‹ Correspondance diplomatique de TalleyrandChapitre 18 sur 22 · A L()\I)UES · texte numérisé non relu

A L()\I)UES

TALLEYRAND AU COMTE SÉBASTIAXtI

Londres, le 12 juin 1831.

?tî ON SIEUR LE Comte,

J'ai reçu la dépêche que vous m'avez fait Fhonneur de m'écrire le 9 de ce mois, et je me suis pénétré des instructions qu'elle contient ^

* Par cette dépêche du 9 juin dont nous donnons la teneur ici, c'est en vérité le ministre des Affaires étrangères qui faisait part à son représentant de toutes ses appréhensions et qui lui demandait des directions.

« Paris, le 9 juin 1831.

« Mon Prince, « Je voulais ajouter quelques lignes de ma main à la dépêche que je viens de signer pour vous faire connaître avec abandon toute la pensée du ministère. Le temps me manque, mais vous en trouverez, dans cette lettre-ci, la franche et confiante expression. Le Gouvernement du Roi est fermement résolu à ne pas se séparer des puissances dans toutes les mesures dont la Conférence peut juger l'emploi nécessaire, pour contraindre les Belges à respecter les droits et le repos de l'Europe. La dépêche ci-jointe vous prouvera suffisamment que, tout en redoutant, dans l'intérêt général, les complications nouvelles que pourraient faire naître des résolutions trop dures ou trop précipitées, nous ne refusons point d'exécuter, en ce qui nous concerne, les engagements consignés dans les derniers protocoles. Maintenant, mon Prince, c'est à votre haute prévoyance que je soumets toutes les difficultés qui nous environnent. Et lorsque votre influence peut encore faire apprécier à la Conférence tout ce que l'ordre et la paix ont à craindre de l'emploi subit des mesures destinées à les proléger, j'en appelle avec confiance à votre habileté pour détourner des dangers non moins réels, non moins graves que

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Les événements du Brésil causent ici beaucoup de sensation; je ne vous transmets pas les détails qui m'ont été communiqués à ce sujet, parce que j'ai lieu de croire que vous en serez exactement informé par le chargé d'affaires de France à Rio-Janeiro, dont j'ai l'honneur de vous envoyer une dépêche. Vous devez savoir maintenant que l'Empereur don Pedro, en s'embarquant à Falmouth pour Cherbourg, a annoncé que son intention était de se fixer en Bavière.

J'ai eu l'honneur de vous mander que le prince Léotous ceux dont les puissances ont paru jusqu'à ce jour uniquement préoccupées. Si Ton néglige à Londres tous les moyens de conciliation que présentent à la Conférence Télection du prince Léopold et la présence de la dépulalion qui vient lui offrir la couronne, si l'on se prépare à sévir contre les Belges, que vont-ils faire ? M. de Mérode vous l'a dit, M. de Mérode, le chef du parti religieux, le plus ardent, jusqu'à ce jour, des adversaires du parti français. La réunion à la France sera proclamée et le drapeau tricolore arboré sur tous les clochers de Belgique ! Et c'est lorsque tant de passions se meuvent et s'agitent autour de nous ; c'est lorsque les partis sont en présence, que nous serons exposés à toutes les conséquences de l'appel qu'un peuple exaspéré ne manquera pas de faire aux souvenirs, aux opinions, aux sympathies d'un autre peuple ! C'est contre des hommes parés de nos couleurs que nous enverrons nos armées ! C'est contre notre drapeau que nous essayerons nos soldats ! et dans quel moment encore? Lorsque va se décider pour nous une question pour laquelle le pouvoir, trop longtemps impuissant et méconnu, doit ménager ses forces enfin renaissantes, la question des élections, question vitale pour la paix, pour l'ordre social de l'Europe, lutte décisive, oii nous sommes sûrs de triompher, si l'on nous laisse en face de la sagesse calme et réfléchie de la France, mais dont le succès pourrait être compromis par les germes de discorde et de violence qu'on viendrait imprudemment jeter parmi nous !

