AVEC LE PRINCE
sadeurs de l'Europe entière, a é1 cipe3 sacrés sur lesquels repose le que la sûreté des princes à qui la conduire. Elle a été aussi un gra à la maison de Bourbon, dont le cause et l'origine de tous les mt dont le rétablissement les a tous pérance d'un heureux avenir. Ci considérée et je vous engage, Me sens une lettre circulaire aux France dans les pays étrangers.
Recevez, Monsieur le comte, 1 ration.
Ce que je vais vous dire vou mais il me semble cependant qu( de Liancourt (1). 11 se plaint de adresser une lettre convenable école en remerciement d'un très ont donné à l'empereur. Celte ( l'empereur, qui ne hait pas à pa quelques lignes. Le duc de Liai vous avez oublié la demande d( foucf^ld d'être nommé grand o attendant la grande décoration i lui avait pas fait injustice.
(1) La Rocheroucauld'Liancourt (.
pair de France en 1814. Après le li en 1799, il revint à Paris, où il (ut i vaccine. Sous les Cent-Jours, il siégea retour de Louis XVIII, rentra parmi
(2) De l'Ecole des arts et métiers.
:0RRE6P0NDANCE DU COMTE DE JAUCOURT -voua bieft, mon prince, à moi qui vis du pain quotidien d'obligeance et de soin et qui, comme vous, ne fais pas la î beau temps, me répondre un mot sur cela? Je le transu duc de Liancourt que j'aime et connais depuis mon ns le monde.
de Wellington court vers vous depuis hier au soir. A es et demie du matin, il avait eu une audience particu- )i. Si le roi, quand je la lui ai demandée, avant de mettre n fonctions, ne m'aveit dit qu'il savait ce départ et le re- )rd Castlereagh, je me serais tenu prêt à faire partir le n sortant de l'audience; mais cela ne m'a plus paru utile ant que vous-même aviez informé le roi de ce changement. ,e, notre dernier courrier doit encore arriver en même
avant, car l'ambassadeur n'a pas le projet d'aller sans se Dans son audience, le roi a fort bien traité le duc de n et même, à ce qu'il m'a semblé, avec cajoleries, le ement exprimé ses sentiments, ses intentions, ses prin- Juc a répondu avec reconnaissance et respect pour le s'est tenu dans une assez grande réserve, a Le sort vous ui a dit le roi, à terminer les plus grandes affaires, ne vous en charge pas exclusivement; vous connaissez ntions, dont je ne me départirai jamais, rendre à
de Saxe, — au roi de Saxe, a-t-il repris, — sa couronne lais, chasser Murât et former une association qui ^ la paix (car je sais que nous pouvons parler l'un autre en .toute et entière confiance). Voilà ce que je e à quoi le prince de Talleyrand a heureusement Ira- ■a travailler encore mieux de concertavec vous. » L'am-
a répondu par un signe d'approbation et un témoignage aissance respectueuse, mais sans prendre aucun engair le fond de la chose. Il annonce une absence fort courte sire plus que lui. En général, son départ fait croire à un s éloigné des négociations.
iihard vous envoie copie des lettres du Pape et du roi /. Pour celles du Pape, elles ne sont que le préambule du
166 rOBRESPONDANCE OU COMTE DE JATCOURT
time et de considération publique. Mais, par prudence, j'aimerais à attendre l'arrivée de l'ambassadeur d'Espagne ou le retour du nôtre. Dans ce cas, on ne ménagerait plus rien.
La dernière séance du dimanche matin a été assez curieuse. Le duc de Dalmatie est d'une vivacité sur la prérogative royale, qui rappelle l'existence épbémère, mais les longues méditations de NicolasI"{l).M.Ferrandqui,ensa qualité d'ancien parlementaire, a ses réserves, qui, en sa qualité de janséniste, en a bien d'autres et, en sa qualité de dévot, en a encore bien davantage, nous a tiré une opinion qui ne commençait pas mal, justifiant par l'intention et la même volonté quelques démarches peu réfléchies des ministres et particulièrement en avouant un peu de faiblesse de Dupont, mais faisant un éloge de lui qui a fort déconcerté M. le maréchal; de là, il s'est jeté sur les jésuites, et nous a donné de sa plus verte jeunesse, et puis il a entrepris la question de la vente des bois du clergé à outrance. Nous avons fini par rire du meilleur accord du monde et lui-même, le pauvre homme, qui n'écrivait que pour l'acquit de sa conscience, n'a rien ajouté à sa belle opinion. Le chancelier a lu ensuite de sa prose. Tout cela n'est pas bon; cela même, à vrai dire, ressemble aux consultations de médecins et surtout en ce point que l'on ménage beaucoup l'avis de celui de la Maison, mais enfin on mûrit des idées, on marche vers ce besoin mal reconnu encore de donner un système, une action commune au gouvernement, d'avoir une pensée qui dirige ensuite l'administration, dans chaque ministère, vers un même but. Si nous nous bâtons, si nous finissons par entendre la situation d'un ministère dans un gouvernement représentatif, nous pourrons gagner assez de temps pour nous donner celui d'arriver. Mais en vérité, nous sommes assez mal et il faut aller mieux pour ne pas aller tout à fait en perte. Votre congrès noua donnera de la force, le roi et vous nous soutenez, mais je serais fort d'avis que le roi, à votre retour, vous laissât nommer un ministère et fit maison nette de celui qu'il a à présent. Nous l'aimons, nous le savons
<1) Allusion au sobriquet familier de Soult.
CORllKSI'OXDANCK DU COMTt; DK JAUCOCRT
dans le conseil du roi. Il se colle au grand maître de la -robe, on dit qu'il se brouille avec M. de Bruges (1), la vérité u'il n'a pas laissé présider à M. de Bruges la commission ête de laquelle il l'a placé. Il se trouve par conséquent fort rrassé. Petit serviteur de la famille royale, soumis au comte acas, il est entre deux autorités qui s'observent et se resnt, et auxquelles il a besoin de soumettre son caractère. Ce tère, qui s'était montré pour édifier les intentions du généupont, vaincre les difficultés et trancher, briser les obstacles, éduit maintenant à chercher l'assistance du ministère. , M. le maréchal a-t-il tiré jeudi sur les onze du soir, chez îugnot, à la suite du dîner, un cahieroù,àso«ïo«r,ii a prêché m, la solidarité, la communication de travail, les précautions 1 mesures à prendre avant et pour le retour des Chambres, ne j'ai entendu tout le bavardage de cette soirée sans dire ot et la lecture de ce travail sans proférer une parole, M, le chai est venu me mettre la main sur l'épaule, et en me la lant m'a dit : « Et vous, Monsieur le ministre des afîaires igères, qu'en dites-vous?»— M, leMaréchal, que tout cela aurait coup mieux valu avant l'affaire d'Exelmans et deLectourc illes de Bretagne. Mais de cette affaire de Bretagne M. le celier, ai-je dit, est-ce que nous n'en dirons pas un seul mot? lé quoi, a dit M. Damhray, c'est fini! — Dites-vous cela, ; directeur général de la police? — Jen'enaipasde nouvelles, tondu M. d'André. L'abbé avait été se coucher et avait seulet (lit dans la soirée : « on me force d'ôter un excellent préfet lennes, celui que j'y remettrai ne le vaudra pas; mais quoi, uppose que je no veux pas prendre une seule mesure pour 1er ces agitations en Bretagne, il a fallu céder! » Il est vrai de que l'abbé a tout à fait changé de système, qu'il regrette oir déplacé des préfets, qu'il déclare que les nouveaux sont
e On craignit dps rt'n<'tions; quelques choix augmentèrent ces craintes: ■minalion de M. de Brugi-s, par exemple... a déplu à tout le monde tonné tout le monde en Europe. • (Rapport de Talleyrand au Roi anl son voyage de Gand à Parie.)
AVKC LE PRINCK DE TALLEYRAND 169
loin de valoir les anciens, qu'il défend actuellement, jusqu'à en être tout à fait mal avec les princes, les hommes en place, et que loin de se prêter à ce prétendu système de restauration, c'està-dire de changement, il est tout entier à la constitution, à la permanence et même dans l'opinion que le statu quo de la classe du tiers, des nouveaux nobles, des gens exercés au travail, dans l'activité des places, et pour le dire, en un mot, de la France, doit être irrévocablement maintenu. Enfin, voici notre situation : le comte ne dit jamais un mot sur le fond des choses et fait seulement des réflexions suivant le cas. Le maréchal lui confie tout ce qu'il va dire, Beugnot, avec beaucoup d'esprit, beaucoup de vues, soumet tout à l'excellent jugement de M. le comte, dont la capacité rétonne. D'André quête et rapporte devant lui. Louis vend et vend bien les bois du clergé. Page a du crédit, suit son plan, et sauve la chose publique ou, au moins, la chose ministérielle. L'abbé aime le roi, en est aimé, mais il a toujours sa retraite dans la pensée, une boutade sur le bord des lèvres et tout cela tracasse le roi, le comte de Blacas et le chancelier, qui croit que quand il a regardé le roi et deviné son avis ou cru le saisir, son affaire est faite. Moi je suis là en attendant. Cependant il est très vraisemblable que je lirai dimanche, c'est-à-dire demain, une petite opinion sur notre position pour l'acquit de ma conscience. Louis, hier, chez lequel j'ai dîné et où l'abbé est venu, prétend que rien n'est encore mûr pour attaquer le maréchal, que nous ne sommes que trois, que si cela est sans fruit, ce sera avec de fâcheuses conséquences. Tout cela est vrai jusqu'à un certain point. Mais le chancelier troussera sa jaquette et passera du côté du plus fort. Le comte ne s'échauffera pas pour le maréchal qu'il n'a mis là que pour en empêcher un qui n'était pas de son choix, et les sottises faites, et l'embarras qu'elles causent ne laissent pas que d'aider les gens qui ne sont pas partisans de ce singulier royaliste.
Au surplus, Ouvrard, Montrond (1), Inguerlant, le général
(1) Montrond (Casimir, comte de), agent diplomatique français, né en 1768, mort en 1843. Exilé en 1809, il fut relégué dans le département des
Fressinet el Comte (1), défenseur du général Exelmans, M. de Flahaut dirigent une attaque sur le maréchal en commençant par Maison. Cette réunion fait un peu honte à ceux qui blâment et jugent le maréchal dans la seule vue de l'intérêt public.
Vous devez croire que je ne manque pas de suivre vos instructions relativement au général Murât. Celles pour Gènes sont déjà exécutées. Vous savez à quel point d'absurdité se maintient la cour d'Espagne. On m'a dit que le prince de Laval s'était un peu jeté dans le parti agissant et caché de celte cour. Je n'en serais pas étonné. Après nous avoir tourmentés sur les passeports et les voyageurs, ils nous attaquent sur nos journaux. J'envoie à M. de Laval VAttalaya et autres mauvais écrits qui nous vomissent des injures de crochetour, et je le prie de dire que nous ne nous en plaignons pas. J'ai reçu par Vienne un paquet égaré où étaient ces belles choses. Le roi de Sardaigne voit sa souveraineté blessée par le procédé constamment accordé de laisser traverser nos lettres pour l'Italie dans une boîte à nous. Le Pape craint aussi la contagion de notre esprit de Hberté, cependant, s'il est un peu difTicile comme temporel, il me semble raisonnable et concihant comme spirituel. J'en ai parlé et écrit à l'abbé de Montesquieu, il est de cet avis. Le comte Jules de Polignac, le cardinal Pacca, monseigneur votre oncle, me semblent tort difficiles, un peu injustes, un peu inconciliants et pas mal inconstitutionnels, car enfin le concordat est de quelque chose dans la Charte. Je vous envoie, dans le travail de la division du Midi, des détails de celte affaire el vous en serez régulièrement informé.
J'espère que vous êtes content de l'arrivée du duc de Welling-
Deux-Néthes. En 1811. Napoléon le fit enfermer à Ham. En 1812. Monlrond s'évada; il se rérugia en Angleterre et ne revint en France qu'après le départ de Napoléon pour l'Ile d'Elbe. Pendant les Cenl-Jours, il servit d'agent secret à Napoléon anprès de l'Autriche.
(1) Comtfî (François -Charles -Louis), publiciste et homme politique français, né à Sainte-Enimie (Lozère), le 25 août 1782, mort à Paris, le 13 avril 1837. En 1814. il fonda avec Dunoyer le journal U Censeur, qui devint l'organe le plus autorisé du parti libéral. Le général Exelmans lui couBa sa défense et fut acquitté.
t CORRKSPOSDASCK Di; COMTE DE JAUCOURT
m ne peut manquer de nous nuire beaucoup; je veux parier
celui de M. Bignon (1). Cet ouvrage aéra d'autant plus danreux qu'il est écrit avec un talent tout à fait remarquable. ^ cboses qu'il contient, plusieurs sont très bonnes, mais parmi Iles-ci, beaucoup sont intempestives; ce n'était pas le moment
les dire. Il sera dangereux chez nous, parce qu'il favorise et courage des opinions et des sentiments qui ne sont déjà que >p répandus et qu'il faudrait au contraire s'eflorcer d'affaiblir. Mais il sera dangereux surtout par l'effet qu'il produira dans pays étrangers. Quelles dispositions devons-nous attendre
nos voisins, lorsqu'ils voient que, chez nous, on ne prêche ntre eux qu'animosité et que haine? S'il était vrai que la ance fût dans une position où elle dût souffrir et attendre, fauiit-il le dire? Et, dans une telle position, ne faut-il pas encore se re? Mais les nations, comme les individus, sont peut-être encore is vivement touchées de ce qui blesse leur honneur que de toute tre chose; et je regarde comme plus pernicieux encore ce mépris ensant qu'on leur montre et cette orgueilleuse supériorité que n affecte sur Elles. Autrefois la France faisait sentir sa supérité par sa politesse; depuis la Révolution, elle ne cherche à la re sentir que par des outrages. La politesse est une chose que us avons oubliée et qu'il serait bien temps de rapprendre. Tandis que l'ambassade du roi fait ici les plus grands efforts iir parvenir à tout calmer, lorsqu'elle a tant de peine à ne pas louer contre les obstacle ; qu'elle rencontre, il est assurément t triste de voir qu'à chaque instant, de nouveaux obstacles
sont suscités par ceux mi'mes qui doivent s'unir à Elle, au ins par leurs vœux, mais qui, au contraire, semblent avoir pris âche de tout irriter et de tout envenimer, j'ouvrage de M. Bignon est, en lui-même, de nature à faire »ucoup de mal. Mais sorti de la plume d'une personne tenant
1) Bignon (Louis-Picrre-Edouard. baron), homme d'Etat français, né à irbavllle (Seine- Inférieure), le 3 janvier 1771, mort â Paris, le 6 janvier 1. Ministre plénipotentiaire à Cassel (1804-1S06). Chargé en 1612 de la institution de la Pologne. Pendant les Cent-Jours,il fut secrétaire d'Gtat ministère des affaires étrangères.
("F-AHiW^-^
au département des affaires étrangères tinguées par le talent et le mérite, on l'expression des opinions généralemer on y voudra voir aussi l'expression des et du gouvernement lui-même; et, par < coup plus de mal encore. Lorsqu'un corps quelconque, c'est un devoir poui de réserve et de prudence dans la mani:
Car il est naturel qu'elles soient attribi au corps entier auquel il appartient.
Je vous demande pardon, Monsieur tenir de ces sortes de choses, mais je v suis convaincu qu'il est de la dernière dans le département qu'un esprit et c tiens infiniment à ce que cela soit ainsi.
Recevez, Monsieur le comte, l'assurî dération.
Signé : Le princ
Vie Monsieur le comte.
Je viens d'expédier le courrier Bourc où il porte à M, Rufiin l'ordre de demai un {îrman pour autoriser l'entrée dans li du bâtiment sur lequel M. le marquis d( ment s'embarquer. Comme, depuis qui Porte ne veut plus accorder de semi crains que le firman ne soit refusé. Mai dans le cas où il ne pourrait pas l'obtenii nécessaires pour que l'ambassadeur di lacilités dont il aura besoin pour se rer obligé de débarquer, à Constantinople.
Recevez, Monsieur le comte, l'assura dératioo.
Signé : Le pnnc(
P.-S. — Je n'écris pas à M. le marquis de Rivière, supposant qu'il ne sera déjà plus à Paris, lorsque le courrier y arrivera.
Vienne, le 31 janvier 1815.
Monsieur le comte.
Quoique le prince régent de Portugal n'ait pas ratifié le traité du 30 mai, ce prince se considérant en état de paix avec la France, par le seul fait de son adhésion à la convention d'armistice, du 8 du même mois, je ne vois aucun inconvénient à ce que M. Maller, nommé par le roi consul général au Brésil, se rende immédiatement à son poste, où, sous plusieurs rapports, sa présence sera fort utile. Il n'est pas nécessaire d'attendre pour le faire partir que je me sois entendu avec M. le comte de Palmella sur les limites de la Guyane. C'est une affaire que je ne pourrai traiter qu'après que vous aurez répondu à la lettre que j'ai l'honneur de vous écrire à ce sujet, de sorte qu'il pourra se passer encore un temps assez long avant qu'elle soit terminée.
Recevez, Monsieur le comte, etc.
Signé : Le prince de Talleyrand.
Jaucourt à Talleyrand,
Paris, le 1« février 1815.
Vous entendrez tellement parler, mon prince, de l'effet que vous produisez à Paris à la cour, chez les particuliers comme dans la famille royale, que mon petit tribut d'éloges particulier ne vous sera pas bien intéressant. C'est une belle et grande idée d'avoir fait d'une cérémonie toute simple et toute naturelle en apparence, une chose toute politique, et une véritable affaire de congrès d'un acte religieux. Le Joachim serait bien heureux d'en être quitte pour les frais et votre discours lui fera plus de mal que l'armée autrichienne. Comme je suis critiqueur de ma nature, pour vous louer en toute sûreté de conscience, j'avoue que j'aurais changé la phrase des soixante ans d'incrédulité, car si nous sommes incrédules depuis soixante ans, nous ne pouvons
être aujourd'hui que hypocrites, et si, comme vous le dites plus bas, les novateurs ne nous ont produit que des erreurs et des maux, il nous faut les jésuites pour apprendre le latin, les parlements pour nous juger, les biens du clergé, etc., etc. Mais à cela près, le ton du discours, les principes qui y sont renfermés me semblent admirables et l'effet en sera miraculeux. Le roi en a été parfaitement content. J'avais pensé qu'il écrirait peut-être, j'ai retardé le courrier deux jours exprès et pris ses ordres hier au soir, mais il m'a ordonné de faire partir sans m'envoyer de lettres. Monsieur, monsieur le duc d'Angoulême et madame la duchesse d'Angoulême m'ont chargé de vous témoigner leur satisfaction et sûrement vous entendrez parler en plus d'une occasion de leurs sentiments sur cette belle, auguste et européenne expiation.
Je vous envoie une petite notice de ce que M. Beugnot a lu au conseil. Vous verrez que j'ai demandé au roi de vous l'adresser, et je pense qu'elle entrera dan^ vos vues. Tout cela cadre à merveille avec la suppression de la traite, idée qui me semble vous occuper et qui, dans vos mains, peut devenir féconde en bons résultats. Vous savez mieux que moi ce qui est vrai de ce que me mande M. de La Châtre; à l'en croire, le marquis de Wellesley entrerait au ministère, dont sortirait lord Livverpool, les conditions seraient de faire prononcer le divorce, acquitter les dettes, faire à Londres des embellissements et, ce qui vous touchera davantage, culbuter Joachim.
Le sujet de la traite des nègres m'a amené à parler de l'Angleterre, le même sujet m'amène à parler de la ratification de la convention du 30 avril, entre nous et le Portugal. M. de Brito m'a mis au fait de tout ce que le Portugal obtient du ministère britannique : huit ans de traite, 900 mille livres steriing, rupture des conditions de l'alliance et du traité de commerce. Je crois que la protestation réservée contre l'article 10 n'a pas fait de difficulté avec lord Castlereagh, et je pense que vous aurez décidé avec M. de Palmella (1), nos affaires en même temps. M. de Brito
(1) Palmella (dom Pedro de Souza Holstein, marquis et duc de), homme
17fi CORRESPONDANCE DU COMTE DE JAUCOURT
voudrait une réponse sur cette ratification et sur la démarcation tracée par l'Oyapoc à la Guyane, et qu'il suppose acceptée, pour faire parvenir à Lisbonne l'ordre du départ de la goélette qui doit retourner au Brésil. Il importe aussi que M. Maller parte et j'aurais voulu que tout ce qui concerne l'échange des ratifications fût terminé pour qu'il pût recevoir des instructions plus positives.
Notre dernière séance de comité a été orageuse. La question de la solidarité, toujours sur le tapis, a amené un nouveau travail plus long de M. le maréchal Soult. Sur quelques mots que j'ai dits, l'abbé a pris feu et s'enivrant de plus en plus de ses idées, il a frappé à droite, à gauche, mais toujours en face et à brûlepourpoint du maréchal, sur ce qu'il était absurde de penser à aucune union, à aucun système sincère, à aucune solidarité enfin, entre gens réunis par des circonstances et si peu faits pour marcher ensemble. Bref, il a conclu à ce que le ministère déclarât que le bien étant impossible par lui, il invitait le roi à changer ses ministres. Le maréchal a déclaré que se croyant la capacité de faire le bien autant que tout autre, il resterait jusqu'à ce que l'on le renvoyât. Le chancelier a parlé, dans l'espèce, et sur la chose judicieusement. Ferrand s'est étonné qu'après tant de sacrifices qu'il faisait chaque jour à l'opinion dominante, on doutât de son amour pour la plus parfaite union. M. de Blacas a fait des observations. On s'est séparé. Beugnot était absent. Je ne vous cache pas que j'ai secondé l'abbé, mais c'est demain jeudi que l'on se reprendra. Vous en saurez le résultat samedi ou plutôt vous ne saurez rien, ceci s'en ira en fumée, mais de même fera tache et nous serons plus mal qu'auparavant.
Voici, au reste, un travail du chancelier, c'est un règlement pour les séances du comité. Composition du conseil. On s'assemble deux fois et plus, en cas de besoin, on porte au comité les affaires
d'Etat portugais, né à Turin en 1786, mort le 12 octobre 1850, à Lisbonne, En 1808, après l'évacuation du Portugal par les Français, la régence de ce royaume le nomma ministre près des cortès espagnoles. En 1814, il assista comme plénipotentiaire portugais au congrès de Vienne, où il signa Tacte de proscription de Napoléon I®^
ntéressant les ministères ou la chose en général, aucun projet devant passer au conseil d'en haut n'y est porté sans au préalable, être discuté en comité. Les ministres se communiquent franchement leiu^ observations, etc. Les délibérations lient les ministres et sont secrètes. On écrit sur la demande d'un ministre, été.
Vous voyez que le chancelier fait son métier. Le mien est fort doux sous un maître tel que vous, mais fort pénible en ce qui tient à notre situation qui me semble assez mauvaise. On s'étonne de la déchéance de l'opinion; perdre tous les jours un peu au lieu de gagner un peu fait l'expHcation de ce mystère. Adieu, je n'ai pas besoin de vous dire de brûler ma lettre, ce qui est nécessaire c'est que vous arriviez avant les éclats et les ruptures, ce qui n'est pas vraisemblable. On dit une scène entre le maréchal et M. de Blacas, j'en ignore la vérité.
Jaucourt.
Ce !«' février.
Paris, le 4 février 1815.
Vous rappelez- vous ce que vous me disiez de Paganel (1), qu'il avait une certaine p€Lrtie commère et servante de curé, dont vous vous accommodiez assez bien, quoique Paganel et vous, vous ressembliez comme le bon Dieu et saint Crépin. Je dis qu'il y a en vous une certaine partie bon garçon, un sentiment dominant de bien-être pour tout le monde, qui a beaucoup de charme. Vous n'avez pas de bile, vous en avez laissé votre part à l'abbé sans faire tort à la sienne, mais vous jouiriez bien de votre malice et vous en jouiriez beaucoup, si vous étiez ici. Au surplus, c'est de votre bonne et aimable lettre dont je veux vous parler avec tout ce préambule, et vous remercier beaucoup. On ne voit bien, vous avez miUe fois raison, que ce qu'on voit dans son ensemble,
(1) Paganel (Pierre). Député à la Législative, puis à la Convention où il vota dans le procès du roi pour la mort avec sursis, chef du Contentieux aux affaires étrangères, puis consul à Palerme et chef du secrétariat sous Talleyrand. Il fut exilé en 1816.
et il y a peut-être autant de force d'esprit à se placer à une juste perspective, à distance des mouvements et des agitations quand on se trouve au milieu, qu'à s'en rapprocher et les bien juger quand on en est éloigné. Je lirai demain au comité un morceau où cette première faculté m'aurait été nécessaire. Je vous l'enverrai, je n'en espère pas grand profit. Le chancelier croit avoir tout fait avec son règlement; il est comme maître Jacques et réussit aussi bien à mettre tout le monde d'accord. La soirée de jeudi s'est passée à lire un règlement proposé par l'abbé pour l'université. C'était du Royer-CoUard tout pur, mais dans l'emploi des fonds, l'abbé a parlé d'un million donné par le roi sur sa liste civile. Le comte de Blacas s'est senti blessé de n'avoir pas été suffisamment prévenu, et a repoussé l'invasion de l'abbé, l'abbé a lâché quelques apostrophes, le feu s'y est mis, le maréchal a eu l'occasion de s'y mêler, l'abbé a redoublé de courage et de sarcasmes, la police, la marine s'en sont mêlées, mais l'abbé, en plaidant sa cause de l'université, s'est encore cru sur les bancs de l'école, un argument n'attendait pas l'autre, et onze heures sonnant nous avons été au bal de M. le duc de Berry, où était le roi et où se trouvaient, outre cent femmes invitées, cent autres qui ne l'étaient pas. Le roi a parlé, a fait le tour de la chambre, a appris une moitié de ces noms qu'il ne savait pas et fait connaissance avec la figure de beaucoup des noms qui lui sont familiers. Il a été bon, gracieux, il a annoncé, avec ce regard qui prévient si bien, les choses les plus aimables, qu'il a prodiguées à la ronde, il a fait mettre du rouge à Madame la duchesse d'Angoulême et il l'a menée hier entendre Joconde à l'Opéra-Comique. Vous voyez que si le roi a renoncé aux conquêtes pour son compte, il n'y a pas renoncé pour celui de Madame la duchesse d'Angoulême.
Nous vous envoyons le détail des choses faites avec le chevalier de Brito, suivant vos ordres, le départ de M. Maller sur une corvette de retour au Brésil. Beugnot entre dans vos idées à merveille, nous serons faciles entre l'Oyapock et Vincent Pinçon, le pays a été détruit et l'espace, bien que de bonne nature.
ne nous sera nécessaire que quand vingt généi cessivement porté tous leurs efforts sur notre C de cette époque nous mériterait un éloge auj
Le chevalier de Brito est intraitable sur si pour huit ans, il espère que l'on en arrachera et d'ici à ces douze ans, il a d'autres espérances Pour nous, à qui la cession faite par le Portugc encore plus difficile, nous ferons bien d'ap philanthropie à nous aider à obtenir quelque parence d'un sacrifice.
M. Bresson va me mettre en ordre cinq bi par le premier courrier, elles seront, suivant prix de quinze mille Francs au plus.
Les gens plus fins que les autres disent que le vous est envoyé non pour ce qu'il vous dira ne vous dira pas. Le général Guilleminot, qui parfaitement retisonnable, capable et honoré i montriez de confiance, il a vu le maréchal Sou à la raison par votre lettre. Votre article du a été mis au Moniteur à la minute, pour fini articles de votre lettre. La lettre {particulière dans son cœur, car M. le duc deBerry m'a dit h est-ce que le prince de Talleyrand ne vous en pt qu'il en parle au roi, Monseigneur, ai-je dit, n qu'il faut? — Dites-moi seulementsi c'est rorapi Du moins. Monseigneur, à la distance où les cl personne ne veut faire un pas de plus. — Allô écrivez au prince de Talleyrand qu'il faut pre
Le commerce, hier au soir, prétendait avoi Murât avait fait marcher ses troupes à Rome, pour le Pape, mais décisif pour vous.
(1) Ancien aide de camp de Soult, se distingua à kowa, etc.. conseilla, au Congrès de Vienne, de tormer tion qui se rallia à Napoléon aux Cent jours. Il gag devint pair de France.
marquis AiReri est venu, notre affaire de poste est toute irsée, le marquis d'Osmond a été un peu trop fort, d'abord 3i^eil a cru y voir l'intention de faire sentir rinfériorité, puis, cela a été inraccommodable. 11 m'a encore reparlé des lunications inquiétantes avec la Savoie, des factions en , des mécontents, que sais-je. C'est une tête pleine de chi- )... Je lui ai dit : n M. le marquis, j'hésite toujours, dans la on où je me trouve, à exprimer une opinon prononcée, î voudrais deviner la pensée de M. le prince de Talleyrand ; de parler. Toutefois, l'injustice de votre plainte, et la e de vos conversations est si extraordinaire, qu'il faut que souffriez que je vous dise que si le roi n'avait pas eu un [ morceau de la Savoie, son ministre n'aurait pas pu élever ix et obtenir une si étonnante compensation au congrès; liés ont stipulé les intérêts de la France avant le retour du
la force en main, l'on peut rompre les traités, tout remettre lestion et alors vous viendrez, M. l'ambassadeur, non pas plaindre mais recourir à l'amitié bienveillante et protectrice <i. Vous nous gênez, vous vous plaignez, vous nous harcelez ie si nous étions des voisins importuns et incommodes, ieur l'ambassadeur, un des plus difficiles devoirs de l'amdeur du roi de France à Turin est d'éloigner de lui les amis
France». Il m'a dit des politesses et qu'il était souvent dif-
de satisfaire les inquiétudes des gens qui avaient été maltux et que la force rendait confiants et la faiblesse suscepi et nous nous sommes quittés bons amis, mais la canne ilérielle de M. Ferrand n'en sera pas plus fière. Ses cour-
ne passeront pas à Milan, à moins que vous n'arrangiez, M. de Sainl-Marsan,ce qu'a défait M. le marquis deV'allaise. s nouvelles d'Espagne ne sont pas encore en retour de notre ier. Dans sa dernière lettre le prince de Laval prétendait que 'crivait de Vienne que les ministres du roi ne se pronont pas en faveur des autres branches de la maison de Bourbon, a est, M. Labrador est difficile à contenter.
mets, mon prince, sous votre indulgente amitié l'insufil-
sance de ma capacité et je place au défi de tout le monde le dévouement et l'attachement inviolable que j'ai pour vous.
Jaucourt.
Ma femme a été passer huit jours à Cambrai, pour laisser Mme Pastoret raccommoder un mur de sa garde-robe.
Ce 4 février.
P.-S. — Le roi m'a dit, quand je lui ai remis les dernières dépêches : « Je répondrai au prince de Talleyrand àla fois à ses deux courriers. »
Talleyrand à Jaucourt.
Vienne, le 7 février 1815.
Il semble que chacun prenne à tâche d'apporter chaque jour quelque nouvel obstacle au rétablissement de la considération de la France en Europe et de lui ôter les moyens d'avoir l'influence qu'il doit lui appartenir d'exercer au congrès. Les journaux se plaisent à donner, on ne sait sur quels renseignements, la liste des personnes qui composent plusieurs des commissions formées ici pour les différents objets qui sont en négociation, et ils ne nomment aucun plénipotentiaire français, comme si la France restait étrangère aux affaires, tandis qu'à chaque commission il y a un plénipotentiaire français qui assiste à toutes les conférences, et que son opinion, je puis le dire, y est de quelque poids. Ils disent que l'empereur d'Autriche a voulu faire les frais du service célébré le 21 janvier, tandis qu'il n'a pas même songé à en faire l'offre et que c'est la France qui, comme il était convenable, a fait toutes les dépenses. Une gazette qui, je crois, se publie avec l'attache de l'un des ministères, rapporte que je vais à des cercles chez l'archi-duchesse Marie-Louise, tandis qu'il n'y a jamais de cercles chez elle, que je ne l'ai pas vue une seule fois, et qu'elle n'a assurément aucun désir de me voir.
COBRESl'ONFJANCIC llU COMTE flE JAICOURT >rendrais que les journaux fussent laissés absolument t que l'on ne s'en mêlât en aucune façon. C'est un sysi peut, comme un autre, avoir des avantages aussi bien inconvénients. Mais que l'on veuille passer pour les surl. qu'on ne les surveille ni les dirige, c'est se charger du B toutes les choses inexactes et déplacées qu'ils rappor- 3t se rendre sans utilité responsable de tous les mauvais 'ils produisent.
t loué l'ouvrage de M. de Bonald.au sujet duquel j'ai eu r de vous écrire, ouvrage dont aucun principe n'est qui n'est assurément pas le mieux écrit de ceux qu'il a 1 croirait diilicilement, s'il ne portait son nom, en y îs phrases telles que celle-ci : u J'avance comme un de philosophie et de haute poUtique qu'une société it seule devenir une société parfaite <•, qu'il fût d'un célèbre. Cette brochure nous est nuisible au point que potentiaires des puissances opposées à nos vues en ont é le plus d'exemplaires qu'ils ont pu et les ont distribués ipotentiaires des autres puissances, jugeant, avec raison, n'était plus propre que sa lecture à les inquiéter, à re en défiance et à les aliéner de nous, leront certainement l'ouvrage de M. Bignon, dont je ie même dernièrement entretenu. Le seul article de cet qui, aujourd'hui, ne soit pas déplacé, est celui où il la Saxe. Dans tout le reste on trouve, à chaque instant, irincipes faux, ou des opinions qu'il est dangereux de
us avouerai. Monsieur le comte, qu'il est infiniment lorsqu'on est engagé dans une lutte aussi longue et ■elle que celte que nous soutenons, de voir ceux que l'on compter comme amis paraître dans les rangs des advere l'on a à combattre.
ez, Monsieur le comte, l'assurance de ma haute consi-
Le prince de Tai.lkyrand.
AVKC LE l'R[NCK DE
L'abbé de Montesquiou nous ret publique, les mêmes sottises qu'il e presse. Il sort de sa petite airière-bou Colhuxl, sans même avoir admis à les hommes de la chose, un très gra à coup au milieu du comité, ainsi qi contré des contradicteurs : l°dana I prêtes, ayant fait, il y a peu de ter ensuite dans M. d'André qui n'a pa un homme fini, soit dit pour voti par le maréchal Soult, par le gran< même par moi. Mais l'abbé, qui a d( contre tout le monde en comité et pi avec Ferrand et le chancelier, tout j Je soupçonne que le roi a mis la i en soit, jusqu'à Dessolle. Monsieur cipitation. Les maréchaux s'étaient parlement, pour moi, j'ai pris mon de cette considération qu'il serait trouvassent les mains garnies, faço que ce ne serait pas parce que le que les députés se croiraient tenu qu'un pareil travail fait à la hâi harcelé par tout le monde fort à 1 redoutables avec l'opinion publiqi que la première condition du succè bon et que pour moi je n'avais d'aui
(1) Le grand savant, qui était membre et avait oontribué avec éclat à ia création i (1809-1810). Il devint, ea outre, maître des et cooseiUer d'Etat (1814).
CORRKSPONDANCE DU COMTE DE JAL'COITRT
opinion que de m'appuyec sur la confiance que m'inspirait le zèle et les connaissances du ministre; que j'étais obligé de dire en conscience que j'y voyais une lésion véritable des droits des citoyens de religion réformée, que cela avait plus ou moins d'importance aux yeux du conseil, mais que cela en avait aux miens, etc.
Le roi, avec un peu d'humeur, a remis la discussion à huitaine, permis que l'on prît connaissance du projet chez le ministre de l'intérieur et défendu qu'il soit rien dit de ce qui était relatif à ce travail. Je ne pense pas que le membre le plus nécessaire de ce conseil puisse être compris dans cette défense, et je crois que s'il avait été possible d'avoir votre opinion, vous auriez jeté bien de la lumière dans cette question, qui, quant à moi, me semble devoir amener bien des agitations lors de la nouvelle session.
Votre courrier vient de nous arriver. J'ai porté au roi ses dépêches, après la lecture de celle qui met le ministère au courant de l'état des négociations et dans laquelle vous nous faites savoir, mon prince, que la Saxe cédera sept cent quatre-vingt-deux milles.
Le roi m'a fait l'honneur de me dire :« c'est trente milles de plus que ce que l'on avait offert, ainsi cela doit être affaire arrangée. » Je suis bien persuadé de tout ce que vous avez la bonté de me dire sur les principes qui dirigent le cabinet de France et le succès qui les couronnera. Le calcul très scabreux de reculer nos frontières, de nous lier à la Russie, de sacrifier la Saxe, de ménager Murât, préparait peut-être de nouvelles aventures. Si, comme je le crois, vous avez fondé la paix, si vous avez rendu à l'Europe l'esprit de conservation et de sagesse, si vous vous préparez le ministère du cardinal de Fleury, et si, à cela, mon prince, vous nous faites joindre les principes que la Révolution a fondés, qui resteront pour le bonheur des nations ou qui amèneront des révolutions nouvelles si l'on les attaque, je crois que votre vie sera la plus belle et la plus illustre de notre époque.
