarras que vous prévoyez de la part de la Hollande dans l'exécution de cette condition seraient, je crois, aisément levés lors du traité définitif; on imposerait alors des garanties auxquelles il serait impossible à la Hollande d'échapper.
Nous n'avons pas non plus tranché, comme vous paraissez le supposer, la question du grand-duché de Luxembourg; elle a été renvoyée à ceux qui ont le droit et le pouvoir de la traiter. Les observations à ce sujet, contenues dans ma dépêche n" 74, n'ont pu vous échapper.
Quant à la fixation du territoire et des frontières de la Belgique, il me semble qu'il était impossible de les arrêter autrement que nous l'avons fait. JVfous voulions reconnaître l'indépendance de la Belgique : pour arriver à ce but, il fallait que l'on sût ce que c'était que la Belgique, et, par conséquent, déterminer les frontières du pays que nous appelions à l'indépendance. Aurionsnous pu sans injustice en fixer d'autres que celles qui existaient en 1790, lorsque la Hollande et la Belgique formaient deux Etats séparés? La Conférence a d'ail-
leurs formellement déclaré, dans son protocole du 20 janvier, que les deux parties régleraient, sous sa médiation, les enclaves ou les cessions qui faciliteraient les arrangements définitifs; cela rentre, comme vous le voyez, dans les bornes que vous attribuez à la Conférence.
Vous m'annoncez. Monsieur le Comte, que le Gouvernement du Roi n'a point adhéré au protocole du 27 janvier. Je ne comprends pas, je l'avoue, dans quel but il aurait adhéré ou pas adhéré à un acte provisoire qui ne renferme que des stipulations éventuelles, ainsi que vous le démontrera l'annexe que je vous envoie aujourd'hui.
En répondant à la partie de votre lettre du P' février relative au souverain futur de la Belgique, je ne dois pas vous dissimuler l'inquiétude que m'inspire la résolution à laquelle vous semblez vous être arrêté, dans le cas où le Congrès désignerait M. le duc de Nemours. Je ne pense pas qu'il serait prudent d'apporter du retard à exprimer votre refus; une réponse dilatoire, en pareil cas, exciterait au plus haut point le mécontentement de l'Angleterre; elle y verrait la confirmation des intrigues qu'elle reproche à tort au Gouvernement français, et la Russie ne manquerait certainement pas de profiter de cette circonstance et de nous accuser d'entretenir des arrière-pensées. Voilà mon opinion. Monsieur le Comte, telle que je me la suis formée d'après mes rapports avec le Cabinet anglais.
Quant à M. le prince de Naples, je ne crois pas
qu'il soit nécessaire de suspendre votre décision pour rendre ses chances plus favorables; c'est à vous de juger quelle action il vous est utile d'exercer à Bruxelles pour ce choix.
Vous avez pu voir par ma correspondance que j'ai préparé ici les dispositions des ministres anglais et des membres de la Conférence pour lui, et je ne crains pas de trop m'avancer en vous déclarant que lorsqu'il s'agira de traiter cette question, nous n'éprouverons plus d'opposition de la part du Gouvernement anglais, qui est sûr d'avoir l'assentiment de l'Autriche et de la Prusse; le temps nécessaire pour des instructions retardera celui de la Russie. On changerait ces dispositions par de l'irrésolution dans les démarches, et on compromettrait sans aucun doute le maintien de la paix avec l'Angleterre, qui, aujourd'hui, nous est encore assuré, et qui doit être notre unique but.
Recevez, etc.
P, S, — Dans la séance d'hier au Parlement, on n'a point parlé de politique extérieure; la question de la réforme parlementaire a été renvoyée au 1" mars.
TALLEYRAND AU COMTE SÉBASTIANI
Londres, le 6 février 1831
Monsieur le Comte,
Le conseil des ministres anglais est assemblé en ce moment pour délibérer sur une dépêche qui vient d'être reçue de lord Ponsonby, et par laquelle il annonce que M. Bresson a fait répandre dans Bruxelles une espèce de déclaration du Gouvernement français. Cette déclaration, dont je n'ai pas connaissance, renferme, dit-on, l'assurance positive de ne point reconnaître les derniers protocoles de la Conférence de Londres. Elle a produit ici le plus fâcheux effet, et cela est facile à concevoir. En chargeant les plénipotentiaires à Londres de pourvoir aux embarras qu'avait amenés le soulèvement de la Belgique, les cinq puissances ont eu en vue d'empêcher des complications qui devaient troubler la paix de l'Europe. C'était par suite de traités entre toutes les puissances qu'en 1814 la Belgique avait été réunie à la Hollande; du moment où cette union était rendue impossible par la révolution belge, ces mêmes puissances ont eu l'obligation de rechercher quelles seraient les combinaisons les plus favorables au maintien de la bonne harmonie entre elles et qui offraient
le plus de garanties pour les intérêts de chacune. Tel a été le principe dirigeant de la Conférence de Londres. Une déclaration, telle que celle qu'on annonce avoir été faite à Bruxelles au nom du Gouvernement français, attaquerait nécessairement ce principe et prouverait que la France n'est plus d'accord avec les autres puissances; nous nous trouverions ainsi séparés, par le fait, de la politique du reste de l'Europe.
On s'étonne, avec raison ce me semble, que le cabinet français, qui voulait manifester sa désapprobation des derniers protocoles de la Conférence, ne se soit pas adressé uniquement à cette Conférence et non aux Belges, auxquels le dernier protocole même ne devait pas être communiqué. Une telle démarche, je ne dois pas vous le dissimuler. Monsieur le Comte, a excité ici les plaintes les plus amères et a rendu ma position extrêmement difficile. Vous ne devez pas perdre de temps à arrêter les conséquences funestes que cela pourrait avoir, si vous ne voulez pas laisser se développer les mauvaises dispositions de quelques puissances à notre égard. Ma dernière dépêche vous aura démontré qu'il n'avait jamais pu être question d adhésion ou de non-adhésion de votre part à un protocole renfermant seulement des propositions. Il sera donc aisé de revenir sur une démarche inutile et au moins imprudente.
J'ai appris ce matin, par un courrier de M. Bresson, le résultat des délibérations du Congrès de Bruxelles; je suis convaincu que, sans aucun retard, le Roi refusera
la couronne qui est offerte à Mgr le duc de Nemours. Vous devez bien vous persuader que toutes les mesures qui tendraient à consulter les puissances seront regardées comme dilatoires, et que le refus net, spontané, pourra seul retenir l'Angleterre dont l'alliance est sur le point de nous échapper. Vos dépêches m*ont autorisé à déclarer que ce refus aurait lieu; je l'ai fait, et je persiste à croire que les assurances que j'ai données seront appuyées par le Roi et par vous.
L'Angleterre repoussera M. le duc de Leuchtenberg et adoptera, sans aucun doute, le choix du prince de Naples; mais je le répète, c'est au prix d'un refus prompt et décisif de votre part d'accorder Mgr le duc de Nemours aux Belges.
Vous le voyez, Monsieur le Comte, c'est une question de paix ou de guerre immédiate. Je vous avoue que je trouve que la Belgique n'est pas assez importante pour lui faire maintenant le sacrifice de la paix.
Je vous prie de m'écrire, le plus promptement possible, une lettre que je puisse montrer aux membres de la Conférence, et dans laquelle vous m'ordonnerez de déclarer que l'intention du Roi n'est en aucune façon de s'isoler des autres puissances.
Recevez, etc.
TALLEYRAND AU COMTE SÉBASTIANI
Londres, le 7 février 1831.
Monsieur le Comte,
Le Conseil de cabinet dont j'ai eu l'honneur de vous parler hier a duré plus de trois heures, et on s'y est exclusivement occupé de la question de l'élection du duc de Nemours. Tous les ministres sont tombés d'accord, en cas de reconnaissance de cette élection par la France, sur la nécessité d'une guerre immédiate. Si je suis bien renseigné, on aurait même résolu d'apporter la plus grande énergie dans cette guerre.
Telles étaient les résolutions adoptées par le cabinet anglais. Monsieur le Comte, lorsque j'ai reçu hier, à sept heures du soir, votre dépêche du 4. Averti comme je l'étais des décisions du Conseil, je n'ai pas perdu de temps pour communiquer à lord Grey et à lord Palmerston les assurances que renfermait votre dépêche ; elles ont été accueillies avec la plus vive satisfaction par ces ministres, ainsi que par les membres du corps diplomatique à qui j'en ai donné connaissance. J'ai cherché à voir beaucoup de monde dans la soirée, afin de détruire l'effet du Conseil du matin. On a généralement reconnu la loyauté qui dirigeait le Gou-
vernement français, et on Ta regardée comme la garantie principale du maintien de la paix.
Il est de mon devoir cependant de vous faire connaître reffet qu'avait produit ici l'élection de Mgr le duc de Nemours et surtout la déclaration qui aurait été faite au nom de la France à Bruxelles, sur son refus de reconnaître nos derniers protocoles. Ces deux faits ont été considérés, non seulement dans la Cité et parmi les négociants, mais encore dans les classes élevées de la société, comme une cause imminente de guerre. Tous les ambassadeurs des grandes puissances ont déclaré que la décision du cabinet anglais sur ce point servirait de règle de conduite à leurs gouvernements. Ce langage a totalement changé aujourd'hui, et les bruits de guerre ont cédé la place aux protestations de paix et d'amitié.
