‹ Correspondance diplomatique de TalleyrandChapitre 19 sur 22 · CUV · texte numérisé non relu

CUV

TALLEYRAND AU COMTE SÉBASTIANI

Londres, le 24 juin 1831.

Monsieur le Comte,

Quoique malade depuis six jours, je n*ai pas cessé un moment de voir le prince Léopold, les membres de la Conférence et ceux de la députation belge : depuis quarante heures nous sommes en conférence; mais les députés sont si peu accoutumés au genre d'affaires qu'ils sont appelés à traiter maintenant, ils élèvent tant de difiBcultés, que rien n'avance, rien ne se termine, et je vous avoue que je suis au dernier degré de fatigue.

Une conférence a eu lieu aujourd'hui chez le prince Léopold; elle a fini à huit heures ; elle se continuera ce soir chez moi et se prolongera probablement dans

la nuit. Dès qu'il y aura quelque chose de décidé, j'aurai l'honneur de vous l'écrire.

Agréez, etc.

Londres, le 26 juin 1831 .

Monsieur le Comte ,

Je crois que la direction qui vient d'être donnée aux affaires de Belgique pourra nous conduire au but que nous nous sommes proposé.

J'ai l'honneur de vous envoyer les articles qui ont été convenus entre la Conférence et les députés belges; tous les points qui sont à régler comme une conséquence de la séparation de la Belgique et de la Hollande sont rappelés dans ces articles de manière à lever les difficultés qui se sont présentées, sans blesser tellement les droits du Roi de Hollande qu'il lui soit impossible d'y donner son adhésion. La Belgique est sensiblement favorisée par ces stipulations, et elle le doit à l'influence de la France. Vous verrez. Monsieur le Comte, comme ses intérêts sont ménagés et assurés, par la rédaction qui a été donnée aux articles de Maëstricht et du grand-duché de Luxembourg.

Le prince Léopold a reçu ce soir, à dix heures, la députation belge, et a fait au discours du président la réponse que j'ai l'honneur de vous envoyer. Le prince lui a remis les articles qui ont été précédemment arrêtés.

Les députés partent cette nuit pour Bruxelles, afin de soumettre ces articles au Congrès. Comme ils représentent les opinions et les nuances d'opinions qui y existent , ils paraissent persuadés qu'ils obtiendront l'approbation de cette assemblée. Dès qu'elle aura été donnée , les députés reviendront à Londres oflrir la couronne au prince Léopold, qui l'acceptera, et qui se rendra sans délai à Bruxelles.

Je pense, Monsieur le Comte, que lorsque le Congrès aura approuvé les articles, la France pourra immédiatement reconnaître le prince Léopold comme Roi de la Belgique ; les autres puissances le reconnaîtront un peu plus tard ; mais il ne résultera aucun inconvénient de ce délai.

M. le baron de Wessenberg, l'un des plénipotentiaires autrichiens à la Conférence, et qui a longtemps résidé à la Cour des Pays-Bas , part mardi pour La Haye, afin d'employer toute l'influence qu'il a acquise sur le Roi Guillaume et de le déterminer à accéder aux articles. M. de Wessenberg est la personne qui peut avec le plus de chances de succès s'acquitter de cette mission.

Si , malgré quelques concessions qui sont encore demandées au Roi des Pays-Bas, on obtient son assen-

timent, alors les affaires de Belgique seront placées dans une position qui permettra de reconnaître son indépendance ; et cette indépendance aura été fondée sans guerre et même sans préparatifs militaires. Vous jugerez peut-être convenable, Monsieur le Comte, d'engager M. Lehon à écrire à Bruxelles et même à s'y rendre, afin que, par son influence, il contribue à Tadoption des articles par le Congrès.

Rien de ce que j'ai l'honneur de vous mander ne doit transpirer à Paris : c'est une condition exigée par le prince Léopold et par les députés.

Agréez, etc.

P, S. — Je joins ici le discours du prince Léopold; il n'est pas tel que je l'aurais désiré et que je le lui avais suggéré '. Tout ce qui s'est passé à cet égard

* Voici ce discours :

« Messieurs,

« Je suis profondément sensible au vœu dont le Congrès belge vous a constitués les interprètes.]

« Cette marque de confiance m'est d'autant plus flatteuse, qu'elle n'avait pas été recherchée par moi.

« Les destinées humaines n'offrent pas de tâche plus noble et plus utile que celle d'être appelé à maintenir l'indépendance d'une nation et à consolider ses libertés.

« Une mission d'une aussi haute importance peut seule me décider à sortir d'une position indépendante et à me séparer d'un pays auquel j'ai été attaché par les liens et les souvenirs les plus sacrés, et qui m'a donné tant de témoignages de bienveillance et de sympathie.

« J'accepte donc, Messieurs, l'offre que vous me faites; bien

426 AMBASSADE DE TALLEYRAMD

entre le prince et moi vous sera expliqué en détail par la lettre que je viens d'écrire au prince et dont j'ai l'honneur de vous envoyer une copie.

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