« Voilà, mon Prince, des difficultés tout aussi sérieuses peut-être que celles que les protocoles ont prévues ! Je laisse à votre prudence

A LONDRKS. 403

pold devait recevoir aujourd'hui la dépulation belge qui est chargée de lui offrir la couronne; cette audience est remise, et aucun jour n'est encore indiqué. Le prince voit les députés, les reçoit individuellement, les invite à dîner et emploie tout pour les amener à des idées plus raisonnables. Il a pensé qu'il devait préparer ainsi les esprits avant de donner une audience qui doit être assez solennelle et dans laquelle il remettra sa réponse par écrit.

Je vois aussi les députés belges et j'emploie vis-à-vis d'eux tous les raisonnements qui peuvent influer sur leur détermination; ils conviennent sur plusieurs

le soin de les apprécier et même de les faire pressentir. La politique ne consiste pas seulement à maintenir l'équilibre général, à balancer les forces et les influences, à régler les rapports extérieurs des Étals : elle doit aussi prévoir tout ce qui peut troubler leur tranquillité intérieure ; car c'est de là que jaillissent, pour le dehors, les embarras les plus graves, les périls les plus pressants : depuis dix mois, ce me semble, l'Europe en a fait plus d'une épreuve. Je livre avec confiance cette vérité à votre sagesse, mon Prince, comme je livre à votre expérience politique le sentiment de nos dangers, et à votre habileté le soin de les prévoir et de les détourner.

« Nous attendrons votre réponse pour prendre un parti définitif à l'égard de M. Lehon. Nous ne pouvons nous dissimuler que la position dans laquelle nous nous trouvons nous ferait souhaiter qu'il pût rester à Paris. Enfin, mon Prince, vous connaissez nos craintes, nos désirs, nos espérances ; nous vous en devions la confidence entière, et nous savons d'avance que nous pouvons compter sur tous vos efforts pour alléger notre responsabilité, qui ne saurait vous être étrangère, et calmer des inquiétudes que sans doute vous partagez également avec nous.

« P, S. — C'est dans cette lettre que vous trouverez toute la pensée du Conseil : l'absence du Roi ajoute à nos embarras, son retour précipité produirait un mauvais effet. »

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points que les demandes qu'on leur adresse peuvent être fondées, mais ils répètent ce qu'ils ont dit tant de fois, qu'ils ne peuvent pas abandonner ceux qui ont pris parti pour eux en s'exposant au ressentiment de la Hollande; qu'ils doivent avoir des frontières tracées de manière à leur servir de ligne de défense et à favoriser leur commerce.

F^nfîn, Monsieur le Comte, il n'y a encore rien de décidé, et vous voyez que le prince Léopold met une sage lenteur avant de donner une réponse qui doit, en effet, avoir le caractère d'une mûre réflexion.

Les députés paraissent toujours satisfaits de ses manières, de sa franchise, et ils placent beaucoup d'espérances dans leur futur souverain; mais jusqu'ici ils n'ont encore fait aucune concession sur les points qui sont l'objet des difficultés.

.En refléchissant, Monsieur le Comte, sur les intérêts généraux que cette époque-ci peut faire naître, n'est-on pas amené à penser qu'il pourrait être utile que la France et l'Angleterre garantissent par un traité spécial l'existence de la Belgique, lorsqu'elle sera constituée et placée dans des limites certaines et reconnues? J'ai plusieurs fois examiné cette question, et il m'a semblé qu'on pourrait trouver dans les motifs de ce traité le moyen d'étendre ses stipulations à de plus hauts intérêts, et de contribuer ainsi à la grandeur de la France, en assurant la tranquillité de l'Europe.

Agréez, etc.

Londres, !e 13 juin 1831.

Monsieur le Comte,

J*ai reçu ce matin votre dépêche télégraphique du 11, qui confirme celles que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 5 et le 9.

Vous pensez, Monsieur le Comte, que la Conférence a trop précipité l'application des mesures qu'elle a prises, et qu'elle a trop perdu de vue les modifications que des circonstances récentes devaient apporter à sa marche.