J'ai pu juger, en cette circonstance. Monsieur le Comte, de l'importance que notre Gouvernement a reprise en Europe; c'est de lui évidemment qu'on attend désormais la paix ou la guerre, car on compte pour peu la Belgique, on y fait trop de folies pour inspirer un grand intérêt. Vous voudrez garder la position avantageuse dans laquelle nous sommes, et pour y parvenir, je ne crains pas de vous répéter que c'est en fondant notre politique sur une union intime avec l'Angleterre. Cette union nous garantit contre toutes les dispositions hostiles que pourraient entretenir contre nous d'autres puissances, elle nous donne le temps et les moyens d'affermir notre Gouvernement; tandis
qu'en nous séparant nous amenons inévitablement une guerre générale, dont il est aisé de saisir tous les dangers. En supposant même les plus grands succès sur le continent, pourront-ils compenser la ruine de notre commerce, de notre industrie? Empêcheront-ils les factions de soulever l'intérieur de la France? Les puissants armements que le Gouvernement anglais serait en état de faire et dont je vous ai rendu compte, peuvent vous donner une idée des résultats qu'aurait pour nous une guerre maritime.
Je suis convaincu, etje vous le déclare sous ma propre responsabilité, que nous pouvons obtenir l'union dont je viens de vous parler, en adoptant une conduite tout à la fois ferme et prudente, telle qu elle convient au Roi et à la France.
Mais il faut toujours songer que le cabinet anglais n'est jamais dirigé que par ses intérêts, et que c'est en les ménageant habilement, sans y mettre cependant une condescendance qui blesse les nôtres, qu'on peut espérer de sa part un rapprochement intime.
J'ai remarqué, et avec grand plaisir, le passage de votre dernière dépêche dans lequel vous exprimez l'intention de ne point isoler notre politique de celle des autres puissances de l'Europe : je crois que cette résolution aura pour nous les plus heureux résultats. Il faut bien se pénétrer de l'idée qu'il n'y a pas de Sainte- Alliance quand la France est dans la Conférence. Cela répond à beaucoup de phrases de tribune.
Je vous envoie le protocole de notre conférence
A LOiMDRES. 209
de ce jour, que le Roi, à ce que j'espère, lira avec plaisir.
Recevez, etc.
TALLEYRAIVD AU COMTE SÉBASTIANI
Londres, le 8 février 1831.
Monsieur le Comte,
J'ai eu l'honneur de recevoir hier, quelques instants après le départ de M. le comte de Flahaut, votre dépêche du 5 de ce mois. Je puis juger par son contenu que vos inquiétudes se sont renouvelées au sujet de la Belgique. Je n'en suis pas surpris; la position dans laquelle s'est placé le Gouvernement doit nécessairement lui créer chaque jour de nouveaux embarras. Il est un moyen facile, à ce que je crois, d'en sortir, mais il faut qu'il soit employé avec une résolution prompte et ferme.
Le refus de la couronne de Belgique pour M. le duc de Nemours fait à Paris, et l'assurance donnée à Londres que M. le duc de Leuchtenberg ne serait pas reconnu par les puissances, mettent le Gouvernement du Roi en état de déclarer que, comme il est d'accord avec la Conférence sur la nécessité de régler les affaires de
la Belgique d'une manière propre à concilier les intérêts de toutes les puissances, il abandonne désormais à la Conférence le soin d'y pourvoir.
En faisant une telle déclaration, vous vous débarrassez d'une question qu'il est hors de votre pouvoir de terminer sans le concours des autres puissances ; si vous le tentiez, vous les indisposeriez contre vous et vous soulèveriez de nouvelles difficultés. Il est impossible dans mon opinion qu'aucune puissance puisse se charger seule de diriger la Belgique, tandis que les pouvoirs réunis dans les mains de la Conférence lui donnent l'espoir d'y parvenir. Cette Conférence laissera divaguer, sans s'en embarrasser, sur les limites du droit d'intervention ou de non-intervention, et elle croira avoir religieusement rempli ses devoirs si elle conserve la Belgique indépendante, la Belgique n'inquiétant pas ses voisins, et avec tout cela la paix en Europe.
Il me semble. Monsieur le Comte, que le Roi ne doit trouver aucun inconvénient grave à la démarche que je conseille aujourd'hui; elle s'accorde tout à la fois avec sa dignité et ses intérêts.
Du reste, je dois vous dire que si cette démarche n'avait pas lieu, ma présence ici cesserait d'être utile au service du Roi et aux affaires de la France. J'ai dû supporter les conséquences désagréables pour moi de la publication faite par M. Bresson à Bruxelles, parce que j'étais sûr que si je me retirais de la Conférence, les quatre autres plénipotentiaires l'auraient quittée immédiatement, et je n'aurais pas voulu être cause
d'un événement qui aurait eu les suites les plus lâcheuses. Mais vous devez comprendre qu'à l'avenir il me serait impossible de jouer ici un autre rôle que celui qui convient à l'ambassadeur du Roi.
Recevez, etc.
TALLEYRAND AU COMTE SÉBASTIAN
Loudres, le 9 février 1831.
Monsieur le Comte,
J'ai l'honneur de vous adresser une copie du protocole de notre conférence d'hier. Nous avons dû, comme vous le verrez en en prenant lecture, réclamer l'exécution de l'armistice, qui continue à être violé par les troupes belges aux environs de Maëstricht. L'ouverture de l'Escaut par le Roi de Hollande ne laisse au Gouvernement provisoire aucune justification pour la violation évidente d'un engagement pris envers les puissances. Les termes de cet engagement sont positifs : « La faculté « sera accordée de part et d'autre de communiquer « librement par terre et par mer avec les territoires, « places et points que les troupes respectives occupent a hors des limites qui séparaient la Belgique des Pro-
« vinces-Unies des Pays-Bas avant le traité de Paris « du 30 mai 1814. ^
Lorsqu'il s'est agi de transmettre aux commissaires à Bruxelles les instructions dont vous trouverez également une copie jointe, on a encore considéré M. Bresson comme commissaire de la Conférence; c'est un peu par égard pour moi qu'on a fermé les yeux sur ce qui s'était passé à Bruxelles. Mais cette situation ne peut pas durer; je vous engage à renvoyer M. Bresson ici, où je lui ferai reprendre en bien peu de temps la position dans laquelle il était.
Nos conférences vont se ralentir un peu; il sera convenable de les suspendre pour donner le temps aux esprits de se calmer. Quand les Belges ne trouveront, soit à Paris, soit à Londres, que de la froideur, il est probable que le langage de la raison se fera entendre, et c'est alors que des agents adroits pourront leur mettre dans l'esprit le choix du prince Charles de Naples que vous désirez et auquel l'Angleterre ne s'oppose pas. Je crois que ce moment de relâche est utile pour arriver à la paix, qui est et continuera d'être ici mon unique but.
Recevez, etc.
P. S. — Je joins ici une lettre pour S. A. R. Madame Adélaïde d'Orléans.
TALLEYRAND AU COMTE SÉBASTIANI
Londres, le 10 février 1831.
Monsieur le Comte,
Vous m'avez chargé de témoigner au Gouvernement anglais les inquiétudes que pouvaient donner les démarches que continuait à faire à Bruxelles lord Ponsonby, dans l'intérêt du prince d'Orange. J'ai eu à ce sujet un entretien avec lord Palmerston, à qui j'ai dit le motif que nous avions pour que des efforts dont le résultat ne pourrait être qu'une guerre civile ne fussent pas continués. Lord Palmerston m'a très bien compris et m'a dit que des ordres allaient être expédiés à lord Ponsonby pour qu'il eût à cesser à l'avenir de se mêler de ce qui concernait les affaires du prince d'Orange.
M. de Montrond, porteur de cette lettre, pourra vous rendre compte de la situation générale de l'Angleterre dans la question de paix et de guerre, qui est aujourd'hui ici la matière de toutes les conversations.
Recevez, etc.
Londres, le 10 février 1831.
Monsieur le Coaite,
J'ai reçu ce matin votre dépêche du 8, par laquelle vous m'annoncez que Sa Majesté, dans le but de prévenir, à Bruxelles, de fâcheuses scènes de trouble et de désordre, s'est déterminée à différer la communication officielle de son refus à la députation belge, venue à Paris pour offrir à M. le duc de IVemours la couronne de Belgique. Comme cette détermination est en tout point contraire aux déclarations que M. de Flahaut et moi avons faites aux ministres anglais pour obtenir l'exclusion du duc de Leuchtenberg, je me suis décidé à ne point parler de votre dépêche de ce matin à lord Palmerston. Quelles que puissent être les raisons qui ont motivé la résolution du Roi, tout retard dans le refus ne sera ici qu'une occasion de soupçons, et je crois que nous devons par-dessus tout les éviter. Depuis l'arrivée des journaux de Paris, j'ai reçu ce matin trois lettres des membres du cabinet anglais les mieux disposés pour nous, qui me témoignent le désir qu'un refus net et ferme du Gouvernement français
fournisse une nouvelle preuve de sa loyauté et mette fin à toutes les incertitudes.
