‹ Correspondance du comte de JaucourtChapitre 2 sur 10 · NOTICE BIOGRAPHIQUE · texte numérisé non relu

NOTICE BIOGRAPHIQUE

Arnail-François de Jaucourt naquit le 17 novembre 1757.

L'illustre maison de Jaucourt, dont l'origine se perd dans la nuit des temps, disent les généalogistes, appartenait à la Champagné, où se trouvent encore, dans le bourg de Jaucourt-en- Barrois, les restes d'un château datant du douzième siècle, La Chesnaye des Bois, Moréri.

Ramifiée en sept branches, elle possédait aussi de vastes domaines en Bourgogne et en Nivernais et était une des plus vieilles souches du monde féodal.

Elle contracta des alliances avec les premiers ducs de Bourgogne, la maison de Bretagne et les plus nobles familles de Pancienne France. Son loyalisme bourguignon lui coûta cher; étant la première à l'honneur dans la noblesse du pays, elle jugea quMl fallait qu'elle fût aussi la première au devoir. Jean de Jaucourt avait salué Marie de Bourgogne, la fille du Téméraire, comme sa souveraine légitime; il la suivit lors de son mariage avec Maximilien d'Autriche, qui récompensa sa fidélité en le nommant capitaine général de ses armées. Louis XI, irrité, fit raser ses châteaux et ponts-levis au nombre de quatorze en Bourgogne et en Nivernais.

Elle avait paru avec éclat aux croisades, dans nos guerres diverses et dans les plus hauts emplois.

Convertis pour la plupart, dès la Réforme, à la religion protestante, alliés aux grandes maisons calvinistes, les Condé, les Béthune-SuUy, les La TrémoïUe, les Duplessis-Mornay, les Jaucourt jouèrent un rôle considérable dans les guerres de religion.

Dispersés en Angleterre, en Danemark, aux Pays-Bas, en Prusse par les persécutions de Louis XI et Louis XIV, la plupart obtinrent dans ces différents pays de grandes situations militaires; quelques-uns, cependant, grâce probablement à la protection des Condé et au souvenir de la faveur de Henri IV, réussirent à demeurer en France.

Le père de François de Jaucourt, le comte Pierre, descendant direct du grand Duplessis-Mornay par sa fille Marthe de Mornay, était entré au service à Tâge de treize ans.

Très faible encore, en partant du château de Brinon en Nivernais, pour rejoindre l'armée, il voyageait avec trois mulets portant le bagage et trois paysans chargés de veiller sur leur jeune seigneur. Il se distingua sur plusieurs champs de bataille en Allemagne, revint en France et devint officier supérieur. Maréchal de camp élu de la noblesse de Bourgogne, il était premier gentilhomme du prince de Condé, charge qui, depuis le temps de la Ligue, appartenait toujours à un Jaucourt.

Le comte François, son fils, fut élevé dans la maison paternelle, rue de Grenelle-Saint-Germain, connue dans le quartier sous le nom à^ Hôtel des Huguenots, sous les yeux de sa mère, femme d'un rare mérite, dans le salon de laquelle se réunissaient d'illustres habitués, Condillac, Mably, Tronchin, Necker.

C'est dans ce milieu qu'avec l'aide d'un autre ami, le vénérable Malesherbes, on sut obtenir que Louis XVI rendit enfin aux protestants leurs droits civils.

Il n'avait que seize ans lorsqu'il débuta dans la carrière des armes, sous le prince de Condé, dont la protection presque paternelle le fit avancer si rapidement, qu'à vingt-quatre ans, il était colonel du régiment de Condé-Dragons.

IL fut placé, comme premier aide de camp, avec le général Dumouriez, sous les ordres de son cousin le marquis de Jaucourt, réputé, sous Louis XVI, un des meilleurs lieutenants-généraux à l'état-major de l'armée que commandait le maréchal de Vaux, avec mission de rétablir l'ordre à Genève et d'éteindre, disait-on alors, une révolution dans un verre d'eau.