Ces observations ne me paraissent pas fondées, et je crois pouvoir y répondre, en vous priant de remarquer que la Conférence, chargée essentiellement de veiller au maintien de la paix, n'a pas dû concentrer son attention sur la Belgique seulement. La Hollande exigeait aussi une grande surveillance, surtout quand il règne dans ce pays une irritation telle que la plus légère circonstance peut donner lieu aux plus fâcheuses résolutions. Il était donc nécessaire de chercher à calmer et l'irritation belge et l'irritation hollandaise, car il fallait empêcher que la collision que nous nous attachions à prévenir vînt de ces deux côtés. Ce sont

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ces considérations qui m'ont dirigé depuis que la Conférence a été informée du refus opiniâtre des Belges d'adhérer aux bases de la séparation ; refus qui animait si vivement les Hollandais et leur Gouvernement. Je pense que les réponses qu'ont reçues leurs plénipotentiaires ici auront produit à La Haye l'effet qu'on s'en promettait, et par conséquent on aura encore retardé de quelques moments les motifs de trouble et d'hostilité.

Les difficultés que nous rencontrons ici, en Belgique et en Hollande, proviennent d'un côté du cabinet de La Haye, qui veut engager les puissances à la guerre, et de l'autre du cabinet russe, qui a pour but de détourner l'attention des puissances en la portant forcément sur les affaires de l'ouest de l'Europe. Mon langage à la Conférence est toujours celui-ci : « Nous ne voulons pas la guerre, mais nous sommes prêts à la faire, et nous ne la craignons pas. « Je crois, du reste, que le Gouvernement russe n'a pas de projet arrêté, et qu'il cherche à nous susciter des embarras pour voir s'il ne pourra pas en résulter quelque chose de favorable pour lui.

Dans cette situation des choses, je vois chaque jour le prince Léopold ainsi que les ministres anglais, parce que je suis convaincu que c'est là que nous pouvons trouver analogie de vues et d'intérêts.

En définitive. Monsieur le Comte, mon opinion est qu'il n'y aura pas nécessité de recourir aux mesures militaires pour lesquelles je vous ai invité à vous pré-

parer. Il faut être prêt, mais je pense que, par des moyens d'adoucissement et de conciliation, nous parviendrons, sans qu'il y ait un coup de fusil tiré, à sortir de l'embarras où nous sommes en ce moment. Ceci est mon opinion positive.

Agréez, etc.

P, S, — Le prince Léopold ne recevra pas la députation belge avant deux ou trois jours. Les députés que j'ai vus aujourd'hui me fortifient dans l'opinion que j'ai exprimée plus haut.

TALLEYRAND AU COMTE SÉBASTIANI

Londres, le 14 juin 1831.

Monsieur le Comte,

Avant son départ de Bruxelles, M. le général Belliard m*a mandé qu'une proposition allait être faite tendant à ce qu'un commissaire belge et un commissaire hollandais se rendissent à Londres pour y traiter les questions de limites. Il paraissait croire que cette proposition serait admise.

Elle pourrait avoir un heureux résultat si les commissaires avaient de pleins pouvoirs et si les arrange-

ments qu'ils régleraient ne devaient pas être soumis au Congrès; mais vous sentez, Monsieur le Comte, que dans le cas contraire, ce ne pourraient être que des stipulations provisoires contre lesquelles le Congrès pourrait protester.

Le prince Léopold a vu aujourd'hui les députés belges ; chaque jour ils font quelques pas.

Le ministère anglais, en m'entretenant du désir qu'il aurait de reprendre bientôt les affaires de Grèce, m'a donné à entendre qu'il pourrait être convenable de placer le prince Frédéric de Nassau, second fils du Roi de Hollande, sur le trône de la Grèce, au lieu d'y appeler le prince Othon de Bavière. J'ai décliné cette proposition, en faisant observer que, dans mon opinion, ce serait nommer un prince russe, et que j'étais fondé à le penser d'après l'intérêt que depuis six mois la Cour de Pétersbourg témoigne à la Maison de Nassau.

Agréez, etc.

TALLEYRAND AU COMTE SÉBASTIANI

Londres, le 15 juin 1831.