Je dois vous rendre compte des intrigues qu'entretient ici le parti carliste. Un nouveau journal français se publie à Londres, sous le titre du Précurseur, et rédigé par M. Achille de Jouffroy. Il paraît tous les samedis. On se serait arrêté au projet de proclamer Régente Madame la duchesse de Berry, qui se montrerait avec son fils au moment le plus opportun. On espère exciter des troubles dans l'intérieur de la France et susciter une coalition générale des puissances.
Tels sont, à ce qu'il paraît. Monsieur le Comte, les plans de cette faction. Ceux qui sont à sa tête s'accordent et s'entendent, m'a-t-on dit, avec le parti qui voudrait pousser la France à une guerre extérieure. J'ai le moyen ici de me tenir au courant de leurs tentatives.
Recevez, etc.
P. S. — J'apprends à l'instant que le Gouvernement anglais s'inquiète de tout ce qui lui vient de Relgique et de France sur les irrésolutions que l'on nous reproche. Par suite de ces inquiétudes, il vient d'être arrêté aujourd'hui que l'administration achèterait 3,800 tonneaux de chanvre, tandis que l'année dernière l'achat n'avait été que de 2,000, et, l'année d'avant, de 1,800. Je dois ajouter aussi que les salpêtres ont augmenté de valeur.
216 AMBASSADE DE TALLEYRAKD
TALLEYRAND AU COMTE SÉBASTIANI
Londres, le 11 février 1831.
Monsieur le Comte,
Dans ma dépêche du 19 octobre dernier, n" 18, j'ai eu rhonneur de vous présenter quelques considérations sur les droits perçus en Angleterre pour l'entrée des vins de France et de Portugal. Je dois vous rendre compte de l'état actuel des choses à cet égard.
Le traité de Methuen, qui réglait pour un certain temps les rapports commerciaux du Portugal avec l'Angleterre, est expiré à la fin de l'année dernière. Le dernier ministère anglais voulait le renouveler ; mais les ministres actuels paraissent ne pas avoir adopté cette résolution, et j'espère qu'un bill sera incessamment présenté au Parlement dans le but d'élever les droits d'entrée sur les vins portugais et de baisser ceux sur les vins français, de manière à les égaliser. Quoique ce bill ne doive pas amener, comme je l'ai observé dans ma dépêche du 19 octobre, une augmentation considérable dans la consommation des vins français en Angleterre, puisqu'ils y seront toujours un objet de luxe, je suis porté à croire cependant qu'il produirait un bon effet dans les provinces vignobles de France, et
qu'on y remarquera la sollicitude du Gouvernement pour les intérêts du pays.
Recevez, etc.
TALLEYRAND AU COMTE SÉBASTIANI
Londres, le 12 février 1831.
Monsieur le Comte,
Je dois vous remercier de votre dépêche du 9; elle renferme des assurances de la part du Roi et de la vôtre, qui contribueront puissamment à ramener les esprits que les dernières circonstances avaient éloignés de nous '.
Il est un point, cependant, de votre lettre qui ne satisfera pas complètement ici et sur lequel j'ai besoin d'avoir une explication précise. Vous me dites, au sujet
^ « Nos dépêches vous ont l'ait connaître qu'il n'avait jamais existé ni incertitude ni hésilalion dans l'esprit du Gouvernement du Roi sur le refus d'accepter la couronne de la Belgique pour M. le duc de Nemours. Ce refus a été renouvelé le jour môme où nous avons appris son élection...
u Le Roi ne s'est pas départi, un seul instant, du système qu'il a adopté de ne point réunir la Belgique à la France, de ne point en accepter la couronne pour M. le duc de Nemours, et vous devez penser aussi que je n'aurais pas conservé le portefeuille des affaires étrangères si une résolution contraire aux déclarations que j'avais
de la démarche au moins imprudente de M. Bresson à Bruxelles, « qu'il serait possible que le bruit du protoce cole du 27 janvier se fût répandu à Bruxelles; qu'il « y eût produit un très mauvais effet, et que M. Bres- « son, pour calmer les esprits ombrageux et très irri- « tables, eût été amené à publier la non-adhésion du « Gouvernement français aux stipulations de ce proto- « cole " .
Je comprends et je parviendrai peut-être à faire comprendre ici quelles sont les raisons qui ont déterminé la démarche de M. Bresson; mais il est absolument nécessaire que vous me déclariez, dans une lettre ostensible, qu'elle n'a eu lieu que pour surmonter des embarras du moment qu'on est effectivement parvenu à éviter par ce moyen, el que vous n'avez jamais cessé d'être en toul point d'accord avec la Conférence. C'est une déclaration dans ce sens qui seule pourra rassurer le cabinet anglais et les membres de la Conférence; elle sera, d'ailleurs, en harmonie avec tout ce que M. de Flahaut et moi avons dit, et sans appuyer sur l'intérêt personnel que j'y ai, je dois vous dire qu'elle est attendue par nos amis ici comme une garantie de leurs paroles.
été chargé de faire, fort antérieurement à l'élection d3 Son Altesse Royale, eût été changée. Vous connaissez assez mon caraclère, mon Prince, pour ne pas en douter. Le Gouvernement du Roi est invariablement décidé à ne pas se séparer des grandes puissances, à s'entendre avec elles sur les moyens de terminer pacifiquement et promptement les affaires de la Belgique. »
(Séhastiani à Talleyrand. — 9 février 1831 .)
Le chancelier de l'Echiquier a présenté le projet de hudget hier soir à la Chambre des communes; il contient la proposition dont je vous ai parlé dans ma dernière dépêche à l'égard des vins de France : les droits d'entrée par gallon seraient abaissés de sept shillings trois pence à cinq shillings six pence, c'est-à-dire d'un shilling trois pence; ils se trouveraient ainsi égalisés avec ceux imposés sur les vins portugais et même sur les vins du Cap, qui sont élevés dans le projet. Si je suis bien informé, le nouveau budget ne sera pas adopté, tel qu'il est, par la Chambre des communes; mais néanmoins l'article relatif aux vins a reçu l'approbation générale et sera probablement maintenu dans le budget définitif. Je pense. Monsieur le Comte, qu'il sera bien de communiquer cette information aux négociants de Bordeaux, qu'elle doit intéresser.
J'ai été, ce matin, à une conférence dans laquelle il ne s'est rien passé d'important; un Conseil de cabinet l'a rendue très courte, mais j'ai pu faire connaître à ces messieurs les nouvelles assurances que vous m'avez autorisé à leur donner.
Je crois qu'il serait utile pour le service du Roi et la considération dont il faut toujours entourer ses agents, que M. Bresson, qui ne peut plus avoir la confiance de la Conférence, fût rappelé à son poste à Londres. Si vous ne le faites pas, il est probable que je ne pourrai pas empêcher la Conférence de le rappeler. Dans cet état de choses, si vous pensiez qu'il fût nécessaire de le remplacer, vous pourriez trouver quelqu'un qui ait
votre confiance; j'essayerais de le faire adopter par la Conférence.
Recevez, etc.
TALLEYRAND AU COMTE SÉBASTIANI
Londres, le 13 février 1831.
Monsieur le Comte,
Hier soir, après le départ du courrier que je vous ai expédié, j'ai reçu de lord Palmerston communication d'une lettre écrite par lord Ponsonby, dans laquelle il annonce que M. Bresson a refusé de présenter au comité diplomatique du Congrès le protocole n° 15 de notre conférence du 7 février.
Cette nouvelle démarche de M. Bresson me place ici dans les plus grands embarras. J'ai pu jusqu'à un certain point essayer de justifier la publication faite de votre lettre à Bruxelles, en la faisant considérer comme une mesure d'urgence; mais il ne peut en être de même pour le refus de présenter le protocole du 7 février.
M. Bresson est parti de Londres chargé des pouvoirs de la Conférence; c'est en cette qualité que pendant deux mois il a correspondu avec nous, et tout à
coup, sans prévenir cette même Conférence, il cesse sa correspondance avec elle et agit en opposition directe à ses ordres. Une pareille conduite doit paraître inex- ^ plicable aux esprits les moins prévenus. Aussi chacun répète ici qu'il est évident que M. Bresson n'a pu, de son propre mouvement, protester d'abord contre le protocole du 27 janvier, et refuser ensuite de présenter celui du 7 février. On attribue sa conduite à des ordres reçus du Gouvernement français; et comme ces ordres seraient en opposition directe avec les communications que vous m'avez chargé de faire ici, cela répand sur la politique de notre cabinet une défiance qu'un gouvernement nouveau doit par-dessus tout chercher à éviter. L'ignorance dans laquelle vous m'avez laissé sur les motifs qui ont dirigé M. Bresson dans ces derniers temps a rendu ma position extrêmement difficile ici; car je parais ignorer les intentions du Gouvernement du Roi, ou bien être d'accord soit avec Paris, soit avec Bruxelles, pour induire la Conférence en erreur.
Ce que je viens de vous dire, Monsieur le Comte, ne naît pas d'une susceptibilité personnelle; mais j'y ai trouvé pour le Gouvernement français des inconvénients réels qu'il était de mon devoir de vous faire connaître, et que vous saurez sans aucun doute apprécier.