On vous enverra, samedi, extrait des dépêches, rapport de celles d'Espagne et de nos réponses. Le prince de Laval s'est
un peu pressé de nous renvoyer notre courrier dont la présence Je servait merveilleusement. Le roi m'a dit qu'il vous répondrait, ainsi ce courrier sera beaucoup plus important que celui-ci. Nos inquiétudes pour Rome ne sont pas sans quelque fondement, mais il parait que c'est à tort qu'on a dit Murât en marche pour s'embarquer. Il serait bien possible que vous fussiez dans cette diablerie, mais j'ai trop de respect pour mon ministre pour oser porter un œil curieux dans sa... oserais-je dire, dans sa gibecière diplomatique.
Voici M. Bresson avec cinq boîtes dont pas une n'est au-dessous de quatorze mille cinq cents ni au-dessus de quinze mille. Il croit qu'il était impossible de rester plus juste dans les termes prescrits.
Je ne sais que faire de ce que vous me dites sur l'ouvrage de M. Bignon. Vous avez raison et, même, je le dirai, il y a de l'esprit de club, de l'intrigue d'opposition, mais il s'est vu oublié, il a voulu fixer l'attention; il a tort sans doute, mais, mon prince, votre vieille phalange diplomatique est bien négligée, tout cela compte sur vous et croit que le système actuel l'a jeté de côté. Croyez-moi, les noms, quand ils seront portés par gens de votre talent, vaudront toute leur valeur d'opinion; mais le temps des sots de qualité est passé, qu'ils se mettent dans l'armée, l'égalité de dangers est une espèce d'égalité de droits, mais à la besogne diplomatique ils nuiront et se nuiront.
Par conséquent, je me mets à vos pieds et vous offre mon tribut de respect et de tendre attachement.
Ma femme est à Cambrai et j'ai été obligé de défaire un grand dîner que je donnais au lord Fitzroy Somerset, qui est un des jeunes gens le plus convenable, le plus agréable et peut-être distingué entre tout ce qui est ici. Je vous prie de dire au lord Wellington que pour ma part, je suis très content de nos rapports. Adieu.
La princesse est réellement bien souffrante, la duchesse ^
enrhumée, M. de Choiseul (1) se trouve baissé et humilié devant
(1) Choiseul-Praslin (Charles-Raynard-Laure-Félix de), duc de Praslin,
un CORBKSPOKrtAÎÏCK HT COMTE flE JAtCOt'RT
Mm« de timii—. \'olr« société est un peu en deliqaium, mais elle est fière de votre jeuneese.
Jaucodrt.
Parût, le 8, à 5 heures.
TalUyrand à Jaucourt.
Vienne, le 8 Février 1815. MoriBieur le comte,
La (lépôche que l'ambassade extraordinaire du roi au congrès V0II8 adresse aujourd'hui vous fait connîdtre que l'afTaire de la Saxfi (!Bt enfin terminée. Pour que les journaux ne parlentpoint d'une manière inconvenante des arrangements qui ont été faits sur ce point, je crois utile de vous indiquer de quelle manière et dans quel esprit je pense que doivent être conçus les articles qui loH annonceront, ce que je fais par la note que j'ai l'honneur de joindre à cette lettre; mais cette note elle-même n'est point destinée à être imprimée, c'est seulement un canevas d'après lequel je vous prie de diriger les publications qui seront faites immédiatement.
La question de la légitimité y est présentée comme étant, pour toute l'Europe, d'une importance à laquelle nulle autre \iv. peut être comparée. Ce qui est dit à cet égard s'applique fort dairf^ment à Murât, mais non pas à Bemadotte qui, en ««ffet, n'est point du tout dans le même cas; car, d'un côté, il ne n^gne pas piicore, et, de l'autre, il a été adopté par le roi actuel di' Suéde, que toute l'Europe a reconnu, et la France elle-même, puisqu'elle a Iratlé avec lui. Il est à désirer que l'on s'abstiemie (le rien puMior que Beruadutte puisse croire dirigé contre lui. Le inetttv sur la mètue ligne que Murât, ce serait les lier d'intéi^t et augmenter les difTicultés que nous pourrons rencontrer pour e.\pulser celui-ci.
nv i Vjxtë. le -.it uidTS ITTtt. mort à Paris, le iS juin 1941. UumbeUan à la l'imrdtr Xdpulêtiu l" (18U3). comte de l'empire (ISIO), se ralliïàtaRestaurdUou.
Recevez, Monsieur le comte, l'assurance de ma haute considération.
Le prince de Talleyrand.
P.-S. — Je vous engage aussi à faire une circulaire dans l'esprit de la note que je joins à ma lettre. Vous pourrez y faire ressortir la belle part que le roi a eue à cette grande affaire; car on pourrait presque dire, en se rappelant tout ce qui a été dit et écrit par toutes les puissances de l'Europe, pendant les trois premiers mois du congrès, qu'elle a été faite par lui seul. Vous trouverez peut-être que dans les journaux il y aurait un mot léger à dire sur cela. C'est à vous à en juger. C'est la disposition de Paris sur ce sujet qui probablement vous décidera. En général, quand les choses parlent, il est inutile de se vanter! Mais, comme dit d'André, manquant de Paris depuis cinq mois, je n'ai point d'avis sur cela.
Jaucourt à Talleyrand,
Paris, le 11 février 1815.
Nous avons autorisé M. d'Osmond à se rendre à Gênes s'il était invité par le roi à l'accompagner dans ce voyage, il me mande qu'il a reçu cet honneur et qu'il suivra le roi, ainsi que le ministre d'Angleterre. A cette occasion il se plaint de n'avoir eu de moi qu'une lettre de bureau et aurait* réclamé une lettre particulière qui l'instruisît de Y attitude, c'est son terme, qu'il devait prendre dans ce voyage. J'avoue que c'est précisément parce que j'ai voulu le laisser dans les termes d'une circonspection un peu économique, que je n'ai pas écrit. Déjà il s'était plaint de la modicité de son traitement qui n'est qu'égal à celui du ministre d'Angleterre, malgré la différence de leur caractère, déjà il m'avait écrit que pour s'établir il avait dépensé vingtcinq mille francs de plus qu'il n'avait touché et que sa délicatesse, comme sa fortune personnelle lui imposaient le devoir de ne pas faire de dettes, etc., etc. Dans l'embarras de le mettre
l rOBBKSPONDAxrE nu COMTE l>E JAirCOL'RT
à son aise en accueillant ses plaintes ou de lui parailre en ne faisant pas droit à sa demande, je n'ai rien dit. A ■e retour, vous arrangerez toutes ces petites choses, s'est plaint que les journaux n'eussent pas parlé de l'afTaire >aint-Roch, au moins que l'on n'eût pas fait connaitre sa luite au gouvernement. Il a raison, mais c'est que dans cette ire le gouvernement n'a pas eu de conduite, pas plus que pour Imans, pas plus que pour la Bretagne.
3 VOUS mande, d'après lui, que la distribution de la famille naparte en Italie, à Trieste, à Bologne, à Parme, à Florence, orne, à Naples parait inconcevable, que les égards leur sont ligués, que la muse Bacciochi vient de faire chasser de jgne son Luchesini. Il devait avoir une terre qu'il avait bien lée, il avait écrit à une dame que dès qu'il en serait en jouis- :e pleine et entière, il se réunirait à elle et se débarrasserait a dame de Piombino. Elle a su qu'il avait mis cette lettre à oste lui-même, elle a donné de l'aient à un commis, a eu la re,ra lue, a fait réintégrer le commis que l'on avait chassé ait chasserle Luchesini (1). C'est à M. de Strasoido qu'elle s'est issée, et c'est lui qui a eu toute cette complaisance. Ce que jo s ai dit de la fortune de d'Osmond est pire pour Caraman de Berlin, voudrait me faire demander cent mille francs à runter au roi. M. de Blacas m'a fort découragé sur celle lande. J'ai de si bonnes raisons pour m'intéresser à celle de ie La Châtre, qui a perdu par naufrage une vaisselle de cinnte mille francs, qu'il ne m'est pas possible de ne pas la présenan roi. Je pense que vous trouverez cela dans les conveces.
our Rivière, il a fait mieux, il a parlé au roi qui désire qu'il ;he son traitement de l'époque de sa nomination, cela fera ;ndant double emploi avec M. Andréossi. Le marquis de ière vous écrit aujourd'hui, à ce qu'il m'a dit. Je tâcherai de lodérer sur ses vapeurs religieuses.
) Amant d'Elisa Bonaparte, princesse Bacciocchi.
Le vice-amiral Dumanoir (1) était tout interdit de la prière du matin, de celle du soir, de la bénédiction avant les repas. Il embarque l'aumônier, il fait dire la messe exactement; il voulait s'en tenir à cela, mais le marquis de Rivière n'en a pas assez. Cependant Louis vend ses bois et même ceux de l'ordre de Malte, au scandale du commandeur qui m'a passé des notes pour s'y opposer. Ce qui est plus sérieux c'est que deux curés ont refusé les sacrements à deux mourants acquéreurs de biens d'émigrés, l'un s'y est refusé, vous savez où il ira, l'autre y a consenti, mais tellement à la dernière extrémité, que le curé a pris l'assistance à témoin de la restitution et a laissé échapper l'âme du mourant sans le moindre arrangement pour sa route. Nous sommes restés à*l'issue du diner jeudi, l'abbé dormant, le chancelier roupillant, mais sans que cela l'empêchât de parler. Tout le monde est parti sur le tard, et le maréchal, Beugnot et moi sommes restés Jusqu'à une heiu'e. J'ai attaqué le maréchal en ces termes : « Puisque le hasard place ensemble quatre ministres qui seraient déshonorés, si le roi cessait de régner par la Charte, il parait que l'occasion est belle pour parler de l'état de l'opinion. » Le maréchal a été forcé de répondre, mais si déconcerté qu'il nous a naturellement conté qu'il avait déclaré à un général Travot, galant homme, bon officier, qu'il ne l'emploierait que quand il aurait rendu les biens d'émigrés qu'il avait acquis. Le pauvre général Travot en a pour deux cent cinquante mille francs qui font sa fortune entière. Il les a de la troisième main, il ne croit pas que la famille veuille lui remettre ses deux cent cinquante mille francs. Le maréchal le plaint, mais il sent que c'est un exemple nécessaire. Arrivez, croyez-moi. Je vous promets le maréchal comme un chien barbet. C'est un homme que vous subjuguerez, qui se croit supérieur à son patron, qui ne sait
(i) Dumanoir Le Pelley (Pierre-Etienne-René-Marie). Lieutenant de vaisseau (1793), capitaine de vaisseau (1795), contre-amiral (1799). Pris par les Anglais avec quatre vaisseaux en 1805, il fut traduit, en 1808, devant un conseil de guerre qui l'acquitta. Commandant à Dantzig (1 81 1 ), f ai t prisonnier par les Russes et interné à Kiew, Dumanoir ne rentra en France que sous la Restauration, qui le créa comte (1814). Il fut nommé vice-amiral en 1819.
comment sortir du conseil de famille par lequel il est arrivé, qui craint l'abbé et le hait, qui a peu d'esprit, point de vues, qui cède aux obstacles et heurte les difRcultés. Un orateur de réunions militaires, vain, grossier et adroit et souple et flatteur et, suivant l'ancien adage, animal capax, rapax omnium beneficiorum, et Mme la maréchale sa doublure.
Vous aurez un extrait du conseil d'hier par les pièces que je vous adresse. Je ne puis vous cacher, mon prince, qu'Adrien (prince de Laval) a fait deux gaucheries. Je me suis mis en quatre pour les sauver, d'abord en entrant chez le roi avant ie conseil, faisant au roi un petit rapport verbal et seulement lisant mes conclusions, et demandant à faire le rapport écrit au conseil, auquel je n'ai pas lu les dépêches de l'ambassadeur, seulement j'ai dit que peut-être il eût mieux valu ne pas demander au Cevallos I^ propositions échappées dans la conversation, par écrit, parce que l'on mettait toujours aux choses écrites plus de précision et de raideur. Cela avait été pris avec indulgence. J'avais éludé la véritable sottise qui était d'avoir déclaré, lui, Adrien, que nous recevrions M. de Casa Florès avec l'ambassadeur, tandis que nos dépêches disent après. Cette difTérence, quoique enveloppée dans mon rapport et dans mes lettres, a été un peu remarquée. Le roi a donné l'ordre positif d'un ultimatum, ou serait après, et un délai pour le départ de M. de Peralada ou le retour de M. le prince de Laval de huit jours seulement. J'adoucirai un peu tout cela d'abord quant au délai par mille moyens faciles, ensuite pour l'arrivée de M. de Casa Florès. Votre M. Labrador qui passera par Paris ne pourrait-il pas recevoir par lui quelque dépêche à Paris et l'emmener en prenant congé après l'avoir présenté ? Il faudrait néanmoins que le marquis de Peralada fût ici. Enfin, il me semble que dans ce mouvement, un homme si peu marquant que M. Casa Florès pourrait ne paraitre que quand on voudrait, en étant en quelque intelligence avec M. de Labrador, etc.
M. le duc de Berry était dans un déluge d'invectives, il voulait les battre. Au reste, de Barcelone, on me mande que M, de
AVEC LE PRINCE DE TALLEYRAND IBl
Cevallos se retire après avoir désigné pour son successeur M. de Vargaa, qui est à Rome, et qu'il a pris sa retraite parce que son projet de pardon pour les liberalos a été rejeté par les furieux, c'est-à-dire M, d'Ostolaza.
Je vous envoie une note extraite d'un long compte rendu par M. de Pressigny, La copie vous arrivera plus tard, mais comme vous m'aviez parlé de Bernadette dans votre lettre particulière, je pense que cela peut avoir quelque intérêt, et j'ai toujours fait faire l'extrait.
! J'ai écrit ce matin une lettre à M. de Montesquieu sur la marche que l'on suit envers le Pape et relativement au Concordat. Votre oncle qui, d'ailleurs, baisse sans pouvoir alarmer sur sa santé ni inquiéter sur les décisions de la commission, pousse à faire faire une démarche égale à un désaveu par le Pape, un M. Jourdan, des Bouches-du-Rhône, l'ainé de cette commission qu'il préside et qui dit que M. de Malsherbes était un fou et un novateur, etc., entraine l'évêque, M. de Beausset (1), le seul homme de mérite; bref,je voudrais ne pas vous donner à pendre à la Chambre des députés, ce qu'elle essayera de faire si le Concordat est renversé, car c'est loi de l'Etat. Je vous enverrai copie de mes deux lettres à l'abbé, la première et la seconde, comme dit Molière, la première qui a déjà huit jours de date, la seconde qui est sur le bureau. Peut-être qu'avec cela nous ferons pendre l'abbé tout seul. Adieu, je vous embrasse, je vous aime encore plus absent que présent, comme le veut l'instinct de notre conservation qui nous fait mieux sentir le besoin que les jouis-
La pauvre princesse est cruellement loin de ce dernier mot, elle souffre, elle a la fièvre. Hier, j'ai diné chez le cher commandeur. La fête était pour la princesse de Talleyrand et beaucoup de ce qui porte votre nom. Le soir j'ai été offrir mes hommages
(1) Bausset (Louis-François.de), cardinal, membre de l'Académie Trançaise, né à Pondichéry, le 14 décembre 1748, mort le 21 juin 1824, Evêque d'Alais (1784), chanoine de Saint-Denis (1806). pair de France à la seconde Restauration.
Ifll CORRESPONDANCE DU COMTE DE JAUCOURT
à l'hôtel de Votre Altesse où il y avait entre autres Mme de Staël. Le mariage avec Victor de Broglie (1) se fait, il ne dira pas : dans neuf mois d'kui je vous livre un enfant. Mais une brochure, au moins celle du Benjamin sur votre responsabihlé, est faite de travers et sans hahileté, il y a un certain esprit canaille qui tient au règne napoléonien. Voyez Bignon. U pleure, ce pauvre Bignon.
Jaucourt, Ce samedi 11.
Paris, le 13 février 1815.
D'abord, mon cher prince, je vous offre du fond de mon cœur mes vives félicitations sur vos succès. Le roi a qui j'ai dit : a Sire, Sa Majesté me permettrait-elle de lui faire voir l'expression toute franche de la joie de M. le prince de Talleyrand? », m'a dit qu'il en serait charmé. En lisant la phrase tout haut où vous dites ; « le courrier d'aujourd'hui est porteur d'une des choses de ma vie qui m'a fait le plus de plaisir », il s'est écrié : « je le ressens comme lui et je partage son contentement ». Il a ajouté des expressions flatteuses pour vous et je n'ai été que le compère du rôle que le roi a voulu prendre relativement à vos succès, à votre esprit, à votre énergique et noble patience, etc., etc.
Votre courrier est arrivé hier à huit heures. A deux heures j'ai été chez le roi que j'ai trouvé seul, suivant mon habitude, car jamais je n'ai travaillé avec lui que tête-à-tête. Les expéditions sont faites, à quatre heures il signera, à cinq notre homme cheminera et nous aurons fait tout ce que nous pouvions faire, c'est d'accélérer le terme d'une chose si glorieuse.
J'écris au bruit que font dans mon cabinet les généraux Bachmann, Castella, le colonel MuUer, Reinhard et M. Roux qui lient la plume, le tout pour trouver le moyen de rendre
(1) Broglie (Achille -Charles -Léon ce -Victor, duc de), homme d'Etat, né à Paris, le 28 novembre 1785. mort le 25 janvier 1870. En 1813, il fut mêlé aux négociations de Prague. Pair de France te 4 juin 1814, il épousa à Livourne, le 15 février 1816, la fllle de Mme de StaSl.
AVtC LK PRINCE DK TALLEYRAND 193
moins désastreux le plan de M. le maréchal Soult qui, le premier de l'an, avait assez d'argent pour former les gardes Suisses, qui ne trouvait rien d'assez prompt, d'assez considérable, et qui, avant-hier, me faisait mander par Monsieur, dire et confirmer par le roi que l'on ne peut penser à former les gardes suisses en ce moment. Le fait est que M. le maréchal, qui veut faire ses gardes françaises sur la nomination de M. de Bruges, qui n'a plus depuis huit jours de confiance dans la vieille garde, a prouvé que l'on ne pouvait pas former l'un de ces corps sans former l'autre; culbute, nos capitulations sont tout sans dessus dessous. Je ne sais où il veut aller, mais il va à bride abattue ou plutôt sans bride, sans frein, sans raison, c'est un brûleur de constitutions. Enfin, nous verrons! La douceur et la bonté du roi et de Monsieur me gêne bien plus que les escapades de M. le maréchal qui bientôt ne fera peur qu'aux petits enfants. Quant à présent, il chasse Maison de Paris, La Garancière, etc., etc. Il met à la retraite les militaires de l'armée, en activité ceux des corps d'émigrés.
Si le petit tracas de nominations entre M. de Blacas et l'abbé a eu ce résultat, il faut déplorer la puissance de l'amourpropre.
. J'ai vu M. le duc d'Orléans, mon cher prince. Je vous Vai mandé. J'ai vu depuis M. de Grave qu'il m'avait envoyé; j'ai détruit les préventions qui s'étaient élevées en confondant les individus. J'ai revu M. le duc d'Orléans, mais je n'ai pas détruit une liste de trente-deux noms parmi lesquels il y en a de très recommandables. Je vous promets de le revoir et de lui dire encore tout votre intérêt.
Vous recevez nos affaires d'Espagne. M. de Labrador me semble plus sensé que cette Espagne entière. Les rapports vous prouveront que je suis aussi conciHant que l'on me permet de l'être et plus, car j'ai écrit une lettre de ma main, de huit pages, où je lui fournis encore des moyens d'accommodement. Au reste, en fermant sa lettre, il m'annonçait une nouvelle espagnolade où l'on a impliqué M. Bellocq. Nous verrons. Quelle honte j'éprouverais de vous remettre un portefeuille plein de mauvaises tracasseries,
quand vous le remplirez de monuments de talent, de sagesse el de haute politique!
Le chevalier de Brito sort, m'ayant remis de nouvelles lettres de créance avec une non-ratification du prince régent pour l'article 10.
Vous rendrez tout cela et par nous et parle marquis de Marialva. Assurément je partage le sentiment d'indépendance qui veut le soustraire à l'autorité suzeraine de l'Angleterre, mais je vois que l'on veut nous tarabuster sur la ligne de séparation de la Guyane. Vous allez traiter cela au congrès. Je m'en lave donc les mains. [ Le baron de Vincent m'a prévenu hier à dîner chez l'ambassadeur de Danemarck qu'il viendrait ce matin prendre lecture du traité. J'ai soupçon que M. Boutiakine se méfie de quelque chose, car il m'a beaucoup regardé, observé, écouté, ainsi que le baron de Vincent. Monsieur — la pensée de la Russie me ramène à celle du mariage de M. le duc de Berry, — Monsieur, donc, veut que vous nous parliez des princesses de Prusse, de Saxe, de Portugal, enfin, que vous lui arrangiez un mariage. Il m'a reproché d'avoir oubhé de vous en parler et je ne l'ai pas oubhé, mais je prenais confiance enPozzo et è l'accommodement que vous feriez avec le ciel. Malheureusement l'abbé de Latil n'en est pas descendu. Vous vous conduisez comme un ange envers le 21 janvier. Je suis à vendre et à dépendre avec vous pour ne rien céder à ces incroyables de l'ancienne cour et du pèlerinage royal sur notre dévouement, notre fidélité, nos services et nos succès. Il ne faut pas avoir le grand cordon comme Valence, pour les séances du Sénat, quand on a déserté celle de la déchéance. Mais il faut, en vérité, soutenir que le départ de Paris était plus courageux et les députés fidèles plus exposés que les voyageurs européens.
J'ai eu ce matin une première conversation avec le ministre de la marine, elle en amènera d'autres. Le roi lui a dit de s'entsndre avec moi sur la question de Saint-Domingue, mais vous comprenez bien que rien ne se fera que par vous, car il faut que cela s'arrange entre le ministère anglais et celui de France. Au fait, tout ce que l'on obtiendra sera gain, Saint-Domingue est
inattaquable et ne peut se recouvrer que par leur secours. Je
vous quitte, le baron de Vincent est là avec mes suisses, il faut
que je case ceux-ci ailleurs et que je lui montre vos chefs-d'œuvre.
Mille tendres amitiés.
Jaucourt.
Ce 13.
Paris, le 14 février 1815.
Je ne sais si vous avez indiqué au roi, dans votre dernière dépêche, le jour du départ de votre courrier, mais il a fait tirer un calcul d'après lequel il ne l'attend que jeudi. Peut-être nous apportera-t-il des choses fort différentes de ce qui se trouve aujourd'hui même dans le Journal des débats à la date de Wurtzbourg.
Un général qui est encore presque au service de Murât, qui a encore sa femme à Naples, qui a de l'esprit et qui rentre au service du roi, si cependant la liberté avec laquelle il a répondu à M. le maréchal Soult ne lui casse pas le col. Ce général que je connais assez est venu me voir, il m'a même dit que Murât l'en avait prié et il m'a dit que Murât était décidé à se battre et à mourir les armes à la main, mais qu'il comptait sur les engagements de l'Autriche, qu'ils étaient anciens et renouvelés encore récemment, que l'on avait tort, à ce qu'il disait, de n'avoir jamais voulu s'entendre avec lui parce qu'il se serait donné à vendre et à pendre, etc., etc., mais qu'enfin, aujourd'hui même, il était sûr de l'Autriche, et que la preuve en était qu'il n'avait pas pris possession de l'Etat romain et mis l'Italie en armes. Vous en savez sur cela plus que Murât et peut-être plus que le prince de Metternich. Pour moi, je ne parle que de feu Murât, et ne le tiens pas même pour le ci-devant général Murât.
On vous transmet toute la procédure relative à l'éternel Casa Florès. Je me flatte qu'elle vous dégoûtera autant qu'elle me dégoûte. M. Reinhard et moi étions d'avis de gagner encore du temps et la fin du congrès, d'abord parce que votre autorité courait eu un grand poids, çnsuite parce que la conclusion des
COHRESPOHDAKCE DU COMTE DE JACCOL'RT
si importantes aurait rendu probablement facile sur un odement pour de plus petites. Le roi a voulu un terme l'olonlé à laquelle la présence de sa famille a contribué, obligé de refaire la dépêche dans ce sens. Peut-être me ï-vous d'avoir écrit moi-même au marquis de Cevallos. }Z ma lettre qui me semble convenable; et puis la légèreté :e de Laval, en renvoyant notre courrier et poussant evallos par des notes au lieu de pourparlers, m'a paru jette nouvelle communication nécessaire. Au surplus, date du 30 janvier, ce que me mande le prince de Laval : accrédite qu'un nouveau choix tombera sur le duc de ido (on pense ici parmi les espagnols que ce choix serait e à nos affaires), après moi. « Le prince de Laval me encore : ■( on a reçu-hier 29, au ministère des Indes, par extraordinaire de Cadix, la nouvelle du soulèvement des is de Cuzea et de Pimo dans le Pérou. Elle est communi- [■ le vice-roi de Lima, en date du 4 octobre. On mande, res particulières de la même ville, que l'insurrection a laté dans la province de Huamangar, que le général en l'armée du Pérou, don Joachim Perzuola, est dans une i très critique, etc. »
incesse de Talleyrand a décidé que son neveu irait avec imiral Dumanoir et le suivrait à bord. Ce voyage inst amusant m'a paru plaire à ce jeune homme. On n'a landé au roi, l\t. Beugnot a arrangé cela de son autorité, a un habit bleu avec un bouton à fleur de lys. On ne peut is appartenir à quoi que ce soit qu'à la cause de la monarqui sera agréable, même chez les barbaresques. Je n'ai cette petite affaire que pour lever les petites difficultés l'étaient pas de nature à fournir une objection; et puis, j homme qui veut s'instruire adroit à votre protection. Dujours les accueillir. C'est comme le plant que l'on soigne, il quel est le brin qui deviendra un bel arbre. Sur ce sujet, lontesquiou a fait passer hier son plan d'organisation, i M. de Blacas assei^haut, àla fin du consei):«M.le comte.
pm**?
AVtC LK PRINCE DK TALLEYRANI)
souvenez-vous que ceci va recommencer l'affaire de la presse. — Et d'autant plus, m'a répondu M. do M. l'abbé a déjà dit que nous intriguions contre lui. borné à parler sur la protection due et méconnut regarde les protestants des difTérentes communions, m'a entendu avec une apparente bienveillance, le été réellement pitoyable, M. l'abbé de Montesqui< voyé aux futurs règlements, autant vaudrait 1 grecques. J'avais offert mon opinion avec le plus d j'avais pu devant un auditoire si partial; mais il faut M. DessoUe, gagné par la nomination de son fré Monsieur séduit par celle de quatre évèques, M. le d lème par un saint avenir : l'opposition n'était ni for J'avais le maréchal Moncey pour moi. Au fait, la contre M. de Blacas, M. Dandré, M. Beugnot, le ma et moi et Louis, à la minorité au conseil des minist chancelier, M. Ferrand et M. l'abbé, rapporteur. ' six notes que l'on ne parle que de soHdarité. Je déc à M. l'abbé de Montesquieu, que je me rendrai au c que j'y ferai rapport de ce qui s'est passé entre li Naturellement, au conseil du roi, mais afin que l'on pas que j'ai lâchement adopté une organisation d on oublie inconstitutionnellement les luthériens et tants. Au surplus, les Chambres en feront une télU l'abbé y perdra son filet de voix. On approuve g l'ouvrage de Constant sur la responsabilité, moi je pas le système judicieux. Un ministre, quoi qu'il fa.sse, et doit être jugé par un juré qui puisse connaître el la nature de ses devoirs pour aggraver ou alténuei suivant telles ou telles circonstances et tels ou t( Un ministre qui enlève une jeune fille, car c'est i auquel Benjamin juge le ministère actuel le plus c'était Ferrand surtout, serait d'autant plus coup employé les moyens de sa puissance et la poste e qu'il peut prendre sans permission.
)RHESPOriDANCE DU COMTE DE JAUCOURT
pas comme cela qu'il prend congé de nous, c'est à rnées, mais il décline constamment, e vous embrasse, en attendant que la sainte inquisijustice de moi. Je vous enverrai, imprimé ou manus- ;lement de M. l'abbé de Montesquiou, par le prochain
J AU COURT
Talleyrand à Jaacoart.
Vienne, le 15 février 1815.
fonsieur le comte,
miné avec attention les extraits que vous m'avez envotre correspondance avec l'ambassadeur du roi à itivement au bureau de poste français qui était établi
ville. J'ai lieu de regretter, non que cette afiaire ait avec cbaleur, car elle est fort importante; mais, qu'elle ïamée avec la cour de Rome de la manière dont elle ne crois pas que ce soit en réclamant comme une chose ; rétablissement de notre bureau de poste, que nous ms à l'obtenir. Ce n'en est réellement pas un; c'est une lessiou. Une faveur, parce qu'elle a été longtemps ne saurait jamais constituer, pour celui qui l'a reçue, in jouir toujours, ni, pour celui qui l'a faite, l'obligation lais la retirer. Mais comme il importe beaucoup pour ïns de politique et pour nos relations de commerce ifférentes cours d'Italie et même avec Naples, lorsque 'a redevenu ce qu'il doit être, que le bureau des postes
à Rome soit rétabli, il faut demander avec instances lit, mais le demander et non pas paraître l'exiger, ce le moyen de ne pas l'obtenir. Les raisons à faire valoir, qui puissent être employées, sont les raisons de cons- 1 intéressant la religion du Pape, nous parviendrons à le déterminer, surtout en lui proposant en même
AVEC LE PRINCE DE TALLEYRAND temps Tadoptioa des mesures propres à prévenir les inconvénients qu'il paraît craindre.
Nos courriers, poiu- arriver à Rome, devant traverse du roi de Sardaigne, son consentement est aussi né serait préférable que nous fussions autorisés à tes f; par Turin. Mais si le gouvernement Piémontais s'y rt lument, nous nous bornerions à demander qu'ils puss par Gênes. S'il est vrai que les diflicultés qu'il a fait présent n'aient eu d'autres motifs que des motifs de sus relativement à la souveraineté, cette idée ne pouvant si nous ne lui demandons que comme une faveur et n un droit, la faculté pour nos courriers de passer par soiî il n'est pas à croire qu'il s'y refuse.
Recevez, Monsieur le comte, l'assurance de ma hî dération.
Signé : Le prince de Talleyr.
Jaucourt à Talleyranà.
Paris, 18 févrie M. le duc d'Orléans n'a pas perdu de vue la demand< lui avez faite, et je croyais pouvoir vous mander qu était faite, quand, ce malin, il m'a fait dire que M. le Soult lui refusait de lui donner le nombre d'aides de < avait demandés, et pour lequel on ne lui avait fai aucune difficulté, lequel nombre d'ailleurs lui avait é par le comte Dupont. Si M. le marécbal, à qui M. le duc m'a fait dire de parler, cède, la nomination que vous di lieu, s'il ne cède pas, et c'est mon opinion, parce qu' à M. le duc d'Orléans l'invincible raison du nombre ( d'aides de camp de Mgr le duc d'Angoulême, M. d mont ne sera pas son aide de camp et M. le duc aura, je crois, un véritable regret de n'avoir pas f( vous désiriez.
M. le cbancelier, qui fait de si jolies phrases à la tl
200 CORRKSPONDANCE DU COMTE Dli JAUCOURT
ordonnance sur la Cour de cassation et qui traite la justice comme le zéphir et la déesse aux doigts de roses, regrette beaucoup Luxembourg. Au moins Luxembourg, dit-il. Il tient aussi singulièrement à ne rien donner aux Anglais. Les Anglais, dit-il, au fond ne nous aiment pas, et puis, il ajoute en riant :leur donner de l'argent, c'est leur donner des verges pour nous fouetter. Vous vous passeriez bien de ces pauvretés, mais c'est qu'au fait elles expriment une opinion et nous empêcheront de finir convenablement nos affaires de Bordeaux avec le duc de Wellington J'ai fait faire la copie de votre lettre que j'ai d'abord mise sous les yeux du roi, je l'ai envoyée à M. Louis, qui répondra éternellement que les termes du traité ne sont pas formels, que le mot totale s'entend de ce qui est reconnu par le droit et non par les prétentions, que quant aux prisonniers, si l'on admettait la supposition des Anglais, qu'ils ne reconnaissent pour prisonniers à leur charge que les Anglais, ils auraient raison, mais que depuis toutes les dernières années de Buonaparte, et depuis encore, on n'a cessé d'établir, de notre côté, que tout ce qui était soldé par les Anglais était ou pouvait être considéré comme prisonniers faits sur les Anglais. Au surplus, vous aurez sa réplique. Le chancelier penche beaucoup pour cette manière de voir, et le maréchal et M. de Blacas eux-mêmes entrent facilement dans ces considérations qui ménagent le Trésor et ne leur préparent aucun embarras.
Vos succès se répandent avec la disposition d'esprit la plus favorable, mais il n'en est pas de même de Murât. Un intérêt sourd pour les principes révolutionnaires agit en sa faveur. C'est un homme comme nous, qui est roi, fait pour les plébéiens, un point d'appui, un sentiment de satisfaction intime qu'ils ne perdront qu'à regret. Pour les nobles, c'est un sujet de dérision, mais la cause de la noblesse est au moins difficile à défendre. Nous levons les mains au ciel pendant le combat, voilà pour nous tout ce que nous pouvons faire.
J'ai fait faire à M. Reinhard une circulaire d'après unegrande lettre que j'avais provoquée du directeur général de la police
AVEC LE PRINCE J)E TALLEYRANl) gOl
sur Tétat des choses à l'intérieur. M. le prince de Laval avait reçu de M. de Cevallos une confidence contre le général Mouton (1). Cela a été complètement détruit. A cette dénonciation se joignaient mille mauvais soupçons et avis ridicules. J'ai adressé la réponse ce matin même à Madrid.
J'ai fait partir un courrier. Reinhard vous rend compte de tout hors d'une longue lettre particulière que j'ai écrite au prince de Laval, qui l'autorise à quelques mesures plus conciliatrices, comme délai du retour du courrier, autorisation du départ de M. de Casa Florès avec l'ambassadeur, pourvu qu'il n'arrive pas avec lui, etc. J'ai été autorisé à ces modifications par le roi sur la lecture de la dernière dépêche d'Adrien qui est meilleure quant à sa position et très bien faite quant à lui.
La comtesse Auguste de Talleyrand est venue ici, elle partira pour Zurich dans quinze jours, et dans deux pour Orléans. M. Mallet (le général) est ici, il me semble que le désir de M. de Talleyrand serait qu'il y restât, et que lui fît l'affaire des capitulations auxquelles le délai de six mois mis à la création des gardes nuit beaucoup au reste. Vous faites à cet égard plus de bien que nous ne faisons de mal ici. Le comte de Talleyrand désire aussi fixer sa résidence à Berne, tout cela ne prendra pas sur votre temps et viendra quand il faudra.
Le voyage des jeunes princes et princesses déplait, beaucoup d'argent, beaucoup de plaintes, beaucoup de préventions. Voilà ce qu'ils dépenseront et rapporteront. Gare à l'abbé !
Vous aurez remarqué un article Saint-Rock dans les journaux. Il est de main de maître, au moins sous l'œil du maître, dégrossi par M. de Chateaubriand. Vous serez indigné de la bêtise des journaux. J'ai envoyé ce matin même des instructions conformes à vos intentions. M. d'André a la goutte, ce serait une belle occasion pour les Hre, mais il prétend que le roi les lit luimême. Au reste, on va faire des morceaux dans notre sens, mais à côté je ne réponds pas de ce que Ton mettra.
(1) Mouton-Duvernet, né au Puy en 1779, commandant la 2fi subdivision militaire à Valence, fusillé en 1816.
Le roi recevra lord Castlereagh tout de suite et vous êtes bien sûr d'avance que ce sera avec grâce et obligeance. Une mauvaise ordonnance sur la Légion d'honneur, dont le chancelier est M. de Bruges, une mauvaise ordonnance sur l'université, dont je vous ai parlé. Voilà ce qui est fait, ce qui ne se fait pas, c'est une direction commune, une sincérité consciencieuse, une marche ferme et suivie. M. de Blacas ira bien, quand vous pourrez causer avec lui, aucun de nous n'a assez d'ascendant. Demain dimanche, le roi recevra M. de Sèze (1), il n'a pas voulu recevoir après le chancelier de la Légion d'honneur.