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Jaucourt, très recherché pour son esprit et sa grâce, passa les premières années de sa jeunesse à Chantilly et à Versailles, dans ces salons spirituels et brillants où, au milieu de plaisirs délicats et charmants, s'agitaient les plus hautes questions politiques et sociales; années où la société française jetait un dernier et vif éclat avant la tempête, et qui faisaient dire à M. de Talleyrand que, qui ne les avait pas connues, ignorait la douceur de vivre.

Respectueux mais hardi, il avait son franc parler jusque dans le cercle de la Reine, qui s'amusait de son esprit, de ses reparties, et était pour lui d'une grande bonté.

C'est en présence de Marie-Antoinette qu'il fit un jour, au comte d'Artois, une réponse qui frappa d'autant plus, qu'elle ne fut pas désapprouvée par la reine :

« Vous m'accordez bien, j'espère, dit le Prince à Jaucourt, un de ses compagnons de jeu, qu'il faut donner un berger à chaque troupeau. » — « Oui, Monseigneur, mais il ne faut pas oublier qu'ici troupeau et berger sont de même étoffe. »

Il fut fortifié dans ses idées libérales par le spectacle en Angleterre du jeu d'institutions libres dans un gouvernement représentatif, pendant la fameuse élection de Fox en 1785, à laquelle il assista dans la société du prince de Galles et de la célèbre et belle duchesse de Devonshire, si passionnée dans la lutte électorale, qu'elle permit à un boucher tory de l'embrasser en place publique à condition qu'il voterait pour Fox.

1789 approchait. L'amour d'une sage liberté avait été communiqué, dès l'enfance, au jeune colonel, par son sang huguenot et par sa forte éducation. Son désir était d'affermir la royauté, de l'unir plus étroitement à la nation en la transformant en monarchie constitutionnelle.

Ses opinions le firent élire, par la noblesse extra-muros de Paris, suppléant aux Etats généraux.

Mais il préféra la position de Président de l'administration de Seine-et-Marne, comme pouvant y rendre plus de services, et prêta le serment constitutionnel de l'administrateur et du

militaire. Il fallait au jeune gentilhomme libéral une bien ferme conviction et un grand courage pour s'éloigner ainsi du parti où se trouvaient ses affections et ses habitudes les plus chères. Aussi les reproches d'ingratitude et de désertion ne lui furentils pas épargnés.

! La reine les désapprouvait et la comtesse du Cayla, sœur de Jaucourt, l'excusant auprès d'elle d'avoir cessé de faire sa cour :

« Mon frère craint de déplaire à Votre Majesté. » — « Dites bien à M. de Jaucourt, répondit l'aimable et clairvoyante souveraine, que je l'aime infiniment mieux à l'Assemblée qu'à Coblentz. »

- Pendant toute la durée de la Constituante, Jaucourt, par son activité, son habileté et son énergie, sut maintenir l'ordre public en Seine-et-Marne, apaiser une émeute excitée à Brie-Comte-Robert par une société politique qui avait osé s'appeler Compagnie du bon Dieu et rétablir la discipline dans son régiment à Metz, soulevé parles menées de Fabre d'Eglantine et de Collot d'Herbois.

En 1791, les électeurs de Seine-et-Marne l'envoyèrent à l'Assemblée législative, où il fit partie, aux Feuillants, de la brillante et sage minorité des royalistes constitutionnels.

Il y marqua par des discours pleins de courage et de talent. ' Il s'opposa, bien qu'il blâmât l'émigration, aux lois portées contre les émigrés, combattit le projet du camp de vingt-quatre mille hommes sous Paris, fit d'inutiles efforts pour empêcher la déclaration de guerre à l'empereur Joseph, en en prédisant les funestes conséquences, prit la parole pour soustraire le général de La Fayette à une périlleuse mise en accusation et attaqua audacieusement la tyrannie des clubs de la Commune de Paris.