J'ai besoin, je le répète, d'une explication franche et nette de tout ce qui s'est passé entre Paris et Bruxelles; ce n'est qu'avec cette explication que je pourrai reprendre, près du cabinet anglais et de la Conférence, une
position utile au service du Roi. 11 faut de plus montrer qu'on ne confond pas ce qui a été fixé, comme le protocole du 20 janvier, avec ce qui n'a été que proposé, comme le protocole du 27. Celui du 20 est basé sur Tancienne division de la Hollande et de la Belgique, et, la carte à la main, elle ne peut pas être contestée : celui du 27 peut être sujet à discussion, mais on a bien été obligé de proposer des bases, puisque, après avoir demandé que les commissaires belges qui ont été envoyés ici eussent des pouvoirs, quand on les leur a demandés, ils ont déclaré qu'ils n'en avaient pas : l'affaire devenait interminable sans cela.
Vous ne pouvez pas trop tôt faire revenir ici M. Bresson, car sa présence prolongée à Bruxelles ne fait qu'augmenter les inquiétudes de tous les cabinets *.
On annonce que le budget présenté avant-hier par le chancelier de l'Echiquier sera probablement retiré demain.
Recevez, etc.
• « Je comprends combien la position de M. Bresson est devenue difficile et embarrassante, et notre intention est de la faire cesser en le rappelant incessamment. La question est seulement de savoir s'il doit revenir à Paris ou retourner à Londres. C'est un point dont •vous devez être juge... »
[Séhastiani à Talleyrand. — 17 février 1831.)
Londres, le 15 février 1831.
Monsieur le Comte,
J'ai reçu ce matin votre dépêche du 12 ^ et je ne puis mettre trop d'empressement à répondre à son contenu.
* Voici cette dépêche, qu'il est utile de mettre sous les yeux du lecteur :
« Paris, le 12 février 1831.
« Prince, « J'ai reçu, ce matin, la visite des ambassadeurs des quatre puissances qui font partie de la Conférence de Londres ; ils se sont succédé dans mon cabinet. Le premier, M. le comte d'Apponyi, m'a dit qu'il venait, au nom de la Conférence, me faire des représentations ; je l'ai arrêté à ce premier mot en lui disant que je ne recevais |)oint de représentations de la pari de la Conférence, attendu qu'elle n'a ni caractère ni mission pour en adresser au Gouvernement français. Alors, il a senti qu'en effet sa communication ne pouvait être faite qu'au nom de son Gouvernement. Il s'est plaint de la lettre que j'ai écrite à M. Bresson et de sa publication. Il pensait que notre refus d'accéder aux propositions du protocole du 27 aurait dû être communiqué directement par vous h la Conférence, et que l'une de mes expressions semblait indiquer que nous étions disposés à revenir sur le protocole du 20. Je m'expliquerai franchement, lui ai-je dit, «ur le fond et la forme de cette lettre, afin que la Conférence connaisse bien quels sont les principes du Gouvernement français sur la médiation dont elle est investie. Si la Conférence voulait rentrer dans le système de l'intervention et prononcer des décisions irrévo-
224 AMBASSADE DE TALLEYRAIVD
Il m*est facile de juger d'après votre lettre que la direction suivie par la Conférence n'a point eu l'approbation du Gouvernement du Roi, et que j'aurais eu le
cables, qui ne laisseraient à la Belgique et à la Hollande que le mérite d'une prompte obéissance, ou le danger d'une guerre avec les puissances qui y sont représentées, nous serions forcés de ne plus prendre part à ses travaux, ou d'abandonner le principe de nonintervention que nous avons proclamé et dont nous sommes décidés à ne pas nous écarter. Ce n'est point la Sainte-Alliance que nous voulons reproduire sous une autre forme, mais une médiation puissante, efficace, qui prévienne la guerre. C'est une médiation qui a été offerte aux Belges et aux Hollandais ; c'est une médiation qu'ils ont acceptée. La Conférence n'a ni une autre origine, ni un autre but. Lorsque le protocole du 27 m'est parvenu, je l'ai soumis au Roi dans son conseil. Le Gouvernement a pensé que les propositions qu'il contenait ne pouvaient être communiquées aux Belges avec son adhésion. Il m'a prescrit de donner immédiatement l'ordre à M. Bresson de s'opposer à cette communication et de lui indiquer qu'il pensait que les actes de la Conférence avaient toujours besoin, pour être valables, du libre consentement de la Belgique et de la Hollande. Il n'était point autorisé à communiquer ma lettre au Gouvernement belge. Je devais penser qu'il se bornerait à la faire connaître à lord Ponsonbs afin d'obtenir de lui que ce protocole ne fût pas encore adressé au Gouvernement provisoire. Il parait que M. Bresson a lu cette lettre à l'un de ses membres, et que celui-ci a commis l'indiscrétion de la rendre publique. Telle est l'explication que M. Bresson donne de cet incident, et il n'est rien moins qu'invraisemblable qu'elle soit sincère. « La Conférence, ai-je ajouté, u peut être rassurée sur l'efficacité de sa médiation, même ainsi « limitée, parce que, si un refus obstiné de l'un des deux Etats à « l'égard desquels s'exerce la médiation venait à entraver la raaru che des affaires et en retarder la conclusion, les souverains média- « teurs conserveraient le droit de déclarer qu'ils cesseraient toute « relation avec celle des parties contendantes qui opposerait de la « résistance, ou avec toutes les deux, si elles se mettaient dans le « même cas. » M. le comte d'Apponyi a cherché à me démontrer les avantages d'un pouvoir absolu, obligatoire, exercé par la Confë-
tort d'adopter cette même manière de voir. Il devient nécessaire que je vous donne quelques explications à ce sujet. Lorsque je quittai Paris, au mois de septem-
rence, mais sans ébranler ma conviction, qui est celle du Roi et de son conseil.
« Lord Granville a été, comme toujours, plein d'égards, et a paru partager entièrement Topinlon du Gouvernement du Roi sur la manière d'exercer la médiation dont la Conférence est investie. M. Pozzo di Borgo et M. de Werther ont fait peu d'objections.
« Vous sentirez, mon Prince, que le Gouvernement du Roi ne saurait professer sur les attributions de la Conférence d'autres principes que ceux que j'ai établis dans mon entrelien avec M. d'Apponyi sans démentir et compromettre ceux de la non-intervention qui seront la règle invariable de notre politique, qui dirigent aussi celle de l'Angleterre et que vous saurez faire triompher.
« Si, après avoir fait déclarer la séparation de la Hollande et de la Belgique, l'indépendanco de celle dernière, on eût ajourné toutes les questions épineuses de délimitation, de dettes, pour ne s'occuper qu'à se mettre d'accord sur le choix du prince destiné à gouverner le nouveau royaume, nous aurions évité des embarras dont nous sommes heureusement sortis, mais qui pouvaient compromettre la paix de l'Europe. Après Télablissement d'un Gouvernement régulier et définitif, l'action médiatrice de la Conférence sera plus puissante qu'elle ne l'a été jusqu'ici, parce que l'élat révolutionnaire qui agile aujourd'hui la Belgique aura cessé, et que le souverain qui aura élé élu ne voudra pas, au début de son règne, encourir l'animadversion des plus grands monarques de l'Europe.
« Une autre faute non moins grave a été commise, c'est celle d'avoir reproduit et appuyé les prétentions de M. le prince d'Orange. Dès que lord Ponsonby a parlé en sa faveur, au nom de la Conférence, à Bruxelles, la conférence est devenue suspecte aux Belges.
« Ces intrigues en ont fait supposer de tous les genres. Le parti catholique, le parti républicain, le parti constitutionnel se sont crus trahis, et près d'être livrés à leurs ennemis. De là toutes les inquiétudes, tous les soupçons, tous les désordres. Ceux qui se méfiaient de la France se sont portés vers le duc de Leuchtenberg ; ceux qui se méfiaient des autres puissances, vers M. le duc de Nemours. Dès ce
226 AMBASSADE DE TALLEYRAXD
bre dernier, on me donna, un quart d'heure avant mon départ, quelques instructions générales sur des questions qui n ont point eu leur application depuis que je
moment lord Ponsonby et M. Bresson se sont trouvés dans une fausse position. Ils s'y trouvent encore. La prudence conseille de les rappeler ; mais vous sentirez, mon Prince, que l'étroite parenté qui unit lord Ponsonby à lord Grey exige les ménagements les plus délicats. Celte proposition doit venir de lord Grey lui-même.