Ses mains royales se plaisent à tenir le cordon bleu. Cela est bien simple, ses mains françaises toucheraient le cœur de trentesept mille légionnaires s'il avait jeté au col de M. de Bruges le grand cordon de la Légion et encore mieux si cela avait été à un autre col.
Votre société est en désarroi, la duchesse de Courlande a été toute malade. La princesse souffre mort et passion de l'œil dont elle ne vous voit pas, et ma femme est à Cambrai sur sa chaiselongue.
Comme je vous l'avais annoncé, j'ai obtenu du roi 50,000 francs pour la vaisselle naufragée du comte de la Châtre.
Et j'ai en vérité dû obtenir 24,000 francs au lieu de vingt et 10,000 d'établissement au lieu de six pour M. Maller, qui part dans deux jours pour le Brésil.
Je mets à vos pieds mes respects, mes hommages, mon admiration et ma bonne et inaltérable amitié.
Jaucourt.
Ce 18 février.
(1) Sèze (Raymond, dit Romain de), avocat français, né à Bordeaux, le 26 septembre 1748, mort à Paris, le 2 mai 1828. En 1793, il se rendit à Brévannes, y fut arrêté le 20 octobre et délivré après le 9 thermidor. Il ne reparut dans la vie publique qu'après la Restauration. Louis XVIII le nomma premier président de la Cour de cassation (1815), et pair de France, puis comte. Il suivit le roi à Gand.
fe.
Talleyrand à Jaucourt.
Vienne, le 19 février 1815.
Monsieur le comte, Ce courrier ne vous porte point de dépêche de l'ambassade pour le département, parce qu'il n'y a rien de nouveau à vous mander. La lettre que j'écris au roi n'a même pas d'autre objet que de lui envoyer les différents traités conclus pendant le cours de la dernière guerre entre les puissances alliées contre la France. Je prie Sa Majesté de vouloir bien vous remettre ces traités, après qu'elle en aura pris connaissance, afin qu'ils soient conservés au département.
J'envoie en même temps au roi les actes d'accession à la Bavière et du Hanovre au traité du 3 janvier, ainsi que des doubles des actes d'acceptation que j'ai remis en échange. Le rot vous remettra les uns et les autres pour que vous fassiez prépeirer des actes d'acceptation. Je ne les ai pas envoyés plutôt parce que je voulais y joindre aussi l'accession de la Hollande, Mais celle-ci n'étant pas encore signée, et les autres ayant déjà plus d'un mois de date, je ne veux pas différer plus longtemps. II sera même nécessaire que vous fassiez antidater les ratifications, afin qu'elles puissent être censées avoir été échangées dans le délai convenu, qui est de six semaines.
On s'occupe en ce moment des affaires de la Suisse. Peut-être, lorsque je vous enverrai ma première dépêche, y aura-t-il enfin quelque chose d'arrêté sur les arrangements de ce pays.
Quant aux autres affaires qui restent encore à régler, ce ne sera guère que dans les premiers jours de mars qu'elles pourront avoir pris une couleur un peu décidée.
D'ici à peu de jours, je vous renverrai successivement, mais sans dépêches, la plupart des courriers qui sont auprès de moi. Comme j'en reçois de vous plus que je n'en expédie, ils s'accumulent ici et j'en suis véritablement encombré. Quelque grand
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20i CORRKSPONDANCE DU COMTK DE JAUCOURT
que soit l'hôtel, la place y manque, surtout à l'office, où mainteliant il y a plus de quarante personnes.
Recevez, Monsieur le comte, l'assurance de ma haute considération.
Vienne, le 19 février 1815.
Monsieur le comte.
Les duplicata que M. le comte de Talleyrand m'a adressés des dernières dépêches qu'il vous a écrites m'ont fait voir qu'il voudrait qu'il lui fût envoyé des informations sur les arrangements qui se préparent ici, relativement à la Suisse, et des directions sur la manière dont il doit parler de ces arrangements et des vues qu'y porte la France. Ces désirs me semblent se ressentir un peu de l'irréflexion assez naturelle à la vivacité du caractère français. Parler d'arrangements lorsqu'ils ne sont pas conclus, lorsque mille circonstances peuvent modifier ceux qui ont été projetés, c'est une chose qui ne saurait avoir que des inconvénients. J'en trouve plus encore à manifester les vues que l'on peut avoir. Si elles restent sans effet, on a, sans avoir satisfait ceux à qui elles étaient favorables, mécontenté les autres, et l'on passe aux yeux de tous pour ne jouir d'aucune influence, parce qu'ils ne sont pas à portée d'apprécier la grandeur des obstacles. Je vous prie donc, Monsieur le comte, de répondre à M. le comte de Talleyrand qu'il ne pourra lui être envoyé d'informations sur l'arrangement des affaires de Suisse, que lorsqu'elles seront terminées. Je vous prie aussi de faire des réponses dans le même sens aux ambassadeurs et ministres du roi qui, dans leurs dépêches, exprimeraient le désir d'être informés avant le temps de ce qui se passe au congrès.
Je vous ai précédemment invité à vous concerter avec le ministre de la marine, relativement aux bases sur lesquelles nous pourrions proposer au Portugal de régler la ligne de démarcation entre les Guyanes française et portugaise, et de m'en-
AVEC LE PRt>CE DE TALLEYRAND
voyer l'autorisation du roi pour traiter avec M. le ce Palmella sur ces bases; j'espère recevoir prochainement une réponse à ce sujet. Mais si vous n'aviez pas encore l'envoyer, je vous prie de le faire le plus promptement qi sera possible.
Recevez, etc.
Signé : Le prince de Talleyrani
Jaacourt à Talleyrand.
Paris, le 21 février 1
Lord Castlereagh n'est pas encore annoncé par aucun c l'on s'est plu à répandre ici que le duo de Wellington él malade, ce que j'ai combattu par l'article de votre lel disait que vous aviez dîné avec lui.
Hier, au conseil, a passé l'afTaire de Marseille, cette al fait en tâtonnant, on ajourne la plus grande partie de no vations au moment où l'expérience aura prouvé qu'ell pliquent à la situation actuelle des choses, et qu'il faut ( soit ednsi que cela était il y a vingt-cinq ans. M. Fleui fourni à cet égard un bon mémoire ou plutôt plusieurs b< moires. M, Becquey (1) les a pris fort en considération, i douanes, mais les prohibitions, mais les avantages à ce à nos manufactures, tout cela est intervenu et il résulte ville de Marseille, le commerce en Levant, les manufacl soude artificielle, etc., se plaignent. Si le concours de ; n'est que l'expression de la partialité et de l'intérêt pe: on pourrait les considérer comme la preuve négative des véoieots du système adopté.
Votre maison est dans une véritable affliction et pour la ressens vivement. Le pauvre baron Reinhard a perdu sa morte après vingt-trois heures d'une attaque de paralyi
(1) Conseiller d'Etat, Directeur général de l'agriculture, du ce des arU et manufactures.
jours croissante et sans qu'elle ait pu exprimer une seule phrase. L'avant- veille elle se promenait et le pauvre Reinhard s'occupait de fêter son jour de naissance dont l'anniversaire fatal a été le jour de sa mort. Le roi m'a permis de transmettre à M. Reinhard les expressions d'intérêt et de bonté dont il a honoré le malheur d'un des hommes qui, réellement, méritent le plus d'être distingués. Si vous jugez qu'il y ait quelque chose à faire, donnezmoi vos ordres, je m'empresserai de faire tout ce que vous me prescrirez. La duchesse de Courlande a été ce qu'elle est toujours', et, dans cette circonstance surtout, elle s'est montrée un ange consolateur.
J'ai remis ce matin à M. Maller ses instructions approuvées par le roi, il partira lundi et dimanche nous causerons pour la dernière fois à dîner chez M. Beugnot. Je ne crois pas que le ministre soit intraitable sur la limite de l'Oyapock. Il s'est fait soutenir par M. Buache qui, je crois, parle dans le respect de la mémoire de son père, lequel n'était nullement impeccable (1).
Je ne pense pas que M. Beugnot se place sur la ligne rouge qu'il a tracée imperturbablement, et je ne doute pas qu'il ne vous laisse faire à votre gré. Vous aurez meilleur marché de lui que de Louis, dont vous recevrez une belle réponse écrite assez d'accord avec la pensée intime du roi et la pensée prononcée du ministère. Traiter les Anglais comme les Français les plus favorisés. Déclarer que tout prisonnier à la solde des Anglcds est prisonnier anglais. Voilà les deux décisions les plus équitables qu'il y ait à attendre du ministère des finances. Au reste, ces décisions sont modestement appuyées par Du Fresne de Saint- Léon (2) qui, s'alarmant de quelques menaces de M. Louis, m'a
(1) Buache de Neuville (Jean-Nicolas), géographe français, né à la Neuville-au-Pont (Marne), le 15 février 1741, mort le 21 novembre 1825. Professeur des petits-fils de Louis XV, membre de l'Académie des sciences et premier géographe du roi.
(2) Dufresne de Saint-Léon (Louis-César- Alexandre), financier français, né à Paris, le 15 avril 1752, mort à Paris, le 11 janvier 1836. Premier commis des finances sous Necker, il fut nommé, en 1777, liquidateur du trésor royal. L'Assemblée constituante le chargea, en 1790, de lui présenter un rapport sur la liquidation de l'ancien régime. Poursuivi comme réactionnaire,
prié hier de l'assurer qu'il ne voyait que par ses yeux et qu'il parlerait, écrirait et jurerait dans son sens. C'est ce que je ferai jeudi à dîner chez moi où j'ai l'honneur de recevoir la solidarité ministérielle dans son acte le plus étroitement obligatoire.
Voici un mot du roi. Il demandait le journal intitulé le Nain Jaune, quand M. le duc d'Angoulême lui a dit : « mais est-ce que Votre Majesté lit le Nain Jaune, on dit que c'est un mauvais journal? — D'abord, a dit le roi, il m'amuse et puis il me dit ce que vous ne me diriez pas ». Nous attendons votre retour pour faire de même et mieux encore, car on ne lui dit pas grand'chose. Le prince de Tarente a une espèce d'homme de loi ici qui assiège les bureaux. J'ai refusé de le voir et l'ai renvoyé à M. Bourgeot qui l'écoute et ne lui répond pas.
L'affaire du clergé va sur je ne sais quel pied; au reste, j'ai refusé de recevoir à l'avenir aucune lettre qui ne serait pas signée du ministre de l'intérieur. Le fait est que quand même l'on enverrait, comme on le désire, M. Jules de Polignac à Rome, ce que M. de Pressigny trouvera très bon, car il est à ce qu'il me semble très conciliant, on n'arrachera pas une concession entière du Pape. Pour moi, prédestiné, je rirai bien quand cous serez damné, et j'ai fort envie que le cardinal Gonsalvi se trouve à Rome pour se mêler dans les discussions qui traînent tout doucement et finiront bien gauchement.
Murât, Murât, de quel côté tombera- t-il? C'est là ce que tout le monde regarde. On a peine à croire que ce puisse être au moins dans le mois de mars, et l'on me parait persuadé qu'il ne sera jugé que dans celui de mai. J'en serais fâché, votre présence est nécessaire ici. Le retour des Chambres sera moins orageux que l'on ne veut le faire croire, mais il est sûr que les rôles seront distribués et tous les actes ministériels passés en revue. \ J'ai reçu une lettre de M. de Rivière, de sa route il enfle beaucoup, il va cependant doucement et met à vos pieds son hom-
Dufresne de Saint-Léon se réfugia en Suisse; il rentra au 18 brumaire. Louis XVI II rappela au Conseil d'Etat. (V. p. 146.)
SDS GOHRKSPONDANCE DU COMTE DE JAUCOURT
mage. On me propose d'envoyer M. Lesueur, très habile botaniste (1), à Conslantinople.
Moi, mon prince, je joins mon hommage d'aujourd'hui à ceux
que je vous ai offerts toute ma vie et que je vous offrirai avec la
ferveur de l'amitié la plus dévouée et de l'admiration la plus vraie.
Tous vos amis disent que la nomination un peu légèrement
mise dans les journaux est dans le cœur du roi.
Jaucouht.
Paris, le 21 février, à 5 heures.
Talleyrand à Jaacoart.
Vienne, le 24 février 1815.
Monsieur le comte.
Ce courrier ne vous porte encore aucune dépêche de l'ambassade pour le département. Je ne le charge même d'une lettre pour le roi que parce que je n'aime point que mes courriers retournent à Paris sans que Sa Majesté ait de mes nouvelles. Cependant, j'ai pu lui parler, quoique sans détails, d'un incident nouveau relativement à Naples, et qui, je crois, nous sera avantageux. J'aurai demain des informations plus amples à ce sujet. Je les transmettrai au roi et je vous les ferai connaître par mon prochain courrier.
Ces expéditions, quoique rapprochées, ne suflïsant pas toutefois pour diminuer assez le nombre des courriers qui sont ici, je me déciderai à en faire partir plusieurs sans dépêches. Comme je ne veux point qu'ils courent les cabarets, ce qui pourrait avoir des inconvénients de plus d'une espèce, ils sont tous dans la maison de l'ambassade et y causent un embarras extrême.
Recevez, Monsieur le comte, l'assurance de ma haute considération.
Le prince de Talleyrand.
(1) Lesueur (Charles-Alexandre), voyageur, naturaliste et dessinateur français, né au Havre, le 1" janvier 1778, mort à Sa in te -Adresse en décembre 1657. En 1815, il passa en Amérique avec le géologue anglais Maclaure. De retour en France, il fut nommé directeur du musée du Havre.
Jaucourt à Talleyrand.
Paris, le 25 février 1815.
M. le comte de Blacas, qui vous écrit, vous donne, suivant ce qu'il m'a dit, des nouvelles de la santé du roi avec détail. Il a été très gai hier à son conseil, où les affaires à l'ordre du jour étant épuisées, il a encore donné une heure à la conversation, et l'a soutenue avec la grâce que vous lui connaissez et toute la plaisanterie d'un esprit libre et d'un estomac sûr de sa besogne.
Pour le premier courrier, je vous expédierai le jeune Denoix. Vous vous y intéressez, il vous a été fort recommandé par M. Forestier qui y prend un intérêt de cœur. Depuis votre départ pour ne pas trop tarabuster M. Mornard, je l'avais mis dans le cabinet à côté du vôtre et j'en suis fort content; il est question pour lui d'un mariage, je n'ai pas poussé Forestier de questions, mais je sais seulement que le sort que vous voudrez bien lui préparer décidera cet événement qu'il me semble que l'on regarde comme désirable pour lui. Il a pensé que votre bonté naturelle serait plus intéressée par sa présence, et il m'a, avec beaucoup de discrétion, fait prier de lui faciliter les moyens de vous aller trouver. Peut-être ne serez-vous pas fâché de l'avoir là pour le charger de quelques commissions. Il sera un courrier, pas autre chose, et n'aura affaire à M. Bresson qu'en cette qualité. Vous savez que M. de Blacas a pris avec lui M. Forestier auquel il a donné la place de M. d'André et qu'il l'emploie beaucoup. M. Forestier a depuis ce temps-là repoussé toutes les sollicitations que lui a adressées M. Beugnot, et n'a pas voulu reprendre la division qu'il dirigeait au ministère de la marine. Il est enchanté de sa position actuelle et se loue beaucoup de M. de Blacas.
Le lord Castlereagh n'est pas encore arrivé ni même aucun courrier, ni première voiture. J'ai, suivant vos instructions, déjà préparé tout pour son court séjour ici. Je suis autorisé à le mener chez le roi sans prendre de nouveau ses ordres. Seulement,
;ORBESPONDAWCE DU COMTE DE JAUCOURT is douleurs de goutte tourmentent le roi plus le soir que , il serait possible que nous ne pussions être reçus que cinq heures et demie. Mme la duchesse d'Angoulême i permis de dire à lady Castlereagh qu'elle la recevrait jusqu'à cinq heures, et le soir après neuf heures, sans . nécessaire que j'écrive à Mme la duchesse de Serenl. vent aujourd'hui, le comte de Blacas leur donnera à [nain. Je suis fort impatienté de l'absence de Mme de , qui me gênera pour recevoir lady Castlereagh, et, pour rg qu'ils passent ici, on ne pourra guères le prier lui sans ogeront rue d'Artois, à l'hôtel de l'Empire. Vous nous is à sa discrétion pour les nouvelles, mon prince, mais, lant.le comte de Goltz, qui a reçu un courrier du 13, aut du pavé et me paraît fort satisfait. Tout le monde ne as également de votre succès. Murai, en attendant que aigne, on veut le présenter comme encore considérable. terminera bien des choses et sera le premier pas vers un rdre d'idées politiques, elle nous sortira de la série des ies dotations, de majorats, de fortunes inouies. Aucun on cher prince, que le terme même du congrès ne soit d'un meilleur- esprit dans l'armée.
erez plus pour la discipline, pour l'esprit régulier et raiqu'il faut enfin que reprennent les officiers, que le Soult, fût-il encore revêtu de son heureux sobriquet »s I".
* que vous me dites, mon cher prince, sur la nécessité [net des ministres, est bien vrai, bien juste, bien ui^nt, n impossible. Je ne sais ce que votre retour heureuï able, votre supériorité et votre volonté ferme d'établir e du ministère à l'instar de celle d'Angleterre, pourront , mais en ce moment, ce qu'il faut vouloir, c'est au lieu union plâtrée qui donne une apparence de bonne inteline franche opposition qui laisse à la critique le mérite chacun à s'observer et à mieux faire. La responsabilité stres se fera par un mouvement tumultueux des Cham-
bres, des pétitions, des dénonciations, et nullement par une bonne loi que Ton n'aura pas le courage de proposer dans le ministère, ni la sagesse de faire dans les Chambres.
On a arrêté un colonel Stévenot, qui recrutait pour l'armée royaliste. D'André l'a fait venir, il a refusé de répondre et a dit qu'il agissait par ordre d'en haut. Le roi ignorait jusqu'à son nom, mais ses allures ne l'étaient pas de tout le monde autour du roi. Nous verrons si l'on poussera cela un peu plus courageusement.
Le comte Jules de Polignac va repartir pour Rome. J'ai pris soin de sauver l'amour-propre de M. de Pressigny qui me semble le seul à considérer là-dedans. Monsieur a fait sentir au roi la nécessité d'avoir une réponse prompte du Pape. Je joindrai à ses instructions des objets étrangers à celui-là, comme sur l'état de Naples, Milan, etc., enfin, je lui ai ménagé une audience du roi qui, vis-à-vis de M. de Pressigny, lui donnera du relief et fera que sa prudence viendra au secours de nos précautions. Je profiterai de cela pour reprendre l'affaire des postes. Je vous assure que je l'ai menée avec soin et même tant d'égards que le marquis d'Alfieri avait été séduit par vos raisons et s'était plus engagé que sa cour ne voulait. Depuis, je l'ai vu, je me suis servi de la sagacité avec laquelle vous indiquiez la marche à suivre, pour l'engager à rentrer dans cette affaire par des procédés encore plus déférents. Mais il m'a dit de bonne foi : « Nous n'avons pas envie, malgré nos rapports de sang et de voisinage, que vous ayez avec Milan, Rome, Naples et toute l'Italie, un moyen sûr et hors de notre surveiUance de correspondre, de vous entendre, etc. » Cependant, je ne crois pas encore que l'on ose nous repousser absolument, si nous nous bornons à la communication par Gênes. A Rome, nous aurons plus de facilités.
Vous m'avez envoyé une note de M. de Labrador qui va foudroyer M. de Cevallos; mais aussi j'ai peur pour le prince de Laval sur lequel le Cevallos se revengera, car il faut bien qu'un Espagnol se venge.
Vous êtes mécontent des journaux, mais que voulez-vous, je leur ai envoyé une note faite d'accord avec moi par M. Reinhard,
un vrai guide-âne, ils n'en font que plus mal. Je ne sais pas encore par qui ni comment à l'instant où l'afTaîre de la Saxe Be finissait, on parlait de départements recouvrés; les maréchaux sur ce point sont très mauvais et le Soult pis que les autres.
Monsieur m'a ordonné de prendre des informations sur la figure, taille, tournure, caractère des princesses de Saxe. Il m'a parlé avec confiance sur le mariage; ses idées ne vous gêneront pas, puisqu'il aime mieux une princesse qui n'entraine aucun rapport d'ambition ni de guerre que touto autre; à cet égard le Piémont même ne les écarterait pas; on se bat pour Genève comme pour la Belgique (1).
Finissez donc cette pauvre Suisse, je suis pris dans les capitulations, les difficultés de tout genre, et l'on nous jette à la tête les mésintelligences, les rivalités, les armements. T. Votre courrier fait assez bien son métier de pacificateur, mais il faut que le congrès arrête toutes les discussions par sa convention souveraine.
- Adieu. Beurnonville sort d'ici, il travaille à faire une revue hebdomadaire des membres du conseil qui ne sont pas à portefeuille. M. de V^itrolles agit là-dedans, à ce qu'il me parait.
Convenez que l'on est bien malheureux d'avoir à lire un pareil griffonnage pour y trouver de telles pauvretés, mais ce sont là
Ma femme revient le I" au-devant de vous, elle me chai^ de tous ses respects conjugaux pour vous. Le pauvre Reinhard est bien malheureux.
La boîte de quinze petits mille francs attend lord Casllereagh; elle est là. Vous aurez reçu les nôtres trop tard.
Jaucourt.
(t) La liste deï partis disponibles, dressée par Talleyrand, co exactement onze princesses catholiques au-dessus de quatorze e sous de vingi-cinq ans.
Talleyrand à Jaucourt.
Vienne, le 27 février 1815.
Monsieur le comte,
Les affaires n'ayant encore fait aucun progrès depuis l'envoi de mon dernier courrier, je n'ai toujours rien de nouveau à vous mander. Le prince de Metternich a désiré que les arrangements qui intéressent la reine d'Etrurie (1) et l'archidjichesse Marie- Louise fussent encore différés de quelques jours, et, de mon côté, je n'ai pas voulu entamer la question de Naples, désirant d'attendre une lettre du roi sur le résultat de l'entretien qu'il a dû avoir avec lord Castlereagh, et l'arrivée d'un courrier que ce ministre m'a promis d'expédier peu de jours après son arrivée à Londres pour faire connaître le parti auquel s'arrêtera le cabinet anglais dans cette question.
L'empereur de Russie m'avait formellement promis que nous y aurions son appui. Cependant, il m'est revenu qu'il tient avec les personnes de son intimité un langage bien peu conforme à cette promesse. Ne pouvant faire, a-t-il dit, que l'Italie entière soit indépendante, il veut que dans ce pays il y ait une puissance forte, qui ne soit sous l'influence ni de la France, ni de l'Autriche. Comme cette puissance ne peut être que Naples, il faut, pour atteindre ce but, que Naples n'appartienne pas à la maison de Bourbon; il veut donc soutenir Murât. Cette odieuse disposition ne changera sûrement point le résultat auquel nous espérons arriver, mais augmentera la difficulté de l'obtenir.
Mais ce n'est pas dans cette question seulement qu'il a des intentions si peu conformes à la loyauté et à la bonne foi. Il en montre dans toutes d'aussi mauvaises. Il arrête l'arrangement des affaires de la Suisse, en faisant naître à chaque instant de nouvelles difficultés; il contrarie ceux qui intéressent la reine d'Etrurie et l'archiduchesse Marie-Louise pour lesquels nous
(1) Infante Maie-Louise de Bourbon, fille du roi d'Espagne, Charles IV.
CORRESl'ONDANCE DU COMTE DE JAUCOURT
ons parvenus à bien disposer l'empereur d'Autriche. Il veut 'une des légations soit donnée au prince Eugène; partout enfin, luscite des difficultés sans nombre.
Lorsque, pour le malheur de l'Europe, la Russie se mêle ainsi ns toutes les affaires, y prend un ton d'autorité et semble uloir dicter ses volontés, il est véritablement déplorable et indaleux qu'aucune puissance, la France exceptée, n'ose s'y poser, pas même l'Angleterre, qui se contente d'en gémir. Recevez, etc.
Le prince de Talleyrand.
Jaacoart à Talleyrand.
Paris, le 28 février 1815.
! de votre courrier, hier 27, nous a un peu surpris, tus ne nous habituez pas à des soins si rapprochés. Vos ordres •ont exécutés et vous recevrez par le retour de votre courrier medi ce que vous demandez. Vous recevrez aussi les dépêches du i très étudiées, suivant ce qu'il m'a dit; car, comme j'avais pris ses dres pour retarder le départ de M. Denoix d'un ou deux jours, m'a dit : «il me faut plus de temps que cela, faites partir ce cour- •r-ci, je veux répondre en détail par l'autre. J'ai été ce matin ux heures avec lord Castlereagh, je le verrai encore demain, parlerai de tout cela au prince de Talleyrand. « Le lord Ca.sllereagh sort de chez M. Louis et est venu me voir très. Le discours de Louis se réduit à ceci textuellement : la rogation au mode général qui régit Français et étrangers n'est is exprimée, aucun article ne porte cette clause en faveur des nglais, et c'est seulement en extension des mots totale et réci- ■ccitc que l'on induit la convention réclamée aujourd'hui, alitiquement, il dit : si vous traitez les Anglais préférablement IX Français, on murmurera, préférablement aux autres nations, 1 dira que vous en avez peur. Le roi m'avait ordonné de le voir I matin, je l'ai fait. Lord Castlereagh l'a vu après, mais il m'a
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paru peu porté à croire au succès de sa conversation. Toutefois, le roi a pris certains engagements bien forts vis-à-vis de lord Castlereagh. S'il avait été possible d'attendre votre arrivée, cela aurait mieux valu. Vous auriez d'abord saisi Louis par la nature des conventions faites par vous, et mieux sues et entendues de vous que de lui ni de personne. Rien ne peut remplacer cette autorité ensuite par les considérations. Cela est fâcheux; il serait très nécessaire, très urgent que vous et Louis fussiez étroitement unis, la force serait là et il vous est attaché de cœur; mais il faut lui rendre justice, il tient à son système, à son succès, à sa gloire, nullement à sa place, et je vous assure qu'il trouverait assez heureux d'en sortir par une belle porte. Je pense bien que c'est en effet là la pensée favorite de tout homme d'honneur qui y est entré une fois.
Malheureusement, il n'y a pas de porte honorable pour sortir du ministère que celle qui fait tort au roi, et cette idée est cruelle. Je vous assure que Soult n'y pense pas, il aime trop le roi, mais M. de Bruges y pense sans doute aussi parce qu'il aime encore plus le roi. Le chancelier aussi l'aime vivement, et sa simarre lui représente la monarchie.
Hier, j'ai eu au conseil un mot avec lui et avec M. Ferrand, ce dernier disant :« Pourquoi ce moi Institut, né depuis vingt-cinq ans> un mot de création révolutionnaire? » et M. Dambray disant que si l'on rendait les jetons, ils se jetteraient dessus pour se les arracher : « Vous dites un grand mot, un mot admirable, utile, sage, conservateur. »
Toute irritation retourne au projet du jacobinisme, mais on ne sent pas que l'on irrite quand on fait tout pour cela. Il y. a là vingt personnes qui obsèdent, qui entourent, qui se multipUent et veulent être un corps, une puissance dans l'Etat. Monsieur, qui a voulu être bon pour moi, est resté après le conseil à causer et a parlé de toutes choses. De vous, très bien, de Soult, en l'excusant sur Exelmans, mais en convenant de sa faute. J'ai vu que Monsieur a de bien bonnes intentions, mais qu'il met dans sa balance des poids bien inégaux.
ai6 CORRESPONDANCE DU COMTE DE JAUCOURT
M. Jules de Polignac part demain pour Rome, l'inspiration n'est pas venue du roi, mais maintenant il le veut et il y attache de l'importance; il veut qu'il reste jusqu'à rapporter la bulk; il l'a autorisé à envoyer des courriers et à s'occuper de l'affaire Murât, à proposer la France pour asile au Pape et comme le roi a le cœur noble et conserve réellement le feu sacré de l'honneur français, il lui a enjoint de dire que si nos affaires n'étaient pas terminées, ce serait un motif de plus pour qu'il ne demandât au Pape que ce qu'il voudrait accorder ou même pour qu'il suspendit toute demande.
Je charge M. Jules de Polignac de notre poste de Milan el de Rome, mais pour Milan, nous n'obtiendrons rien.
Adieu, je retourne chez Louis. Je verrai encore lord Castlereagh chez la duchesse de WelUngton. Je compte prendre là congé de lui, de lady Castlereagh et de Mme sa sœur. 11 se remet en route demain.
Je crois que vouspouvezpermettre au jeune Denoix(l) de vous entretenir un instant sur les affaires; par M. Forestier, il sait quelques petites choses et je crois aussi que, par lui-même, il a de quoi observer.
Je vous remercie de vos bonnes lettres et des détails où vous avez l'extrême bonté d'entrer relativement à la vieille phalange diplomatique. Assurément, vous dites bien vrai sur Bignon el lui-même serait forcé de vous trouver juste et bienveillant.
Tout à vous.
Jaucoubt.
P.-S. — Le roi va bien, mais il sera encore longtemps sans marcher.
Ces dames font encore courir ce pauvre Denoix chez elles. Reinhard est bien malheureux.
AVEC LE PniNCE DE 1
Talleyrand à Ja
Monsieur le comte, J'ai reçu directement de M. le coi de la note qu'il a adressée à la Dièli l'honneur de m'entretenir. Cette not( il aurait mieux valu qu'il ne l'eût pai vous prie de vouloir bien lui écrire. .
ments relatifs à la Suisse aient été C( Diète helvétique, il doit se tenir da recommandée, tant sur ce qui a ra qu'aux événements qui peuvent se nistres du roi ne doivent présenter d reçu l'ordre exprès, que sur des chdsf J'ai lieu de croire que l'empereur ( prendre la Turquie dans les garanties l'intention de stipuler pour toutes le gement des afTaires qui se traitent ai dant ii voudra mettre à cette garan encore pu découvrir sur quoi elle porti ce serait relativement aux provinces ment cédées. Il existait entre le gou blime Porte des discussions dont qui provinces étaient l'objet. Il me parait Russie se substituant, parce qu'il les propriétaires de la Perse, veut faire tions, et que c'est là ce qu'il a excepi quis de Rivière, à qui je vous prie d se procurer et nous transmettre que prétentions que la Russie peut avoir
J'ai déjà eu l'honneur de vous di
lORRESPONDANCE DU COMTK UE JAUCOCRT
mith (1); mais je crois nécessaire d'y revenir, parce que n'en France, où il suffît aujourd'hui de s'être fait conj quelque chose d'extraordinaire pour acquérir de la tion, on en a beaucoup pour lui. Je suis persuadé que tait pas évadé du Temple on ne ferait à lui aucune atten- 'y a rien de remarquable en lui que son extravagance, nion, suffisamment justifiée par tout ce qu'il dit et par u'il fait, n'est pas seulement la mienne; elle est ici celle ! monde, celle même des Anglais qui ne vont pas chez lui le reçoivent point; c'est aussi celle que l'on a de lui en •e. Je crois que M. le marquis de Rivière a sur son compte toutes différentes, et il serait bon de lui écrire pour le r.
urez pu voir par des articles que les Prussiens ont fîût sns la Gazette de Berlin et dans plusieurs journaux ^enême dans ceux de Vienne, que, d'après leur calcul, la la Saxe qu'ils doivent acquérir serait plus considérable vous l'ai mandé. Ces publications ont eu pour objet de le mécontentement qu'a excité en Prusse l'arrangequel nous sommes parvenus à les amener, et qui fait l'affaire de la Saxe comme d'autant plus mal finie pour s occupaient déjà ce pays, en avaient, en quelque sorte, ession, et avaient dit et répété qu'ils l'auraient tout la tête des mécontents, se fait remarquer le maréchal A Berlin, les dispositions sont telles que le roi est fort isé d'y retourner, parce qu'il s'attend à y être très eiili. C'est cette crainte, qui paraît effectivement très dée, qui l'a engagé à grossir comme il l'a fait dans
th (sir William Sydney), marin anglais célèbre parses audacieux nain, l'rit du service à douze ans. Commandant de frégate à ns. Brûla une partie de la flotte française à Toulon en 1792. n 1794 au Havre au cours d'uae hardie reconnaissance, il tut Paris, enTermé à l'Abbaye, puis au Temple avec un émissaire s'évada en 1797 au moyen d'un taux ordre du ministère de la : présenta au geôlier un danseur de l'Opéra, nommé Boisgirard. s dans le procès de la princesse Caroline. Mort comblé d'hon-
" < ^s^?rvr
les rapports qui ont été publiés, lés avantages qu'il a obtenus.
Le général Pozzo di Borgo, dont le départ pour Paris avait déjà été annoncé il y a longtemps et avait ensuite été différé, va définitivement partir sous peu de jours.
Le général Ricard va bientôt aussi retourner à Paris, le cas pour lequel sa présence à Vienne aurait été nécessaire, ne pouvant plus se présenter. Je le connaissais déjà comme un des officiers les plus recommandables de l'armée. Son séjour ici n'a fait qu'augmenter l'estime que j'avais pour lui et me le fait considérer comme l'un des serviteurs du roi qui lui sont le plus dévoués et qui, par leurs sentiments et leur mérite, sont les plus dignes de sa confiance. Je vous prie de faire en sorte qu'il lui soit témoigné des égards et de lui en témoigner vous-même.
Recevez, monsieur le comte, l'assurance de ma haute considération.
Signé : Le prince de Talleyrand.
Jaucourt à Talleyrand,
Paris, le 4 mars 1815.
Le roi vous écrivant aujourd'hui fort en détail, vous aurez réponse à une grande partie de vos demandes, mais moins promptement que vous ne le désiriez. Vous comptiez sur le 6, et notre courrier n'arrivera que le 11 ou le 12. Vous espériez une lettre de lord Castlereagh le 18, et je ne crois pas possible que vous en receviez avant le 25 au plus tôt. Il est parti le 1«^ à huit heures du matin, s'est arrêté à Amiens, je crois, mais enfin en route et n'aura guères été à Londres que le 4. Le prince de Castel Cicala qui sort d'ici ne l'a pas rencontré parce qu'ils se sont croisés pendant la nuit.
Vous remarquerez que les pouvoirs accordés à Votre Altesse ont une ligne grattée à l'endroit qui porte vos qualifications. Vous verrez la même chose dans les pièces ratifiées que ce courrier vous porte. En les faisant lire au roi, j'ai pris la liberté de lui
dire qu'il me semblait qu'il y avait une erreur ou plutôt un oubli. Le roi a souri et m'a dit : « Ha! le mot cousin? Il faut le faire mettre », et ensuite, avec la grâce que vous lui connaissez, il a fait l'arrangement des mots poiu* que celui-là pût tenir.
Louis vous écrit sur l'affaire des créances; je me dispenserai donc de vous en parler. Sur celle de Bordeaux, qui n'est rien en comparaison, il sera assez coulant, et m'envoie Saint-Cricq pour que nous la finissions.
Le lord Castlereagh m'a paru plein de confiance, d'estime et de conformité dans sa manière de voir avec vous et poin* vous, disposé à combattre les dispositions peu amicales des deux nations, par un système durable de paix et d'alliance. Si j'en crois le prince de Castel Cicala (1), cette démonstration est sincère, mais il n'y a pas beaucoup d'unité entre lui et lord Liverpool (2), il y a toujours, d'après celui-ci, un désir très prononcé de faire venir ici le frère du duc de Wellington et de mettre le duc de Wellington dans une position princière en Angleterre. Il y aurait dans le peuple anglais un sentiment contradictoire de désir de la paix et de vanité extrême dans la question du congrès. Le prince régent aurait demandé avec empressement copie d'une note passée par le prince Càstel Cicala au ministère en demande d'explication et d'éclaircissement sur le voyage et la présence de la princesse de Galles (3) à Naples. Cette note aurait été accueillie très favorablement. Suivant lui, les Abruzzes et les Calabres seraient tellement disposés à agir, que les agents secrets seraient occupés à retarder l'explosion, le rappel des troupes dans les frontières serait une mesure efficace. Lès milices, qui laissent l'armée à trente ou quarante mille hommes au plus, seraient lasses et fatiguées de
(1) Ambassadeur des Deux-Siciles à Paris. Voir p. 219.
(2) Liverpool (Robert-Banks Jenkinson, comte de), né le 7 juin 1770, mort à Whitehall, le 4 décembre 1828. Gouverneur de la monnaie (1799), il fut chargé des affaires étrangères (1801), et négocia le traité d'Amiens. Ministre de l'intérieur (1804), de nouveau ministre des affaires étrangères (1809). En 1812, il prit la direction du ministère tory, qu*il garda près de quinze ans.