J'ai reçu la dépêche que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 12 de ce mois \

Vous aurez vu par mes lettres d'hier et d'avant-hier que les affaires de Belgique faisaient quelques progrès, quoique aucun arrangement définitif ne puisse être encore regardé comme certain. Les plénipotentiaires du Roi de Hollande opposent de la résistance et augmentent les difficultés que nous avons à surmonter. Dans cette situation et malgré Fespérance que je conserve d'obtenir un bon résultat, je pense. Monsieur le Comte, que le Gouvernement du Roi doit se tenir prêt, mais mon opinion est qu'il ne sera pas dans l'obligation d'agir.

J'ai eu l'honneur de vous mander que Ton se pro-

' « 11 est une autre question d'un intérêt moins immédiat sans doute, mais qui, en ce moment, exerce aussi une action bien puissante sur l'opinion publique : je veux parler de !a question de Pologne.

a Elle a été, dès son principe, l'objet de nos plus vives sollicitudes, et nous l'avons fait pour proléger la cause sacrée de l'humanité, pour garantir l'équilibre établi »

(Séhastiani à Talleyrand. — 13 juin 1831.)

nonçait ici dans un sens tout à fait favorable aux Polonais, et que l'on blâmait généralement la conduite tenue à leur égard en Galicie. Le Gouvernement anglais, s'appuyant sur l'opinion des jurisconsultes de la couronne, qui ont déclaré qu'il y avait eu de la part de la Cour d'Autriche violation du droit des gens, a fait et fera faire encore des représentations à Vienne; mais il agira particulièrement, et il n'y aura pas lieu de former à ce sujet aucun concert, puisque l'Angleterre est la seule puissance avec laquelle nous pourrions agir d'accord. Tout le monde ici apprendra, au surplus, avec satisfaction que le Gouvernement du Roi a employé le premier ses bons offices en faveur du général Dwernicki et des Polonais qu'il commandait ; mais il ne faut pas s'attendre à de grands efforts, parce que le Gouvernement anglais ne s'occupe jamais fortement que d'une affaire, et que, dans ce moment, il est surchargé parce qu'il ena deux : la réforme et la Belgique.

Par cette raison l'arrivée de l'Empereur don Pedro et de sa famille en Europe n'a produit que très peu de sensation, et je puis vous assurer que l'on ne forme sur cet événement aucune combinaison politique ; mais on y reviendra, et l'on s'en occupera plus tard.

Le Gouvernement russe cherche à acheter ici une grande quantité de fusils. C'est pour ses besoins personnels, et peut-être aussi pour empêcher qu'ils ne soient vendus aux Polonais.

Recevez, etc.

TALLEYRAND AU COMTE SÉBASTIANI

Londres, le 16 juin 1831.

Monsieur le Comte,

Le commerce a ici beaucoup d'inquiétude sur les affaires de Portugal, parce qu'il suppose que M. l'amiral Roussin, qui conduit des forces considérables devant Lisbonne, peut avoir reçu l'ordre de bombarder cette ville, vu la résistance que met le Gouvernement de don Miguel à satisfaire aux demandes de la France.

Le Gouvernement anglais pense que nous sommes parfaitement fondés à exiger des indemnités et des réparations, et il s'exprime dans ce sens vis-à-vis de toutes les personnes qui viennent du Portugal; mais comme Lisbonne est rempli de marchands et de marchandises anglaises, le ministère verrait avec beaucoup de peine qu'au moment de l'ouverture du Parlement on pût lui adresser, à ce sujet, des questions d'autant plus vives que des intéressés dans ce commerce avec le Portugal font partie de la Chambre des communes.

Du reste, le Gouvernement anglais est si disposé à approuver ce que nous ferons à l'égard de ce pays, qu'il

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ne fait même aucune observation sur la prise des bâtiments portugais, quoique le plus grand nombre soient assurés en Angleterre.

Agréez, etc.

TALLEYRAND AU COMTE SÉBASTIAN

Londres, le 16 juin 1831.