A une verve spirituelle et mordante, il joignait l'énergie de l'honnête homme et de l'homme d'action. « Il montra le courage d'un héros dans l'âme d'un sage », a dit un historien. On n'a pas oublié son apostrophe à l'ami de Robespierre : « Je prie : M. le président de faire apporter un verre de sang pour rafraîchir M. Couthon )), et la déclaration assurément peu parlemen- ' taire faite à la tribune même : « Je me verrais à regret obligé

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de rouer de coups mon collègue l'ex-capucin M. Chabot, s'il continuait à débiter des mensonges. » Des amis de Barnave s'étant vantés de leur popularité et d'être à cheval sur la bête : « Hélas oui, leur dit-il, en la tenant par la queue! »

Une autre fois, ayant pris en flagrant délit de hâblerie Lamourette, dont le nom symbolisait l'insincérité parlementaire, celui-ci descendit de son banc, s'approcha et, avec une gravité comique, lui dit : « Comment, vous ne me croyez pas ? Moi qui ai quatre témoins, mes deux yeux et mes deux oreilles! »

Au 20 juin, il fit d'inutiles efforts pour protéger le roi et la reine et accusa à la tribune le maire de Paris et le procureurgénéral de la Commune, Manuel, de complicité avec la populace qui avait assailli le château.

Après le 10 août, la place n'étant plus tenable, il se retira avec ses amis, et fut immédiatement arrêté et jeté à l'Abbaye. De là, il adressa une lettre pleine de raison et de dignité à ses anciens collègues, les conjurant de le laisser comparaître à la barre de la Législative et d'y rendre compte de ses actes* L'Assemblée se montra hésitante à la lecture de cette pièce, mais finalement passa à l'ordre du jour.

Sentant bien que leurs jours étaient comptés, Jaucourt et plusieurs de ses codétenus formèrent le projet de tomber sur leurs gardiens avec leurs épées, qu'on ne leur avait pas enlevées. Signe caractéristique d'une époque où, malgré les terribles événements qui bouleversaient la société, il semblait encore que l'épée fût inséparable de la personne d'un gentilhomme.

Il eût certainement été massacré en septembre, sans l'intervention de sa courageuse amie, Mme de Staël. Pour sauver l'homme dont elle partageait les opinions et admirait la bravoure, elle alla, malgré un état de grossesse très avancée, trouver Manuel et parvint à le gagner. Oubliant généreusement la juste attaque dont il avait été l'objet, peu de jours auparavant, de la part de Jaucourt, à l'Assemblée, Manuel se rendit à l'Abbaye et lui en fit ouvrir les portes, avec l'ordre de quitter immédiatement Paris, peu d'heures avant les massacres de septembre.

viïi CORRESPONDANCE DU COMTE DE JAUCOURT

Mme de Staël a raconté que dans son entretien, cherchant à convaincre Manuel que beaucoup de ses amis appartenant à la noblesse, Broglie, La Rochefoucauld-Liancourt, Jaucourt, Mathieu de Montmorency, Narbonne et autres, avaient des opinions fort libérales et nullement inaccessibles aux courants des nouvelles idées démocratiques : « Eh! pour Dieu, citoyenne, répondit-il, que viennent faire ces messieurs dans ces affaires-là? Qu'ils nous laissent nous traîner dans cette sale démocratie. »

A la nouvelle de son élargissement, Jaucourt persista noblement dans le plan de délivrance héroïque qui avait été arrêté en désespoir de cause et déclara à ses compagnons de l'Abbaye qu'il était prêt à passer à l'exécution, à la condition que ce fût immédiatement. Mais ils hésitèrent, ils se berçaient de l'illusoire espérance que la bonne chance qui arrivait à l'un d'eux pouvait aussi leur échoir. Combien durent payer cher cette folle confiance!