« Tout doit être facile pour vous, mon Prince, aujourd'hui à Londres. Le cabinet anglais, qui n'aurait jamais dû douter que les assurances que vous aviez données au nom du Gouvernement du Roi, de ne point accepter la couronne qui serait offerte à M. le duc de Nemours et de m point réunir la Belgique à la France, étaient sincères, doit montrer désormais une confiance entière dans notre politique. On ne saurait trop lui dire que ce n'est point lii crainte de la guerre qui fait prendre au Gouvernement du Roi des résolutions inconnues jusqu'ici par leur désintéressement dans les fastes des Etals. Les pensées du Roi sont plus élevées, il veut faire tout ce qui peut dépendre de lui pour la conservation de l'ordre social en Europe. Nous n'ignorons pas que la guerre ne nous offrira jamais des chances plus favorables que dans ce moment. Nous pourrions sans coup férir incorporer à nos provinces un pays riche, une population belliqueuse, et nous emparer de vingt-trois places fortes que la haine de nos ennemis avait élevées contre nous. Voyez d'ailleurs la situation au midi comme au nord. L'Italie ressent déjà l'influence des idées de cette époque, qu'on ne saurait trop interroger. Bologne est en pleine révolution, la fidélité des troupes a seule empêché jusqu'ici la ville de Modène de tomber entre les mains de ceux qui se sont insurgés contre l'autorité du duc. Mais Reggio, qui est la seconde ville de ce duché par sa richesse et sa population, est en leur pouvoir. Que deviendra ce commencement de trouble politique? L'Angleterre doit sentir le besoin de s'unir encore plus étroitement avec nous. De l'alliance des deux peuples dépend le sort de l'Europe. Si le Cabinet de Londres partage celte conviction, le maintien de la paix est assuré. C'est à vous, mon Prince, qu'est réservée la noble gloire de l'avoir conservée, et vous savez combien j'applaudis à vos succès. Je ne veux pas finir celte dépêche sans vous entre-
suis ici, et on promit de m'envoyer promptcment des instructions délaillées : depuis cette époque, je lésai sollicitées en vain, et j*ai dû me guider sur la seule recommandation que renferment presque toutes les
tenir quelques instants de la dépulation belge qui sera reçue mardi et entendra de la bouche même du Roi un refus qu'elle a vainement essayé de prévenir. Elle est composée d'hommes respectables, éclairés, amis de leur pays et de l'ordre, effrayés de l'état d'irritation où se trouve la Belgique, des divisions qui la déchirent. Le Roi les a accueillis avec bienveillance et leur montre les égards dont ils sont dignes. Si leurs voix étaient écoutées, tout rentrerait dans le calme. Les attentions dont ils ont été l'objet ne sauraient exciter sur notre bonne foi que les soupçons de ceux qui sont incapables de loyauté dans le maniement des affaires. Il aurait été sauvage de répondre avec dureté ou sécheresse à des hommes qui venaient nous offrir une couronne. Tous les ambassadeurs qui se trouvent ici leur ont témoigné une considération qui honore les uns et les autres.
« Agréez, etc.
« P. S. — (Le 13, 1 h. du matin.) — Dans ce moment je reçois une dépêche de Bruxelles, en date du 11. La Belgique est dans l'état le plus alarmant : on parle de République, de Gouverneur général, de Dictateur. M. le baron de Krûdener, envoyé par M. de Lieven, propose ouvertement à Bruxelles M. le prince d'Orange. Lord Ponsonby l'appuie de toutes ses forces. Que devons-nous penser d'une pareille conduite? 11 est presque évident que l'on veut profiter de l'irritation où le refus de la couronne offerte à M. le duc de Nemours jette les Belges. Un agent anglais agirait-il contrairement aux instructions de son Gouvernement? Tout cela semble concerté pour amener la guerre en Europe par le chemin de la guerre civile en Belgique. Il faut, mon Prince, vous expliquer nettement sur lord Ponsonby, sur le baron de Krûdener. Leurs menées seront connues à Paris et produiront un violent orage dans le public et dans la Chambre. Le roi Louis-Philippe aurait-il été le seul à désirer sincèrement la paix, et les sacrifices qu'il a faits pour la conserver ne serviraient-ils qu'à nous faire perdre quelques avantages? Il nous en reste assez pour être assurés qu'on ne se jouera pas impunément de notre bonne foi. »
dépêches que vous m'avez fait l'honneur de m adresser, c*est-à-dire, maintenir la paix en conservant intacte la dignité de la France. C'est de ce point que je suis parti, Monsieur le Comte, dans tous mes rapports avec la Conférence, et je crois, non sans quelque difficulté, être parvenu à remplir le but que se proposait le Roi. Vous ne partagez pas cette opinion et vous désirez que je n'agisse désormais que d'après des instructions spéciales. Je me soumettrai à vos ordres; mais je croirais manquer à mon devoir si je ne vous laissais pas entrevoir les inconvénients graves qu'entraînera à sa suite cette manière de traiter les affaires.
Elle ôtera à la Conférence une partie de l'autorité qu'elle avait prise sur l'opinion, en plaçant chacun de ses membres dans une dépendance qui arrêtera toute négociation; je puis vous en donner un exemple. Le protocole de la neutralité a été signé après une conférence qui a duré dix heures et demie, et deux jours après, le plénipotentiaire prussien ne l'aurait probablement plus signé.
Ceci me conduit à vous dire que dans la question des limites, il n'y a pas eu plus d'intervention qu'il n'y en a eu dans la reconnaissance de l'indépendance de la Belgique, dont la fixation des limites était la conséquence.
Les limites sont un fait, et ce fait est ancien ; la Conférence n'a fait autre chose que le déclarer. La géographie est là pour dire ce qu'était la Belgique et ce qu'était la Hollande avant leur réunion. On n'a rien
A LOMDRES. 229
changé au territoire des deux pays et on n'a pas même décidé la question des enclaves. Ce ne pourrait être qu'avec la pensée de donner ou de retrancher à l'une des deux parties quelque chose de son ancien territoire, ont dit tous les membres de la Conférence, qu'on attaquerait la base qui a été adoptée, et c'est ce changement-là qui serait une véritable intervention.
Il est évident que dans le protocole du 20 janvier la Conférence ne s'est point écartée et n'a pas voulu s'écarter du principe de la non-intervention. Quant à la question des dettes, on a fait seulement des propositions d'après lesquelles on demande à être conduit dans une route juste et équitable. Je suis bien aise de vous faire remarquer encore une fois que la Conférence, sur ces deux points qui paraissent avoir principalement fixé votre attention, ne s'est point écartée du principe de la non-intervention. Le Gouvernement anglais qui, depuis M. Canning, est fort susceptible sur ce principe, établit la même doctrine et n'aurait pas consenti plus que nous à s'en écarter. Lord Palmerston la soutient aujourd'hui au Parlement d'Angleterre, dans les mêmes termes que j'emploie avec vous. Du reste, je dois vous dire, Monsieur le Comte, que si dans ma propre opinion la guerre devenait trop imminente en refusant ma signature à un des protocoles proposés par un des membres de la Conférence et qui ne toucherait pas aux intérêts de la France, je croirais retrouver dans mes anciennes instructions générales le devoir de le signer.
230 AMBASSADE DE TALLEYRAIVD
Je répondrai demain à ce que vous m'écrivez relativement à lord Ponsonby et à M. de Krûdener.
Recevez, etc.
P, iS. — Le ministère anglais a retiré le bill proposé d'un impôt sur le transfert des rentes : il sera remplacé par un impôt sur le tabac et sur la verrerie. Cela ne change rien à la diminution des droits d'entrée sur nos vins, qui est maintenue.
TALLEYRAND AU COMTE SÉBASTIANI
Londres, le 16 février 1831.
Monsieur le Comte,
J'ai, en exécution des ordres du Gouvernement, parlé à lord Palmerston du rappel de lord Ponsonby ; je crois qu'il aurait été aisé de l'obtenir avant la publication de votre lettre, faite par M. Bresson, et le refus de ce dernier d'exécuter les ordres de la Conférence. Mais aujourd'hui ce serait mettre lord Ponsonby et M. Bresson sur la même ligne vis-à-vis de la Conférence, et le cabinet anglais n'est pas disposé à y consentir. Je vous ai déjà écrit que lord Palmerston avait transmis des ordres à lord Ponsonby pour con-
tinuer à observer les dispositions des esprits, sans se mêler en aucune manière des intérêts de M. le prince d'Orange. Lord Palmerston ne m'a, du reste, jamais dissimulé que la combinaison qui placerait le prince d'Orange sur le trône belge avait toujours paru à son Gouvernement la plus propre à terminer promptement les affaires de Belgique, dont l'Angleterre, autant que nous, désire voir le terme; mais il ne croit plus à son succès.
J'ai aussi parlé au prince de Lieven, hier et ce matin, au sujet des menées qu'on attribue à M. de Krudener à Bruxelles. Il m'a répondu que M. de Krudener était à Londres par congé, qu'il avait eu envie de connaître par lui-même l'état des choses en Belgique; qu'il l'avait chargé de lui en rendre compte. Il m'a assuré positivement qu'il ne lui avait donné aucun ordre relatif aux affaires de M. le prince d'Orange, et qu'il devait se borner à instruire sa Cour de ce qu'il aurait observé sur les chances que le prince pouvait avoir dans le pays. La partie active de l'intrigue favorable au prince d'Orange est conduite par des habitants des deux Flandres, dont plusieurs se trouvent en ce moment à Londres, agissant dans cet intérêt. M. de Krudener serait bien peu propre à remplir une mission toute d'intrigue, car vous savez qu'il est presque complètement sourd.