(3) Galles (Caroline- Amélie-Elisabeth de Brunswick-Wolfenbuttel, princesse de), née le 17 mai 1768.
m CORHESPONDANGE UU COMTIi DE JAUCOURT
velles. Au fait, les Vaudois s'armaient pour leur indépendance, nullement pour satisfaire ni haine ni passion ambitieuse.
Mme de Staël vient de m'envoyer une lettre pour l'évêque de Saint-Malo. Le mariage est décidé entre Victor de Brc^lie et sa fille. Jules de Polignac est parti ou part. J'ai fait vos commissions et ferai celles pour ma femme qui sera ici demain.
Moi je vous désire, vous espère et vous déclare qu'il faut être ici au moins quinze jours avant les Chambres. Ce sera bien peu, mais ce sera encore beaucoup.
On parait décidé à mettre ce coquin de Montreuil devant un conseil de guerre. La cour criminelle s'est récusée, le conseil se récusera, il y aurait un règlement de juges.
Le roi élimine les ratures de l'Institut, conservele nom d'institut, recrée les académies de peinture et en supprimant la quatrième classe rend le nom d'académies aux trois classes à leur rang ancien et nomme au remplacement.
Je suis à vos pieds.
Jaucouht.
Talleyrand à Jaucourt.
Vienne, le 7 mars 1815.
Monsieur le comte, La nouvelle est aujourd'hui arrivée à Vienne que Buonaparte était sorti de l'Ile d'Elbe le 26 février avec une corvette, un brick et quelques petits bâtiments emmenant avec lui mille deux cents hommes. On ne sait encore rien ici de ses projets; on sait seulement qu'il s'est dirigé vers le nord, ce qui porte à supposer qu'il se proposait de débarquer du côté de la rivière de Gènes, sans doute pour exciter des insurrections en Italie et profiter, à la faveur des intelligences qu'il s'y estménagées, desdispositions révolutionnaires des peuples de ce pays. Cette nouvelle a déjà dû vous par\'enir, et je pense même que vous pouvez avoir actuellement des informations plus étendues que celles que nous avons ici. Si, comme je l'espère, on agit dans cette circonstance
avec prudence et fermeté, en arrêtant le mal à sa source, et ne lui laissant pas le temps de faire des progrès, cet événement ne pourra avoir aucune suite fâcheuse; il en aura même d'utiles; celle d'abord de faire cesser les indécisions de l'Autriche à l'égard de Murât, avec lequel Buonaparte est très probablement d'accord, et ensuite, lorsque l'entreprise aura échoué et que son auteur aura succombé, de faire cesser toute crainte de voir éclater des révolutions en Italie, ceux qui les désirent et les fomentent ' ne pouvant plus conserver l'espoir de parvenir à l'accomplissement de leurs vues, parce qu'il n'y aura plus pour eux de centre d'action, ni de chef autour duquel ils puissent se rallier.
Il n'est nullement à croire que Buonaparte ait eu le projet de venir dans le midi de la France. Mais s'il y venait, il ne pourrait y être regardé que comme un brigand et devrait être traité comme tel. On ne saurait, à cet égard, s'exprimer trop nettement; ce n'est point dans des circonstances semblables qu'il y a des ménagements à garder, et, le cas arrivant, il faudrait parler dans ce sens et d'une manière très ferme et très prononcée.
Il serait bien à désirer que l'on pût diriger les journaux dans ce qu'ils diront de l'entreprise de Buonaparte, quel qu'en soit l'objet. En parler comme d'une chose très grave ce serait lui donner une importance que sans doute elle n'aura pas et redoubler les inquiétudes qu'elle peut causer aux personnes disposées à s'alarmer facilement. C'est à quoi je vous prie, Monsieur le comte, de vouloir bien donner toute votre attention.
Recevez, etc.
{Lettre non signée,)
Jaucourt à Talleyrand.
Paris, le 8 mars 1815.
J'aime bien mieux vous dire que j'ai eu tort de ne pas vous envoyer un courrier à toutes jambes vous portant la première
2i( CORRESPO>'DA>'CE DU COMTE DE JAUCOURT
annonce de révènement que d'employer trois pages à vous expliquer que j'ai raison ou que je n'ai pas tort.
J'avais proposé au roi : 1° d'expédier un courrier au moindre bruit... il a voulu suspendre; 2° une circulaire adressée aux ambassadeurs et ministres; je vous en envoie copie, elle est partie avec des Moniteurs; 3° j'ai proposé au roi de vous faire connaitre l'intention où il était que Buonaparte fût mis hors da droit des gerts de VEurope en vous chaînant d'en faire la proposition au congrès; hier au soir il m'a annoncé sa lettre pour ce matin. J'ai pris la liberté de lui demander s'il vous parlait de ma proposition. Nous étions seuls, il m'a dit : « non, mais je vous charge de lui en parler ». La conséquence de cette mesure serait d'y faire accéder les souverains qui ne se trouvent pas au congrès. 4°j'ai proposéauroi de faireéloigner Joseph Buonaparte. Ce matin même, sa femme, qui m'avait fait demander de recevoir la personne qu'elle m'adresserait, m'a envoyé Chiappe (1). Celui-ci m'a apporté les lettres de J. B. à sa femme en me disant de sa part et de celle de son mari qu'il s'empresserait de se retirer partout où le roi le voudrait, qu'il désirait seulement que l'on n'exigeât pas qu'il vendît Prangins où i! comptait revenir quand l'événement incroyable qui allait terminer toutes les folies de Buonaparte serait dénoué. J'aurai ce soir la réponse du roi et après-demain le général Mallet, auquel j'ai remis de nouvelles instructions, confirmations des anciennes qu'il avait reçues de vous, portera mes dépêches au comte Auguste de Talleyrand,
Nous avons remporté une immense victoire en obtenant du roi la convocation des Chambres. J'ose le dire, les événements même heureux contre Buonaparte pouvaient préparer d'immenses difTicultés au gouvernement. Les proclamations et la convocation font entrer la royauté constitutionnelle dans le cœur des citoyens et dans le langage de tout le monde.
(1) Chiappe (Ange), homme politique français, né en Corse, le 29 octobre 1760, mort à Paris, le 18 juillet 1826. Membre de la Convention, il vota pour le bannissement de Louis XVI. Sous l'empire, il lut consul aux Etats-Unis, en Suède et en Espagne, puis, en 1811, sous-préfet. Consul à Stockholm
Le chancelier, M. de Blacas (qui d'abord avait été persuadé), surtout le maréchal étaient contre, nous avons déclaré que nous regardions le salut public compromis sans cette mesure, le roi s'y est déterminé.
Il y aura demain une adresse au roi proposée aux pairs et à la Chambre des députés, la session se rouvrira purement et simplement.
Le maréchal a perdu, je crois exprès, vingt-quatre heures pour faire arriver le maréchal Saint-Cyr (1). Pour lui,il a mis une heure à quitter son château et deux heures après son arrivée à Paris il était en route pour Lyon^ Il trouvera, et c'est ce que le maréchal a voulu, les dispositions faites; les généraux déjà en mouvement à Lyon.
Je ne peux m'empêcher de voir que ce que l'on voulait était de donner à Monsieur un succès personnel, de le lui donner avec quelques personnes, hors des appuis constitutionnels et notre fermeté a détruit ces petits et bien dangereux calculs.
Vous recevrez une dépêche de lord Burghest (2) au duc de Wellington, et, je pense, une grande justification du colonel Campbell (3). Sa petite amourette de Florence continuée à Livourne nous coûtera un peu de tracas, peut-être nous vaudra-t-elle un terme définitif à ce mélodrame joué par Buonaparte?
Dans mes faibles calculs, cet illustre aventurier avait cru trouver Antibes pour lui, car il a fait adresser des caisses d'armes. Si cela avait été, grossissant sa troupe, jetant devant lui ses
(1) Gouvion-Saint-Cyr (Laurent, comte, puis marquis), maréchal de France, né à Toul, le 13 avril 1764, mort à Hyères, le 10 mars 1830. Général de division (1794), maréchal de France (1812). Nommé pair par Louis XVIII (1814), ministre de la guerre après les Cent-Jours.
(2) Lord Burghest, depuis lord Westmoreland, général et diplomate anglais. Il avait épousé la nièce de Wellington, sous les ordres de qui il avait servi en Portugal et en Espagne. En 1814 il était au quartier général de Schwarzenberg. Ecrivain militaire, compositeur musical, il représenta avec éclat l'Angleterre à Berlin et à Vienne et ne mourut qu'en 1859.
(3) Campbell (sir John), officier anglais, né à Chatham en 1781, mort à Londres le 19 décembre 1863. Envoyé en Espagne en 1808, il fut nommé lieutenant-colonel dans la cavalerie portugaise en 1 809 et resta en Portugal après la paix de 1814.
proclamations que je vous envoie, il aurait fait prendre la cocarde tricolore et aurait poussé la population sur la populatioa. Mais réduit à ses seuls mille cent hommes, il trouvera Grenoble (en supposant, qu'il y arrive), il y sera arrêté et je suis persuadé que la fermentation du Valais, de la Savoie, des pays voisins du Piémont, deviendra son seul appui et sa seule ressource. Le 2 mars, vous le verrez par la dépêche de Mariotti, l'Italie était très tranquille. Cependant M. Miége, son consul, qui m'est arrivé ce matin, m'assure que l'esprit de révolte et d'indépendance y est porté au comble. 11 ne croit pas que Murât fût de concert avec Buonaparte dans celte opération. Murât était encore persuadé de la protection cachée de l'empereur Alexandre, et de l'appui certain de l'Autriche, il ménageait donc ces puissances. Mais si Buonaparte se jette à Milan avec des forces, s'il soulève les peuples. Mural agira de tout son pouvoir.
Je ne sais pourquoi je vous offre des raisonnements et des conjectures, vous fournir les faits voilà ce qu'il vous faut, et puis attendre de vous les calculs, voilà ce qui est raisonnable.
Les dispositions du corps diplomatique sont parfaites, les Anglais sont à mer\^eille. Hier la duchesse a dtné chez moi, lord, lady Somerset (1), le comte de Goltz, Fagel etc., tout cela a été on ne peut pas mieux. Vous ne doutez pas que le prince de Castel Qcala ne soit pas demeuré en reste, mais c'est un homme sage. Nous désirons le général Pozzo, envoyez-nous-le, cela pourra nous être utile et il me semble que M. Boutiakine le désire fort.
Voici ma liste d'envoi :
La lettre du roi;
Une lettre du duc de Dalmatie vous rendant compte;
Un extrait du ministère de l'intérieur, très court.
Une copie de la dépêche intéressante du préfet Fourier (2).
(1) Le duc de Somerset, entré en 1792 à la Chambre des lords, maniteela des sentiments libéraux. Il ne voulut pas se mêler à la vie politique et se tint à récart des combinaisons ministérielles où il aurait pu aspirer à jouer un rôle.
(2) Le baron Fourier, préfet de l'Isère.
Trois proclamations de Buonaparte;
Une lettre de D'André;
Une lettre d'une dame qui vous aime plus qu'elle ne m'aime;
Ce soir je vous écrirai un mot de chez M. de Blacas par le courrier de M. de Boutiakine; * i
Demain j'aurai une autre occasion dans le corps diplomatique;
Samedi notre coiurier, à moins de quelque événement heureux ou malheureux.
Je mets à vos pieds mes regrets de votre éloignement et mon inviolable attachement,
Ce 8, à 5 heures.
P.-S. — Plus : Copie d'une lettre de M. de Rivière; Copie d'une lettre de M. d'Osmond;
Copie d'une lettre de Mariotti. Vous en avez reçu une envoyée par M. Marescalchi.
Autre lettre non datée^
Je n'ai pas grand chose à vous mander. Depuis cinq heures du soir, moment auquel le courrier est parti, nous n'avons rien reçu, qu'une lettre de M. l'Hermite (1), préfet maritime à Toulon, qui, sans donner de nouveaux détails, confirme d'une manière expresse les choses que nous savions moins bien :
« Le détachement qui a occupé Cannes était de quatre-vingts hommes y compris trois officiers et un tambour. Il y arriva avec un général appelé Cambronne, qui se tint constamment à la tête du détachement posté à Saint-Pierre, porte de France; deux des trois officiers mentionnés ci-dessus demandèrent des passeports pour Marseille et pour Toulon. On leur observa d'abord qu'étant militaires, ils devaient être porteurs de feuilles de route et s'adresser pour les obtenir aux autorités d'Antibes. Quoiqu'on les leur ait refusé positivement, j'ai jugé prudent d'instruire de
(1) L'Hermite (Pierre-Louis), contre-amiral, né le 20 décembre 1761, à Dunkerque où il est mort le 22 mars 1828. Préfet maritime de Toulon (1814).
ce fait Monsieur le lieutenant-général Abbé (1), pour qu'il puisse mieux se tenir en garde contre les émissaires qu'il paraiirait que Buonaparte voudrait envoyer dans ces deux villes. • « Le soi-disant général Cambronne fit arrêter le prince de Monaco qui se trouvait à Cannes lors du débarquement et qui se rendait dans sa principauté. D lui déclara qu'il était son prisonnier et le fit conduire dans une aubeige de la ville où il fut gardé par un caporal se tenant dans sa chambre et un factionnaire à sa porte.
Cl Ce général requit trois mille rations de pain et autant de viande, ainsi que tous les mulets et chevaux du pays. Des commissaires de la commune furent dans toutes les maisons recueiUir cette quantité de ^i\Tes et la présence d'une force armée fit que chacun s'empressa de fournir. Les mulets et les chevaux furent rassemblés et amenés au golfe Juan vers les onze heures du soir; l'ordre fut donné d'éclairer le devant de chaque maison; on fut assez tranquille depuis cette heure jusqu'à minuit et demi. La ville était toute sur pied, la commune encombrée, et quelques questions qu'aient faites le général et les officiers sur l'affection des habitants pour Buonaparte, le plus morne silence a été la seule réponse.
« A minuit et demi. Napoléon arriva, précédant sa troupe de quelques pas; il établit son bivouac à vingt pas en dehors de la première maison de la ville et là, sur le sable, à quatre pas de la roule, fit allumer un feu de sarments. Sa troupe bivouaquait auprès de lui; les généraux et officiers supérieurs l'entouraient et ne lui parlaient que chapeau bas.
« A une heure, il se fit amener le prince de Monaco à qui il demanda où il allait et s'il voulait le suivre. Chacun s'aperçut, aux gestes du prince, qu'il s'en excusait et qu'il soUicitait la liberté de continuer sa route, ce qui lui fut permis.
«Toute la population de Cannes s'était portée à l'endroit où le feu était allumé et faisait cercle autour de Buonaparte, mais ce
( 1 ) Le baron Abbé, commandant la deuxième subdivision à Toulon sous les ordres du gouverneur de la huitième division, le duc de Rivoli, prince
d'Essling.
cercle se resserrant au point de toucher Napoléon, celui-ci appela quelques grenadiers pour écarter la foule. Ils s'acquittèrent d'abord avec trop de zèle de leur consigne, ce qui porta Buonaparte à leur dire:« Grenadiers, n'inquiétez pas le peuple. » Il continua à se chauffer debout, attisant le feu avec son pied; il était revêtu d'un habit des chasseurs de l'ex-garde avec une redingote grise par dessus.
« A trois heures et demie de la nuit, il tira sa montre et, après quelques instants de réflexion, il donna l'ordre du départ et monta lui-même à cheval, sa troupe le suivit, tambour et musique en tête, précédée de quatre pièces de campagne et d'une superbe voiture. Il prit la route de Grasse et fît halte à une lieue de cette ville, il envoya un général pour la sonder, qui la trouva dans la plus grande agitation, mais non favorable à ses vues; en s'en rapprochant, s'étant convaincu par lui-même de la rumeur qui s'y manifestait, il ne crut pas prudent d'y entrer; il prit alors la route de Saint- Vallier, laissant et abandonnant à Grasse son artillerie et sa voiture. On présume que son plan est de se rendre à Grenoble en passant par Castellane, Digne, Sisteron, Gap, etc. Il répand le bruit que quarante mille hommes l'attendent dans cette première ville et qu'il doit en outre rallier, à Lyon, un autre corps considérable. Cette politique ne peut avoir pour but que d'encourager sa troupe et tromper les esprits faibles.
« L'administrateur à Cannes ajoute que les soldats vendent les cartouches deux à trois sous le paquet, que plusieurs armes et cocardes tricolores ont été trouvées au bivouac et dans les rues, ce qui semblerait dénoter des désertions dans cette troupe. Quatre hommes ont été trouvés ivres dans un village et dix autres sont entrés à Grasse et y sont restés. On n'a pas connaissance qu'un seul homme ait jusqu'à présent pris parti pour Napoléon, bien qu'il s'informe des anciens militaires et qu'il tâche de les gagner.
« Cet événement n'a eu aucune influence sur les esprits de ce port et la plus grande tranquilUté ne cesse d'y régner. »
A neuf heuers du matin nous n'avons encore point de nouvelles, ma lettre partira à midi par le courrier espt^nol de M. Diego Colon.
J'ai attendu les nouvelles du soir. Je vous écris de chez le chancelier à neuf heures.
Jaucourt,
Paris, le 11 mars 1815.
Le roi manifeste le désir de rester jusqu'au dernier moment et nous éloignerions à jamais ce moment extrême si les troupes restaient ce qu'elles se montrent ici. Les princes ont quitté, le 10, au matin, Lyon, la dépêche télégraphique l'a seule annoncé on a su depuis qu'il n'y avait aucun préparatif sérieux de défense, le soir Bonaparte a dû y entrer. En date du S, Roger de Damas (1) annonçait, par une lettre arrivée depuis, un mouvement des troupes qu'il commande, mais rétrograde. i
Le maréchal Saint-Cyr n'a pu arriver que ce même soir, et, prévenu, ne sera pas entré pour se donner en otage.
A La Fère le général d'Aboville a sauvé son arsenal et contenu sa garnison contre Lefebvre Desnouettes (2) qui s'y est porté avec quatre escadrons de chasseurs royaux, cent cinquante chasseurs non montés, cent cinquante hommes mêlés d'infanterie, grenadiers, chasseurs, etc. Ils se dirigeaient sur Paris, répandant des mensonges.
(1) Damas d'Antigny (Joseph -Elisabeth -Roger, comte de), général el homme politique français, né à Paris, le 4 septembre 1765, mort à Cirey (Côte-d'Or), le 3 septembre 1823. Entré dans l'armée russe (1779), il y sen-it avee éclat. Aide de camp du comte d'Artois, il commanda une légion dans l'armée de Condé (1795-1797), puis séjourna à la cour de Vienne jusqu'en 1814. Rentré en France à la Restauration, il fut nommé lieutenant-général et gouverneur de Lyon. Pend ans les Cent- Jours, il accompagna Louis XVlll & Oand.
(2) Lefebvre.Desnûéttes (Charles, comte), général français, né à Paris, le 14 septembre 1773, mort en mer le a2avriH822. Général de brigade (1808) Pendant les Cent-Jours, Napoléon le nomma pair de France. Après la chute de l'empire, ayant appris que Louis XVlII avait ordonné son arrestation, Lefebvre s'embarqua pour l'Amérique. 11 avait obtenu l'autorisation de rentrer en France, mais il fit naufrage et périt pendant son retour.
Nous n'arrêtons personne, TafTaire est ceci : que six mille hommes de troupes se montrent, la population suivra, la garde nationale se précipitera aux barrières.
Mais nous doutons même de ce petit nombre. A l'heure où je vous parle, Dumas doit avoir cédé sa place à l'ancien secrétaire des commandements de M. le duc d'Orléans. C^est trop tard.
Les maréchaux se montrent zélés, mais ils n'ont pas grand crédit. Les ressources sont toutes pêle-mêle sans direction, sans intention. Les pairs, les députés paraissent très dévoués au roi, mais d'abord la Chambre des députés n'est pas à moitié et celle des pairs ne peut pas agir seule. La journée, toutefois, en déci» dera. Mettre le roi à l'abri sera une grande chose pour notre cœur, bien nuisible au sort de Paris, à sa fidélité. Il n'y est pas disposé, mais avec son état de santé il lui faut vingt-quatre heures de plus qu'à un autre pour se sauver,
Mme la princesse de Talleyrand s'occupe de son départ, elle y trouve sûreté et avantage pour vous en vous débarrassant de cette incpiiétude.
Ma femme avec son dévouement me gêne bien autrement. La princesse et la comtesse veulent gagner BruxeUes
La duchesse se prépare, mais elle a bien des ajustements. Tout cela a passeports et argent. Je n'ai ni l'un ni l'autre, mais je n'y pense pas, mon cœur est déchiré. Pauvre France! Vous en sauverez les débris.
Le bonheur semblait nous luire, mais nous sommes sous la puissance de l'enfer. Adieu.
Jaucourt.
Ce 11.
Talleyrand à Jaucourt.
Vienne, le 12 mars 1815»
Je comptais vous expédier ce soir un cotu'rier pour envoyer au roi une déclaration de toutes les puissances portant qu'elles
jBBEI'PO^iia^ce dl' cohte de jaucourt
t la tenlative faite par Buonaparte comme un acl« l3ge,par lequel il s'est placé hors du droit des nations, se porteront, s'il est nécessaire, avec toutes leurs forces, enir ou arrêter l'exécution de ses projets, au secours u royaume de France. Mais la conférence dans laquelle iration doit être adoptée ne devant avoir lieu que deremets jusque là l'expéditioD de mon courrier, et je UT vous écrire de celui qu'envoie aujourd'hui le duc ^n.
persuadé que l'entreprise de Buonaparte n'aura ile fâcheuse, et qu'il ne sera point nécessaire de recouuissances étrangères. Mais il était toujours prudent iiger aucune précaution. La déclaration aura d'ailleurs itaire d'intimider ceux qui pourraient être disposés à se îuonaparte, en leur ôtant tout espoir qu'il puisse réussir.
être fort important, dans les circonstances présentes, 1er de près les démarches de Joseph Buonaparte qui, .nton de Vaud, où il est actuellement, parait nouer des Je voudrais même qu'il ne restât pas si prés des fron- 3 France, et je travaille auprès des'dilTérentes puissances
soit obligé à s'en éloigner. Sî son frère a des intelligences î, il est au moins probable qu'il n'y est pas étranger, écrit à M. le comte de Talleyrand d'examiner avec soin |u'il pourra faire, et la même recommandation a été hargé d'affaires de Russie en Suisse, aires qui sont encore à régler par le congrès vont mardément vers leur fm. Le comité des cinq puissances, [uclles les questions de Saxe et de Pologne, ainsi que le es territoires dans le nord de l'Allemagne, ont été arransemblera désormais tous les jours, et le comité des huit ■s signataires du traité de Paris, de deux jours l'un. nissions formées pour différents objets particuliers ont es terminé les travaux préparatifs dont elles avaient ^es. On peut donc regarder comme assurée une très ! conclusion.
Le courrier Portier, qui est arrivé aujourd'hui à quatre heures du matin, m'a apporté les ratifications données par le roi aux actes d'accession de la Bavière et du Hanovre. Nos courriers vont en général fort mal. M. de Metternich en a reçu un hier dans la soirée qui n'était parti de Paris que le 5 à midi, tandis que celui que je n'ai reçu que ce matin était parti le 4 au soir. Veuillez, Monsieur le comte, leur recommander de faire, plus de diligence.
Recevez, Monsieur le comte, l'assurance de ma haute considération.
Le prince de Talleyrand.
Vienne, le 13 mars 1815.
Monsieur le comte,
La déclaration dont j'ai eu l'honneur de vous parler dans ma lettre d'hier a été signée aujourd'hui. Elle est jointe à la. lettre que j'écris au roi et je vous en envoie aussi un exemplaire.
Comme elle a surtout pour objet de produire un grand effet en France, d'y dissiper les craintes que l'entreprise de Buonaparte y aura pu faire naître et d'intimider les hommes égarés ou coupables qui pourraient être disposés à se joindre à lui, il importe qu'elle ait la plus grande et la plus prompte publicité. Je l'ai en conséquence envoyée aux préfets des départements par lesquels mon courrier doit passer, en les invitant à la répandre dans ces départements et à la faire parvenir, pour la même fin, aux préfets des départements voisins. Je l'ai envoyée aussi à M. le marquis d'Osmond, qui l'adressera aux préfets des départements limitrophes des Etats de Sa Majesté le roi de Sardaigne.
Je vous ai mandé hier que j'avais écrit à notre ministre en Suisse de surveiller de prèales démarches de Joseph Buonaparte. Une lettre que je viens de recevoir de M. le comte de Talleyrand, me paraissant contenir des preuves que Joseph Buonaparte entretient, comme je le craignais, des intelligences qui pourraient devenir fort dangereuses, j'ai écrit à MM. de Metternich et de Nesselrode pour les engager à faire faire, par les ministres de leurs
S34 CORRI^SPOXbAXCi: DU COMTE DE JACCOL'RT
sourerains en Suisse, des démarches tendant à obtenir que Jos^b Buonaparte soit forcé à quitter le pays de Vaud et à s'éloigner des froutières de France et dee lieux où il peut avoir di>ft moyens d'intriguer. Je ne doute point qu'ils ne le fassent
jers, toutes les puissances ayant le même intérêt à ce que
os de l'Europe ne soit pas encore compromis par de qou>
convulsions.
écrit aussi à M. le comte de Talleyrand de faire en Suisse
emande semblable, et demain j'adresserai aux députés
) qui sont ici une note à ce sujet, afin qu'ils en écrivent
êmes à la Diète helvétique.
père que ces différentes démarches ne resteront pas sans
st que par là, le mal que pourrait faire Joseph Buonaparte
révenu.
evez. Monsieur le comte, l'assurance de ma haute considé-
Le prince de Talleyrand.
Vienne, 14 mai 1815.
ivoie au roi, mon cher ami, la déclaration dont je vous ai lier : elle est très forte. Jamais il n'y a eu une pièce de cette et de cette importance signée par tous les souverains de pe. 11 faut qu'elle soit imprimée telle que je l'envoie avec
les signatures.
fallu prendre la forme d'un extrait de protocole pour que }uissions la signer. Veillez à ce qu'il ne soit rien changé à ession : faites mettre un trait entre la déclaration et l'exdu protocole qui finit par les signatures. J'envoie cette i Lyon, à Nice, à Strasboui^, à Besançon, à Metz, et j'invite ïfets à la faire imprimer ^etjdistribuer.
m, je ne crois pas qu'ici nous ayons pu faire mieux, i^ous embrasse.
(Lettre non signée.)
Vienne, le 14 mars 1815.
Monsieur le comte,
J'ai eu rhorineur de vous écrire hier que j'avais demandé à MM. de Metternich et de Nesselrode qu'ils fissent, en Suisse, des démarches pour que Joseph Buonaparte fût obligé de quitter le pays de Vaud et de s'éloigner des frontières de France. Ils se sont empressés de faire ces démarches et déjà des officiers autrichiens et russes ont été envoyés en Suisse à cet effet et sont même chargés de conduire Joseph Buonaparte à Gratz, lorsque le canton de Vaud aura obtempéré à la demande qui lui sera faite. Je comptais qu'ils seraient porteurs de la lettre que j'ai écrite au même sujet à M. le comte deTalleyrand; mais comme ils sont partis avant qu'elle ait pu leur être remise, je la lui envoie par le courrier Aupère qui, de Zurich, se rendra à Paris. Je lui remets plusieurs exemplaires de la déclaration qui a été signée hier, et je le charge d'en laisser en France dans les différents lieux qu'il traversera.
Je n'ai d'ailleurs rien de nouveau à vous mander. Le courrier que vous avez dû m'expédier le 7 et qui m'apprendra l'effet qu'aura produit à Paris la tentative de Bonaparte n'est pas encore arrivé.
Recevez, Monsieur le comte, l'assurance de ma haute considé-
Le prince de T allé y r and.
Vienne, le 14 mars 1815.
Monsieur le comte,
Le courrier Aupère vous porte avec cette lettre, à laquelle je joins plusieurs exemplaires de la déclaration signée par les plénipotentiaires réunis à Vienne en congrès, celle que j'ai eu l'honneur de vous écrire hier au sujet de Joseph Buonaparte et que je comptais vous faire parvenir par l'un des officiers que l'Autriche et la Russie ont expédiés, la nuit dernière, en Suisse.
'r"^^»wv^^*
Mais ces officiers sont partis avant que ma dépêche pût leur être remise.
Vous sentirez aisément, Monsieur le comte, combien il est important que la déclaration soit connue promptement et le soit partout. Mais il y a quelques points où cette importance est plus grande encore. Tels sont Genève et Lausanne. Je vous prie de l'y faire parvenir avec toute la célérité possible, ainsi que dans tous les autres lieux où vous jugerez que sa prompte publicité est le plus nécessaire.
J'en ai remis au courrier un certain nombre d'exemplaires, en lui donnant Tordre d'en laisser en France dans tous les lieux qu'il traversera. Je vous prie de ne point l'arrêter auprès de vous et de lui faire continuer sa route, aussitôt qu'il vous aura remis les dépêches qu'il vous porte.
Recevez, etc.
{Lettre non signée.)
Jaucourt à Talleyrand.
Paris, le 14 mars 1815.
L'inquiétude de M. Fleury pour son fils m'a décidé à me rendre à ses instances et à l'envoyer avec le courrier. J'ai pensé, d'ailleurs, que ce jeune homme répondrait à vos questions.
Notre position est toujours plus critique. Monsieur repart aujourd'hui après être arrivé de Lyon, où Macdonald s'est conduit avec une noble fidélité et un très mauvais succès. Il y a harangué trois mille hommes qu'il y avait à Lyon, il a réuni les officiers. Les officiers, au lieu de se rendre aux sentiments de leur devoir, ont déclaré qu'ils ne se croyaient aucun crédit sur leur troupe, ils ont récriminé sur les fautes commises envers l'armée, les injustices, l'humiliation, etc., ils ont parlé du choix des hommes qui entouraient les princes, etc., etc., etc. Macdonald cependant les a mis en bataille derrière le pont de la Guillotière. A la vue des premiers hussards de Bonaparte, ils ont culbuté le
AVEC LE l'RlNCE DE TALLEYR,
maréchal, joint les hussards et fraternisé coni maréchal s'est enfui, a été suivi six lieues, en a heures et a rejoint Monsieur à MouHns.
Monsieur doit repartir pour Châlons avec lui mais arrivera après sur ses derrières. Les g; vont bien, il y aura peut-être quelque fermetf aux ordres du maréchal Ney. Celles du duc <j bien conduites à La Fère, Nous vivons trop long succès. Je ne crois ni à la fermeté de la garde, la garde nationale. Je ne crois qu'à la constance partistes font ce qu'ils peuvent pour le faire pa un parti qui supposerait des vues, des calcul moins. Dieu n'a pas permis que ce miracle sor royaux, ni ministériels.
J'ai eu les larmes aux yeux à celui d'hier, son frère, son neveu, tous ses ministres délil sur des arrestations. Il y aura bataille, c'esttroupes à je ne sais quelle distance de Paris. !V s'y portera. Les concierges de Fontainebleau pn pour Buonaparte. M. de Blacas m'a dit : « cela le croyez, bien des places à donner ». Je lui ai les à cent personnes, cela ne vous comprometi encore que Buonaparte rusera M. le duc de B Paris sans se battre. Il masquera sa marche et à moins que la présence du roi ne le gêne, ce > il ne peut exercer de violence, il ne lui fera pai décide, au risque d'être peut-être mené à Valen qu'il salisse beaucoup ce succès inouï. Je ne f qu'après avoir été chez M. de Blacas.
Le courrier arrive de Lyon par la BourgO{ trouvé le peuple en fermentation, et il a dû pour passer. Il lui en a coûté quelques bouti de son habit.
Quand je suis sorti j'ai laissé par écrit ma v rienne que l'on veut faire préfet de la pohce.
338 CORRESPONDAÏtCE DU COMTE DE! JACCOU&T
J'ai proposé, d'accord avec l'abbé de Montesquieu, d'écrire à Oudinot : u Si la Nieille garde jure fidélité, de lui accorder, le rang d'oflicier à tous les greoadiers, la noblesse à tous les officiers et d'arriver en poste. » S'ils acceptent, ils tiendront; mais il faut leur laisser le choix, car il n'y a d'engagé que ce qui se donne.
Monsieur ne repart plus, mais attend merveilles de la revue qu'il passera demain à la garde impériale.
M. de Poix a laissé dire chez lui que le lord Fitzroy Somerset, avait annoncé l'entrée en France de trente mille hommes. Cela a été démenti par M. Bagod à l'instant, mîûs cela cependant a été répété. 11 me semble que ^ le congrès se détermine à une déclaration, il faut que le roi puisse dire ici que tant qu'il sera te maitre tes étrangers n'entreront pas, mais que s'il était possible que Buonaparte le fût, ce mal ne viendrait que de lui, que les suites en resteraient sur sa tête, etc.
Cela donnerait au roi, ce me semble, de la popularité et devrait animer contre Buonaparte. Je vous écrirai par le courrier de lord Somerset demain ou après. Je suis ra^i de vous savoir aujourd'hui, j'en étais bien affligé ces jours-ci.
Tout à vous. La comtesse et la princesse s'arrêtent à Calais. Je crois ma femme plus loin. Par le premier courrier je vous écrirai plus longuement. Je n'ai pas un moment.
Jaucourt.
Ce 14, à 6 heures.
Talleyrand à Jaucourt.
Vienne, le 14 mars 1815.
Monsieur le comte,
J'ai eu l'honneur de vous expédier un courrier, qui n'arrivera sûrement à Paris qu'après celui que je fais partir aujourd'hui, parce qu'il passe par Zurich, où il porte à M. le comte de Talleyrand l'ordre de faire, auprès du canton de Vaud, les démarches dont je lui ai parlé dans ma lettre d'avant-hier, relativement à Joseph Buonaparte.
AVEC Lie PRINCE J)E TALLEYRAND Î3ï
Votre courrier du 8, qui vient d'arriver, me fait connaître les mesures prises pour faire échouer la tentative de Buonaparte ef l'excellent esprit dont tout le monde à Paris se montre animé dans cette circonstance. Les dépèches qu'il m'apporte me confirment dans l'opinion que cette tentative ne peut avoir aucune suite sérieuse, et me serviront poiu* dissiper le peu de craintes que quelques personnes avaient pu concevoir. Il me parait même probable qu'en ce moment, tout doit être terminé.
Toutefois, ne voulant rien négliger de ce qui peut contribuer à faire échouer l'entreprise de Buonaparte, pour le cas peu probable où il serait encore à la tête de quelques troupes, j'ai provoqué auprès de l'empereur Alexandre un ordre adressé aux Polonais que Buonaparte a emmenés de l'Oe d'Elbe et qui leur enjoint de le quitter sur le champ et de retourner dans leurpaya. L'empereur m'a prié de faire porter cet ordre en France par un de mes courriers. 11 est contenu dans le paquet ci-joint adressé à M. le colonel Jankowski à qui vous voudrez bien le faire remettre. Vous en trouverez également ci-joint une expédition que je vous prie de transmettre au ministre de la guerre, afin qu'il donne à l'oûicier qui commande les Polonais rappelés les facilités nécessaires, pour se rendre avec sa troupe à Varsovie.
Je dois à l'empereur Alexandre la justice de dire que, quoique nous ayons été souvent opposés à ses vues dans les négociations, il a mis autant d'empressement que de grâce à faire ce que je désirais à cet égard, aussi bien que relativement aux démarches qui seront faites en Suisse, pour en éloigner Joseph Buonaparte. C'est un fruit heureux de l'estime et même du respect que nous sommes parvenus à inspirer à tous les souverains, pour le roi, en suivant avec constance, et sans jamais nous en écarter, les principes de justice qu'il nous avait recommandé de prendre pour règle de notre conduite.
Recevez, Monsieur le comte, l'assurance de ma haute considération.
Le prince de Talleybano.
SiO CORRESPONDANCE DU COMTE DE JAUCOIBT
Vienne, le 16 mars 1815.
Monsieur le comte.
Je me suis aperçu, après le départ du courrier que j'ai eu l'iionneur de vous expédier hier, que l'on avait omis de renfermer dans votre paquet la lettre adressée au colonel Jankow'ski, dont je vous annonçais l'envoi et qui renferme l'ordre de retour donné par l'empereur Alexandre aux Polonais qui sont avec Buonaparte. L'expédition de mon courrier d'aujourd'hui n'a d'autre objet que de réparer cette omission.