Il fallait quitter la France; mais comment le faire sans passeport? Son intrépidité lui inspira une audacieuse démarche. Se souvenant que Bazire le père, ancien secrétaire des Etats de Bourgogne, avait toujours professé des sentiments de respect et de reconnaissance pour le comte Pierre, élu de la noblesse bourguignonne, il alla droit à son fils, farouche jacobin, membre influent du Comité de Salut public, qui n'hésita pas à lui remettre un faux passeport signé de lui et de ses collègues.

Jaucourt partit pour l'Angleterre avec M. de Talleyrand et en même temps que M. de Montrond et la duchesse de Fleury, qui, n'ayant pas de passeports, gagnaient la frontière en faisant tambouriner, là où ils passaient, qu'ils promettaient une récompense à qui leur rapporterait leurs passeports perdus.

En Angleterre, M. de Jaucourt trouva, avec d'autres fugitifs, MM. de Narbonne, de Montmorency, le baron Louis, Joseph de BrogUe, Stanislas de Girardin, Charles de Lameth, un asile à Juniper Hall, à peu de distance de Londres.

Le riche propriétaire de ce domaine, M. Locke, caractère* d'une trempe antique, grand voyageur, très épris des mœurs

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et des charmes particuliers de la société française, offrait aux exilés une hospitalité affectueuse et regardait M. de Jaucourt comme un gentleman accompli, comme un modèle de distinction dans la simplicité pour l'aristocratie des deux pays.

M. Locke et Jaucourt avaient dans Tesprit de grands points de ressemblance.

Locke, ami de Pitt et de Fox, avait pris pour devise ces vers

de Pope :

In modération placing ail my glory, While tories call me Whigand whigs à tory.

Jaucourt, lui, se souvenait d'avoir entendu dans sa famille citer un mot de son oncle, le chevalier de Jaucourt, l'encyclopédiste : « Est-on coupable pour être modéré? » Chacun était donc naturellement accusé de modérantisme dans son pays, grand crime dont ils riaient gaiement ensemble.

On trouve dans les Mémoires de Miss Burnet, depuis Mme d'Arblay, d'intéressants détails sur cette colonie française de Juniper Hall, qui laissa de longs souvenirs dans la société britannique :

« Ma principale curiosité, dit-elle, était pour M. de Jaucourt, dont je me rappelais les hardis et spirituels discours à l'Assemblée législative. Il n'est pas beau, mais grand, sa physionomie est intelligente, ses dents sont belles, ses yeux expressifs. Il m'a plu au dernier point. C'est un homme charmant, fécond en saiUies heureuses et sans aucune prétention; M. de Narbonne, qui l'estime supérieur, donne les plus grands éloges à sa fermeté d'âme et à l'intégrité de son caractère. En parlant de la liberté que son pays vient d'acheter si chèrement : « Bah!. s'écria M. de Girardin, cela peut-il s'appeler la liberté? — Non, sans doute, répUqua Jaucourt avec énergie, mais soyez sûrs qu'ils l'auront, et ce qui me fâche c'est qu'ils m'ont ôté le droit d'en dire du bien. Leurs crimes ont gâté la plus belle des causes. » (Letters et Diary, i. IV.)

Jaucourt, espérant toujours ne pas être inscrit sur la liste des émigrés, voulait à tout prix rentrer en France. Il pressentit, à ce sujet, Maret, depuis duc de Bassano, et Manuel, qui s'effor-

Gèrent tous deux de le détourner de tenter une démarche auprès de la Convention. Avec Joseph de Broglie, ils se décidèrent à braver les périls du retour. Frétant un bateau pêcheur, ils se firent déposer à la nuit sur la côte et rencontrèrent en débarquant une femme qui se rendait à la pêche :

— Qu'y a-t-il de nouveau?

— Les malheureux, fut la réponse, ils ont tué le roi, ils lui ont ouvert le paradis et nous ont perdu le nôtre!