Vous vous rappellerez que, par le protocole n" 16, que je vous prie de vous faire remettre sous les yeux, le Gouvernement provisoire a été invité à faire arrêter
les troupes qui se rapprochaient de Maëstricht et à les replacer, comme il en était convenu, dans les limites de l'armistice. Comme la réponse se fait beaucoup attendre et que les Hollandais sont inquiets de la situation des approvisionnements de Maëstricht, si demain elle n était pas arrivée, nous serions, pour être justes, obligés de laisser le Roi de Hollande rétablir ses communications avec cette ville. Il avait précédemment arrêté la marche de ses troupes au reçu du protocole. Nous nous réunissons demain pour cet objet.
Je vous envoie le numéro du Times de ce jour. Vous y trouverez le premier discours de lord Palmerston au Parlement depuis qu'il est ministre des affaires étrangères; il faut le lire attentivement, parce qu'il a été remarqué par l'aplomb qu'il a mis dans sa réponse aux différentes questions qui lui avaient été faites. Vous trouverez aussi dans ce même journal un article qui renferme l'opinion de toute l'Angleterre sur la mesure dans laquelle doivent se tenir les membres du Parlement qui questionnent les ministres et les ministres qui leur répondent. Cet article me paraît utile à faire connaître.
Recevez, etc.
P, S, — M. le comte de Munster, qui était depuis beaucoup d'années ministre-gérant de tout le royaume de Hanovre à Londres, vient d'être révoqué. S. A. R. Mgr le duc de Cambridge est nommé vice-roi du
Hanovre, dont il nY'taitjusqu à présent que gouverneur général.
Le discours de M. Laffitte en présentant le budget a eu ici un grand succès. On le trouve fort supérieur à celui fait ici à la même occasion par lord Althorp.
TALLEYRAND AU COMTE SÉBASTIANI
Londres, le 17 février 1831.
Je puis vous faire connaître les dispositions du cabinet anglais et des membres de la Conférence sur le choix du prince de Naples comme souverain de la Belgique.
Les ministres anglais, malgré leur prédilection pour M. le prince d'Orange, qu'ils ne m'ont jamais cachée, ne mettront cependant aucune opposition au choix du prince de Naples; mais nous ne devons pas non plus compter sur leur concours pour le faciliter.
Le plénipotentiaire autrichien m'a exprimé son désir de voir réussir cette combinaison; il a même ajouté, sur la demande que je lui ai faite s'il y avait un agent autrichien à Bruxelles, qu'il n'y en avait pas, et que, s'il y en avait eu un, il n'aurait sûrement fait aucune difficulté de seconder les intérêts du prince de Naples.
Le ministre de Prusse n'a aucune instruction sur
ce point, mais j'ai reçu de lui Fassurance que son souverain ne verrait qu'avec plaisir tout ce qui tendrait au rétablissement de l'ordre en Belgique, et à mettre fin à des embarras dont il redoutait les conséquences pour les pays voisins.
Quant au prince de Lieven, quoique nous soyons dans les meilleurs rapports ensemble, il n'a pas dû me communiquer son opinion sur un choix qui n'entre pas dans les vues de sa Cour; mais le prince Esterhazy m'a dit que si nous nous accordions tous sur le prince de Naples, il était convaincu qu'on amènerait la Russie à le reconnaître plus tard, et je le pense comme lui.
Vous pouvez juger d'après cela. Monsieur le Comte, de l'état des esprits sur cette question; c'est au Gouvernement du Roi qu'il appartient maintenant d'arrêter positivement le parti qu'il veut prendre et d'employer tous ses efforts à Bruxelles pour le faire réussir; s'il n'y trouve pas l'appui de toutes les puissances, il n'y rencontrera pas du moins d'opposition de leur part; je m'en crois sûr.
Je dois vous dire que dans toutes les conversations que j'ai eues ici à ce sujet, on ne m'a exprimé que des intentions pacifiques. Les ministres anglais et tous les plénipotentiaires ont protesté du vif désir de leurs Gouvernements de maintenir la paix, et qu'une agression quelconque de la France pourrait seule fournir des causes fondées de guerre.
Je sors d'une conférence dans laquelle a été rédigé le protocole que je vous ai annoncé hier et que je vous
envoie; on se perdrait dans une foule d'embarras si on ne tenait pas aux choses précédemment convenues entre la Conférence, la Belgique et la Hollande. Ce protocole n'est adressé qu'à lord Ponsonby, parce que M. Bresson a refusé de présenter le dernier, et que la Conférence ne le regarde plus comme son agent en Belgique. D'après la disposition des esprits, je vous engage même , si votre intention était de le renvoyer ici, de retarder son retour.
Vous verrez, par les journaux anglais, que M. O'Connell s'est mis dans une telle position, qu'il ne peut plus causer d'inquiétude au Gouvernement.
Je vous envoie les deux premiers numéros du journal français le Précurseur^ qui cherche à faire du bruit ici ; il est rédigé par MM. Achille de Jouifroy, Henri Larivière et autres. L'intrigue carliste est fort en mouvement.
Recevez, etc.
ÏALLEYRAND AU COMTE SÉBASTIANI
Londres, le 23 février 1831.
Les événements qui se sont passés à Paris pendant la semaine dernière ont causé, dans Londres, une
inquiétude difficile à décrire \ L'absence totale de nouvelles de France, pendant les journées des 19, 20 et 21,
* « Mon Prince,
K Les événements dont Paris vient d'être le théâtre seront dénaturés par le parti qui a eu la criminelle audace de les provoquer. Il ne manquera pas d'en changer le caractère et d'en exagérer les résultats. C'est pour vous mettre en garde contre des récits mensongers et malveillants que je vous adresse des informations exactes sur ces tristes scènes.
« Le plus grand calme régnait dans Paris depuis deux mois. L'esprit d'ordre faisait chaque jour des progrès; il n'y avait plus ni cause de troubles, ni symptômes d'agitation.
« Mais les partisans de la dynastie déchue, oubliant la clémence si magnanimement exercée envers eux après la révolution de Juillet, abusant de la protection généreuse que le Gouvernement leur a accordée, prenant le calme du peuple pour de l'indifférence et l'extrême liberté dont on les a laissés jouir pour un témoignage de crainte, au lieu d'y voir une marque de force, ont suscité de nouveaux troubles par une témérité coupable et insensée. L'anniversaire de la mort du duc de Berry leur a paru une occasion favorable de provoquer à la guerre civile. Ils ont préparé, dans ce but, un service funèbre dont le Gouvernement a fait sentir l'inconvenance et le danger à l'archevêque de Paris, mais que son respect pour la liberté des cultes ne lui a pas permis d'interdire. Les factieux ont abusé de cette libérale condescendance, ils ont changé une cérémonie religieuse en acte de rébellion. Réunis dans l'église de Saint-Germain l'Auxerrois, malgré les représentations que le Gouvernement avait faites à l'archevêque de Paris et les promesses qu'il avait reçues de lui, ils ont manifesté en faveur du duc de Bordeaux des sentiments qui ne devaient pas seulement les exposer aux poursuites de la loi, mais à l'animadversion populaire. En effet, dès que le peuple connut le caractère séditieux qu'avait pris cette cérémonie, dès qu'il sut qu'un portrait du duc de Bordeaux avait été couronné dans l'église même, il se porta en foule devant Saint-Germain l'Auxerrois, et il devint impossible de contenir son indignation et sa colère. Des prêtres s'étant associés, par leur imprudence au moins, à cet attentat contre l'ordre établi, l'archevêque en paraissant complice, quelques
a servi parfaitement les joueurs à la baisse, qui ont répandu les bruits les plus alarmants et qui ont atteint leur but en produisant une dépréciation assez considé-
églises et l'archevêché ont été en butte aux attaques de la multitude irritée. Une croix placée sur Saint-Germain l'Auxerrois et qui portait les emblèmes de l'ancienne monarchie a été abattue, et l'archevêché a été dévasté. 11 y a eu encore quelques autres désordres, mais moins graves. Ils ont tous été dirigés contre un clergé regardé par le peuple comme ennemi des institutions et de la dynastie actuelle, mais non contre la religion. On n'a eu à déplorer aucun excès commis envers les personnes. Les dévastations provoquées par les manifestations factieuses d^un parti aussi aveugle que coupable ont été pures, au moins, de tout pillage. Le peuple a détruit, mais il n'a rien pris, et s'il a été emporté par la colère, il ne s'est livré à aucune passion honteuse ni cruelle. La révolution a conservé le caractère de générosité et d'humanité qui l'honore même auprès de ses ennemis.