Quoique tous les souverains qui sont à Vienne et tous les ministres réunis pour le congrès n'aient sur le compte de Buonaparte qu'une opinion et qu'un désir, vous devez croire qu'il se trouve aussi dans cette ville des personnes qui, par malveillance, y répandent de fausses nouvelles, et que d'autres, par erreur, les propagent et les accréditent. Il est donc fort important que je sois très exactement et très promptement informé de tout ce qui se passe, et je vous prie de ne pas attendre pour me transmettre les nouvelles que vous avez, les jours fixés pour l'expédition de vos courriers, mais de m'en envoyer d'extraordinaires, chaque fois que vous aurez à m'apprendre quelque chose d'intéressant, et même plusieurs en un jour selon les circonstances. Je suppose que vous avez envoyé à tous les ambassadeurs et ministres du roi, aussi bien qu'aux consuls, les Moniteurs du 7 et du 8 mars. Vous voudrez bien de même les tenir exactement informés de tous les événements ultérieurs et de toutes les mesures que ces événements donneront lieu de prendre.
Je vous prie de m'envoyer, par le premier courrier que vous m'expédierez après avoir reçu cette lettre, les pièces suivantes qui me sont nécessaires ;
i" La copie des traités faits en 1810 avec le Prince Primat et stipulant la cession de Ratisbonne et de ta part qu'il avait dans le produit de l'octroi du Rhin.
2» La copie du traité fait à la même époque avec la Bavière cl qui cède Ratisbonne à celte puissance.
3® Enfin, toutes les pièces qui peuvent servir à constater ce qui a été arrêté à l'égard des arrérages que le Prince Primat avait à toucher sur le produit de l'octroi.
Recevez, Monsieur le comte, l'assurance de ma haute considération.
Le prince de Talleyrand.
Vienne, le 16 mars 1815.
Je vous envoie un courrier encore aujourd'hui pour vous donner bon exemple, mon cher Jaucourt. Mais je dois vous dire qu'il est d'un premier intérêt que je sois instruit des plus petites choses qui arrivent relativement à Buonaparte. Les mauvaises nouvelles se répandent : il faut les détruire, et je ne puis les détruire que quand j'ai des nouvelles directes. Ainsi ne perdez pas un moment pour me donner les informations qui vous parviennent.
Songez bien à ceci' : c'est que cette même Europe qui a été amenée à faire la déclaration que je vous ai envoyée, est en pleine jalousie de la France, du roi, de la maison de Bourbon. Quand les nouvelles sont mauvaises, ce sentiment se montre; et ce matin» trois estafettes de Genève étaient arrivées à l'empereur de Russie et à l'Autriche pour annoncer que Buonaparte était à Grenoble et qu'un régiment avait quitté nos drapeaux pour passer sous les siens. J'ai vu une des lettres qu'avait l'empereur de Russie : en grâce, instruisez-moi; nous n'avons aucuns motifs pour craindre, nous sommes sûrs de notre cause, mais il faut des nouvelles pour détruire des nouvelles.
Quand les courriers étrangers partent de Paris pour ici, chargez-les d'un mot : je ne puis pas être trop informé.
J'écris à M. Bresson pour sa comptabilité. Comme les Chambres s'assemblent, il faut se mettre en règle, et faire à présent ce que je ne voulais faire qu'à mon retour. Je vous prie d'y veiller. Je vous embrasse. Le moment actuel doit appeler autour du roi tout ce qui pense bien en France; en agissant avec la Constitution,
et la seule Constitution, vous êtes bien forts, je regrette de ne pas être avec vous, mais il faut finir ici.
Tendresses à Mme de Jaucourt. Faites écrire des circulaires pour tenir bien informés tous nos ministres au dehors, et pour qu'ils aient partout le même langage.
Vienne, le 17 mars 1815.
Monsieur le comte.
Nous avons appris aujourd'hui, par la voie de Milan, que la défection de deux régiments qui étaient à Grenoble ayant ouvert à Buonaparte les portes de cette ville, il y était entré le 7 mars et en était reparti le 8 pour marcher sur Lyon. Quoique cette nouvelle, toute fâcheuse qu'elle est, ne me fasse point regarder comme probable que Buonaparte ait été assez favorisé par d'autres trahisons semblables pour se trouver en état de s'avancer sur Paris, la chose n'étant pas impossible, j'espère que, si le roi avait été dans la' nécessité de quitter momentanément sa capitale, il aurait emporté toutes ses lettres que je lui ai écrites et toutes les pièces que je lui ai envoyées relativement au congrès, et que vous en auriez fait autant pour les papiers de même nature qui sont entre vos mains. Je vous recommande instamment de prendre cette précaution et de prier le roi de la prendre lui-même, dans le cas où, après que cette lettre vous sera parvenue, un départ deviendrait nécessaire. Car, ayant eu, dans ces lettres, à parler successivement de toutes les puissances et dans des termes qui, souvent, ne leur font pas beaucoup d'honneur, je craindrais que si elles tombaient entre les mains de Buonaparte et qu'il les fît publier, elles ne refroidissent beaucoup le zèle dont toutes se montrent animées aujourd'hui pour les intérêts du roi.
Recevez, etc,
(^Lettres non signées.)
Vienne, le 19 mars 1815.
Monsieur le comte,
Je profile d'un courrier que lord Wellington envoie à Londres et qui passera, s'il est possible, par Paris, pour écrire au roi et pour vous faire connaître qu'il vient d'être arrêté dans une conférence que la ligue formée par le traité de Chaumont (j'ai envoyé ce traité au roi) allait être renouvelée; mais cette ligue, au lieu d'être dirigée contre la France, le sera seulement contre Buonaparte, et la France elle-même devra y entrer. J'y accéderai, en conséquence, au nom du roi. La Sardaigne, la Bavière, le Wurtemberg, la Hollande, le Hanovre, Bade y accéderont pareillement. La Porte ottomane sera invitée à ne pas recevoir chez elle les rebelles français, ni admettre leurs bâtiments dans ses ports. Enfm, il sera fait des démarches auprès de la Suisse, relativement à sa neutralité, qui se trouve hors de la question actuelle, puisqu'il ne s'agit point d'une guerre de nation à nation, mais d'un brigandage contre lequel tout le monde s'arme.
Ces arrangements, Monsieur le comte, vont donc constituer l'Europe entière en état de guerre, non plus contre la France, mais, au contraire, pour le salut de la France contre Buonaparte et ses adhérents. Aussi, lorsque le but pour lequel cette guerre va être entreprise sera obtenu, n'y aura-t-il point de traité à faire, parce que la nation française reste en état de paix avec toutes les autres. Le traité du 30 mai subsiste, et c'est lui qui continuera à régler nos rapports avec les puissances étrangères.
J'ai reçu hier, 18, à deux heures après-midi, le courrier que vous m'avez expédié le 11. L'impatience où je suis d'avoir des nouvelles me fait trouver qu'il a été bien long à venir.
Recevez, Monsieur le comte, l'assurance de ma haute considération.
Le prince de Talleyrand.
Vienne, le 23 mars 1615.
Monsieur le comte,
Je profite d'un courrier envoyé à Paris par l'ambassadeur de Prusse pour écrire au roi et pour vous écrire à vous-même.
Comme M. de la Tour du Pin ne m'est ici d'aucune utilité dans le moment présent, je l'envoie au maréchal Masséna, afin de lui faire connaître se qui ce passe ici, de le rassurer, si le besoin est, sur les intentions que l'on peut supposer aux puissances étrangères, dans la part qu'elles se disposent à prendre aux événements, et aussi pour qu'il puisse me transmettre des nouvelles du Midi. J'engage. M. le maréchal à marcher derrière Buonaparte, à réoccuper pour le roi les pays que celui-ci a traversés, et je le préviens que Sa Majesté sera soutenue, quand elle le demandera, par les puissances. Je charge M. de la Tour du Pin de vous transmettre aussi des nouvelles.
Une lettre écrite par Napoléon Buonaparte à l'archiduchesse Marie-Louise a été transmise ici par le maréchal Bubna (1). Elle avait pour objet de faire croire à ses partisans qu'il était soutenu par l'Autriche et de persuader à l'Autriche qu'il avait un grand nombre de partisans. Mais la déclaration du 13 aura détrompé ceux-ci. Quant à l'Autriche, elle est comme toutes les autres puissances, dans les meilleures dispositions. L'accord ici est complet et nous pouvons y compter.
Les opérations du congrès se poursuivent avec activité. Pour les accélérer, les stipulations relatives à la Pologne vont être rédigées en traité particuUer, entre la Russie, l'Autriche et la Prusse. Ce traité prendra place ensuite dans le traité général.
Le prince souverain des Pays-Bas a le titre de roi des Pays-Bas.
M. Schraut, ministre d'Autriche en Suisse, avait tenu un fortmau-
(1) Bubna et Littitz (Ferdinand, comte de), général et diplomate autrichien, né le 26 novembre 1768, à Jamersk, en Bohême, mort le 5 juin 1825, à Milan. En 1805, il prit part, comme général -major, à la bataille d'Austerlitz. Il commandait une division à Leipzig (1813). En 1814, irmarcha sur Lyon, mais fut repoussé par Augereau,
vais langage que l'on met ici sur le compte d'une faiblesse d'esprit provenant de son grand âge et de ses infirmités. Il va être rappelé. Recevez, Monsieur le comte, l'assurance de ma haute considération.
Le prince de Talleyrand,
Vienne, le 23 mars 1815.
La lecture des joiu'naux, mon cher Jaucourt, laisse une bonne impression. Je parle de ceux du 12, du 13 et du 14, qui sont remplis d'adresses de régiments. Je vous invite à vous entendre avec les ministres étrangers, pour que chaque jour il parte ou de l'un d'eux ou de vous un courrier pour Vienne. Nous avons été ici trois jours dans les angoisses des nouvelles de Bourse. Dites à Mme de Vaudémont ou faites-lui dire, que Mme de Brionne (1) est morte hier. Dans les derniers jours, elle souffrit des douleurs affreuses. Je la regrette beaucoup. Elle a été un des soutiens de ma jeunesse : pendant plus de quinze ans, elle m'a traité comme un de ses enfants. Je lui ai mené le duc de WelUngton, pom* qui elle a été admirable. Adieu, du chagrin et des inquiétudes, c'est beaucoup à notre âge.
Je vous embrasse.
Je ne sais ce qu'est devenue Mme de Talleyrand; elle est partie à ce qu'on me dit; mais je n'ai rien d'elle.
Jaucourt à Talleyrand.
Ostende, le 26 mars 1815.
Vous savez déjà, sans doute, que Buonaparte a nommé M. de Caulaincourt ministre des relations extérieures; il a aussi nommé Carnot, ministre de l'intérieur. La nomination de M. de Caulain-
(1) De Vaudémont (Mme la princesse), dernière descendante de la maison de Lorraine. La comtesse de Brionne, de la maison d'Ëlbeuf, se rattachant à la maison de Lorraine, c une des plus belles femmes de son temps... avant la Révolution, elle s'était liée avec Tabbé de Périgord, devenu évêque d'Autun. > (Beugnot, Mémoires, t. II, p. 57.)
14« CORRESPONDANCE RU COMTE Di; JAUCOURT
court va, ce me semble, nécessiter de votre part des mesures auxquelles, sans doute, vous aurez déjà pensé. Pour moi, je ne suis plus bon à rien, ne me donnez pas de mission, je n'en veui pas. Ce que l'on va avoir à taire hors du congrès, s'il subsiste, sera un peu d'intrigue et nous prenons déjà une couleur d'émigration qui m'est odieuse. Vous avez auprès de vous des gens qui valent cent fois mieux que moi.
Durand (1) m'a fait des propositions si nobles, si franches que je ne vous parlerais de personne que je me croirais obligé de vous parler de lui. Beinhard est à Bruxelles et va se retirer dans sa maison de campagne entre Bonn et Cologne. Il a, conformément à ce que je lui avais dit, emporté les sceaux du ministère avec quelques papiers importants. Il enverra cela par occasionsùre. Il m'écrit dansl'amertumedeson cœur : o ma famille est sauvée (t jen'ai pas vu entrer Buonaparte dans Paris... cela me suffit. » Dans son opinion, Buonaparte laissera l'intérieur aux gardes nationales, dussent-elles se battre entre elles, et marchera avec ses soldats, qui sont réellement sa seule nation, sur les bords du Rhin, où, grâce aux lenteurs du congrès, il pourra trouver des partisans ainsi qu'en Belgique. Je pensais, moi, qu'il aviserait à être attaqué pour rallier tout par la commune haine pour les étrangers; mais peut-être est-il vrai que la réunion de la Belgique et la ligue du Rhin sont un autre intérêt presque aussi national. Et puis, un succès, si la rapidité de sa marche le lui fait obtenir, fera un efTet prodigieux.
Les précautions que l'on prend dans ce pays indiquent déjà l'inquiétude. Point de journaux, tous sont arrêtés, les passeports ne se donnent et ne se visent qu'avec des difficultés extrêmes. Le commerce se plaint. Ne croyez-vous pas que M. de Zeppelin restera à Paris? J'ai écrit autant que je l'ai pu que l'on vous adressât toute la correspondance au moins en double. Il importe que vous sachiez ce que le corps diplomatique aura fait. Je leur ai donné à tous des passeports, mais j'ai quelque idée que M. de Zeppelin (2).
(1) Le baron Durand, conseiller d'Etat
(2) Ministre plénipotentiaire de Wurtemberg à Paris.
M. de Walterorff resteront, peut-être même M. de Fagel, celui-ci pour observer. Le prétexte d'attendre des ordres serait déjà une concession. Enfin, vous aurez quelques moyens d'être informé. En ce moment, le choix de vos ambassadeurs, dans le sens où il est fait, deviendra beaucoup plus utile. Je pense que le prince de Laval, qui avait demandé ses passeports, sera resté ou même retourné. Il sera plus à portée de correspondre avec vous que beaucoup d'autres, tant que l'Italie sera tranquille. Ils auront, sans doute, l'esprit de penser à leurs cinq ou six mille bannis qu'il ne faut pas jeter dans les bras de Buonaparte, mais qui sont bien aigris!
On s'attend à l'arrivée de lord Wellington. Il ne faudra pas moins que sa présence pour rassurer les Anglais qui fuient tous
Le grand Blacas a sorti ses fourgons. Cela ne fait pas merveilles, cela fait une grande fortune bourgeoise. Louis a laissé les siens au nombre de trente-cinq millions; c'est désolant, car voilà de quoi aller sur le Rhin. Le bonhomme a déjà taxé les cotons et resserré les mesures de douanes. On baisera la griffe, on payera.
Adieu, je ne me suis pas trop pressé d'être triste quand je vous ai mandé mes tristes conjectures; hé bien, je ne suis pas trop gai. La philosophie du roi ç^a droità Hartwel(l), et l'activité des princes juste à écouter sans choix et à suivre aveuglément leurs penchants. Vous ferez peut-être l'épitaphe de cet enragé, ce sera beaucoup, mais alors la France sera perdue.
D'André est à Bruxelles d'où il tâte le Fouché pour son petit compte particulier.
Je vous embrasse et je vous souhaite la conservation d'assez de choses pour n'être que pauvre. C'est là où il y a de l'honneur, mais je n'aime pas la misère. Bresson a pensé à ce qui n'était pas du budget et attendra sans doute vos ordres. Cette somme est réduite à 80,000 francs. Je ne doute pas qu'il n'en conserve la disposition. Pour moi, mouf cher, j'ai 50,000 francs et pas une obole, si, comme on le dit, le héros de l'île d'Elbe prend les biens du gouvernement provisoire et en bannit les membres.
Jaucourt.
(1) Résidence d*exil de Louis XVIII en Angleterre.
248 CORRKSPOiNDANCE DU COMTE DE JAUCOURT
Ostende, le 27 mars 1815.
Si nous restons comme nous sommes, que Dieu aie pitié de nous, car nous sommes abandonnés à sa miséricorde. Le conseil du roi est composé du prince de Poix, du duc d'Havre (1), du comte de Blacas. Le duc de Luxembourg n'a la confiance que pour ce qui regarde la sûreté, encore il la partage. J'ai suivi, seul de tous, je me suis rendu à Abbeville, à Lille, ici; les maréchaux, après le départ du roi, m'ont vivement pressé de rester, de me tenir à l'écart en me garantissant tous les événements. D'André, qui a paru à Lille se rendant à Bruxelles, pensait de même. La nomination de Fouché est habile et donnera confiance à beaucoup de gens.
Que faites-vous pour vos ministres et agents, ne s'en trouve-t-il pas de bonapartistes, seront-ils insensibles aux charmes du duc de Bassano? Reinhard était destiné à nous joindre avec tant soit peu de chancellerie. Il a brisé le timbre et sera parti, je pense, le même jour que moi, c'est-à-dire le lendemain du départ du roi. Mornard avait la mort dans le cœur.
Je me suis borné à faire brûler vos lettres, à dire que l'on brûle celles de Mariotti; d'ailleiu*s, le reste est de nature à vous servir en compromettant les princes souverains. J'aurais bien fait retirer ces pièces, mais outre que j'étais bien pressé, les chefs de division étaient couchés et je ne sais s'ils auraient été également disposés à le faire. Au surplus, il trouvera choses plus utiles et plus dangereuses, c'est trente-quatre millions dans le trésor et encore des ressources, sans compter ce qu'il attrapera des deux fourgons de M. de Blacas.
Le ministère anglais, lord Bathurst (2) surtout a fait proposer de donner troupes, artillerie, munitions de guerre. Pour les troupes,
(1) Havre (duc de Croy d'), pair de France (1814).
(2) Bathurst (Henry, lord), né le 22 mai 1762, mort le 26 juillet 1834. Secrétaire d'Etat aux colonies dans le ministère Castlereagh (1809), ce fut lui qui nomma Hudson Lowe gouverneur de Sainte-Hélène (1762-1834).
comme dit M. de La Châtre, la nation française serait fort délicate sur ce point. Pour les effets de guerre, les îles de Ré et d'Oléron qu'on propose : 1° sont des îles, ensuite sont la Vendée, or la Vendée, en tant que royalisme^ est aussi agréable au reste de la France que les Prussiens ou les Anglais. Si c'était Bordeaux, Montpellier, Marseille, etc., ce serait fort bien. M. de Blacasvous a écrit quatre pages, dit-il, ainsi il vous parle du voyage du roi dans toutes ses circonstances. Moi je vous dis ceci : Macdonald, Trévise, Berthier, Maison et dix ou douze autres nos fidèles, nos dévoués, ont fait tout ce qu'ils feront. Le roi, à leur grande satisfaction, est hors de leur responsabihté, ils vont se mettre à l'abri. Chacun regarde au moyen de sauver sa tête et sa fortune. On m'a déjà garanti l'une et l'autre, c'est-à-dire parlé dans ce sens; mais mon voyage ici détruit toute possibilité; il est d'autant plus remarquable que, comme je vous l'ai déjà dit, je n'ai pas de rivaux. Siméon fils (1), à notre passage à Lille, a été bien fort dévoué, il me semble que vous ne vous souciez pas de lui; il m'aurait été nécessaire ici, mais j'ai respecté votre opinion, cependant la nécessité me forcera peut-être de recourir à lui, d'autant que je lui ai promis de lui faire un mérite de son courageux dévouement auprès du roi.
Je vous l'ai mandé dans l'amertume c(e mon cœur, vous êtes appelé à sauver les débris de la France. Cependant, si vous avez des idés utiles, accourez ici, dès que votre plan sera arrêté là-bas. Si vous pouvez faire sans nous et avec le nom seul du roi, c'est fort bien fait de rester. S'il faut que l'on agisse ici, venez-y, sans cela ne comptez ni sur paroles ni sur écrits.
Examinez ce point très difficile. Le tempà que vous laissez à Buonaparte lui est utile à refaire sa position, son armée, ses finances; mais en l'attaquant, vous réunissez tout à lui, vous le rendez nécessaire. Ainsi, vous le trouvez moins fort dans ce dernier cas, mais vous lui prêtez des forces, et, dans le premier, vous vous préparez, vous augmentez vos moyens, vous laissez aux
(1) Baron Siméon, préfet du Nord, fils du député des Bouches-du- Rhône.
royalistes, aux libéraux, aux gens sages, le temps d'agir; mais vous le laissez lui aussi se rétablir et réaccoutumer de nouveau à sa figure et à son joug. Les Bourbons finissent au roi et recommencent un peu au duc d'Orléans, cela est sûr. Mais le roi ne peut pas connaître ni croire tout ce qu'il y a à faire pour se juslifier de la création de sa maison, des craintes données aux acquéreurs, des entorses préparées au Concordat, etc., etc.
Il faut des écrits, des morceaux dans les journaux, de la publicité. Le roi a été pris des mains des étrangers, s'il faut le recevoir pour condition de la paix, jamais il ne s'établira. Croyezvous que ce soit de l'amour pour Buonaparte, même dans le soldat... Non, il a été élu, la grâce de Dieu, Tan XVIII du régne, tout cela choque et repousse; s'il ne veut rien nous devoir, on ne lui donnera rien. Voyez ce farceur de Napoléon, il va vous faire une assemblée de mai, mais avec son machiavélisme ordinaire. Ainsi, pour résumer mon opinion, s'il était possible que l'étendard du roi flottât quelque part et que l'étranger arrivât derrière, on le recevrait; mais s'il se présente en face, on tirera dessus de toutes parts. Faites la guerre fort et ferme, vous abattrez Buonaparte, je le crois; mais je doute que ce soit au profit des Bourbons. Si l'homme était tué demain, le roi reviendrait aux acclamations, mais s'il ne périt pas par l'intérieur, la cause du roi est bien mauvaise. Adieu, rendez-moi à moi-même, je ne suis bon à rien, je n'ai ni talent ni moyens. Je ne peux pas me démêler d'une cour, je n'entends au monde que les innocents artifices des assemblées et les ruses de la probité. J'aime mon pays, la liberté et surtout l'indépendance. De grâce, envoyez ici avec vous ou un Alexis (1) ou un Dalberg. J'ai le cœur gros et les jambes enflées et je veux vivre seul. Je vous embrasse et aime. Nos dames, femmes, amies sont en Angleterre. J'ai écrit pour les journaux à Londres, mais je n'ai ni aide ni appui. Viennent les princes, ce sera bien autre chose.
Je joins une circulaire pour faire le paquet. J'ai pour secrétaire le greflîer de l'établissement de charité.
(1) De Noailles,
Talleyrand à JaucourU
Vienne, le 26 mars 1815.
Monsieur le comte,
J'ai l'honneur de vous envoyer la copie d'une lettre que j'adresse au maréchal Suchet, dans la vue de lui faire connaître les dispositions des puissances étrangères à l'égard de la France, de l'empêcher de se méprendre sur le but de leurs armements et pour nous assurer que la fidélité des places ne sera pas ébranlée, Je voudrais que la même chose fût faite pour la place de Lille et pour celle de Metz.
Je vous engage, Monsieur le comte, à tenir tous nos ambassadeurs et ministres à l'étranger au courant de tout ce qui se passe, afin de les mettre en état de répondre aux mauvaises nouvelles et aux faux bruits qui se répandent.
Je vous enverrai, par l'un des prochains courriers, la copie des lettres écrites en Suisse relativement à Joseph Buonaparte.
Recevez, etc.
(Lettre non signée.)
Vienne, le 1®' mars 1815.
Depuis que j'ai eu l'honneur de vous écrire relativement aux traitements à faire aux agents diplomatiques et consulaires du roi dans les pays étrangers, j'ai pensé que les circonstances actuelles rendant la présence des consuls à leur poste peu nécessaire, il n'y aurait point d'inconvénient à les autoriser à rentrer en France. Je leur ai, en conséquence, adressé la circulaire dont copie est ci-jointe. Cependant, je prévois que plusieurs de ceux qui n'auraient pas de quoi subsister à leur poste, manqueront aussi de moyens de faire le voyage et adresseront, à ce sujet, des réclamations. Je désirerais donc qu'il fût possible de disposer de quelque fonds pour ces cas particuliers. Je n'ai pas écrit
2o2 CORRKSPONDANCE DU COMTE DE JAUCOURT
aux consuls du roi en Hollande et en Angleterre. Si Sa Majesté approuve aussi à leur égard la mesure que j'ai prise pour les autres, je vous prierai de leur écrire vous-même. Quant à ceux qui résident dans les Etats-Unis et sur la côte d'Afrique, je ne leur ai point écrit non plus, ne sachant quel parti prendront les gouvernements de ces pays, et étant assez porté à croire qu'ils reconnaîtront Buonaparte.
Cette lettre vous est portée par M. le baron de Vincent qui vous apprendra où en sont les affaires d'Italie. Leur situation actuelle fait espérer que Murât ne tardera pas à être renversé. Le triomphe que remportera sur ce point le principe de la légitimité, que nos efforts constants ont tendu à soutenir, sera, je l'espère, le présage d'un triomphe plus grand et plus complet. Il le favorisera et par l:s forces employéesaujourd'huicontreMurat et dont on pourra disposer contre Buonaparte, et par l'opinion qu'il donnera de la ferme volonté où est tout le monde de détruire ces dominations nouvelles, fondées sur la violence et l'injustice, et dont l'existence est incompatible avec le repos de l'Europe.
Les arrangements avec la Bavière que je vous avais annoncés comme terminés, mais qui n'étant pas alors signés, ont été depuis remis en discussion, sont enfin convenus. Toutefois, ils ne le sont qu'éventuellement et ne seront définitivement arrêtés qu'après la guerre, parce qu'étant subordonnés à des négociations avec les cours de Bade et de Darmstadt, qui doivent faire des cessions à la Bavière et en être indemnisées à la gauche du Rhin, ces cours ne veulent pas accepter en ce moment des dédommagements que les chances de la guerre, si elle était malheureuse, pourraient leur ôter.
J'ai l'honneur de vous envoyer de nouveaux papiers relatifs au projet de M. de Carneville. Je vous prie de les mettre sous les yeux du roi, comme ceux que je vous ai dernièrement adressés.
Recevez, Monsieur le comte, l'assurance de ma haute considélation.
Le prince de Talleyrand.
Jaucourt à Talleyrand.
Gand, le 2 avril 1815.
J'attends M. de Rayneval (1). J'avais demandé à M. de La Châtre quelqu'un de très capable et surtout de très sûr qui pût donner au roi des détails utiles et certains, et je me réservais de prolonger sa présence ici jusqu'à ce que vous m'envoyiez, mon cher prince, vous-même quelqu'un sur lequel vous puissiez compter et qui puisse faire ici le travail, au moins en ce qui regarde la chancellerie. M. de La Châtre me parait avoir en M. de Rayvenal une confiance que ses rapports avec M, de Caulaincourt (2) pourraient seuls faire croire hasardée; mais j'aime à partager l'opinion de M. de La Châtre et je suis très disposé à croire M. de Rayneval dévoué au roi. Lord Fitzroy-Somerset est ici avec sa femme. Les ambassadeurs avaient pris la ferme résolution de ne pas se rendre à l'invitation de Buonaparte s'il la leur adressait pour venir aux Tuileries. Il leur a enfin donné des passeports, mais en les faisant passer tous par Strasbourg, hors le seul lord Somerset qui a pu se rendre directement.
J'ai été ce matin à l'audience que le roi a donnée au chevaUer Stuart, qui est nommé ambassadeur près de lui. Il repart pour Bruxelles et va faire l'ambassade près des deux cours. Son espérance est d'arriver peu de moments avant le duc de Wellington.
Cette arrivée est bien importante à l'exécution du projet conçu au congrès. Je ne doute pas que le duc de Wellington ne
(1) Rayneval (François-Maximilien, comte), diplomate, né à Versailles, le 8 octobre 1778, mort à Madrid, le 16 août 1836. Premier secrétaire de légation à Londres (1814).
(2) Caulaincourt (Armand-Augustin- Louis, marquis de), duc de Vicenccy général et diplomate français, né à Caulaincourt (Somme), le 9 décembre 1773, mort à Paris, le 19 février 1827. Général de brigade (1802), aide de camp et ami de Bonaparte, ambassadeur à Saint-Pétersbourg (1807-1811). En 1813, Caulaincourt représente la France au congrès de Prague; en 1814, comme ministre des alTaires étrangères, il représente Napoléon au congrès de Châtillon. Pendant les Cent-Jours, il fut de nouveau ministre des affaires étrangères (1815). L'empereur de Russie le fit rayer de la liste de proscription. (V. p 245.)
mette une haute importance à obtenir le premier succès. Cela, VOUS le savez, est immense, les opinions sont flottantes. Ceux qui ont suivi Buonaparte, même les généraux, ne sont pas d'accord avec leur conscience. Les soldats ne sont pas non plus contents d'eux-mêmes, les habitants ont donné leur affection au roi et leur soumission à Bonaparte. Il faut absolument un succès. On ne peut pas se procurer les journaux, cependant, on sait qu'il fait le patriote, qu'il déclare qu'il n'est plus question du grand empire, mais de conserver la paix. On peut croire assez raisonnablement que Carnot et les siens ont mené la chose, qu'ils l'ont seulement prévenu que l'armée l'attendait, et que, dans ce moment, il serait forcé de composer avec les soi-disant républicains. Dumas (1) figure dans les signataires de l'adresse du Conseil d'Etat, lequel Conseil d'Etat parle très haut, m'assure-t-on,au nom- de laliberté. Il faudrait être bien informé de ce qui se passe. J'ai mis ce soir encore d'André, qui est à Bruxelles, à la disposition du roi, mais on ne veut pas se donner les moyens de savoir et l'on en est réduit aux nouvelles transmises et altérées. M. de La Roche- Jaquelein (2) va partir pour le Midi. On ne sait rien de Mme la duchesse d'Angoulême, les uns la mettent à cheval, comme Jeanne d'Arc, les autres la font voyager en Espagne. M. de la Roche- Jaquelein y va, et probablement il trouvera M. de Rivière et ses jeunes gens. Je suis fâché que La Boulaye ne soit pas avec nous. Durand a montré un zèle bien noble et bien dévoué. Si nous pouvions former un parti, c'est alors que ces hommes-là nous seraient nécessaires. Croyez-moi, c'est cette ligue là, instruite, sage, habituée à nos affaires qui peut être utile, mais elle n'a guères de goût pour les émigrés et, en général, pour ceux que la Révolution a désignés sous le nom d'aristocrates.-
Je crois vous avoir rendu compte de ce qui s'est passé le jour du départ du roi. Premièrement, M, de Blacas n'en est convenu
(1) Le comte Mathieu Dumas, lieutenant général, conseiller honoraire.
(2) Rochejaquelein (Louis du Vergier^ marquis de La), né le 3 octobre 1777, mort le 4 juin 1815. Il servit activement la cause des Bourbons lors de Tinvasion de 1814, et, nommé généralissime des Vendéens insurgés pendans les Cent- Jours, fut tué au Pont-des-Mathis.
AVEC LE PRINCK DE TALLEÏRAND
que d'une manière incertaine et en demandant que l'on vint pas. Je me suis trouvé sur le passage du roi à la sori appartement, il m'a dit à l'oreille : « Prévenez mes mini je me rends à Lille, que je désire qu'ils s'y réunissent, ( ambassadeurs que je serai charmé de les voir à Lille, m sont bien les maîtres, s'ils le préfèrent, de se rendrt cours respectives. » Aussitôt, j'ai été chez le marquis / ces messieurs m'avaient dit qu'ils seraient réunis, i'heur nui d'attendre les avait chassés. Je n'avais personne, j'a au marquis Alfieri d'y envoyer, il n'a pas trouvé que ce f saire. J'ai été aux Affaires étrangères, j'ai écrit la lettre c et j'ai mis le pauvre Mornard, mon seul camarade de ce nuit, à écrire, Reinhard à brûler et trier les papiers, et n ter aussi mon secrétaire. A cinq heures, les lettres son et à six j'étais en voiture, allant après le roi, n'ayant t heure pour mes affaires personnelles qui n'en sont pas m Il eût été plus convenable que les membres du corps dipl fussent partis dans la nuit, mais je n'ai pas pu dire le se je n'ai su qu'à dix heures.
Quant à Louis et Beugnot,jele3 ai pérores, ils étaient ne pas sortir, et, certes, j'en aurais bien fait autant si vieille habitude que nous avons de croire toujours les honorables. J'avais diné avec mes amis d'Argenson (1 été voir ce cœur excellent et si comiquement déraisoi Mme de Vaines et j'étais attendu par deux ou trois braves amis du roi et de la liberté, qui m'ont dit adieu etauxq rais dit un éternel adieu si je n'avais pensé à vous et au
Vous avez eu, mon cher prince, une idée très ingéi faire arriver la déclaration par les préfets : le roil'areç par M. Siméon, auquel elle arrivait du préfet des ^ auquel elle était parvenu par Strasbourg. Bonaparte, qi bien le danger qu'elle avait pour lui, n'a pas manqué de rer fausse et inventée à plaisir; il en aura arrêté lacii
(1) Argenson (Marie- René d'), nâ en 1771, mort à Paris, le 2 Préfet des Deux-Nêthes (1809).
«ft CORRESPONDANCE DU COMTE DE JAUCOURT
car, je vous l'ai mandé, je ne doute pas que La Valette (1) ne fit la poste de moitié au moins avec Ferrand.
Lord Fitzroi Somerset m'a dit, et il en est revenu d'ailleurs, que cette déclaration avait dû parvenir avec des dépêches par un officier que vous aviez envoyé ou chargé de ce paquet par occasion. Nous ne l'avons pas vu et votre dépêche du 12, qui annonce seulement cette déclaration pour le lendemain et à l'occasion de laquelle vous me dites : Demain, cette déclaration rendue, je fais partir un courrier, n'est arrivée que le 1«' avril. A la vérité, les événements se sont succédé avec une telle rapidité que les dates semblent s'éloigner.
Le duc de Feltre est ici, il s'occupe d'un travail utile pour remettre au duc de Wellington, à ce que je crois, sur la défense de la Belgique. Je désire surtout qu'il remette au duc un état approximatif, sinon précis, des forces existantes disponibles, de l'époque où elles peuvent être réunies, où et comment, du matériel présumé, etc. Tabarié (2) est ici, ainsi le duc de Feltre a des moyens. Le maréchal duc de Bellune, que j'ai vu ici à mon assez grand étonnement, et qui y est fort simplement sans se faire valoir, m'a dit qu'il prévoyait au plus cent cinquante mille hommes, quatre à cinq cents bouches à feu montées de leur train. Il pensait qu'il faudrait à Bonaparte trois corps d'armée, des places défendues, il ne supposait pas qu'il pût faire agir plus de quarante mille hommes ensemble. Il pense, lui, que les soldats, hors les vieux, sont flottants, que leur moral est ébranlé, on en juge par le ton de modération que prend Bonaparte. Ce ton et ces demandes pacifiques, les déclarations qu'il se fait faire du bon temps de 93, tout cela annonce ou qu'il est sous l'influence de Carnot,ou qu'on lui fait payer son retour, ou qu'il est intimidé. Dans cette supposition, je crois encore, ce que j 'avais d'abord pensé, qu'il voudra se faire attaquer afin de rendre sa cause plus nationale.
(1) Comte Lavalette, conseiller d^Etat, directeur de la poste pendant les Cent-Jours. Condamné à mort, sauvé par sa femme qui se substitua ^ lui dans sa prison.
(2) Tabarié, inspecteur aux revues, chef de la division des fonds à la Guerre.
AVKC LE PRINCE DE TALLEYRAHD 2:
Cela n'est pas trop dans son caractère, mais les circonstances '. maîtrisent et plus tard il prendra sa revanche. Il a déjà dit publ quement qu'il n'était plus question du grand empire, il fait câlin. Au surplus, M. de Blacas ne veut pas pour un diable ir donner les journaux, qui sont ici extrêmement défendus.
Le roi ne sait pas encore s'il restera quelques jours ici ou s'il ii à Bruxelles. La capitale lui plait peu, au reste, il vous écrir Je vous envoie sous ce pli des lettres que le divin Blacas a juj à propos de composer pour les têtes couronnées. Tout cela voi arrivera tard, mais je profite de l'avis du chancelier Stuart. J remettrai le paquet à l'ambassade d'Angleterre, car on dit qi les postes font tant de crochets qu'il n'y a plus de direction sûr
Ma politique se réduit à des points qui me paraissent certain Attaquer si on n'est pas attaqué, car il faut commence!" trt promptcment, avoir un premier succès.
Si l'on ne peut pas payer, avoir au moins des commissaires à roi qui régularisent, qui fixent et facilitent les réquisitions.
Agir au nom du roi et avec le drapeau blanc dans les pli petits villages, en lâchant une proclamation analogue, élever u parti royaliste et non chouan ou vendéen. No pas faire un se exemple pour le passé, excepté Ney s'il tombait dans m troupes françaises; mais en annoncer et en faire s'il y avait tn hison derrière soi. Donner au roi la seule position un peu populaii que puisse avoir un roi qui suit des armées ennemies : à sa pe sonne est attachée l'intégrité de la France, à sa cause est att chée la générosité des alliés, à lui enfin le traité conclu à Vienn Offrir toutes les promesses aux soldats qui se rallieront aii troupes du roi et les tenir.