C'est ainsi qu'ils apprirent le crime du 21 janvier.

Rentré à Paris à travers mille dangers, Jaucourt se rendit chez Manuel. Il le trouva, lui naguère tout-puissant conventionnel, devenu suspect à son tour, faisant ses préparatifs de départ.

— Quoi, vous partez?

— Oui, oui, il faut s'en aller cacher soi et sa honte. Vous voyez devant vous le plus malheureux des hommes. J'ai commis une grande faute, un crinie.

Jaucourt tremblait que l'homme auquel il devait la vie n'avouât sa participation aux massacres de septembre. Aussi fut-il singulièrement soulagé quand Manuel, continuant, dit : « C'est moi qui, le premier parmi les Girondins, m'avisai de prononcer le mot de République. Quant à vous, partez de suite, quittez ce sol maudit. »

Il n'y avait pas à hésiter, il fallait de nouveau s'exiler. Mathieu de Montmorency, qui l'avait rejoint, voulut repartir avec lui. Ils se rendirent en Suisse à pied, se faisant passer pour des marchands allant acheter du bétail dans l'Oberland. Il fallait aux deux compagnons beaucoup de présence d'esprit et d'intrépidité pour jouer leur personnage. Tout en cheminant, Mathieu de Montmorency, qui était aussi distrait que résolu et qui s'était engoué des Jardins de l'abbé Delille, les lisait à haute voix, malgré les observations de son compagnon, qui ne trouvait pas cette occupation dans le rôle d'un bouvier, et qui, impatienté» finit par jeter le volume dans une rivière.

Pour gagner le lac de Bienne, au bord duquel était le terme de son odyssée, Jaucourt se trouva arrêté par un cours d'eau

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qu'il fallait franchir sur un pont, au milieu duquel se trouvait une guérite, destinée à abriter la sentinelle qui le gardait.

La nuit venue, il emboîta le pas au soldat quittant la rive française. Arrivé à la hauteur de la guérite, il s'y jeta, s'y blottit jusqu'au retour de la sentinelle qui passa sans s'arrêter. Il put alors s'échapper. Réunis en Suisse, peu de temps après leur mariage, M. et Mme de Jaucourt avaient de bien faibles ressources. Pour les augmenter un peu, Jaucourt s'engagea comme commis chez un épicier. Un jour il reçut l'avis de la visite.de ses amis Montmorency, Lally ToUendal et Narbonne. Obligé de se rendre chez son épicier, il partit en recommandant à Mme de Jaucourt de faire de son mieux pour recevoir ses hôtes. En revenant avec eux dans son modeste logis, il le trouva rempli de fleurs. Mais de repas point. Mme de Jaucourt, avec ses anciennes habitudes d'élégance, avait bien songé à la décoration, mais avait oublié la nourriture, au grand amusement de ces messieurs.

Le 9 thermidor met fin à la Terreur. Jaucourt vole à Paris et a la joie de voir rapporter, à la demande même de son département, le décret de proscription lancé par la Convention contre lui.

Il passa en Seine-et-Marne les dernières années du siècle, salua avec admiration la gloire militaire du Premier Consul et ses actes vigoureux pour tirer la France du désordre et de l'anarchie.

Il fut nommé membre du Tribunat et y traita la question du Concordat. Appartenant à l'Eglise réformée, sa parole confirmait l'égaUté des droits rehgieux proclamés par ce traité, qui devait assurer la paix religieuse en France pendant un siècle.

Dans le grand discours qu'il prononça à cette occasion, page vraiment historique et par son importance poHtique et par la beauté du langage, il mentionna d'abord le fondateur de la dynastie des Bourbons :

« Un prince dont le peuple a gardé la mémoire se féUcitait de pouvoir enfin s'occuper de justice et de religion... »

Puis il ne craignit pas de juger l'auteur de la révocation de l'édit de Nantes « le monarque le plus éminent de cette dynastie.

l'éclat de son règne glorieux pour les lettres et les arts, mais terni par les proscriptions barbares des protestants ».