Monsieur le Comte,

Nous continuons de négocier avec les députés et les commissaires belges. Le prince Léopold les voit ; ils viennent habituellement chez moi, et vont aussi chez les autres membres de la Conférence sur la bienveillance desquels ils ont des motifs pour compter ; enfin, on se rapproche et on peut espérer qu'il résultera de ces dispositions conciliantes quelque arrangement; mais les nouvelles de Belgique reçues aujourd'hui par le commerce viennent augmenter nos embarras. Il se répand que les Belges ont, à Anvers, attaqué les Hollandais, et que, maîtres du fort Saint-Laurent, ils ont engagé un feu très vif avec les bâtiments qui sont devant le port. Heureusement le général Chassé a eu assez de modération pour ne pas faire tirer de la cita-

délie; mais les habitants d'Anvers, justement alarmés, ont envoyé en toute hâte une députation à Bruxelles. Le Régent a expédié des ordres, le ministre de la guerre s'est rendu à Anvers ; mais leur autorité méconnue n'a pu arrêter les Belges, et tout tendrait à prouver que le parti anarchiste, le parti de la guerre, y a pris le dessus.

Vous concevez, Monsieur le Comte, à combien d'observations très fondées cet incident va donner lieu de la part des plénipotentiaires hollandais, qui m'assuraient encore hier au soir, de la manière la plus positive, qu'il n'y aurait aucune attaque de leur côté. En effet, si les nouvelles sont exactes, ce sont positivement les Belges qui sont agresseurs.

Cet événement rendra, sans doute, plus difficiles les arrangements auxquels nous travaillons depuis plusieurs jours ; et on objectera avec avantage que pendant que les Belges ont à Londres des députés chargés d'une mission toute pacifique, ils attaquent et ne tiennent aucun compte d'un armistice qui est cependant rigoureusement exigé par les puissances qui s'occupent d'assurer leur indépendance. Cette conduite est évidemment le résultat de tous les mouvements que se donnent les ennemis de l'ordre et de la paix, qui, n'ayant pu embraser la France, cherchent à porter l'incendie en Belgique.

Je le répète. Monsieur le Comte, cet événement doit nous faire perdre du terrain, et les plénipotentiaires hollandais, qui étaient calmes hier, sont effrayés de ce

que, sur notre demande, ils ont écrit à leur Gouvernement.

Agréez, etc.

TALLEYRAND AU COMTE SÉBASTIANI

Londres, le 18 juin 1831.

J'ai reçu les dépêches que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 13 et le 16 juin, ainsi qu'une dépêche télégraphique du 14 au soir.

Lorsque j'ai pensé qu'on pourrait faire avec l'Angleterre quelques arrangements d'elle à nous relatifs à la Belgique, ce n'était. Monsieur le Comte, en quelque sorte qu'à bout de voie, et pour le cas seulement où les arrangements auxquels nous travaillons maintenant n'auraient pas pu se réaliser : c'était enfin pour faire avec l'Angleterre ce que nous n'aurions pas pu faire avec les autres puissances. Mais la marche que suit, aujourd'hui, la négociation nous dispense de recourir à cette combinaison, et il n'y a pas lieu de s'occuper davantage de l'idée que j'avais indiquée dans ma lettre n° 159 du 12 de ce mois.

Les membres de la Conférence se concertent avec le

prince Léopold et avec les deux commissaires belges pour aplanir les obstacles qu'éprouve encore l'arrangement des affaires de Belgique, obstacles qui tiennent toujours à la possession de Maëstricht et aux enclaves appartenant à la Hollande. Si les commissaires et les députés belges étaient, comme j'ai eu l'honneur de vous le mander déjà, des hommes moins nouveaux dans les négociations et plus fcimiliarisés avec la manière dont on les suit dans les gouvernements anciennement constitués, ces difficultés seraient plus facilement surmontées. Cependant, j'espère que nous parviendrons à un résultat passablement bon.

J'ai annoncé à lord Palmerston, d'après ce que vous m'avez fait l'honneur de me mander le 13, qu'à son arrivée à Lisbonne M. le contre-amiral Roussin se mettra en rapport avec le consul d'Angleterre, afin de concerter des mesures pour protéger les personnes et les intérêts des sujets de Sa Majesté Britannique. Lord Palmerston a paru très satisfait de cette disposition de notre Gouvernement qui répond d'aisance aux observations que je vous ai adressées le 16 sur les inquiétudes que concevait le commerce anglais.