Ménager Paris qui y comptera d'avance, parler le même lai gage que vous et vos amis ont toujours voulu parler et faire pa ior. N'oubliez pas, mon cher, que les ennemis mortels de Bon; parte sont les amis de la liberté, qu'il les hait et qu'il a, par noti so'.tise, trouvé entrée parmi les gens qui avaient voté sa mor Vous saurez que Bonaparte donne la liberté de la presse. Il fai très prompteraent le mettre dans la nécessité de jeter son masqi
de modération et de recourir à ses moyens violents. On m'a dit qu'il demandait seulement soixante mille hommes de levée. 11 ne faut pas lui donner le temps de remonter sa machine de despotisme. Mais, encore un coup, tout, ce me semble, doit être soumis au grand objet d'avoir un premier succès. En voilà trop long, vous savez tout cela ou à peu près, des faits vous vaudraient mieux que ces raisonnements. Je presse M. de Blacas de vous écrire, et je suppose qu'il vous dira tout ce qu'il sait. On ne l'aime pas ici, il est en méfiance et s'occupe d'intrigues. Il me parait que le duc de Feltre en est content. Adieu, cher ami, vos lettres pour Londres sont parties, elles n'auront plus à porter d'adresses de Paris, comme vous le savez.
Reinhard me mande qu'il vous a écrit non seulement ses nobles résolutions, ses peines, mais même les dangers de sa route. Son imagination déjà frappée a fort grossi les objets. Il est bien malheureux.
Adieu encore, cher ami; quand vous aurez mis cette ^ande réunion en activité, pensez que nous avons aussi besoin de vous. Je n'y suis bon à rien, mais je ne veux me séparer de ceci que quand vous aurez reconnu vous-même que je n'y suis pas utile. Javcoubt.
Gand, ce 2 avril 1S15.
Talleyrand à Jaucourt.
Vienne, le 3 avril 1815.
Monsieur le comte, J'ai dernièrement écrit aux ambassadeurs et ministres du roi dans les cours étrangères, pour les prévenir que Sa Majesté ayant été dans la nécessité de quitter Paris, ils ne devaient plus adresser leur correspondance dans cette ville, mais vous l'envoyer en lui faisant prendre la route de Bruxelles. J'ai l'honneur de vous envoyer une copie de la lettre que je leur ai écrite à ce sujet. Je vous ai précédemment parlé des démarches qui ont été
faites en Suisse par M. de Talleyrand et par les ministres d'Autriche et de Russie au sujet de Joseph Buonaparte.
Je ne sais si ces lettres vous seront parvenues. Quoiqu'aujourd'hui ces démarches se trouvent vaines, puisque Joseph Buonaparte les a prévenues et s'est rendu auprès de son frère, je vous envoie les copies de toutes les lettres écrites à cette occasion, pour que le roi puisse juger que rien n'a été négligé de ma part.
Recevez, etc.
(Lettre non signée.)
Jaucourt à Talleyrand.
Gand, le 4 avril 1815.
Votre lettre du 19, arrivée seulement le 3 avril et revenue d'Angleterre, qui porte une assurance complète de l'accord des puissances, a fait au roi le plus grand plaisir. J'ai envoyé la copie de la dépêche officielle à Monsieur par D'André, qui était venu de Bruxelles et s'en retournait à Gand. J'ai même engagé D'André à en faire un extrait dans les papiers publics, l'oracle, etc. Malheureusement, comme vous l'aurez su, votre excellente déclaration n'a pas été reçue à Paris, mais à Lille, par l'effet du moyen excellent, mais insuffisant que vous aviez pris, c'est-à-dire par la voie des préfets. Le jeune Colon, officier d'ambassade espagnol, dont le courrier, parti le lendemain du vôtre, avait été averti à Châlons et avait cherché à s'esquiver, avait eu cette déclaration, il l'avait montrée aux membres du corps diplomatique et à cinq ou six personnes; mais il n'avait pas osé la publier. J'ai beaucoup de soupçon que votre courrier, que l'on m'a dit être Augustin, a été fort peu embarrassé de se rendre droit auprès de M. de Caulaincourt. Je vous ai mandé, je crois, que, par Bresson, M. Reinhard avait reçu une invitation de venir reprendre ses fonctions, à laquelle (je transcris sa réponse textuellement) il a répondu que sa conscience ne pouvait pas marcher d'un pas égal
avec une nation qui avait si vite ou renié son empereur ou renié son roi, et que si les bouleversements des dernières années avaient reporté son âme vers des habitudes natales, il ne cesserait jamais de faire des vœux pour la France où il avait trouvé, etc., et<:. Puis, le pauvre Reinhard, avec une sensibilité et une noblesse d'âme parfaites, me propose sa retraite si les événements me réduisent à chercher un asile aussi modeste. Je ne croirais pas possible de me passer de lui ou de quelqu'un d'affaires si vous ne jugez pas à propos de revenir, ce qui est très désirable à beaucoup d'égards et nuirait aux vrais intérêts du roi, à beaucoup d'autres. Je ne vous cache pas que je vois que l'insuffisance du divin comte (1) devient bien importune aux étrangers, bien odieuse aux personnes qui sont ici. L'irrésolution augmente et lui-même parait en être affligé; cependant, l'arrivée du duc de Wellington forcera à suivre des partis plus décidés. Les Anglais mettent un prix infini à agir d'accord avec un parti national, si petit qu'il îoit. Ils voudraient que le roi s'y montrât, que les princes fussent en France. On n'a pas de nouvelles encore du Midi, on croit que Marseille est bien et que son influence se propage jusqu'à Montélimart. Buonaparte est, dit-on, embarrassé et intimidé. On ne sait pas bien ce qui se passe dans le Midi, du côté de Bor- [feaux;mais le silence du Moniteur prouve que M.le duc d'Angoulême y tient toujours. A vrai dire, le rôle du roi eût é^é superbe î'il fût resté à Paris. J'y comptais tellement que j'avais poussé ma femme à partir, pensant que, tandis que le roi, ses ministres, sa maison, les Chambres seraient aux Tuileries, la canaille pourrait bien piller nos maisons et assommer nos parents. Le roi avait annoncé celte résolution, elle a changé deux fois, c'est un grand malheu". Je ne croirai jamais que la ville de Paris l'eût laissé périr par les mains de cet homme, ni que les troupes eussent tiré sur nous, enfin, c'est fait. Il faut par tout moyen refaire un noyau, gagner un commandement de place et avoir le pied sur le jol sacré; car si le roi arrive derrière les troupes étrangères, il don-
(1) M. de Blacas.
AVIU: LE l'RlNCK I»K TALLICVRANO 261
nera bien beau jeu à toutes les mesures des Jacobins et de Buonaparte, qui marcbent d'accord aujourd'hui. Il nous semble que dans ce moment les écrits et les proclamations seraient de peu d'effet; qu'il faut être en France, avoir battu un corpsd'armée de Buonaparte; à mesure alors que les armées avanceront, la commandants français attachés aux corps d'armée ordonneraient la réunion des Conseils généraux de département; ceux-ci délégueraient un ou plusieurs d'entre eux pour faire les fonctions de commissaires ordonnateurs, présider aux réquisitions, au service des armées, etc., reformer les gardes nationales, rétablir le drapeau blanc, faire des proclamations, etc.
Nous avons ici déjà D'André, Danglês (1), et, pour manier la plume, nous avons MM. ed Lally (2), Cbateaubriand. Celui-là veut que sa première phrase lui soit payée du titre de ministre du roi, Lacretelle jeune (3), Bertin de Vaux (4). Voua voyez que nous ferons feu de la plume. On nous a appris que vous aviez envoyé La Tour du Pin et son gendre aux Bouilles. Mme de La Tour du Pin, qui est à Bruxelles, s'en est mise dans un violent émoi. Le chevalier Stuart(5) est ici et retourne à Bruxelles. C'est à lui que je remettrai cette lettre.
(1) Conseiller d'Etat.
(2) Lally-Tolendal {Trophime-Gérard, marquis de), né à Paris, le 5 mare 1751, mort à Paris, le 11 mars 1830. Député de la noblesse de Paris aux Etats Généraux (1789), il passa en finisse après les journées d'octobre. Rentré en France en 1792, il fut arrêté, réussit à s'échapper et passa en Angleterre. Il demanda vainement à la Convention l'autorisation de venidétendre Louis XVI. Il applaudit â i'avènement de Louis XVI II qui le créa pair de France (1815), et ministre d'Rtat.
(3) Lacretelle (Charl&s-Joseph), surnommé le Jeune, hislorien. membre de l'AL-adémie Irançaise, né à Metz lu 'Â .septembiy 1766. mort le 26 mars 1855 En 1792, rédacteur au Journal de Paris: Lacretelle détendit Louis W dans un article daté du Ifi juin, Lacretelle salua avec enthousiasme la Restauration de 1814iil fui traité avei: une faveur particulière par Louis XVI 11.
(4) Bertin de Vaux (Iiouis-Fran^ois). publiciste et homme politique français, né à Paris en 1771. mort en 1842. Prit une part active avec son frère à la direction du Journal des Débals. Il suivit Louis XVIII à Gand et devint secrétaire général du mini.stère de la police.
(5) Lord Charles Stuart de Rothesay, accrédité par l'Angli-lerre auprès de Louis XVIII à Oand. revint avec lui à Paris; envoyé ensuite au Brésil, disgracié en 1830, il tut ambassadeur en Russie (1841).
S(lt CORRESPONDANCE DU COMTE DE JAUCUURT
Il a ôté au lord Fitzroi Somerset sa position diplomatique, mais le désir de celui-ci est de rentrer dans ses précédentes fonctions auprès du duc. M. Dalavar, ancien compagnon du duc de Wellington, passera ici deux ou trois jours, se rendant près du roi des Pays-Bas.
Il est disposé à croire que le prince de Laval aura pu être arrivé à temps pour retourner à Madrid, dans le cas même où il auriùt définitivement pria son passeport, et il pense que M. de Cevallo3 sera excellent dans notre question. Il a su à Paris, paroù il a passé et où il a refusé de voir Buonaparte, que MM. Caza Calvo, Urquiso, Amoroso, etc., avaient vu Joseph, qui est arrivé tout de suite à Paris.
Je vous observe que nous n'avons personne à Stuttgardnià Munich, Le roi a fait partir Jules de Polignac pour le Midi. M. de Strogow {1) se démène ici de toutes façons, et, dans le fait,i] a des moyens par ces temps de crise. Nous n'avons donc aucune facilité pour savoir ni faire savoir. Je me persuade que vous êtes et que vous vous considérez comme le véritable cabinet diplomatique de France et que toute l'Europe a réuni sa diplomatie à Vienne. Ainsi, vous tenez une correspondance avec nos ambassadeur et ministres suivie et décisive, et vous vous bornez, je pense, à informer le roi de ce que vous faites, et, de fait, à la faveur des circonstances, vous pourrez former de Vienne la volonté du roi et nous pousser à agir en conséquence de ce que vous aurez décidé.
A mesure que j'acquerrai quelque connaissance sur l'état de la France, je vous en informerai. L'armée est sûrement chancelante. Si elle a des succès, elle se réunira; si elle n'en a pas, elle se divisera. Les soldats jeunes ne veulent pas se battre, les soldats vieux sont à l'empereur Buonaparte, les officiers de fortune sont tous très dévoués à lui, les officiers bien élevés très mal disposés pour lui; au fond, la population, dans ce qui a quelque chose, aime le roi, mais s'accommoderait de Buonaparte si on voulait le lui
(1) Ne raudrait-il pas lire M. dt Trogoff, ministre de France auprès du Wurtemberg?
AVEC LE PBIMCE DE TALLE laisser. La population qui n'a rien croit qu' avec un aventurier el l'aime; la noblesse croi quand elle a médit de la Constitution.
Le roi, je ne cesse de le dire, n'a qu'un pai et sur lequel il faut diriger toutes ses opérati de la liberté constitutionnelle et du gouver royal.
Les Jacobins cherchent à le tranquilliser maie s'ils arrivent à leur alTaire au mois de r nous préparent. Je vois aujourd'hui que j' que je vous ai dit il y a déjà quelque ten n'appelle plus ses frères que princes, qui ne ] intelligence avec l'Autriche, de son désir à attaquer pour exciter par là le sentiment nal comme l'homme nécessaire.
Adieu, je compte que Bourrienne vous card (1), malgré tous mes passeports et mes i procédés peu convenables. J'espère qu'il rei duite pour lui. Adieu, cher ami, je vous sonnons beaucoup sur l'ambassade de Moni
Gand,
Le roi était en conférence hier au soir ave'
rowby (3), le duc de Wellington, Welleslej
(1) Allusion à l'insuccèe delà mission militairi de Vienne en vue d'un plan d'action contre Bor Talleyrand et de Louis XV III, publiée par M. Pa
(2) Casimir de Monlrond, ami particulier de Talle; VAmidecaur. 11 lut mêlé à une foule de négocialioi
(3) Harrowby (Dudiey, comte d', et vicomte Si 22 décembre 1762, mort le 26 décembre 1847. Ami < Ktion contre Napoléon avec les couis de Berlin, Viei (1805). En 1815, il fut chargé d'une mission ai Bruxelles.
(4) Pôle (Richard, marquis Wellesley), gouverneu céda à Canning comme ministre des afiaires étrangère
COBRKSI'OSDANCK OU COMTE DE JAUCOLIIT
3uc de Feltre, le comte de Blacas et moi quand vos dépêches Vienne sont arrivées, portées par le prince Victor de Rohan(l).
roi a donné lecture du traité et de la plus grande partie da Lre lettre particulière à lui, voulant, à ce qu'il m'a paru, vous re honneur, en présence de ces étrangers, des témoignages lorables de votre dévouement à sa cause et à sa personne.
lettre que j'écris vous sera portée par un courrier du duc de illington, qui envoie à Vienne pour accélérer l'arrivée des upes et tous les apprêts. Ce résultat a été opéré par la converion qu'il a eue avec le roi, dans laquelle il a reconnu que le (ips marchait d'une manière très inégale pour la cause du roi et jr celle de Napoléon, que les partis qui subsistaient encore pour roi s'éteignaient tous les jours faute d'appui, au contraire, e Buonaparte, par l'envoi de lieutenants-généraux et lieutents de poUce, par l'envoi de corps militaires dont le retard des âtihtés lui laissait l'usage, dissipait les rassemblements, souittait les anciennes autorités, établissait les nouvelles, etc., etc.,
refroidissait les dispositions générales qui sont encore en ?eur du roi.
Vous aurez vu une réponse de M. Bignon (2), dans laquelle il y a
faire de Buonaparte,â la déclaration des puissances. 11 n'a pas inqué de soustraire la pièce et ensuite, en choisissant quelques ssages, il répond et publie à profusion la réponse à une pièce e l'on ne connaît pas. C'est Lally qui y réplique et qui répondra ■nerveilles. Mais la difficulté sera de faire connaitre la réponse
France. En ce moment, la réunion des Jacobins à Buonaparte
donne une force prodigieuse; vous verrez, par la nomination de 1 commissaires, dans quelle espèce de gens il prend sa force, înry La Salle, Le Cointre, Puiraveaux, Tureau, et tous sont des ns dont je ne doute pas qu'il ne soit fort embarrassé dans peu
temps, mais qui, aujourd'hui, font cause commune et la feront
1 ) Grand ChamlMillan de France, avait épousé l'aiiiée des princesses de urlando, remariée, après deux divorces, au prince Troubetzkoï et au Tîte de Schuienbourg.
[2) Lie baron Bignon, sous -secrétaire d'Etat aux Affaires étrangères ndaot les Cent- Jours.
AVEC LK PRINCK DK TALLEYUAND 263
jusqu'au renversement du parti royaliste. Outre M. de Lally, nous avons ici Laborie (1), à Bruxelles ou ici, Bertin, M. de Chateaubriand, Lacretelle jeune, nous avons de quoi déclarer, proclamer, etc. Mais ce n'est rien d'écrire, si on n'est lu. M. de Blacas se sent tout ranimé de se retrouver en position d'émigré. Il s'y entend, c'est sa science; les petits moyens, les petits subterfuges, les fausses confidences, les phrases étudiées, c'est là son affaire; tout faire, tout voir, environner le roi de la petite sphère de son activité, c'est là ce qui fait toute son étude, mais ces petits moyens cèdent à la puissance du caractère et du talent du duc de Wellington et à la force de vos conceptions. Je les admire. Si vous parvenez à soutenir cette salutaire résolution de faire la guerre à la personne seule et non à la nation, de soutenir la cause royale, et avec elle la liberté, contre l'usurpation et avec l'usurpation tous les genres d'opinion, vous aurez, mon cher ami, fait en honneur et en conscience la plus belle chose qui puisse se faire entre nations civilisées. Buonaparte vous a placé le premier sursaliste des proscrits; il m'a fait l'honneur de me mettre immédiatement après. Je ne croyais pas être si haut dans son estime.
Le bonheur de porter le même nom que le grand chambellan (2) a valu une exception à l'abbé, Ferrand-La Valette a été séquestré tout entier comme s'il n'av/iit pas fait les Postes de moitié avec La Valette et comme s'il n'y avait pas une moitié de lui-même qui n'appartient pas plus à lui qu'à Buonaparte. Il a heurté je ne sais où et est resté.
Vous savez les aventures incroyables de Reinhard que l'on a empêché d'aller chez lui sur le bord du Rhin, que le commissaire prussien a dépouillé de ses papiers, lesquels, s'il fautr Ven croire, sont à Vienne, qui est à Aix-la-Chapelle avec ses enfants qu'il
(1) Laborie (Antoine- Athanase Roux de), homme politique français, né à Albert, près d'Amiens, en février 1769, mort à Paris en 1840. En 1800, impliqué avec les frères Bertin dans une conspiration de royalisme, il fut obligé de se cacher jusqu'en 1804. Laborie suivit Louis XVIII à Gand, et y rédigea, avec Bertin Taîné, le Moniteur universeL
(2) Le comte de Montesquiou-Fezensac, grand chambellan impérial aux Cent- Jours.
allait élever en arrosant son jardin. Le duc de Wellington écrit au commissaire prussien. Je lui écris à lui, je lui mande que le roi a besoin de ses services et l'appelle près de lui, et, en effet, quand ce moyen ne m'aurait pas paru le plus expédient pour le tirer de là, je l'aurais encore invité à venir, car, puisqu'il faut tenir ici une sorte de succursale du ministère, je ne puis y officier sans lui. J'ai su que c'était votre désir qu'il vînt ici et je me sers de votre autorité pour le décider.
Les ministres anglais paraissent croire que les souverains se rapprocheront et viendront ou à Ausbourg ou à Francfort, il sera peut-être nécessaire que vous y restiez. Mais sûrement vous viendrez voir le roi et cela sera tout aussi important. Hélas, pourquoi n'avez-vous pas pu rester avec nous, mes lettres vous auront fait voir mes alarmes, mon découragement et vous avez facilement jugé, puisque je trouvais tout en si fausse et si fâcheuse position, ce qu'il y avait à craindre du retour de l'homme! Je ne me suis fait aucune illusion sur la marche funeste que nous suivions; mais je n'avais pas même pour m'y opposer la ressource d'une démission, puisque je n'avais pas de ministère et que votre retour avait été espéré successivement tous les mois. Au reste, ces récriminations sont superflues et ne sont après tout qu'une justification inutile.
Je n'ai pas le temps de vous mander de nouvelles, du moins le peu qui transpire. Je chargerai Laborie de vous recueillir tout cela pour après-demain où je crois que M. Alexandre de Talleyrand partira pour vous aller rejoindre. Je l'envoie comme courrier parce que cela payera son voyage. Je vous dis cela tout grossièrement, parce que je sais qu'il est parti sans pouvoir mettre ses affaires en règle. Sa femme l'accompagnera, elle est toute gentille, toute résignée, toute contente d'aller vous voir et je ne l'ai pas détournée de cette résolution, pensant qu'une fois ici il n'y avait plus d'autre parti à prendre.
A vous, cher ami, à la vie et à la mort. Nous faisons des com binaisons à perte de vue sur le voyage de Montrond. Je n'en sépare jamais l'idée que j'ai que jamais il ne s'arrangerait de
Buonaparle-le-Bon pas plus qu'il ne faisait de Buonaparte-le- Mauvais(l).
Jaucourt.
Ce 9, à Gand.
P -S. — Ma femme vous dit des tendresses, la princesse vous écrit.
Gand, le 10 avril 1815.
Le comte Alexandre de Talleyrand (2) va partir et vous mener sa jolie petite femme comme je vous l'ai mandé hier; une fois ici je ne vois pas ce qu'il pouvait faire de mieux que de la mettre sous votre protection et même en la laissant en France près de sa mère qui est venue se réunir à Mme la duchesse d'Orléans, douairière (3); il y avait bien des incertitudes dans la position où elle se seroit trouvée. Je ne l'ai donc pas détourné de son projet de se rendre à Vienne, quand il m'en a parlé, au contraire. J'espère que cela ne contrarie pas vos projets ni vos intentions.
J'ai été présent, il y a une heure, à la réception qui a eu lieu dans le cabinet du roi, du général Fagel, accrédité de nouveau auprès du roi par le roi des Pays-Bas en qualité de son envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire. C'est un homme tel que le roi peut le désirer dans nos intérêts par sa mission et par ses sentiments. C'est un caractère agréable en affaires et élevé dans des principes qui sont les nôtres. Pozzo est arrivé, à ce que l'on vient de me dire, je ne l'ai pas vu encore. Je ne trouve jamais M. de Blacas disposé à concourir à ce que je dis de lui et quoique je sache le roi persuadé de son zèle pour sa cause et encore plus de son aversion pour le petit homme, je sens toujours une résistance dans l'esprit du roi à toutes mes attaques. Pour moi, à moins que vous n'eussiez des raisons d'en douter, je crois
(1) Montrond avait été envoyé à Vienne par Bonaparte, avec, disait-on, une mission pour Talleyrand.
(2) Alexandre-Edmond de Talleyrand-Périgord, neveu du prince qui devient duc de Dino et prince de Sagan.
(3) Mère du futur roi Louis-Philippe.
et croirai que nous n'avons pas de meilleur auxiliaire. Cette petite cour a besoin d'hommes qui lui donnent une forte impulsion. Les Anglais sont de ces gens-là en ce qui les regarde, mais il n'est pas bon qu'ils voient dans notre intérieur et le mépris qu'ils en concevraient nuirait beaucoup à la vigueur de leur action. Le divin Blacas, à ce que tout le monde m'assure, n'a l'usage que d'un crédit çacant, ce crédit serait acquis à celui qui, comme vous, joindrait à l'habileté l'autorité de sa personne. Mais les uns sont des bêtes, les autres, comme Marmont, des gens avec qui le cœur est mal à l'aise , les autres, comme moi, des hommes dont on n'aime pas les principes ni les habitudes en aimant assez leur personne et même leur caractère, et puis, moi, mon cher ami, je n'ai point de mobilité ni de flexibilité, ma douceur est en dessus, je ne m'accommode pas, je me soumets. Je vous aime, cela aplanit tout entre vous et moi et j'estime en vous tout ce qui me manque. Mais réellement cette réunion serait complète si nous avions Agnelet- Dambray. Vous savez que l'abbé est au Val où l'on lui sert de la tisane. Le roi a éloigné les maréchaux de la dernière conférence, le maréchal Marmont en est blessé au fond du cœur. C'est une gaucherie et une injustice. 11 est venu à ce maréchal une idée que j'avais eue aussi et qui mérite d'être prise en considération. Nous avons en France des Suisses tout formés, nous en avons en Suisse de tout prêts, nous avons en Suisse le général Mallet, genevois, et vous avez près de vous La Harpe (1); Monsieur nous peut prêter son titre de colonel général et nos comtois sont autant suisses que nos suisses sont français. Votre cousin, qui est un peu bousilleur, connaît assez bien les hommes et le pays. Je n'y suis pas mal vu surtout à Genève; Marmont, au fait, est notre seul général français et il a de la capacité. Fagel, à qui j'ai fait quelques questions, m'a dit qu'ils avaient là des régiments à peu près organisés.
Voilà les éléments de beaucoup de combinaisons dans lesquelles
(1) Qu'il ne faut pas confondre avec l'auteur du Cours de littérature. Colonel suisse, précepteur du tsar Alexandre l^, fit des démarches en faveur de rémancipation du pays de Vaud (1754-1838).
Marmont entrerait avec soin : 1° pour se tirer d'ici; 2° pour faire quelque chose. D'ailleurs, il serait fort aise d'être hors de l'inquiétude de n'être qu'un maréchal suivant la cour ou de ne trouver à servir qu'avec les alliés, qui, tout alliés qu'ils sont du roi, sont en France tout au plus des ennemis généreux. Encore généreux? Vous aurez vu les déclarations des Prussiens; elles sont furieuses. Le duc de Wellington en a écrit au roi de Prusse. Vous sentez que Buonaparte les fera placarder et nous servira sur cela des plats de son métier. Pour donc finir cet article de la Suisse, penseriez-vous que le maréchal pour les troupes, moi pour le pays, les intelligences, les proclamations, déclarations, etc., et surtout pour l'emploi de cinq à six millions qu'il faudrait au moins pour quatre mois, nous pussions faire une belle et bonne opération? Mais je ne voudrais ni de duc de Berry, ni de gêne ni d'entrave, j'aurais déjà assez d'embarras avec l'orgueil et la susceptibilité du maréchal. Je ne pourrais pas me passer d'un bon faiseur et je le voudrais entendant l'administration. Ce misérable Fouché vient de nous lâcher huit lieutenants de police qui sont encore plus ennemis de Buonaparte que des Bourbons, mais qui, suivant les instructions de leur maître, serviront le Buonaparte jusqu'à la régence, on peut dire jusqu'à M. le duc d'Orléans. Je parierais dix contre un que le Buonaparte y succombera et je ne voudrais pas parier que les Bourbons arriveront et surtout resteront. Rien n'est si facile que de faire abîmer, dévaster la France et de faire opérer une révolution dans son gouvernement; rien n'est si difficile que de la conserver, de la remettre comme elle était le lendemain de la séance royale. Grand Dieu! quel chemin nous avons parcouru depuis ce jour -là! Il faut le dire en un seul mot, il conduisait à l'île d'Klbe.
Reinhard sera ici bientôt, je suppose; son arrivée me donnerait assez de facilité pour ce projet de Suisse; car, ici, nous n'avons besoin que d'un écho et Reinhard est un écho qui répète mieux qu'on ne dit. Répondez-moi tout de suite sur mes rêveries, ou pour m'en détacher ou pour me donner quelques directions qui les rendent des projets.
Slji-
matin il a pris cinq grains d'émé tique avec un immense succès, il n'a plus de fièvre; ce soir il est bien, il sera purgé après demain et si ceci n'amène pas la goutte, ce ne sera, dans le langage du prince Cambacérès, qu'un bénéfice. L'abbé de Pradt (1) en a eu un encore moins agréable, je ne sais pourquoi il a imaginé d'aller chez M. de Rovigo en petit collet, on l'a suivi, hué et assommé à coups de pommes en lui criant: à bas les abbés! Ce qui vaut mieux, c'est que l'on a traité de même quelques bonnets rouges qui s'étaient montrés à la hâte.
Je suppose que le général Pozzo vous informe de l'état où en sont les choses militaires; ici, à Gand, nous ne les savons pas. Demain matin. Monsieur viendra sûrement voir le roi, M. de Blacas, à qui mes idées sur la Suisse sont venues ou pa^ venues, pensait à y envoyer M. Roger de Damas, il m'a semblé que pour remuer la Suisse c'était un mince levier. On va engager Monsieur à y aller avec le maréchal Marmont, il y trouvera M. de Talleyrand qui lui sera très utile, et, si les affaires de Lyon n'étaient pas finies, cela serait peut-être très utile.
Le maréchal duc de Reggio a eu un entretien très vif avec Buonaparte, Il en est sorti très honorablement, mais comme il en avait parlé, on est venu le menacer de la part de la police et l'avertir de prendre garde à lui.
Vous savez que le duc de Vicence a logé chez vous pour fouiller partout à son aise; c'est M. Nicod qui me l'a dit. Chez moi, on n'a pas pris tant de peine, on a tout saisi. Le fils de d'André me donne aussi ces détails. On promet toutes sortes de belles choses à d'André, mais il parait décidé à rester par ici.
Votre présence nous deviendra bien nécessaire quand on commencera à agir, il faut absolument que vous nous donniez dix à douze jours. Nous avons fait une ordonnance pour le licenciement de l'armée, une pour les finances, une réponse ou plutôt un manifeste de M. de Lally en réponse à la pièce opposée par
(1) Littérateur et homme politique (1759-1837), aumônier de Napol<^on. évêque de Poitiers, puis archevêque de Malines. C'est lui qui a attribué à Napoléon le mot fameux : « le soldat est de la chair à canon »,
Buonaparte à la déclaration. Si Ton parvient à faire lire tout cela, l'elTet sera bon. Le fond des cœurs est au roi, Buonaparte est embarrassé, il est en concours de mesures et de résolutions avec les Jacobins et il emploie ses vrais ennemis; je le crois sous leur poignard, soit qu'il batte, soit qu'il soit battu. Adieu, le désir de me disculper de vos reproches m'a fait écrire, cependant il est fort tard et je me lèverai matin. Si nous mettons un peu d'ordre dans notre marche, j'en mettrai dans le compte que je vous rendrai. En attendant, mon prince, recevez mon hommage bien tendre et bien dévoué.
Toutes ces dames d'Angleterre se portent bien.
Gand, ce 12 avril.
Talleyrand à Jaucourt.
Vienne, le 13 avril 1815.
Monsieur le comte.
Deux émissaires envoyés ici par Buonaparte me font juger qu'il se trouve dans de grands embarras, ce qui est encore confirmé par toutes les nouvelles qui viennent de France.
L'un d'eux, M. de Montrond, est arrivé ici sans dépêches et sans mission ostensible, mais chargé de parler à M. de Metternich, à M. de Nesselrode et à moi. Il avait à pressentir M. de Nesselrode sur les dispositions de l'empereur Alexandre, à demander à M. de Metternich si l'Autriche était décidée à contribuer une seconde fois à renverser le gendre de l'empereur et à le sonder sur les dispositions où pourrait être le gouvernement autrichien, relativement au projet que l'on suppose qu'il a eu en mars 1814. Leurs réponses ont été telles que nous pouvions le désirer. Pour moi, il m'a demandé si je pourrais me résoudre à exciter une guerre contre la France. Je lui ai répondu, par la déclaration du 13, en lui disant qi»e faire faire la guerre à Buonaparte, ce n'était pas la faire faire contre la France, mais bien
plutôt pour la France. M. de Montrond était aussi chargé de s'assurer si les puissances étaient bien déterminées à faire la guerre. Pour ne lui laisser aucun doute à cet égard, on lui a communiqué le traité du 25 mars dernier et les états des forces qui vont être immédiatement employées. Il est reparti pour Paris avec ces renseignements.
Le second émissaire envoyé par Buonaparte est M. de Flahaut. On ne Ta pas laissé arriver jusqu'ici. A Stuttgard, le roi de Wurtemberg l'a fait arrêter et reconduire à la frontière. Il portait à M. de Metternich et à l'archiduchesse Marie-Louise des dépêches, ainsi qu'à l'empereur d'Autriche, à l'empereur de Russie, et à l'ambassade du roi. Nos trois lettres n'étaient probablement que des lettres de rappel.
Le congrès touche à sa fin; les arrangements territoriaux du midi de l'Allemagne ont été convenus hier, et j'espère que dans quelques jours tout sera terminé.
Recevez, Monsieur le comte, l'assurance de ma haute considération.
Le prince de Talleyrand.
Vienne, le 15 avril 1815.
Monsieur le comte.
J'ai remis les lettres du roi que vous m'avez adressées. Elles me font regretter de plus en plus que M. Reinhard ne soit pas avec le roi. Elles ont peu plu. Les souverains auraient cru y trouver quelques remerciements pour la déclaration qu'ils ont publiée et ils me l'ont fait entrevoir. Mais, du reste, ce que je vous en dis est simplement une observation, elle doit seulement vous engager à prendre la haute main sur tout ce qui touche à notre département dont M. de Blacas me paraît peu informé. Nous avons de la peine à comprendre ici pourquoi on a éloigné tant de monde. Il me semble qu'il eût été fort utile qu'un noyau de français de toutes les opinions et de tous les états se trouvât autour du roi.
On annonce que toutes les opérations militaires commenceront vers le 15 mai, mais il faut toujours compter sur quelques jours de retard.
Je vous envoie les dernières lettres que M. de Talleyrand m'a écrites de Suisse. Il s'y conduit parfaitement bien. Sa réponse à M. de Caulaincourt est très bonne. Vous ne la trouverez pas dans ce que je vous envoie, non plus que la lettre de M. de Caulaincourt, parce que l'on a jugé qu'il serait utile de les publier et je les ai données pour être imprimées dans la Gazette de Vienne, où elles se trouvent en effet insérées.
Je vous engage à prendre les ordres du roi relativement à ses ministres dans les cours étrangères, qui ne veulent ni ne peuvent retourner en France. Il faut bien qu'ils aient quelques appointements. Ici, nous ne pouvons rien à cet égard, parce que nos payements ont été suspendus à la date du 20 mars, jour de rentrée de Buonaparte à Paris. Je me suis arrangé pour nous autres de Vienne avec la légation anglaise, qui fera, quand elle aura reçu réponse de son gouvernement, les avances pour nos dépenses journalières. Comme je crois que cela n'éprouvera pas de difficulté, rien de ce qui est ici ne sera à charge au roi. M. de Caraman me parait dans l'embarras, ainsi que M. d'Osmond et M. de Bonnay.
Je vous engage à faire des efforts pour rappeler M. Reinhard auprès de vous. Je suis bien sûr qu'un mot du roi le déciderait. On ne peut pas se dissimuler que le nom de M. de Blacas a beaucoup été prononcé, à tort ou à raison, dans les derniers événements. C'est, à ce que m'a dit M. de Richelieu, pour le dedans, et ce que je puis vous dire pourledehors. Faites, le plus que vous pourrez, que les actes ou actions du roi n'aient pas l'air d'être sous son influence. Tenez pour certain que l'opinion de cette influence suffit pour le faire regarder avec des préventions défavorables. Des personnes qui sont restées autour du roi, vous seul y êtes resté tout entier, et, par conséquent, vous pouvez seul lui être vraiment utile.
Vous verrez, par la correspondance de M. Auguste de Talley-
ri-'-y-T'
rand, qu'il désire que la place de sécréta re de sa légation, laissée vacante par la retraite de M. Rouyer (1), soit donnée à M. de Failly (2). Je verrais avec beaucoup de plaisir que le roi y consentît et je vous prie de le lui proposer.
Recevez, monsieur le comte, l'assiurance de ma haute considé-
Le prince de Talleyrand.
P.-S. — Je joins ici une lettre de M. le marquis d'Osmond du 31 mars. C'est la dernière que j'aie reçue de lui, mais je sais, par d'autres voies, qu'à la date du 3 avril tout était toujours parfaitement tranquille à Turin et à Gênes.
Vienne, le 19 avril 1815.
Monsieur le comte,
M. le baron de Talleyrand, arrivé ici ce matin, m'a remis la lettre dont vous l'aviez chargé pour moi. Je m'empresse de répondre à ce qui, dans cette lettre, se rapporte à votre projet de vous rendre en Suisse avec M. le maréchal duc de Raguse.
Ce projet me semble, d'un côté, tout à fait inexécutable, de l'autre, quand il pourrait être exécuté, sujet aux plus graves inconvénients.
Il me paraît inexécutable parce que les Suisses ne voudront assurément pas s'y prêter. S'ils consentent à ne pas conserver, dans la guerre qui se prépare, la neutralité qui leur est garantie, c'est que cette guerre n'est point une guerre d'une ou plusieurs nations de l'Europe contre une autre, c'est une guerre de toute l'Europe contre un chef de parti. Comme nation européenne, ils voudront bien entrer dans les rangs des armées de l'Europe et faire parti de leur système général. Ils ne voudront point se
(1) Rouyer, secrétaire de légation à Berne (1814).
(2) Failly (Charles- Armand de), homme politique français, né à Délat (Meuse), le 22 mai 1780, mort à Eclaron (Haute-Marne), le i^ décembre 1847. Entré dans l'armée, il parvint au grade de chef d'escadron d'artillerie, puis démissionna.
placer dans une situation où, servant directement le roi et se trouvant sous les ordres de ses généraux, ils paraîtraient plutôt servir sa cause particulière que la cause de l'Europe. Si la proposition leur en était faite, ils trouveraient qu'elle blesse leur indépendance sur laquelle vous savez qu'ilssont très susceptibles. Le titre de colonel général des Suisses ne donne à Monsieur d'autorité que siu» les troupes suisses mises par des capitulations au service du roi, il ne lui en donne aucun sur le reste des troupes suisses; il ne lui donne en Suisse ni aucun pouvoir, ni aucune influence.