Enfin il émit « l'espérance que le dix-neuvième siècle réparerait les torts du siècle de Louis XÏV ».

Ces nobles paroles furent applaudies du public et frappèrent le Premier Consul.

Napoléon ne les oublia pas, et plusieurs années après, en y faisant allusion, dans une réception solennelle :

« Si jamais, dit-il, mon successeur portait atteinte à la liberté de conscience, qu'il soit flétri du nom de Néron! »

Jaucourt venait d'être élu, à la presque unanimité, président du Tribunat, quand ce corps fut dissous. A la formation du Sénat, présenté comme candidat par le département de la Nièvre, où sa famille avait, depuis quatre siècles, possédé de vastes domaines et laissé de grands et honorables souvenirs, il fut nommé sénateur.

Napoléon appréciait M. de Jaucourt, le recherchait, aimait à l'interroger sur les choses d'autrefois, sur les usages de la cour de Louis XVI, les mœurs de l'ancienne noblesse.

« Nous ne sommes encore que des soldats, lui disait-il en 1802, à la Malmaison. »

Une autre fois, il entendit l'empereur prononcer ces paroles qui lui restèrent dans la mémoire :

« Ma tâche est d'aller en avant, de tout remuer, de tout faire. Mon successeur, au contraire, devra gouverner en paix, mais j'ai fait l'habit trop large, mon fils ne pourra pas le porter. »

Jaucourt, maréchal de camp en 1789, aurait désiré par-dessus tout obtenir la faveur de rentrer dans l'armée, particulièrement lors du camp de Boulogne; mais l'empereur lui répondit : « Je ne demanderais pas mieux, car je connais votre brillante réputation comme colonel. Mais par votre ancienneté vous vous trouveriez à la tête de tous les généraux en activité de service. Ils en seraient fort mécontents et j'y perdrais plus que je n'y gagnerais. »

Il fut nommé premier chambellan du roi Joseph qu'il accom-

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pagna à Naples. Cette situation donna naissance, entre la reine Julie et lui, à une amitié qui devait durer jusqu'à la mort.

Il ne resta qu'un an à Naples, mais dans ce court espace de temps il avait su s'y faire une vraie popularité.

Le roi Joseph disait en riant : « M. de Jaucourt est plus roi que moi. » — « C'est parce qu'ils savent que je n'y resterai pas, répondit celui-ci. »

Il partit regretté des Napolitains et de ses amis français, MM. Rœderer, Mathieu de la Redorte, Mathieu Dumas, Ferri Pisani, Philippe de Ségur.

Rentré en France, il vit avec douleur l'empereur persister dans la voie où le Sénat eût voulu l'arrêter avant l'expédition du Nord. Les événements marchaient avec une effrayante impétuosité. A la suite des désastres de Russie, la sixième coalition envahit la France, et Paris est forcé d'ouvrir ses portes aux armées alliées.

Le 1" avril, le Sénat nomme un gouvernement provisoire composé de cinq membres, le prince de Talleyrand, le général de Beurnonville, le duc de Dalberg, l'abbé de Montesquiou et le comte de Jaucourt.

Dédaignant les railleries et les injures, Jaucourt, après la déclaration de Saint-Ouen et la promulgation de la Charte, salua avec confiance l'avènement d'un régime qui répondait à ses constantes aspirations politiques, en unissant l'autorité héréditaire à la liberté populaire.

Il s'était rendu avec ses collègues au-devant du roi. Beaucoup de royalistes constitutionnels, et il était du nombre, avaient été frappés de l'accueil froid fait au drapeau blanc et redoutaient, dans les troubles inévitables de l'avenir, l'apparition des trois couleurs. Ils avaient pensé à proposer au roi d'adopter le drapeau tricolore avec les fleurs de lys de France détachées sur le champ blanc, résumant ainsi toutes les gloires de la France ancienne et moderne.