« Plusieurs chefs du parti attaché à la monarchie déchue, quelques-uns de ses agents les plus actifs signalés depuis longtemps au Gouvernement par leurs coupables menées, ont été arrêtés et frappés de mandats d'amener, au nombre de douze. Les plus considérables d'entre eux sont M\L Ferdinand Berthier, de Vitrolles, de Couny et l'abbé Liaulard. L'archevêque de Paris est en fuite. Les tribunaux examineront et jugeront cette affaire avec leur impartialité et leur liberté accoutumées. Après deux jours d'agitation, l'ordre est entièrement rétabli.
u La France seule, peut-être, pouvait donner ce nouvel exemple de modération. Ceux qu'elle a vaincus, il y a six mois, les armes à la main, qu'elle avait couverts de son pardon, protégés dans leurs personnes , maintenus dans leurs propriétés , admis à la pleine jouissance de tous les droits qu'elle a conquis, ont lâchement oublié sa longanimité, abusé de sa clémence, et conçu le coupable projet de commencer une guerre civile qui les aurait dévorés. Mais ils ne sont pas parvenus et ils ne parviendront pas à jeter la France dans le désordre et à faire sortir le Gouvernement des voies de la légalité et de la justice, »
{Sébastiani à Talleyrand. — 27 février 1831.)
rable dans les fonds publics. Depuis la révolution du mois de juillet, il n'y avait pas eu une semblable agitation à la Bourse, et parmi toutes les classes de la société les idées de guerre se sont accréditées de façon à faire hausser les polices d'assurances à un prix très élevé. Je crois avoir tenu le langage le plus convenable en cette circonstance; mais l'ignorance dans laquelle j'étais de ce qui se passait à Paris a rendu ma position très difficile. Ma maison ne désemplissait pas de personnes qui venaient chercher des nouvelles.
J'ai reçu hier votre dépêche du 19, et je regrette de ne l'avoir pas eue plus tôt; d'après les ordres qu'elle renferme, je n'aurais probablement admis qu ad référendum le protocole que j'ai l'honneur de vous envoyer aujourd'hui et dont j'avais arrêté la minute le 19. Si, conformément à votre lettre, que je n'ai reçue que le 21, j'avais refusé de le signer, je me serais mis en opposition avec ce que vous m'avez écrit plusieurs fois : c'est que vous vouliez marcher avec la Conférence. Du reste, en le lisant, vous remarquerez sûrement que la Conférence n'a voulu faire que l'exposé des motifs qui l'ont guidée depuis qu'elle est assemblée; l'esprit de justice et la modération qui ont dirigé toutes ses déhbérations y sont rappelés, de manière à montrer qu'elle n'a point dépassé les bornes qui lui étaient imposées tout à la fois parles droits des nations et par le respect des traités. Ce protocole ne renferme exactement rien qui ne soit dans les protocoles précédents.
Je ne pense pas qu'il y ait lieu pour la Conférence
de se rassembler d'ici à quelque temps; mais, quel que soit à l'avenir le but de ses réunions ou le résultat de ses résolutions, je n'apposerai plus ma signature sur aucun acte essentiel avant d'en avoir reçu l'autorisation du Roi, ainsi que vous me le recommandez par votre lettre du 19.
J'avais fait part à la Conférence, et aux ministres anglais en particulier, de votre désir de voir rappeler de Bruxelles lord Ponsonby, en même temps que M, Bresson, qui, maintenant, ne se trouvent plus placés sur la même ligne. Il m'a été répondu qu'on ne pouvait pas établir de parité dans la position de ces deux agents ; que lord Ponsonby, commissaire de la Conférence, n'avait pas cessé d'exécuter les ordres qu'il avait reçus, tandis que M. Bresson, commissaire aussi delà Conférence, a refusé de présenter les protocoles qu'il était chargé de communiquer.
J'ai déjà essayé plusieurs fois de montrer combien la présence de lord Ponsonby était inutile à Bruxelles, et même y avait été nuisible; mais ses relations de famille et sa position ici rendent le succès de mes démarches fort difficile; d'autant plus que lord Palmerston, tenant à la main une dépêche de lord Granville, m'a dit : « Le Gouvernement français commence « à rendre justice à lord Ponsonby, et ne croit plus « qu'aucune de ses démarches soit faite en opposition « à ce que peut désirer la France. )> En général, on n*a plus de confiance ici dans les chances du prince d'Orange.
La séance de la Chambre des communes du 21 a été intéressante; on y discutait le budget du département de la guerre pour Tannée courante. Le ministre de ce département, M. Wynn, a proposé, tout en maintenant l'armée sur le pied de paix, d'en augmenter l'effectif, qui était , l'année dernière , de quatre-vingt-un mille hommes , et de le porter à quatre-vingt-huit mille hommes. Cette augmentation ne doit servir, d'après le ministre, qu'à compléter les
cadres.
L'opposition avait proposé, sous forme d'amendement, de n'accorder cet accroissement de forces que pour trois mois, mais cette motion a été rejetée.
A cette occasion, lord Palmerston a renouvelé les assurances les plus positives de l'intention du Gouvernement anglais de n'intervenir en aucune façon dans les affaires intérieures des Etats européens.
L'examen du budget continue d'une manière un peu plus pénible que les budgets passés ; le ministère anglais éprouve des difficultés sur plusieurs points; la question de nos vins reste telle que je vous en ai rendu compte.
J'ai eu l'honneur de voir le Roi ce matin et de lui remettre la lettre de Sa Majesté, en réponse aux lettres de créance de lord Stuart de Rothsay. Il m'a demandé des nouvelles du Roi, se rappelant toujours avec plaisir, m'a- 1- il dit, le temps qu'il avait passé avec lui. J'espère, a-t-il ajouté, que les vœux qu'il fait pour la paix et les miens ne seront pas infruc-
tueux ; je la désire vivement ; elle est nécessaire au monde.
Recevez, etc.
P, S, — L'intention de la Conférence a été qu'il ne restât, de la lecture du protocole, que la conviction qu il a été rédigé pour arrêter l'anarchie.
TALLEYRAND AU COMTE SÉBASTIANI
Londres, le 24 février 1831.
Monsieur LE Comte,
Je dois vous parler de Teffet qu'a produit le discours du Roi en réponse à la dépufation belge ; il a eu beaucoup de succès à Londres, et, ce matin, à la grande réunion qui a eu lieu à la Cour pour le jour de naissance de la Reine, plusieurs personnes m'en ont parlé, et toutes avec éloges. On était encore fort occupé à cette réunion des nouvelles de Paris, qui avaient donné une inquiétude extraordinaire. Je n'exagère pas en vous disant que si je m'étais séparé des cinq puissances en refusant de signer le protocole du 19, on aurait cru à la guerre, et les fonds seraient tombés le même jour
de 4 à 5 pour 100, ce qui aurait eu une forte action sur ceux de Paris.
Vous aurez remarqué que, dans le protocole du 19, on ne cite que le traité de 1814, qui a été aussi heureux que les circonstances pouvaient le permettre pour notre pays, car les ennemis au bout de six semaines avaient quitté le territoire français. L'ancienne France était agrandie, ses limites rectifiées à son avantage, et, par la possession d'une grande partie de la Savoie, Lyon préservé n'était pas, comme aujourd'hui, si près d'être une place frontière, le musée Napoléon était intact, les archives françaises restaient enrichies de celles de Venise et de Rome. On n'a pas parlé du traité de 1815, auquel je n'ai rien à réclamer, puisque j'ai donné ma démission pour ne pas le signer; mais je dois convenir cependant qu'il a été suivi de quinze ans de paix.
Vous m'avez écrit, dans vos lettres du 9 et du 17 de ce mois, qu'il fallait marcher avec les puissances; cela est nécessaire plus que jamais. Je ne sais ce qui sortira de la grande crise européenne actuelle, mais il faut rester le plus longtemps possible avec les cinq puissances; cette union est féconde en ressources et ne doit pas être difficile à soutenir devant les Chambres. Du reste, d'ici à quelque temps nous n'aurons plus rien d'important à faire dans notre Conférence; je continuerai à entretenir de bons rapports avec tous ses membres pour conserver une influence utile sur les communications qu'ils ont avec leurs Gouvernements. J'observe cela, et c'est précisément pour détruire refl*et
de quelques discours de tribune, qui, par leur appel aux passions des peuples, sont une intervention véritable, et de quelques articles de journaux qui font ici une très mauvaise impression.
La nomination de M. de Bondy à la préfecture de la Seine a fait plaisir ici : il y est fort connu.
Recevez, etc.
TALLEYRANI) AU COMTE SÉBASTIANI
Londres, le 25 février 1831.
Monsieur le Comte ,
Le jour de naissance de S. M. la Reine a été célébré hier, dans Londres, avec beaucoup d'enthousiasme de la part des différentes classes de la nation. Des fêtes, de brillantes illuminations, les cris de joie du peuple témoignaient rattachement qu'on porte au souverain et démentaient les injurieuses publications de quelques pamphlétaires.
Les séances du Parlement prennent chaque jour plus d'intérêt ; le ministère a éprouvé quelques échecs dans la discussion du budget. L'hésitation qu'il a montrée dans quelques-unes de ses démarches enhardit l'opposition et décourage ses partisans. C'est dans quelques
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jours que sera présenté le bill sur la réforme parlementaire ; il devrait servir à fortifier le ministère ; mais comme probablement il ne satisfera pas toutes les exigences du parti de la réforme , il deviendra un texte avantageux d'opposition pour ceux qui veulent une réforme complète, comme pour ceux qui n'en veulent pas du tout. Dans leurs votes, il est bien possible que ces deux partis se réunissent, et la position du cabinet anglais aurait à en souffrir.