Le prince de Lieven m'a témoigné beaucoup de regret qu'on eût annoncé dans le Moniteur qu'il serait demandé des explications à la Cour de Russie relativement à un article inséré dans une gazette de Pétersbourg. Il m'a assuré qu'on s'était mépris sur les intentions dans lesquelles cet article avait été rédigé, et que certainement on recevrait à cet égard des observations

satisfaisantes. Au surplus, cet article a été généralement désapprouvé ici, et vous en trouverez la preuve dans le Times d'aujourd'hui.

Un journal français du 15, le Courrier, demande si les limites de la Belgique doivent être fixées d'après la carte de 1790, à qui doivent appartenir Philippeville et les autres pays séparés de France en 1815. On répond que la Conférence, en admettant comme un fait la séparation de la Belgique d'avec la Hollande, a dû reconstituer ce dernier pays sur les bases quiluiappar-* tenaient, et que c'est relativement à ces bases qu'on a pris l'époque de 1790. Quant à la France, je ne suis pas appelé à lui faire rendre les limites que j'avais eu le bonheur de lui faire reconnaître par le traité de 1814, et qui n'ont pu être conservées par le traité de 1815, auquel j'ai refusé de prendre part.

Agréez, etc.

TALLEYRAXD AU COMTE SÉBASTIANI

Londres, le 19 juin 1831.

Monsieur le Comte,

11 y a eu, hier au soir, chez le prince Léopold, réunion des commissaires belges ; on s'est entendu sur

plusieurs points. Aujourd'hui, il y aura une autre réunion, et il y a beaucoup de motifs pour espérer qu'on posera les bases d'un arrangement.

Si les choses arrivent à ce point, nous aurons demain une conférence. Ce sera par des espèces de préliminaires que l'on réglera les questions qui font encore difficulté. Cette forme a paru plus expéditive et plus correcte, parce qu'elle donnera le temps nécessaire pour obtenir l'acquiescement du Roi des Pays- Bas aux changements qui doivent avoir lieu dans les bases de séparation auxquelles il avait déjà adhéré, changements auxquels il opposera certainement des difficultés.

Les députés belges partiront immédiatement pour porter ces préliminaires à Bruxelles, et comme ils représentent les opinions et les nuances d'opinions qui existent dans le Congrès, ils pensent qu'ils obtiendront l'assentiment de cette assemblée. Ils reviendront après à Londres.

Il y aura des difficultés de la part des Russes, parce qu'ils n'ont pas de pouvoirs, mais elles ne nous arrêteront pas.

J'ai reçu votre dépêche télégraphique du 18 au soir. Madame la comtesse d'Arenberg n'a et n'aura pas de passeports

Agréez, etc.

* Quelques jours après, le Département autorisait le prince de

418 AMBASSADE DE TALLEYRAXD

TALLEYRAXD AU COMTE SÉBASTIAXI

Londres, le 21 juin 1831.

Monsieur le Comte,

J'ai rhonneur de vous envoyer le discours que le Roi d'Angleterre a prononcé, ce matin, à la séance d'ouverture du Parlement.

Ce discours est, comme vous le remarquerez, conçu dans un esprit très modéré et entièrement pacifique. Le Roi a dit relativement aux affaires de Belgique qu'elles n'étaient pas encore arrivées à une conclusion, mais que la meilleure intelligence continuerait de subsister entre les puissances dont les plénipotentiaires formaient les Conférences de Londres ; que ces conférences aidaient été conduites d'après le principe de nonintervention dans les affaires intérieures de la Belgique, mais sous la condition que dans l'exercice des droits du peuple belge, la sécurité des Etats voisins ne serait pas compromise.

Ce discours a été approuvé par tous les bons esprits, et Sa Majesté a reçu, en allant au Parlement et en

Talleyrand à délivrer un passeport à madame la comtesse d'Arenberg, mais sous la condition qu'elle ne séjournerait pas à Paris et qu'elle traverserait seulement la France pour se rendre en Suisse.

revenant à son palais, de vives acclamations de la part du peuple. Je n'ose pas dire que les applaudissements des plénipotentiaires russes aient été aussi vifs.