Jaucourt fut chargé de la déUcate mission d'en soumettre l'idée au roi, qui ne répondit qu'évasivement.

Arrivé à Saint-Ouen, le cortège royal fut rencontré par le

groupe des maréchaux, portant tous la cocarde blanche à leur chapeau. Se tournant vers M. de Jaucourt, le roi lui dit avec un sourire narquois : « Réellement, Monsieur de Jaucourt, vous ne .pouvez pas me demander d'être moins royaliste que ces messieurs », et tout fut dit.

Nommé pair de France, il reçut le titre de ministre d'Etat avec faculté d'être appelé au conseil privé et fut chargé du portefeuille des affaires étrangères, pendant l'absence du prince de Talleyrand, qui défendait avec tant d'habileté et de patriotisme les intérêts de la France et la cause de la légitimité au Congrès de Vienne.

C'est à ce moment que se place la correspondance publiée aujourd'hui.

Jaucourt suivit le roi à Gand pendant les Cent-Jours. Ce nouvel exil était dur pour un homme qui, vingt ans auparavant, avait bravé tant de périls pour éviter d'être compté parmi les émigrés volontaires.

Après les Cent-Jours, Jaucourt rentra en France avec le roi.

Çatigué et attristé, il désirait renoncer à la vie politique. Mais ses amis jugèrent que sa présence serait utile à l'établissement définitif du régime constitutionnel.

Il accepta donc de faire partie du ministère du 9 juillet, présidé par le prince de Talleyrand.

Le 29 septembre, ce ministère se retira en refusant de signer la reddition de Landau, exigée par les puissances alliées.

Le roi Louis XVIII, esprit large, sagace et fin lettré, qui, comme comte de Provence, avait connu M. de Jaucourt dès sa jeunesse et appréciait l'élévation de son caractère, le charme et la haute culture de son esprit, nomma son conseiller démissionnaire lieutenant-général et grand-croix de la Légion d'honneur.

M. de Jaucourt, depuis lors, ne prit plus de part active à la politique. Spectateur attristé de la voie anticonstitutionnelle où s'engageait le gouvernement de la Restauration, il se retira à la campagne et se consacra aux intérêts de son département et de son Eglise, comme conseiller général et pair de France.

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Il s'éteignit en 1852, entouré de l'afFection des siens et de la vénération de tous ceux qui l'avaient approché.

Grand seigneur libéral, sa vie, ses actes politiques eurent toujours pour mobile un vif et sincère amour de la liberté et un ardent patriotisme, dans ces temps si troublés qu'il avait traversés, et où, disait-il, le difficile n'était pas de faire son devoir, mais de savoir exactement où il était et en quoi il consistait.

Son urbanité était citée en proverbe. Elégante, fine, de noble forme, quoique piquante à l'occasion, elle n'était pas seulement une habitude, fruit de l'éducation raffinée que recevait l'ancienne aristocratie, mais aussi l'expression d'une bonté infinie et d'une bienveillance inlassable. Il y avait, dans les idées et la parole de ce parfedt grand seigneur, une manière originale qui tenait plus à sa personne qu'au ton du dix-huitième siècle.

Sous ce rapport, le jugement formulé par le D' Bollmann complète celui de miss Burnet, que nous citions plus haut : « M. de Jaucourt, a-t-il écrit, est un homme essentiellement bon et droit qui n'a pas plus de fraude que Nathanaêl. »

Peu de temps après sa mort, à une assemblée publique dans la Nièvre, M. Dupin, son ami, résumait dans ces termes d'une noble simplicité la vie de M. de Jaucourt :

a Le chef de l'illustre maison de Jaucourt a été successivement militaire, membre de nos assemblées nationales, sénateur, pair de France, ministre» et toujours homme excellent et bon citoyen. »

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