L'état du continent occupe tous les esprits. Les troubles de Paris, les attaques dirigées contre le clergé, la révolution d'Italie, l'inquiétude qui règne en Allemagne, ont été de graves sujets de réflexion. Ils ont eu une grande influence sur les transactions commerciales et les ont presque suspendues en ce moment ; les polices d'assurances augmentent chaque jour. Tous les hommes qui prennent part aux affaires publiques pensent que c'est par le maintien de l'alliance des grandes puissances qu'on pourra parvenir à arrêter les rapides progrès que fait partout le désordre. Je citerai l'opinion de sir James Mackintosch, qui ne peut pas être suspecte sur cette question. Cet homme distingué, dont la carrière a été toute d'opposition aux divers Gouvernements du continent, pense que c'est par l'union solide des cinq grandes puissances que peut se rétablir la tranquillité de l'Europe. C'est par elle seule, dit-il, qu'on doit espérer de dominer les dangers du despotisme et de l'anarchie, plus tard des gouvernements militaires qu'une guerre de principes attirerait sur le monde.
Les dernières nouvelles d'Irlande annoncent qu'il y a une sédition dans le comté de Meath, à la suite de laquelle les troupes auraient tiré sur le peuple. Il ne faut pas attacher trop d'importance à cette nouvelle, ni, en général, aux bruits que répandent les journaux sur l'état de l'Irlande. On se tromperait étrangement si l'on croyait qu'il dût exercer une grande influence sur les résolutions du Gouvernement anglais.
Je ne vous parle pas des nouvelles de Lisbonne, parce que la dépêche du consul que je joins ici vous en donne tous les détails \
* Quelques jours après, le Département écrivait à Londres , sur les affaires de Lisbonne, la dépêche ci-jointe :
« 4 mars I83I.
« Mon Prixce,
« Vous connaissez l'absurde et déplorable système que suit le Gouvernement établi en Portugal. Aveuglément engagé dans une carrière de violences et d'excès, il y persévère sous les inspirations fanatiques du parti qui le domine. Animé contre la France surtout d'un sentiment de malveillance et d'inimitié, il n'en dissimule point l'expression, et c'est avec son autorisation que les journaux de Lisbonne contiennent, chaque jour, à notre égard, les plus violentes diatribes. De pareilles attaques ne seraient dignes que de notre mépris, et nous n'y attacherions pas la moindre importance, si, en faisant un dangereux appel aux passions populaires, elles n'étaient malheureusement de nature à compromettre la sûreté des Français qui résident ou qui voyagent en Portugal.
« Depuis l'avènement de don Miguel, ils n'ont cessé d'y être en butte à des mesures arbitraires, à des vexations dont les réclamations de nos agents consulaires, ni même la présence de nos forces navales n'ont pu les préserver. Arrêtés sous de frivoles prétextes, sur de vagues dénonciations, et le plus souvent sur de simples pré-
TALLEYRAND AU COMTE SÉBASTIANI
Londres, le 25 février 1831.
Monsieur le Comte,
J'ai été appelé ce matin au Foreign Office, ainsi que les autres membres de la Conférence. C'était pour y
venlions de franc-maçonnerie, ces Français languissent en prison pendant des années entières , ou sont condamnés à des peines cruelles et infamantes; et si, après de longues souffrances, ils recouvrent enfin la liberté , c'est en vain qu'on réclame en leur faveur les dédommagements qui leur sont dus pour une injuste détention dont leur ruine est quelquefois le résultat. Dans le moment actuel, plusieurs d'entre eux gémissent encore dans les prisons du Portugal, victimes de dénonciations calomnieuses et confondus avec les plus vils criminels.
« Enfin, mon Prince, la faible tentative d'insurrection qui paraît s'être manifestée dernièrement à Lisbonne est devenue de la part de l'administration portugaise le prétexte de nouvelles rigueurs et de nouvelles vexations envers les étrangers. Une commission militaire a été immédiatement instituée pour juger et faire exécuter dans les vingt-quatre heures, sans devoir s'assujettir à aucune forme judiciaire, les personnes qui seraient traduites devant elle, quels que soient leur état, leur condition ou les privilèges dont elles jouissent. Dans la crainte trop légitime qu'une telle juridiction ne fût appliquée à des Français, le consul du Roi s'est empressé de protester contre toute condamnation capitale qui serait prononcée contre un de ses nationaux, et de rendre le Gouvernement portugais responsable d'une pareille sentence.
« Cette précaution pouvait être, en effet, d'autant plus nécessaire, qu^un négociant français, M. Sauvinet, homme d'un âge fort avancé
prendre connaissance d'une dépêche de lord Ponsonby, qui annonce que le siège de Maëslricht conti-
et propriétaire d'une brasserie à Lisbonne, venait d'être arrêté sous le prétexte que l'une des fusées, qu'on suppose avoir été destinées à donner le signal de l'insurrection , était partie des environs ou de l'intérieur même d'un enclos attenant à son établissement. Il est vrai que le consul ayant réclamé contre cette arrestation, le Gouvernement de Lisbonne a prétendu que le sieur Sauvinet s'était fait naturaliser Portugais, et ne devait être, comme tel, soumis qu'à la juridiction portugaise. C'est un point à éclaircir, mais le ton plein d'amertume et de violence avec lequel M. de Sanlarem , homme habituellement modéré et conciliant, a répondu dans celte occasion aux représentations de M. Cassas, nous a prouvé que la sûreté des Français se trouvait plus fortement compromise que jamais à Lisbonne, et que le zèle actif et persévérant du consul ne suffirait plus pour les proléger.
« Un tel état de choses était de nature à fixer l'attention et la sollicitude du Gouvernement du Roi. Dans la nécessité d'y mettre un terme, il s'est décidé à envoyer à. Lisbonne deux bâtiments de guerre sous le commandement de AL le capitaine de vaisseau de Rabaudy. Cet officier a pour mission de se concerter avec M. Cassas sur les démarches à faire, et sur les mesures à prendre pour protéger la sûreté des Français établis en Portugal. La copie ci-jointe d'une lettre que je viens d'écrire à M. Cassas vous fera connaître, mon Prince, les instructions qu'il m'a paru convenable de lui adresser pour nous faire obtenir réparation. Si d'ailleurs, comme on peut le craindre, les réclamations qu'il est chargé de présenter au Gouvernement de Lisbonne n'étaient pas accueillies, il nous resterait alors à juger des moyens les plus propres à obtenir les réparations qui nous sont dues.
« Au surplus, comme vous le verrez par ma dépêche à M. Cassas, le ministre de la marine a prescrit à M. de Rabaudy de former des liaisons amicales avec les commandants des bâtiments de guerre anglais stationnés dans le Tage; et pour ma part, je recommande à notre consul de se maintenir dans le plus intime accord avec celui de Sa Majesté Britannique à Lisbonne, et même de se concerter avec cet agent sur les démarches qu'ils pourraient faire en même temps. Le Gouvernement anglais a contre le Portugal des griefs semblables
nue, et que les communications de cette place avec le Brabant septentrional et Aix-la-Chapelle sont complètement interrompues.
Après la lecture de cette dépêche, on a ouvert l*avis de dresser un protocole dans lequel on déclarerait l'intention d'employer immédiatement contre les Belges, et conformément au protocole n"* 10 du 18 janvier, des moyens de rigueur pour réprimer ce nouvel acte de rupture de l'armistice. D'après les ordres que j'ai reçus de vous, j'ai dit que je voulais en référer à ma Cour avant de rien signer sur un objet aussi grave. 11 a été alors décidé que lord Palmerston expédierait un courrier à lord Granville , et que ce dernier serait chargé de vous faire connaître les intentions des plénipotentiaires, en vous demandant quel concours vous voudriez offrir pour faire exécuter les stipulations d'un acte consenti par le Gouvernement belge lui-même. Lord Granville devra vous rappeler que vous avez admis la cessation des hostilités entre les Hollandais
aux nôtres; ses sujets y sont en butte aux mêmes violences et au même arbitraire. Cet état de choses m'a même conduit à penser, mon Prince, que le cabinet de Londres pourrait être porté à unir ses efforts aux nôtres pour obtenir justice de l'administration portugaise. Pour notre part, nous serions très disposés à nous entendre avec lui, tant sur les démarches que nous faisons en ce moment, que sur les mesures définitives que pourrait rendre nécessaires l'obstination du Gouvernement de Lisbonne. Mais il est bien entendu qu'aucune de ces démarches ne devrait être de nature à impliquer la reconnaissance de don Miguel comme Roi de Portugal. Je vous prie d'entretenir dans ce sens lord Palmerston et de me faire part le plus tôt possible des dispositions du cabinet anglais. >»
et les Belges, et les conditions qui en étaient la garantie, et qu'aujourd'hui le but de la Conférence était de maintenir la stricte exécution d une convention adoptée par toutes les parties.
La communication qui vous sera faite à ce sujet se fera, je suis sûr, avec toute la déférence que vous pouvez désirer, car on tient beaucoup, pour la tranquillité de l'Europe si près d'être troublée, à agir sur toutes choses d'accord avec vous. Je me hâte de vous expédier le duc de Valençay, qui vous remettra cette lettre, afin que vous ayez le temps de préparer la réponse que vous jugerez convenable d'adresser à lord Granville.
Recevez, etc.