Les conférences entre le prince Léopold, deux plénipotentiaires des puissances et les députés belges continuent toujours. Il n'y a plus de difficultés réelles, mais de pures chicanes qui, sans tenir au fond, prolongent cependant des discussions qui devraient être terminées depuis plusieurs jours. Je fais tout ce qui est en mon pouvoir pour arriver à une conclusion.

TALLEYRAXD AU COMTE SÉBASTIANI

Londres, le 22 juin 1831.

Monsieur le Comte,

J'ai reçu la dépêche que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 20, et par laquelle vous faites observer que les nouvelles de Londres vous manquaient depuis deux jours. Ce reproche n'est pas fondé, Monsieur le Comte, car je ne suis jamais resté quarante-huit heures sans avoir l'honneur de vous écrire, et s'il y a eu un jour où je ne vous ai pas envoyé de dépêche, c'est que ce jour était celui d'une conférence qui avait été

420 AMBASSADE DE TALLEYRAXD

extrêmement longue, et que je n'avais plus le temps nécessaire pour vous écrire. Vous aurez sans doute reçu une lettre de moi peu de moments après le départ de votre estafette.

Les Belges n'apportent pas dans la négociation qui nous occupe un esprit de conciliation d'après lequel on puisse penser qu'ils ont un désir véritable de terminer, et vous pourrez. Monsieur le Comte, en juger par ce fait. Il y a quelques jours, ils ont remis une note sur leurs demandes. Deux membres de la Conférence, qui suivent plus particulièrement avec eux les détails de la négociation, ont fait des observations sur ces demandes, et ils devaient s'attendre à ce que leurs observations seraient discutées. Les commissaires belges n'ont pas suivi cette marche, et, au lieu de répliquer, ils ont, dans une seconde note, renouvelé toutes leurs demandes sans le moindre changement et sans la plus légère concession.

Si les Belges persévèrent dans cette marche, s'ils ne cèdent sur aucun point, s'ils s'affermissent, au contraire, dans un système d'exigence et d'obstination, il sera impossible de négocier avec eux et d'arriver à un arrangement. Après avoir épuisé tous les moyens de persuasion et de condescendance, après avoir recueilli si peu de fruit de tant de soins, je crois. Monsieur le Comte, qu'il faudra peut-être en venir à l'idée, qui est mon idée favorite, d'opérer une division de la Belgique, dans laquelle la France trouverait, sans aucun doute, la part qui lui conviendrait le mieux. Vous pouvez être

persuadé que ce moyen ne conduirait pas plus à la guerre que tout autre, si nous ne parvenons pas à finir; mais je ne renonce pas encore à tout espoir d'arrangement. Je pense que les Belges se seraient montrés plus conciliants s'ils avaient moins de confiance dans l'appui que leur font espérer les agitateurs de tous les pays, et s'ils n'étaient pas encouragés à penser que c'est par la ténacité seule qu'ils parviendront à leur but. Cet encouragement, ils le puisent aussi dans l'état général de l'Europe, dans les échecs éprouvés par la Russie, et dans la situation particulière de la France et de l'Angleterre.

Je pense, Monsieur le Comte, qu'il serait utile qu'un langage sévère apprît à M. Lehon que la France a pu se prêter à l'espoir de voir les affaires de Belgique se terminer par des négociations à Londres, mais qu'elle a dû croire que ce seraient des négociations franches et conciliantes, et que le Gouvernement du Roi apprend, avec le plus juste mécontentement, qu'au lieu de négocier, les députés belges ne répondent pas aux observations qui leur sont adressées et se renferment dans un cercle de demandes d'où ils ne paraissent nullement disposés à sortir. Le temps s'écoule ainsi, et il semble que les Belges aient quelque motif particulier pour ne pas en faire un meilleur usage.

Je vous remercie. Monsieur le Comte, de m'avoir communiqué les informations que vous avez reçues de Pétersbourg sous la date du 4 de ce mois.

P, S. — Hier au soir , le prince Léopold et lord Melbourne croyaient que tout allait finir : ce matin, il y a des difficultés ; mais je les vois de mon lit, parce que je suis malade.

Les détails contenus dans la lettre de M. de Mortemart, que vous avez eu la bonté de m'envoyer, fournissent une nouvelle preuve de la portion de difficultés que nous avons à éprouver ici de la part de la Russie.

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