Les inconvénients qu'aurait ce projet, s'il pouvait être exécuté, sont : 1° de nuire à nos relations avec les autres puissances étrangères qui verraient avec déplaisir que nous voulussions détacher les Suisses de leur système général d'opérations, qui feraient tout pour s'y opposer et l'empêcher, et qui, par les discussions qui en seraient inévitablement la suite, se trouveraient aliénées de nous et chercheraient sans doute à aliéner aussi les Suisses eux-mêmes; 2° de nuire à l'exécution de leurs propres plans en dérangeant la marche et la manière d'agir de l'une des parties qui doivent y figurer.
De quelle manière les Suisses seront-ils utiles à la cause du roi? Ils seront utiles en mettant d'abord sur leurs frontières, ainsi qu'ils l'ont déjà fait, des forces qui la garantissent et qui empêchent Buonaparte d'entrer dans leur pays et de les faire servir à ses desseins. Ils la serviront ensuite en livrant passage aux armées alliées, en se réunissant à elles, en prenant part à leur système d'invasion et d'attaque. Ils la serviront enfin en servant la cause de l'Europe, qui, si nous ne l'en séparons pas nous-mêmes, est aujourd'hui celle du roi, et c'est seulement ainsi qu'ils peuvent être à cette cause d'une utihté réelle.
L'opinion que je viens d'exprimer me paraît tellement fondée que je verrais avec plaisir que vous soumissiez ma lettre au roi et qu'elle fût discutée dans son conseil.
Quant aux régiments suisses qui se trouvaient en France, en vertu de capitulations, le cas est tout différent, puisque, par des
conventions faites avec leur pays, ces régiments se trouvaient aux ordres du roi. Buonaparte vient de les licencier. Il serait bien à désirer que tous les hommes qui en ont fait partie pussent être dirigés sur le corps de M. le duc d'Angoulême, qu'ils se réunissent à lui et qu'ils fussent aussitôt réorganisés. Mais il faudrait assurer à Son Altesse Royale les moyens de les solder, car autrement on ne peut espérer de les conserver longtemps.
Le désir de M. le maréchal duc de Raguse de ne pas rester dans l'inaction est sans doute aussi naturel que digne d'éloges. Mais ce n'est pas, je pense, avec des étrangers qu'il convient que lui et les autres officiers généraux qui sont autour du roi lui donnent des preuves de leur zèle et de leur dévouement. Les Suisses, bien que depuis longtemps amis de la France et attachés d'affection à la famille de nos rois, ne sont pourtant pas des Français. Ce qui est à désirer, c'est que le roi puisse lever sous les ordres de ces officiers une armée de Français dont le noyau me semble pouvoir être formé dès à présent, et qui, sans doute, sera facilement recrutée et deviendra en peu de temps nombreuse', lorsque, les armées étrangères s'étant avancées sur le territoire, les pays qu'ils auront occupés seront soustraits à l'influence de Buonaparte. Le roi revenant dans ses Etats à la tête d'une armée nationale exercera, aussi bien dans les provinces qui lui seront soumises, que dans celles qui ne le seront pas encore, une puissance d'opinion bien différente que s'il n'y revenait qu'à la suite des armées étrangères.
Pour vous. Monsieur le comte, il est d'ailleurs nécessaire que vous restiez auprès du roi. Il faut que vous y soyez pour lui mettre sous les yeux la correspondance de ses ministres dans les cours étrangères, pour leur transmettre ses instructions et ses ordres, pour leur donner des nouvelles. Il est bien essentiel que, dans des circonstances comme celles où nous nous trouvons, ils reçoivent des informations fréquentes sur tout ce qui se passe. Je vous prie de leur écrire le plus souvent que vous pourrez. J'ai vu avec le plus grand plaisir, par votre lettre, que M. Reinhard allait vous rejoindre. Sa coopération vous mettra en état
AVEC LK PRINCK DK TALLEYRAND de donner plus d'activité à vos correspondances. De savez aussi bien que moi combien ses conseils sont boi Recevez, Monsieur le comte, l'assurance de ma hau ration.
Le prince de Tallek
Vienne, le 22 avi Monsieur le comte.
Les mesures prises par le gouvernement de B depuis qu'il est à Paris, les individusquicomposentsoi la direction que l'on s'efforce, par tous les moyens, dei opinions, prouvent que Buonaparle se trouve sous de ce qui reste en France des anciens partis révoli et que c'est d'eux seuls qu'il tire toute la force d'i peut avoir dans l'intérieur. Cependant il est bien conn de ces partis, et qu'aucun des hommes qui les composeï Buonaparte, parce qu'ils savent parfaitement que s à affermir son autorité, il leur arrachera bientôt, ce fait déjà lorsque, pour la première fois, il s'est empai du gouvernement, la portion de pouvoir qu'il est ob laisser aujourd'hui, qu'il a besoin de leur appui. ] évident qu'ils ne se sont joints à lui que parce qu'i trouver d'autre moyen de sortir d'un ordre de chosi participation aux affaires leur était ôtée et où ils croy: voir, pour leur sûreté, des sujets d'inquiétude. Mais il n pas douteux qu'ils seraient les premiers à renverser I si le gouvernement, qui sera établi après lui, leur offrai ties sur lesquelles ils puissent compter en toute as qui, non seulement les délivrassent de toute inquit encore pussent satisfaire leur ambition. C'est aussi ce < toutes les puissances, et, en conséquence, elles désiri le roi, dans une proclamation qui devançât la réuni des collèges électoraux que Buonaparte y a appelés, s rallier à lui tous les partis, en leur assurant à tous, sans
tous les avantages d'un régime constitutionnel. Les puissances considèrent une déclaration du roi faite dans cet esprit comme un puissant auxiliaire des forces qu'elles vont déployer. Plusieurs voudraient encore que le roi, rejetant sur les ministres les fautes qui ont pu être commises, se composât un nouveau ministère, comme s'il était en France, et dans la composition duquel chaque parti trouvât les garanties qu'il désire. J'écris au roi par M. le comte de Noailles, qui vous porte aussi cette lettre sur ce sujet. Comme je sais que les ministres qui vont être envoyés par les cours auprès de Sa Majesté lui en parleront aussi, je souhaite beaucoup qu'Elle prévienne, par une détermination conforme aux vues que je viens d'avoir l'honneur de vous faire connaître, ce qu'ils auront à lui dire, et je vous prie de vouloir bien faire tout ce qui peut dépendre de vous pour décider le roi à prendre cette détermination.
J'ai l'honneur de vous envoyer les dernières lettres que j'ai reçues de M. le comte de Talleyrand et de M. le marquis d'Osmond. Vous verrez par ces dernières que M. d'Osmond est dans le plus grand embarras et qu'une démarche qu'il a faite auprès du gouvernement Sarde pour obtenir de lui des avances, est demeurée sans succès.
Recevez, Monsieur le comte, l'assurance de ma haute considération.
Le prince de Talleyrand.
P.-S. — Le comte de Goltz part demain au soir.
Je vous ai fait connaître que Murât avait échoué dans les tentatives qu'il avait faites pour passer le Pô. Depuis, il a été repoussé des rives de ce fleuve et poursuivi. Il a été dernièrement chassé de Bologne, et le général Bianchi a eu contre lui un succès réel. Les affaires en Italie vont fort bien.
Jaucourt à Talleyrand.
Gand, le 23 avril 1815.
Mon prince,
Hier, 22 avril, M. Fauche Borel (1) m'a remis deux dépêches de vous. Tune en date du 23 mars et l'autre en date du 13 avril; par la dernière vous m'annoncez que votre courrier est le sieur Fauche Borel, par celle du 23 mars, vous me prévenez que vous profitez d'un courrier prussien, qui part à l'instant; et, cependant, le sieur Fauche Borel s'est trouvé chargé des deux dépêches, il est probable que vous en êtes instruits; mais comme je crois M. Fauche Borel très disposé à servir tout le monde, je vous donne ces détails afin que, si par hasard, il avait eu le premier paquet dans ses mains, vous puissiez chercher à savoir l'usage qu'il en aurait pu faire pendant les vingt jours qui ont précédé son départ; il était en outre chargé d'une lettre du roi de Prusse pour le roi, qui a été remise par M. de Blacas.
Le roi ne m'avait pas prévenu que, par les arrangements que vous aviez faits à Vienne, la légation anglaise prenait à son compte les frais de notre légation; qu'ainsi, nous pouvions faire usage des courriers anglais, et même demander au ministre plénipotentiaire anglais d'en faire partir pour nous. Ce n'est qu'hier au soir, quand j'ai demandé au roi de m'autoriser à envoyer directement un courrier à Vienne, que j'ai su de Sa Majesté l'excellent arrangement que vous aviez fait; j'allais envoyerM.de Sinety (2) au duc de Wellington, lorsque le général Pozzo, en venant me voir, m'a annoncé qu'il serait demain lui-même à Bruxelles, qu'il avait à écrire à l'empereur, qu'il verrait le duc de Wellington, et que de manière ou d'autre, mes dépêches pour vous partiraient
(1) Fauche-Borel (Louis), né à Neufchâtel (Suisse), le 12 avril 1767, mort au même lieu, le 7 septembre 1829. Principal agent des Bourbons auprès de Pichegru, de Barras et de Talleyrand. Les deux Restaurations le repoussèrent Il tomba dans la misère et se suicida.
(2) Aumônier de Monsieur^ frère du roi.
dans deux fois vingt-quatre heures. Comme il me parait que l'envoi de deux ou trois courriers nous mènera nécessairement au terme où les souverains quitteront Vienne, et où, par conséquent, vous aurez déterminé votre départ, je n'ai d'autres soins à prendre que de savoir les jours de départ des courriers.
Vous savez que nous avons formé à Alost un établissement des débris de la maison du roi, qui ont suivi Monsieur et M. le duc de Berry et auxquels se rallient les hommes des différents corps de la maison, qui viennent nous rejoindre; indépendamment de ces corps, il y a une certaine quantité de volontaires, qui sont réunis sous le même uniforme, il v a aussi des soldats de divers régiments, qui font déjà un noyau, auquel on rattachera tous ceux qui viendront par la suite. Le maréchal Marmont commande toute cette réunion, ce qui n'empêche pas que M. le duc de Berry ne la commande aussi; quoique, jusqu'à présent, ces différents corps offrent peu d'importance, il est cependant vrai de dire que si les mesures que l'on a commencé à prendre se suivent avec un peu d'adresse et d'habileté, c'est sur ce petit groupe de gens de bonne volonté que s'appuiera la colonne de troupes de gardes nationales, de volontaires, enfin de français fidèles, avec lesquels et par lesquels il est si fort à désirer que le roi rentre dans son royaume.
M. le duc de Feltre a envoyé M. de Saillan à Furnes, M. ... à Ypres, M. Berthier de Bizy à Coutray, M. Gouvello à Tournay, M. de La Poterie à Mons, M. le marquis de Castries (1) à Namur, M. le comte d'Arblay à Luxembourg, M. le baron de Vassimont à Deux-Ponts, M. le comte de Quinsonnaz à Spire, M. Rœsch à Kehl, enfin M. le comte Gaétan de la Rochefoucault à Bâle; son intention est que ces officiers établissent des communications avec l'intérieur, pratiquent un peu les corps de troupes les plus à proximité, reçoivent les hommes de bonne volonté qui passeront la frontière, et tâchent de connaitre la disposition des habitants. J'ai dû faciliter l'établissement de ces officiers et
(1) Castries (Edmond-Eugène-Philippe-Hercule, marquis de), né le 10 octobre 1787, mort le !«' août 1866.
leur obtenir la protection des puissances, sur le territoire desquelles ils s'établissent; il y avait eu un peu de négligence à l'égard des ministres du roi des Pays-Bas, ils n'avaient pas été prévenus des dispositions prises, soit pour le corps des troupes déjà réunies, soit pour ceux que l'on voulait former; la bonne volonté du baron Fagel et notre bonne intelligence ont facilement réparé ces inadvertances. Le comte Roger de Damas (1) est parti pour la Suisse, mais l'objet de sa mission est beaucoup plus étendu; je vous avais mandé qu'il me paraissait fort à désirer que Monsieur s'y rendît lui-même et, sous ses ordres, le maréchal Marmont. Mais Monsieur n'a pas jugé ainsi, il est vrai de dire qu'à défaut du colonel général de Suisses, le Comte Roger de Damas est le meilleur choix qu'on pût faire; j'ai prescrit au comte Auguste de Talleyrand d'aider de tous ses moyens l'exécution de la mission de M. de Damas. Ses instructions lui ont été données par Monsieur et il a eu une audience du roi. Comme il doit correspondre avec moi, il s'est ouvert franchement sur les instructions qu'il avait reçues, je sais que leur objet est d'établir de bonnes communications sur toute la ligne de la Franche-Comté, de faire revenir les régiments suisses, que Buonaparte, par une jonglerie que vous avez sans doute devinée, a licenciés d'un côté et réorganisés de l'autre, de réunir les corps qui doivent nous être fournis d'après les capitulations, enfin, pour décider, s'il est possible, le gouvernement helvétique à faire marcher franchement des troupes, aussitôt que celles des puissances se mettront en mouvement. Je crois que M. Roger de Damas mettra assez de prudence dans l'exécution de ce plan pour ne compromettre ni le roi, ni lui-même; comme gouverneur de Lyon et de cette division militaire, sa présence en Suisse paraîtra extrêmement simple.
Le comte de La Châtre doit charger M. le duc de Castries de choisir, parmi les français qui se sont réfugiés en Angleterre, ceux en état de servir et de les adresser au ministre de la guerre pour être incorporés.
(1) Fils du duc de Damas-d'Antigny, qui protégea le voyage du roi Louis XVI à Varennes.
J'ai l'honneur de vous envoyer plusieurs exemplaires d'un journal que nous faisons paraitre sous le titre de Journal uniçfersel, vous y reconnaitrez la plume de M. Lally à son éloquente abondance, il était impossible de le placer dans des circonstances plus favorables à son talent; sous deux jours, il paraîtra un manifeste fait par lui, qui précédera la déclaration que doit faire le roi, au moment de son entrée sur le sol français; elle est un peu longue, mais très bien faite, j'aurai l'honneur dé vous l'envoyer.
M. Capelle (1) a bien voulu s'entendre avec moi pour un excellent travail, dont l'objet est d'attacher un commissaire principal du roi à chaque corps d'armée des puissances avec des commissaires particuliers sous ses ordres. Ces commissaires généraux auront des pouvoirs très étendus et seront à l'instar de ceux que nous avions nommés lors du gouvernement provisoire. Audessous, d'eux, mais non dans leur dépendance, il y aura un commissaire ordonnateur, et sous ce commissaire ordonnateur, des commissaires des guerres; la ligne de service tracée par le commissaire ordonnateur établira, comme vous le jugez bien, le service des armées, les réquisitions, magasins, transports, fournitures de toute espèce, etc., etc.. l'autorité du commissaire du roi s'étendra à toute la réorganisation administrative, à tous actes de l'autorité royale relativement aux troupes qui viendraient à résipiscence, à la protection due aux villes et villages qui arboreraient le drapeau blanc, enfin sur les places qui ouvriraient leurs portes au roi; le temps ne me permet pas de vous envoyer une copie de ce travail; il a été lu hier, au conseil du roi, lequel conseil, au reste, se composedeMM.de Blacas, de Feltre et moi, MM. de Lally et Chateaubriand; il a été lu ce matin au général Pozzo qui en a été fort content et qui le porte demain au duc de
(1) Capelle (Guillaume- Antoine-Benoît, baron), administrateur français, né à Salles-Curan (Aveyron), le 9 septembre 1775, mort à Montpellier en octobre 1843. Préfet de Livourne (1808), Capelle fut transféré en 1810 dans le département du Léman. Après l'avènement de Louis XVIII, il fut nommé préfet de TAin (juin 1814). Pendant les Cent- Jours, il alla rejoindre la cour à Gand. Après la seconde Restauration, la préfecture du Doubs et le titre de conseiller d'Etat honoraire lui furent accordés.
Wellington, on le lira ensuite une seconde fois au conseil, il sera définitivement approuvé, imprimé et adressé aux généraux en chef des armées alliées. Le choix des commissaires me paraît difficile; M. de La Tour du Pin, qui arrivera un de ces jours, et que je compte envoyer auprès du roi des Pays-Bas, d'après la destination que vous lui aviez donnée, en sera probablement un, mais le duc de Wellington ne se soucie pas de l'avoir.
Nous parlons toujours ici du déplacement du roi, pour se rendre soit à Malines, soit à Louvain, mais le moment n'en est pas déterminé. Vous savez que nous n'avons vu ici ni le roi des Pays-Bas, ni le prince royal. Si j'en crois les apparences, le roi ne sera pas fâché de se trouver un peu plus indépendant dans son royaume. Tout ce qui me revient de la disposition des Prussiens n'est pas seulement inquiétant, sous le rapport des dégâts et excès de tout genre, mais on suppose qu'il pourrait y avoir plus d'analogie qu'il ne faudrait entre l'esprit qui les anime et celui qui anime les gens revêtus actuellement de l'autorité en France; il est singulier que M. de Montrond soit de ces gens-là, car je suis plus disposé de le croire à la Jacobinière qu'à Buonaparte; vous serez bien aise de savoir qu'on lui avait promis deux cent mille livres de rente, s'il était parvenu à ébranler votre fidélité. M. Hamelin (1) en a eu vingt-cinq sur la cassette de Buonaparte. De 30 millions 500 mille francs, et de 45 millions négociables, que Buonaparte a trouvés, il ne restait plus, il y a quatre jours, que dix millions, les rentrées ne s'opéraient nulle part. La garde nationale n'a paru devant lui, en hommes habillés, qu'au nombre de sept à huit mille.
Non seulement j'ai écrit à Reinhard dès le premier jour, mais
(1) Hamelin (Jacques-Félix-Emmanuel, baron), amiral français, né à Honfleur, le 13 octobre 1768, mort à Paris, le 25 avril 1839. Lieutenant de vaisseau (1795), capitaine de frégate (1796), capitaine de vaisseau (1803), contre-amiral et baron de Tempire (1811). Chargé de la concentration d'une partie de la flottille de Boulogne (1805),il prit, en 1806, le commandement de la frégate Vénus, prise par les Anglais en 1810. Hamelin, rentré de sa captivité en 1811, prit le commandement d'une partie de l'escadre de TEscaul et, en 1813, celui de Tescadre de Brest. La Restauration le mit d'abord en disponibilité.
j'ai profité aussi des personnes qui passaient par Francfort, où il est tenu en surveillance, pour lui faire dire de se rendre ici. Je crois être sûr que dans les motifs qui pourraient suspendre son retour, aucun ne peut m'être personnel; il a pour moi quelque amitié, et il sait toute l'estime que je lui porte. Sa présence nous serait d'autant plus utile que, sans rechercher ses opinions précédentes, il serait bien d'avis aujourd'hui de présenter le roi comme conservateur de la liberté garantie par la Constitution. Tout ce qui n'a pas perdu la France de vue est dans cette opinion; mais ici, ce n'est pas le grand nombre.
J'ai engagé Mme de Jaucourt à louer un appartement pour trois mois; je lui adresse, par une occasion particulière et sûre, la lettre de votre main, en date du 13; elle se fera sans doute, un grand mérite de la lire aux deux amies, auprès desquelles elle loge, votre opinion sur la convenance de rester encore en Angleterre les décidera certainement.
Agréez, mon prince, l'hommage de mon respect et de mon
entier dévouement.
C'est Digoine (1) qui écrit sous ma dictée et j'en suis sûr comme
de moi-même. Je n'ai que lui pour toute ressource. J'espère Reinhard, à qui je récris encore.
A l'instant je reçois vos dépêches du 15. Je les remettrai au roi après votre lettre ^emt- officielle. Il faut que vous arriviez d'ici à quinze jours, car nous aurons du grabuge. Je reçois la lettre de la duchesse, je lui répondrai ainsi qu'à vous demain. Je suis à ses pieds.
Pozzo me fait dire qu'il m'attend.
(Lettre non signée,) Gand, ce 23.
(1) Digoine du Palais ( Ferdinand- Alphonse-Honoré, marquis de), né le 6 mai 1750, à Dunkerque, mort à Versailles, le 18 février 1832. Membre de TAssemblée constituante, il fut un des plus zélés défenseurs de la monarchie Emigré, il fit la campagne de 1792 comme aide de camp du comte d'Artois. Nommé maréchal de camp (mai 1814), il fut mis à la retraite (septembre 1815).
Talleyrand à Jaucouri.
\lenne, le 23 avril 1815.
Monsieur le comte,
J'ai déjà eu l'honneur de vous écrire que pour que l'ambassade du roi au congrès ne lui fût pas à charge, soit pendant le reste de la durée du congrès, soit après qu'il sera fini, lorsqu'elle sera dans le cas de suivre les mouvements des armées, j'avais pris des arrangements pour moi, M. le duc Dalberg, M. le comte de Noailles et les personnes du département des affaires étrangères qui sont ici auprès de moi. J'aurai aussi de quoi satisfaire aux envois de courriers. M. de La Besnardière, M. Challaye, M. Perrey (1), M. Saint-Mars, M. Flury (2), sont et resteront avec moi. J'espère que ces arrangements seront bientôt exécutés, car je ne doute pas qu'ils ne soient approuvés.
Mais ils ne me mettront point en état de subvenir aux besoins d'aucun des agents politiques et consulaires du roi. J'ai déjà eu l'honneur de vous faire connaître que plusieurs se trouvaient dans l'embarras. Tous ou presque tous y seront bientôt, et malgré leur bonne volonté et leur zèle, ils se trouveraient dans l'impossibilité de rester à leur poste, faute de moyens d'y subsister. S'ils le quittaient, outre que le service du roi en souffrirait beaucoup, il en résulterait un effet très fâcheux. Il est donc très nécessaire que Sa Majesté leur donne le moyen d'y rester, et je désire que vous lui présentiez à ce sujet un projet dans lequel vous indiquerez la proportion que vous jugerez convenable d'adopter selon les différentes résidences, et d'après les ressources dont le roi peut disposer. Je vous engage à vous concerter pour cela avec M. le baron Reinhard, que je suppose actuellement auprès de vous et qui sait quels sont les différents postes
(1) Chef du secrétariat au bureau des Chancelleries, fut accusé d'avoir dérobé les papiers de Talleyrand.
(2) Flury, chef des divisions commerciales au ministère des affaires étrangères ; Saint-Mars, sous-chef de la division du Midi.
i88 CORRESPONDANCE DU COMTE DE JAUCOURT
diplomatiques et consulaires qui sont occupés aujourd'hui. Recevez, Monsieur le comte, etc.
Le prince de Talleyrand.
Jaucourt à Talleyrand.
Gand, le 24 avril 1815.
J'ai reçu, mon prince, vos dépêches du 15 avril, hier au soir, par Sosthène deL a Rochefoucauld (1), qui s'en était chargé fort obligeamment, et qui n'a pas été fâché d'avoir une raison pour venir en trois heures de Bruxelles à Gand. Il faut avouer que la plupart des personnes qui, en ce moment, offrent leurs services au roi, sont loin de cette activité.
Le général Pozzo est parti aujourd'hui pour Bruxelles, emportant le paquet que j'ai eu l'honneur de vous adresser hier au soir; il porte une sagacité et une expérience parfaite dans toutes nos affaires; il a envie qu'elles réussissent, il a un grand désir de vous plaire et préférera toujours ses rapports avec vous à tous les autres; je lui ai mené Lally qui avait ses belles pages dans la poche, nous en avons fait retrancher quelques morceaux, et quand tout cela a été fini, Lally a consenti de fort bonne grâce que l'on prit l'avis du duc de Wellington sur l'opportunité de les faire paraître à présent; tout allait le plus diplomatiquement du monde, quand est arrivée une lettre de sir Charles Stuart, qui disait que le duc demandait instamment que l'on ne fît rien paraître au nom du roi, ni du gouvernement, jusqu'à ce que l'on entrât en France. C'est M. de Blacas qui a reçu cette lettre et qui prononcera ce soir, à Lally, son arrêt.
Notre journal va toujours, et Lally pourra du moins y épancher un peu sa noble colère. Je vous ai mandé, je crois, que
(1) La Rochefoucauld (Sosthène, vicomte de), duc de Doudeauville, né le 15 février 1785, mort le 5 octobre 1864. En 1814, il fut aide de camp du comte d'Artois. Il suivit Louis XVIII à Gand, fut nommé à son retour colonel de la 5« légion de la garde nationale.
Laborie était ici, qu'il se démenait de son mieux pour le faire aller, j'ai l'honneur de vous envoyer plusieurs exemplaires du troisième numéro.
J'ai porté au roi, ce matin, la lettre du 15 qui lui était adressée. Le roi a bien voulu me lire la déclaration de l'Autriche, de laquelle il a été satisfait, je lui ai présenté ensuite celle que vous appelez semi-officielle, j'y avais joint d'autres dépêches du comte Auguste de Talleyrand et celles du marquis d'Osmond; à l'observation que vous faites sur ce qu'on a éloigné tant de monde, le roi m'a dit : mais je n'ai éloigné personne; du reste, il a lu votre dépêche avec beaucoup d'attention, a parcouru les autres, m'a rendu le tout, et m'a dit : « Vous avez bien fait de dire au baron Reinhard de venir nous joindre. » Une heure après que j'étais rentré chez moi, le comte de Blacas m'a apporté la lettre que j'ai l'honneur de vous adresser pour le roi de Prusse, avec la copie que j'y joins, elle était probablement écrite avant que je me rendisse chez le roi. Le comte de Blacas s'est borné à me dire : « On trouve que les lettres du roi pour les souverains n^ étaient pas assez cornplimerUeuseSy mais elles sont absolument de même que celles que fai écrites d^Hartwel, et depuis dix ans, » Il a ensuite tiré de sa poche la lettre de sir Charles Stuart, dont je vous ai parlé plus haut. Le roi ne mettra sûrement aucune difficulté à la nomination de M. de Failly; mais je ne vous cache pas que je suis charmé que M. le comte de Talleyrand n'ait plus M. Rouyer près de lui; à tort ou à raison, on m'avait dit qu'il était le plus grand bonapartiste du monde, et M. Roger de Damas devait lui en parler, pour tâcher de le décider à l'éloigner.
Le général Beurnonville est arrivé, il prétend qu'il y a requête auprès du procureur impérial pour nous poursuivre; excepté le maréchal Victor, le maréchal Marmont, et Macdonald, qui s'est conduit avec une fermeté remarquable, tout le reste, sous une forme ou sous une autre, plus tôt ou plus tard, a fléchi le genou; le maréchal Oudinot même a fait beaucoup de bassesses et, comme dit très naïvement le comte de Beurnonville, presque tous nos maréchaux sont de la canaille.
Faites-moi Thonneur de m'écrire tout de suite dans quelle ligne il vous paraîtrait convenable de nommer les commissairesgénéraux du roi placés auprès du général en chef de chaque corps d'armée; il me semble qu'elle ne peut être trop élevée. Beurnonville se propose auprès de l'armée prussienne, par conséquent du roi de Prusse; j'avais eu l'idée de Caraman, qui est agréable au roi, et qui n'aura pas grand'ehose à faire dans tout ceci; les choix que j'ai l'honneur de vous indiquer emportent avec eux la nécessité d'un commissaire qui ait été préfet, ou au moins dans l'administration. D'André y prétendait, mais ni sa réputation, ni la disposition dans laquelle on est pour lui, ne rendraient la chose possible : peut-être vous l'aura-t-il écrit; au surplus, M. le duc de Feltre, qui sera le ministre avec lequel ces commissaires seront en rapport, ne consentirait point à le nommer.
Mme la princesse de Talleyrand a bien voulu m'écrire, elle a écrit aussi pour le même objet à Mme de La Tour du Pin, la question est de savoir si elle restera en Angleterre, ou si elle viendra en Belgique; je lui réponds que je ne sais pas si vous y viendrez, si les souverains s'y réuniront et dans quel temps, que dans tous les Etats du roi des Pays-Bas, on exerce une action de police insupportable, et qu'enfin, à moins de nécessité absolue, il me semble que l'on est beaucoup mieux en Angleterre que partout ailleurs. Mme de Tiskiewicks vous écrit sûrement là-dessus.
Agréez, mon prince, l'assurance de la très haute considération avec laquelle j'ai l'honneur d'être, votre très humble et obéissant serviteur.
François Jaucourt.
Gand, ce 24 avril 1815.
Gand, le 24 avril 1815.
Il y a peut-être de la mauvaise action dans ce que j'ai fait, en mettant sous les yeux du roi la lettre semi-officielle. J'ai peut-être obéi à mon humeur,, et non à la réflexion. Voici, mon cher ami, ce qui m'a déterminé. Je pourrais vous dire que n'ayant
jamais manqué de mettre la lettre officielle sous les yeux du roi, il l'aurait demandée, il eût été facile de ne pas la donner, mais il s'en serait étonné, car votre parfaite exactitude a redoublé sa ponctualité. Mais voici mes raisons; le décri est tel contre M. de Blacas que le roi est le seul auquel on n'en parle pas. Mais le duc de Grammont (1) et toute la maison, Charles de Damas et tous les commandants militaires, le duc de Raguse, qui est au moment de se retirer, le conseil, Lally, Chateaubriand, Beurnonville, qui arrive de Paris, ne veulent pas se mêler d'affaires avec lui en France et déclarent que la nation française a pour lui une disposition analogue à celle des Espagnols pour le prince de la Paix.
Buonaparte en parle, les gens cachés sortent la tête pour en dire du mal. Les Louis, les Beugnot, etc., l'abbé qui, par parenthèse est à Cirey, ne l'épargnent pas. Il m'a semblé que l'homme qui a placé son roi sur son trône, qui en ce moment lui en élève un hors de ses Etats, au même rang que celui des premiers souverains, était justement au dessus de toutes les considérations, que l'on ne pouvait attribuer à son jugement rien de personnel, que dans de si grands intérêts politiques, les affections ou les antipathies ne pouvaient être de rien, que six mois et cinq cents lieues de distance, la puissance des événements, la nécessité de parler vrai, parce que la vérité seule éclaire, vous donnaient le droit et vous obligeaient même à parler franchement. Le roi vous écrira par M. de Blacas, puisque c'est lui qui écrit pour le roi, et que quand il est venu chez moi, il avait déjà votre lettre au roi dans sa poche. J'étais seul avec le roi, comme vous pensez bien, quand j'ai remis les lettres. Je n'ouvrirai la bouche à qui que ce soit de ceci, comme vous n'en doutez pas, vous jugerez donc de ce que le roi aura dit à Blacas, peut-être même pensé, et s'il vous écrivait quelques mots de sa main et que vous y répondissiez, vous savez que si vous ne mettiez pas une feuille séparée dans
(1) Grammont (Antoine-Louis-Marie, duc de), né le 17 août 1755, mort à Paris, le 28 août 1836. Emigré, rentré en France avec Louis XVIII, il fut créé pair de France (4 juin 1814).
votre lettre, il serait embarrassé pour ne pas donner le tout à M. de Blacas. Pour moi, je vous avoue que la confusion des ordres, la honte du voyage, l'impéritie avec laquelle nous sommes sans un sol, la tranquille niaiserie avec laquelle M. de Blacas répond : «j'en suis bien fâché, je ne pouvais pas faire crier contre le roi°, comme si les vingt-cinq millions qu'il fallait faire sortir trois jours plus tôt, n'avaient pas vu revenir huit jours après, etc., etc. Je remplirais dix pages sur ce sujet. Je le dis, tout cela rend indispensable une mesure quelconque qui fasse disparaître M. de Blacas de la ligne des hommes d'affaires.
Pozzo me disait : il faut un ministère où il soit noyé : si fort, si approuvé que l'opinion passe par dessus. Cela est bien dit et ne se pourrait guères.
Voilà, mon cher ami, en fin de compte, dans quel esprit, par quelles raisons }'ai agi. Blâmez-moi si j'ai fait une légèreté, mais vous verrez que ce premier coup a été porté juste à propos, et qu'il vous donne le droit de faire ce que vous voudrez de près — ou, si enfin vous le jugiez convenable, de vous laisser persuader par le roi quand vous le verrez.
Jaucoubt.
Ce 24.
P.-S. — Dansles commissaires généraux, si vous avez le temps d'indiquer quelqu'un, croyez-vous, monsieur de Talleyrand, le préfet du Loiret à propos (1)? J'y penserai si l'on discute les choix avant votre réponse.
Talleyrand à Jaucourl.
Vienne, le 24 avril 1815.
Je ne veux pas laisser partir M. de Goltz, mon cher ami, sans le charger d'une lettre pour vous. Il est dans de très bons sentiments et de très bonnes opinions. M. de Vincent et M. le
(1) Le baron de Talloyrand, cousin du prince, ancien maréchal de camp vl ambassadeur à Naples, père du ministre de France en Suisse.
général Walterstorff le suivront peu de jours après allez vous trouver avec tout notre petit corps dipl( il ne restera à Buonaparte et à M. de Caulaincourt gelo (1), dont la cour, à ce que j'espère, suivra l'impi a été donnée par toutes les puissances, qui Toni adopter des mesures analogues aux leurs.
J'ai reçu votre lettre en date du 12, Je persist opinion, relativement aux Suisses. Il ne faut point at tion de Buonaparte sur un point dont on n'est pas ferait l'arrivée d'un prince français dans ce pays. D' pourrait y faire Monsieur? Imaginez-vous que s colonel-général des Suisses lui donne quelque pouv( et sur l'armée de ce pays? 11 lui en donne seulement si au service du roi, et rien au-delà. Il faut laisser Suisses avec les puissances dont ils attendent leur ii et leur neutralité.
Je vous envoie les papiers de M. de Carneville. ( pose me parait fort raisonnable. Il propose de fair qu'il sait faire, et qu'il a déjà faite. Il est connu et es les corps qui vont agir. Je l'aide ici de mon mieux. I roi, dans la répartition des subsides, n'aura pas de qi corps français? Si cela était, le projet de M. de Can très bon.
Recevez, Monsieur le comte, l'assurance de ma 1 dération.
Le prince de Tall
Jaucourt à Talleyrand.
Qand, le 25 a' Mon prince, Le chevalier Charles Stuart est venu chez moi assez tard, en arrivant de Bruxelles; sa visite avait i
(1) Angelo, ambassadeur de Turquie à Paris.
il m'a parlé d'abord de quelques mécontentements qui auraient paru à Vienne à l'occasion de lettres aux souverains et dont le prince de Talleyrand lui-même aurait été peu satisfait. Sur le premier point, j'ai répondu franchement, qu'en effet, des lettres écrites d'Ostende, au nom du roi, aux souverains, n'avaient pas paru d'accord avec la position du roi, tout à la fois royale, souveraine, et cependant dépendante; que dans ces difficultés, il était possible que des lettres que le roi ne faisaient pas manquassent de la convenance admirable que le roi mettait à tout ce qu'il faisait lui-même; qu'au reste, vous m'en aviez écrit de manière à ce que je pusse espérer que, par vos soins, il n'en serait pas resté de trace. Ce premier point passé, plutôt que débattu, sir Charles Stuart m'a dit: « J'ai eu un entretien avec le duc de Wellington et le roi des Pays-Bas, nous pensons que, comme le duc l'a déjà exprimé, et c'est aussi le sentiment du roi, il ne convient pas de faire en ce moment de manifestes, d'écrits déclaratoires, ni rien de semblable; l'ouvrage de M. Lally ne serait pas utile au dehors, si vous pouvez répandre tout cela au dedans, ce sera très bien fait, mais c'est intempestif encore ici, attendez le moment de l'action. » — Je lui ai fait observer que, placés comme nous l'étions, il était difficile de rien faire parvenir au dedans que par des communications incertaines, et que le point de départ étant toujours de l'étranger, on n'en pouvait régler la direction. — Il a insisté sur l'inconvénient d'agir au dehors et de se mettre, c'est son expression, en situation d'émigration; je ne trouve pas qu'il ait tort et je n'ai résisté qu'autant qu'il fallait pour ne pas revenir sur mes pas, dans le cas où le roi n'accéderait pas à cette opinion; • de là, il a passé au véritable sujet de la conversation. Ce que je vous ai dit de l'attitude d'émigration et que je voudrais éviter, s'applique bien plus aux observations que nous avons également faites sur l'état actuel de la France. Nous déclarons que nous faisons la guerre à Buonaparte, nous déclarons que nous ne la faisons pas à la nation française; ainsi donc, que Buonaparte tombe, et nous n'avons plus de motif solidaire de guerre; Buonaparte oppose à notre déclaration que la nation le veut, qu'en
lui faisant la guerre, c'est véritablement la faire à la France et surtout- la faire pour replacer Louis XVIII sur le trône et l'imposer une seconde fois à la nation. Afin de rester dans la mesure où il convient au gouvernement d'être, en effet, lord Castlereagh a dû parler ainsi qu'il l'a fait, et son discours est dans les seuls principes que nous puissions avouer hautement. Cependant, nos vœux comme nos efforts sont en faveur du roi, nous voulons son succès, nous n'en doutons pas, mais nous ne pouvons sortir des conditions du traité, et de la déclaration des puissances (cjue je vous observe, mon prince, ne m'avoir pas été envoyée^) Le roi devrait donc, à ce qu'il me semble, faire une déclaration analogue; dans cette déclaratioji, le roi repousserait l'idée d'être imposé à une nation qui lui a si hautement manifesté son amour, il s'attacherait à prouver que, libre, elle l'appellera librement; il dira plus, c'est que s'il ne devait pas ainsi retrouver sa puissance, il n'en voudrait pas. Mon intention, et sur cela je suis d'accord avec les ministres, le duc de Wellington, le roi des Pays-Bas, etc., est d'en faire parvenir la proposition au roi, etc.
Voilà où nous en sommes, je vous rendrai compte de la suite de cela.
Je vous ai déjà dit que de nos deux maréchaux, Marmont et le duc de Bellune, le second était allé à Aix-la-Chapelle prendre les eaux; Marmont voulait entrer au conseil, ce que l'on hésitait à accorder et ce qui le choquait beaucoup; les Anglais trouvent qu'on ne le ménage pas assez.
Beurnonville est arrivé tout chaud, tout bruyant et fort peu satisfait de voir ses mérinos entre les mains de M. le ministre de l'intérieur, soit Lucien, soit Carnot. Hier au soir, M. de Vaublanc (1) nous a rejoint; son nom, son ton, son expérience le rendent très utile, je suis très en habitude d'opinion, de dangers et de conduite avec lui. Lally est admirable, comme vous le savez, pour tenir la trompette de la renommée, M. de Chateaubriand marche en constitution; tout ce qui sort de France crie au Blacas,
(1) Il s'agit ici probablement du comte de Vaublanc, préfet de la Moselle.
comme au loup; je crois le duc de Feltre excellent, mais il ne sort guères de si veut le roi, si cent la loiy son cœur seulement est en paix, en plaçant son axiome, sous le nom de Louis XVIII. Quant aux dames, je n'en vois pas. Monsieur veut le but, mais ne voit pas le chemin. M. le duc de Berry en voit deux ou trois à la fois et les veut prendre tous. Dans tout cela, vous voyez que je suis la charte à la main, comme ces poteaux qui indiquent la route : ne pas piller et battre les ennemis, c'est-à-dire les bonapartistes, voilà tout ce qu'il y a à faire contre le grand Napoléon. Le reste vous regarde, nous regarde et se fera avec nous, par nous, ou ne se fera pas du tout.
Danglès (1) est ici, et sert tant qu'il peut; d'André demande à être ministre d'Etat et se place entre cela et les neiges de Gallicie; je crois que Riccé (2) va se rendre ici, je suppose que d'autres vont arriver encore, notre rentrée en France en amènera certainement.
Laborie vous écrit sans doute; M. Bourrienne de Hambourg ne doit pas y manquer, M. de Caraman s'en loue, et entretient de bons rapports avec lui; tout le monde demande de l'argent à M. de Blacas qui renvoie toujours à l'emprunt qu'il projette.
Le chevalier Charles Stuart, ensuite de notre conversation d'hier, m'a envoyé la note officielle dont je joins ici une traduction exacte ainsi que la copie de sa lettre, je regrette de n'avoir pas le temps de recevoir de vous le modèle de la réponse, je la conçois ainsi :
S'appuyer sur l'article 8 du traité, en tirer quelques conséquences rigoureuses, mais s'accorder avec le gouvernement britannique sur cette manière de l'entendre, qui ne compromet pas les intérêts du roi, puisqu'il a lieu de compter sur l'amour de son peuple, et qui est d'accord, dans tous les cas, avec ses sentiments, puis- Ci) Angles (Jules, comte d'), né à Grenoble en 1778, mort le 16 janvier 1828. Ministre de la police générale sous Napoléon, préfet de police sous Louis XVIII.
(2) Vicomte de Riccé, préfet de TOrne.
qu'il ne supporterait pas la pensée de régner sur une nation dont les vœux ne seraient pas d'accord avec ses justes droits.
Vous jugez bien, mon prince, que cette réponse sera soumise au roi, qui la réglera d'après la déclaration qu'il projette.
J'étais en train d'écrire la dépêche que j'ai l'honneur de vous adresser, quand la lettre et la note de sir Charles Stuart me sont arrivées; j'ai trop précipitamment cru que cette note exigeait une réponse officielle, ce n'est qu'une simple communication, et je ne crois pas qu'il y ait lieu d'y répondre au nom du roi, mais je suis charmé ' que cette circonstance me donne occasion d'appeler votre attention sur la déclaration que le roi a le projet de faire, et je ne regrette pas de vous avoir soumis mon opinion, dans la conviction où je suis que c'est dans ce sens que le roi doit parler à ses alhés et à son peuple.
Agréez, mon prince, l'assurance des sentiments dévoués et de la très haute considération avec laquelle j'ai l'honneur d'être votre très humble et très obéissant serviteur.
François Jaucourt.
P.-S. — J'ai l'honneur de vous envoyer une dépêche chiffrée de Païenne.
Joint à la lettre de M. le comte de Jaucourt au prince de Talleyrand, datée de Gand, le 25 avril 1815.
Traduction,
Le soussigné, à l'occasion de l'échange qui doit être fait au nom de sa cour, des ratifications du traité conclu le 25 mars dernier, est chargé de déclarer, par la présente note, que le huitième article dudit traité, par lequel Sa Majesté très catholique est invitée à y accéder sous certaines conditions, doit être considéré comme exigeant des hautes parties contractantes, d'après un principe de sécurité mutuelle, un effort commun contre la puissance de. Napoléon Bonaparte, conformément à l'article 3 du traité, mais ne doit pas être regardé comme imposant à Sa Majesté bri-
tannique l'obligation de poursuivre la guerre dans le des3ein de faire recevoir à la France aucune forme particulière de gouvernement.
Quelque désir qu'éprouve M. !e prince Régent de voir Sa Majesté très catholique rétablie sur le trône, il se croit tenu de Faire cette déclaration, au nom et de la part de Sa Majesté, tant parla considération de ce qui est dû aux intérêts de Sa Majesté très catholique en France que pour se conformer au principe qui, jusqu'ici, a servi de règle invariable à la conduite du gouvernement britannique.
Gand, le 25 avril 1815.
Le prince Régent du Royaume-U ni de la Grande-Bretagneayanl jugé convenable de faire accompagner la ratification du trailé signé le 25 de mars à Vienne de la déclaration dont copie est ci jointe, le soussigné, ambassadeur extraordinaire de Sa Majesté britannique, a reçu ordre de sa cour d'en donner confidentiellement connaissance aux ministres de Sa Majesté très catholique.
Le soussigné ne saurait trop insister sur ce que cette démarche, bien loin de provenir d'un sentiment peu favorable à la cause, dont elle considère que la paix de l'Europe doit dépendre, est la suite de l'intime conviction de son souverain, que la nation britannique, ayant offert tous ses moyens spontanément à l'appui des intérêts de Sa Majesté très catholique, son engagement positif à cet égard donnerait lieu aux différends préjudiciables qui se trouveraient embarrasser les démarches du gouvernement pour l'avancement de cet objet.
Le soussigné, etc.
Chevalier Stuart.
Pour copie conforme : François Jaucourt.
Gand, le 26 avril 1815.
Je reçois au même instant, mon prince, une petite lettre de vous, en date du 9 avril, laquelle a pour objet de me mettre en garde contre M. Destournelles (1), que je connaissais sous les plus mauvais rapports, et qui, au moment où il me faisait l'honneur d'entrer chez moi, à Ostende, me remettait une lettre par laquelle M. Reinhard me donnait à entendre qu'il venait de lui faire payer ses frais de route et de lui escroquer une dizaine de louis; je n'ai donc pas besoin de vous dire que M. d'Estournelles est parti de chez moi aussi avancé qu'il y était entré. Son nom lui a valu une audience du roi, qui a sûrement été beaucoup trop honorable pour lui, mais très peu utile à son objet, tel qu'il pût être.
Au même instant où j'ai eu l'honneur de recevoir cette lettre de votre main, le roi, dans un paquet qui lui revient, en reçoit une pour moi, en date du 17 mars, et au bas de laquelle il y a quelques mots que vous écrivez vous-même pour m'annoncer le départ d'un courrier autrichien, porteur des dispositions militaires prises par les puissances, vous ajoutez que je dois en prévenir le baron de Vincent. Rien de ce que vous me prescrivez dans cette dépêche n'a pu être exécuté, puisqu'elle m'arrive à Gand à un mois de date.
J'ai eu l'honneur de vous écrire une très courte lettre de Lille, une ou deux fois d'Ostende, et deux fois d'ici. Dans mes premières lettres, je vous ai informé de toutes les circonstances qui avaient empêché qu'il y eût la moindre méthode et la moindre règle dans les mesures que j'aurais pu prendre, ni dans mes rapports vis-à-vis le corps diplomatique; le jour même du départ du roi, lorsqu'à trois heures il est sorti de son palais pour aller passer la revue des troupes au Champ de Mars, M. de Blacas ne convenait
(1) Ne s'agirait-il pas ici d'Estourmel (Louis-Marie, marquis d'), homme politique français, né à Suzanne (Somme), le 11 mai 1744, mort à Paris, le 13 décembre 1823, général de division (1792)? Il fut désigné en vendémiaire, par le Sénat, comme député de la Somme au Corps législatif. Il adhéra à la déchéance de l'empereur.
point encore de son départ définitif, je n'en ai pas même su rheure;cen'estquepar les courses que j'aifaitesdans la soirée, aux Tuileries, et en y revenant sans cesse, qu'à minuit et demi j'ai vu le roi à l'instant où il allait monter en voiture. C'est alors que Sa Majesté m'a ordonné de prévenir ses ministres qu'elle se rendait à Lille, qu'elle m'a dit d'y venir et d'informer les membres du corps diplomatique de son départ, ainsi que de l'invitation qu'elle leur faisait de se rendre dans cette ville, en leur laissant toutefois la liberté entière de se retirer chacun près de leur cour.
J'avais engagé les ambassadeurs et ministres à se réunir chez le marquis Alfieri et de m'y attendre; je m'y suis rendu en toute hâte, ils en étaient partis; je sruis venu seulement aux Affaires étrangères où je n'ai trouvé que le bon Mornard et M. Reinhard, je leur ai fait écrire la lettre circulaire, par laquelle j'informais les membres du corps diplomatique des intentions du roi; j'ai brûlé celles écrites de votre main, j'ai brûlé toutes les notes, observations écrites de la main de M. Reinhard et de la mienne; mais la correspondance officielle, signée des ministres plénipotentiaires, avait été depuis quelques jours classée à la division du Nord, avant de m'y décider, j'en avais causé avec Reinhard, il nous avait paru à l'un à l'autre offensant pour M. Bourgeot, qui a toute votre amitié, de le laisser étranger à des événements effectués et enfin, à tort ou à raison, je lui avais remis la correspondance; au milieu de cette dernière nuit, j'ai bien eu la pensée de la retirer, mais, en vérité, il m'a paru impossible d'enfoncer les portes des bureaux, entouré de gens qui m'observaient et parmi lesquels je ne doute pas qu'il n'y en eût un qui n'ait toujours appartenu plus à M. de Caulaincourt qu'à vous; d'ailleurs le temps me pressait fort, M. Louis et M. Beugnot, dont la prudence m'aurait dispensé de ma dernière démarche, m'attendaient pour savoir mes résolutions, et il était de mon devoir de leur faire connaître les volontés du roi; ce n'est qu'à la pointe du jour que je suis arrivé chez eux, on ne pouvait déjà plus avoir de chevaux de poste; ils sont partis de leur côté avec leurs chevaux, et, une heure après, seul temps que j'ai eu pour m'occuper de mes af-
AVEC LE l'RINCE DE TALLEYRAN'D 30t
faires et de mon départ, je me suis embarqué dans ma voiture, avec la résolution de rejoindre le roi. Je vous ai déjà parlé de ces événements, mais je tiens trop à votre estime, je la lie trop à la mienne propre pour vous laisser douter un seul instant qu'il y ait aucune considération qui puisse m'arrèter dans ce que je crois mon devoir.
Vous le savez, j'aurais désiré que le roi restât à Paris; je n'avais fait partir ma femme que dans la persuasion où j'étais que tel serait le dénouement de ce grand événement, il a été différent; j'espère que vos talents et la fermeté des puissances lui donneront un résultat moins périlleux et un succès plus certain; je vais, mon prince, vous parler de nos affaires ministérielles.
J'ai écrit au baron Reinhard deserendreauprèsduroi;j'espère qu'il complétera par cet acte d'obéissance la conduite noble et ferme qu'il a constamment tenue; sans secrétaires, sans chancellerie, sans aucune habitude des formes, j'ai tant bien que mal écrit aux ministres et ambassadeurs. Toute la pensée du ministère est en vous, je me suis donc arrêté à l'idée que c'était de Vienne que partiraient toutes les instructions aux ministres et ambassadeurs du roi, même aux consuls; que je n'avais, pour ma part, qu'à informer les différentes cours de la marche du roi, et à attendre auprès de lui le moment où elles y enverraient les personnes honorées de leur confiance. Le général Pozzo. le chevalier Stuart, le baron Fagel y sont déjà arrivés; on croit que le comte de Goltz sera employé mihtairement, et les personnes les plus affectionnées à la cause du roi le désirent vivement.
Le roi restera encore à Gand, le duc de Wellington, pour la facilité de ses rapports avec lui, aurait voulu qu'il se rapprochât de Bruxelles, mais on y a trouvé des inconvénients; il a passé ici hier se rendant à Ostende, et retournera jeudi à Bruxelles; sa résolution me semble prise de ne commencer les opérations qu'avec des forces considérables; il ne faut pas se dissimuler que si cela est excellent, militairement parlant, cela ne soit fâcheux dans l'intérêt particuher du roi.
Je joins ici le compte que m'a rendu le troisième fils de M. de
Liancourt, arrivant de Paris, et que je lui ai fait mettre par écrit; j'imagine que d'André entretient une correspondance avec vous, je le lui ai prescrit, il retourne à Bruxelles et y restera; il ne laisse pas que d'être assez bien informé.
M. de Lally, M. de Chateaubriand, M. d'Angles, M. le maréchal Marmont, M. de Blacas et moi sommes ici; M. de Lallv et M. de Chateaubriand y sont fixés par le roi; j'ai un vif désir que le nom de M. Laine paraisse dans cette réunion, en attendant que sa personne puisse s'y trouver; M. Capelle, préfet de l'Ain, et précédemment du Léman, est venu nous joindre; je lui ai demandé du travail que je vous enverrai, afin que vous jugiez si nous marchons dans un sens utile, et qui puisse s'accorder avec vos projets, il serait bien nécessaire que j'en connusse quelque chose.
Personne ici n'a de place fixée, il n'y a point de plan arrêté; le zèle de chacun et la portion de crédit plus ou moins grande dérivent des efforts journaliers; cependant, M. de Lally, M. de Chateaubriand et moi, avons pris la résolution de nous rendre utiles, de donner une marche au travail, ou de renoncer définitivement à nous mêler des affaires.
Quelque bonne que soit la santé du roi, elle paraît à M. de Blacas un objet perpétuel de sollicitude; quelque indifférente que paraisse l'époque précise où le roi n'aura plus de resssources pécuniaires, ce qui occupe M. de Blacas, c'est de les ménager; quelqu'inconvénients qu'il y ait à ce que tout le mouvement des intrigues, à défaut de sages combinaisons, se passe à Bruxelles, et que le siège des affaires ne soit pas où est l'autorité, M. de Blacas est satisfait d'être au moins l'agent des correspondances et le confident des communications. Nier son crédit, se soustraire à la responsabilité, influencer sans donner d'avis, et faire agir sans se déclarer, voilà son occupation joiu^nalière, qui ajoute encore à une indécision dont nous ressentons sans cesse les effets. Vous me direz que quand le sort de la monarchie est assuré par la solidité de la coahtion de l'Europe, que quand cinq cent mille hommes doivent en battre très probablement deux cents, il n'est pas question de se tourmenter dans un cabinet où Ton n'a rien
à démêler avec le conseil des souverains. A cela, je répondrai que s'il n'est question que d'abattre Buonaparte, la chose paraît en effet résolue, et j'ajouterai même que je vois dix chances différentes pour une d'obtenir ce succès; mais il n'en est pas ainsi, si notre objet est de rétablir le roi sur son trône, et de l'y maintenir honorablement; il faut qu'il y remonte, et non qu'il y soit replacé; il faut qu'il agisse et non qu'il attende le succès des événements; il faut que la nation s'émeuve pour lui, et non qu'une poignée d'émigrés s'agite autour de sa personne; il faut qu'il organise une armée sous le drapeau blanc, et que les factieux seuls restent sous le drapeau tricolore; il faut enfin qu'il soit réclamé au nom de la liberté. Tout cela se peut-il, mon prince, si l'on ne cherche pas tous les moyens d'élever un parti royaliste à côté des armées alliées? Si l'on n'occupe les places au nom du roi? C'est dans ce but que, comme je viens de vous le dire, MM. de Lally, Chateaubriand et moi, nous nous sommes expliqués franchement hier, chez M. de Blacas : i^ sur la convenance d'appeler au conseil M. le maréchal Marmont; 2° sur la nécessité de délibérer en conseil sur toutes choses et toutes matières, avant de rien proposer au roi, de discuter, très respectueusement sans doute, tout ce que le roi jugerait nécessaire qui fût discuté, mais de pouvoir, en toute liberté, prendre l'initiative sur toutes les propositions, et demander les communications sur toutes choses relatives à la conduite politique du roi.
On parle ouvertement à Paris de la lutte sourde, mais connue, qui existe entre Buonaparte et les Jacobins; jusqu'à quelle époque se ménageront-ils? Quel est le moment où leur salut mutuel les forcera à se déclarer? Que voudront les Jacobins? Est-ce un gouvernement provisoire? Est-ce la régence? Est-ce M. le duc d'Orléans?
La note que je vous envoie est faite assez en connaissance de cause; elle est d'accord avec les avis qui noussont parvenus d'ailleurs.
Votre excellent esprit et toute votre perspicacité vous feront combiner les différents objets de cette longue lettre, vous verrez
304 CORRIISPONDANCE DU COMTE DE JAUCOUUT
jusqu'à quel point il convient de donner des avis au roi; si vous avez une manière de m'écrire particulière, vous direz jusqtf à quel point il vous convient de me diriger.
Une des choses qui nous occupent en ce moment, et que nous regardons comme la plus pressée, c'est que Monsieur aille en Suisse, qu'il y mène un des maréchaux et M. Capelle comme secrétaire; le duc de Wellington approuve cette idée, mais Monsieur ne paraît pas s'en soucier, il adopte l'idée, mais veut qu'elle s'exécute autrement; il pense qu'il suffit d'envoyer M. Roger de Damas et M. Capelle, comme si M. Roger de Damas, gouverneur fugitif de Lyon, et M. Capelle, ex-préfet de l'Ain, pouvaient exercer en leur nom la moindre autorité de fait ou d'opinion en Suisse; il est bien difficile que vous nous fassiez connaître votre décision sur ce projet, à moins que son exécution ne se retarde beaucoup; mais comme il est probable que la résolution sera tardive, écrivez-moi le plus tôt possible, mon prince, si vous y voyez les mêmes avantages que nous.
Nos amis d'Angleterre se portent bien; je pense que vous recevrez de leurs lettres sous le couvert des ministres, car ils ne m'en adressent guères pour vous.
Je désirerais bien savoir si vous vous rapprochez de nous, si vous ne viendrez pas passer quelques jours auprès du roi. Enfin, j'aimerais assez avoir quelques rapports d'amitié et de cœur, ce dont je suis entièrement privé. Vous savez, mon prince, combien la mienne pour vous est dévouée.
Jaucourt.
• M. de Blacas n'a ici que 4,500,000 francs. Les huit qu'il comptait faire passer en lettres de change ont été arrêtés chez Perregaux (1) et protestés en Angleterre. J'avais fait recevoir à M. Bresson le reste des fonds secrets et mettre la somme en or; il
(1) Perregaux (Jean-Frédéric), financier français, né à Neuchâtel (Suisse), le 14 septembre 1744, mort ai Viry-Châtillon (Seine-et-Oise), le 17 février 1808. Contribua à la création de la Banque de France, dont il fut un des régents (1800).
AVEC LE PRINCE DE TALLETRAND m'a assuré qu'il aurait quatre-vingt ou quatre-vingtfrancs en sûreté, et il m'a réuni une somme à moi de ( mille francs que j'ai fait, par ses soins, passer en Ai n connaissait ma position, il me doit un peu d'argent tellement harcelé dans son inquiétude sur la situation c me trouver, que je l'ai autorisé à cela, et je l'ai mis en reste de l'argent, environ quatre-vingt-dix mille fr. donc, s'il a pu faire ce qu'il voulait, disponible. Peut-èt vous un moyen de le faire toucher.
Ce n'est qu'à vous que je crois devoir ce détail; comme j'attendrai vos instructions ou notre première entrevue j tout ce qui doit être fait à cet égard.
Pour ce qui regarde ces 4,500,000 francs, qu'allons-u pour le service du ministère? M. de Caraman, M. de Bo: tent déjà des cris de détresse. La Châtre va recevoir ses 1' cela le remettra à flot; mais les autres, mais les consuls!
Je joins ici ma lettre circulaire pour eux à laquelle des pièces pareilles à celles que je vous envoie.
Tout à vous.
Jaucouf
P.-S. — Nous répondons, M. Laborie et moi, au ra M. de Caulaincourt, mais non de la bonne encre que v( sans doutecmployée à Vienne, et qui me semble nécessai occasion. Reinhard n'est pas arrivé.
Gand, le 27 avril If Je devrais attendre le départ du duc de Wellington qui ce malin de Bruxelles avec Pozzo et le chevalier Sluart] le roi, et qui s'en ira après, afin do vous donner tout à compte rendu de la conférence et son résultat; mais je qu'il remontera en voiture, que je n'aurai que le temps c ma lettre en ajoutant quelques mots, et je me hâte mander tout ce que je peux dire d'avance.
Le duc de Wellington approuve Je travail relatif à l'i
ment de commissaires du roi près des généraux en chef. Le duc de Feltre est revenu à mon avis, ou plutôt à celui de Tabarié. Voici la liste proposée et à peu près admise par le roi.
Armée prussienne. — Le général Beurnonville, commissaire du roi, avec lui, M. de Vaublanc.
Armée autrichienne. — Le comte Charles de Damas, commissaire du roi, avec lui, M. le baron de Talleyrand.
Armée anglaise. — M. le comte Roger de Damas, commissaire du roi, avec lui, M. Capelle.
Armée russe. — La Tour du Pin, commissaire du roi, avec lui, M. de Riccé.
Il est possible que ces choix soient changés ou par d'autres et nouveaux calculs, ou parce que cela ne conviendrait pas aux personnes. Je me suis persuadé que M. de Talleyrand serait bien aise d'être utile et se plairait assez avec son cousin, pour le duc de Wellington on a pensé que, pouvant lui offrir le choix, il ne fallait pas le faire. Riccé n'est pas ici, mais je sais qu'il n'attend qu'un signe pour arriver.
Comme je vous l'ai mandé précipitamment avant-hier en vous envoyant la lettre et la note de sir Charles Stuart,ilme semblait qu'il n'y avait pas lieu à une contre-note, mais simplement à une réponse à la lettre d'envoi du chevalier Stuart. J'ai soumis cette idée au roi, qui a désiré que je fisse toujours la note en réplique. Je désire que l'on n'en fasse pas usage. J'ai lieu de croire que vous avez déjà eu à Vienne connaissance de la déclaration du prince Régent par l'ambassadeur anglais, en même temps que par moi, que si vous avez pensé qu'il y eût lieu à réponse, ou vous la ferez ou vous me l'enverrez toute faite, et comme sur un tel sujet, il y a des principes établis diversement que sur le droit des nations, le droit des monarchies héréditaires, il y a des choses à déclarer, des choses à dissimuler, enfin, beaucoup qui tiennent à la position et aux circonstances, je redouterais de me mettre en avant.
La copie de la note à laquelle, au surplus, j'ai fait travailler Laborie, vous fera peut-être juger que j'ai trop raison de tâcher
d'éluder son envoi. Outre que la déclaration du prince Régent n'est que de pure forme et dans l'objet de réserver des réponses au lord Castlereagh.
Nous aurions besoin de vous ici, moins encore pour nous donner des plans, des idées, que pour fixer et régler ce que l'on fait et ce que l'on doit faire. Il y a d'ailleurs trop besoin de vous à la confiance du roi ou même à son intimité. Il reçoit tout ce que nous disons, il écoute tout ce qui lui vient d'ailleurs et nous restons sur le terrain éternel des conversations et des discussions.
Cependant, à présent que voilà un travail assez bon et qui deviendra meilleur pour le service des armées et la restauration de l'autorité royale dans tout le pays qu'elles auront dépassé, il faut s'occuper de la recréation d'une armée. Si peu nombreuse qu'elle soit, il en faut une et il faut qu'elle soit bonne et bien française, mais non pas encadrée d'émigrés. . ,
Quand le roi marchera-t-il? Où se rendra-t-il et que fera-t-il? Dans ce point de premier établissement, quels actes de royauté doit-il annoncer? Quel ministère doit-il appâter.^ Il parait, d'après une lettre que Mme la duchesse d'Angoulême a reçue de Madrid et qu'elle a apportée à Londres, qu'il ne faut attendre de l'Espagne que de la bonne volonté, il y a des troupes sur les Pyrénées, mais comme il n'y a ni argent ni matériel, on ne peut plus les mettre en mouvement. Très heureusement, le début des Autrichiens en Italie est favorable. Vous savez mieux que nous ce qui s'est passé, mais, par scrupule, je vous envoie la copie de la lettre du général Donnadieu (1). Je suis persuadé que si un second succès pareil a lieu, les lazzaroni finiront l'affaire à Naples à la vue de deux mille Anglais et Siciliens sur six ou huit vaisseaux, cela abattra les espérances jacobines et se fera sentir à Paris. On nous soutient de là que l'on parle toujours du triumvirat de Lucien, Camba-
(1) Donnadieu (Gabriel, vicomte), général français, né à Nîmes, le 11 décembre 1777, mort à Courbevoie, le 18 juin 1849. Lors de l'arrestation de Moreau, il conspira contre le premier consul et fut incarcéré jurqu'en 1806, où il reprit du service. Accusé de nouveau de conspirer, il fut interné à Tours vers lafm de l'empire. Louis XVIII, qu'il suivit à Gand, le nomma lieutenant général en 1815.
cérès et Carnet; si cela était, Fouché serait mal, et s'il était mal, il pourrait nous aider. On parle moins, m'a-t-on dit, du parti d'Orléans. Je crois que c'était une carmagnole de Fouché.
Je joins ici une grande lettre du général Beumonville que je l'ai engagé à vous écrire; ses notions sont bonnes, il les a reçues du maréchal Macdonald qui se conduit très bien, du général Sorbier (1), de Félix, le commissaire des guerres, de Marescot (2), etc., et c'est par Drouas (3) qu'il a eu indirectement les renseignements de l'artillerie. Je vous confie cela pour assurer votre opinion sur ce travail.
Votre dernière lettre pourrait me faire croire au terme très prochain du congrès, mais de là que pourriez-vous faire qui vous empêchât d'arriver près de nous au moins pour quinze jours?
Si vous avez pensé à tout ce que j'indique, vous arriverez plus avancé que nous et vous nous trouverez tous empressés à suivre votre direction. Je ne doute pas qu'elle ne nous défasse de cet air de Coblentz auquel nous nous laissons aller.
Agréez, mon prince, mes plus tendres et plus dévoués hommages.
Jaucourt.
P.-S. — M. de Caraman demande à quitter Berlin et à nous joindre. J'ai autorisé M. deSaint-Genest (4) à venir à Bruxelles et à quitter ensuite la cour du roi des Pays-Bas qui l'avait invité à l'y suivre pour se rendre auprès du roi.
Je vous envoie une lettre de Mme de Jaucourt arriérée.
Gand, ce 27 avril 1815.
Le chevalier Stuart est venu, je lui ai fait voir de confiance ma note, il l'a trouvée utile, je la lui ai fait passer, je désire que vous l'approuviez. Il a bien impatience que vous arriviez.
Suite à la lettre du 28 a^ril 1815.
(1) Le comte Sorbier, premier inspecteur général de rartillerie.
(2) Le comte de Marescot, lieutenant-général, premier inspecteur général du génie.
(3) Maréchal de camp.
(4) Secrétaire de la légation française à La HayQ.
P.-S. — Au moment du départ de ce paquet, j'ai i que M. le comte de Sabran était envoyé par le roi e Sa Majesté a désiré que j'adressasse M. de Sabran à h La Châtre pour qu'il prit, près de lui, des renseign les dispositions du gouvernement an^ais, relativ efforts que l'on attend de l'Espagne.
M. de Sabran est chargé de conférer avec M. b Laval, sur tout ce qui a rapport aux dispositions et à des armées alliées dans le Nord, et de mettre M. 1 Laval à portée de s'entendre avec les ministres de catholique pour accélérer et diriger utilement les l'Espagne peut disposer.
M. de Sabran est également porteur d'une lett Majesté catholique, par laquelle le roi recommande sur M, et Mme la duchesse d'Angoulême, l'intérêt que pas manquer d'inspirer ces illustres fugitifs.
Oand, le 28 a' Je profite d'un courrier qui passe ici, venant d'^ se rendant à Vienne, adressé par la cour de Palerrai et à moi par le prince Castel Cicala. Dans une lettre Jaucourt, écrite en toute liberté par cette occasion, sur l'autorité de personnes très recommandables et m méfiance que l'on a sur les vrais sentiments de M. d J'en ai été content, je suis sans dispositions antécéde] veillance ou de malveillance. Sa froideur, son calmi cause, ne me donne aucun soupçon, c'est un caractè et il n'est ni d'un ordre ni à une époque, à se placer e Le sentiment des honnêtes gens en France est, à n'er de laisser les armées se battre, de regarder ceci com relie de soldats, d'en regarder, d'en attendre l'évèn se déclarer pour le plus fort, et la sainte et la noble cache cette même disposition par l'agitation de l'inl nel. Notre conseil n'est pas sufSsainment fort en gei
3d0 CORRESPONDANCE DU COMTE DE JAUCOURT
Lally ne peut pas écrire un billet sans emphase, M. de Chateaubriand, que Ton ne connait ni si vite ni si bien, est aussi dévoré du démon de la publicité. Il faut, je vous assure, que vous arriviez, que vous vous placiez ici superlativement. Vous ferez en ce moment votre place comme vous voudrez, le ministère sera composé comme vous le voudrez encore. La Chambre des pairs, nommée cette fois héréditairement puisque les bons sortis de la dernière formation méritent cette faveur, et que la lâcheté des autres les exclut, cette Chambre sera là pour absorber tous les gens qui méritent, mais qui ne sont pas propres au ministère ou aux premiers emplois. Un ministère est tout. S'il est fort,ilpourra être clément, on dira : c'est qu'il est fort; s'il est sévère on dira encore : c'est qu'il est sûr de sa force. Comme j'ai eu l'honneur de vous le dire, le Blacas disparaitra dedans. Si le ministère est fort, les anciennes habitudes, les prédilections, les préjugés de Monsieur lui céderont, encore un coup il faut qu'il soit tel que sa démission épouvante. Ainsi, d'abord, je n'en serai pas et je n'en veux pas être, mais avec vous je rentrerai près du roi loyalement, fidèlement, voilà tout. Si vous jugez que M. le duc de Richelieu soit utile et placé convenablement près de l'empereur de Russie, mandez-le au roi et dites-le-moi; il n'y aurait rien de plus aisé que de le substituer à M. de La Tour du Pin. Au reste, le roi n'a encore rien dit sur la liste que j'ai faite et fait remettre au duc de Feltre par Tabarié, qui est le meilleur et le plus utile des hommes qui sont venus nous joindre.
Par le retour de sir Charles Stuart, hier, j'ai envoyé un paquet pour vous qui renferme toute cette histoire de déclaration restrictive du ministère anglais. Lord Castlereagh a fait dire par le chevalier Stuart qu'elle avait été adoucie, qu'elle était moins formelle et qu'elle ne serait lue aux Chambres que sous cette nouvelle rédaction. Sans doute on l'enverra à Vienne, mais sir Charles Stuart l'avait oubliée à Bruxelles et ne l'enverra que ce soir. Ainsi je ne peux vous en donner connaissance que par le premier courrier. Vous aurez remarqué dans ma note, que je déclare très insuffisante, mais que je soutiens convenable et raison-
nable, qu'il y a deux ratures. Je les ai faites à la suite d'une lecture au roi devant Monsieur^ qui m'a dit : on ne peut rien laisser qui accorde ce principe extravagant de la souveraineté du peuple. J'ai fait ces corrections assez indifférentes qui ne détruisent pas l'esprit dans lequel toute la note est faite, et elle est faite toute entière dans cette idée que le roi ne voudrait pas du trône, si l'amour et l'affection ne l'y appelaient pas, qu'il ne demande rien de plus à ses alliés que d'affranchir la nation du joug, etc.; afin qu'elle fasse connaitre sa volonté, etc., et les puissances que font-elles quand elles déclarent qu'elles arment pour abattre Buonaparte, mais non pour donner un gouvernement à la France! etc. La déclaration des droits (voyez La Fayette) est une chose insensée. Il ne faut pas mettre ces choses-là en discussion, il ne faut pas déclarer la souveraineté du peuple ex professo, mais il ne faut pas la nier.
C'est dans cette idée que j'ai cru que la note devait se faire. J'ai peut-être tort. Au reste, Ch. Stuart l'a trouvée utile et a désiré l'avoir, ainsi que je vous l'ai mandé hier.
J'ai laissé ma femme à Londres, où cependant je la trouve très déplacée sous beaucoup de rapports; mais elle y vit obscurément, elle ne voit pas un seul français et, excepté M. Adair (1), presque personne. Dans trois mois je pense qu'elle pourra de manière ou d'autre quitter Londres.
Je suis informé que le général Clausel (je crois bien que c'est lui du moins) veut s'occuper à Paris à faire une belle dénonciation contre vous, ayant pour objet de prouver que vous avez reçu 20 millions pour l'arrangement des places de la frontière (2). Cela ne vous fera rien et n'aura pas grand effet, mais le grand Buonaparte aime la fourberie jusque dans la moindre chose.
Capelle a lu son travail hier. Ce travail a été approuvé. Il a déjà écrit une lettre de trois pages pour vous, mais l'exemplaire imprimé, pour examiner sur première épreuve, ne sera prêt que
(i) Secrétaire de l'ambassade d'Angleterre.
(2) Sainte-Beuve, dans son Etude sur Talleyrand, et le comte de Senfft, dans ses Mémoires, ont recueilli les accusations bonapartistes.
ce soir et ne peut partir que demain, j'en suis fâché. Vous aurez
l'exemplaire et la lettre par la première occasion. Le courrier
est là, je finis. Mon cher ami, revenez-nous ayant pensé à tout ce
qu'il y a à faire successivement, ayant votre travail tout fait;
vous avez terminé l'immense et salutaire affaire du congrès,
pensez à l'intérieur et, croyez-moi, arrivez avant le premier coup
de canon. Si M. de Richelieu n'est pas à Odessa, c'est une bonne
chose que de le coller à l'empereur Alexandre qui a de la bonté
pour lui.
Jaucourt.
Gand, ce 28 avril.
Gand, les 30 avril et 1^ mai 181 S
Vous recevrez par ce courrier — je me flatte le dernier qui puisse vous parvenir à Vienne et je le désire encore plus en chemin sur la route de E'rancfort :
1° Une lettre de M. de Chateaubriand;
2° Une lettre et un travail de M. Capelle;
3° J'aurais dû commencer par là, puisque c'est de l'appartenance de la pauvre petite succursale des affaires étrangères que je dessers plus que je ne la sers.
Toute l'affaire que M. le marquis de Bonnay a solennellement adressée au roi avec l'emphase qui l'accompagne, et qu'à sa place, j'aurais terminée amiablement. Car un homme qui donne deux ans à ses frais jusqu'à l'événement de la guerre actuelle, aurait pu hardiment s'offrir sans réserve et en homme qui, en sa qualité de consul, s'embarrasse dans des détails d'intérêt, mais donne des garanties de sa fidélité, tout cela pouvait s'accepter ce me semble en parlant moins ministériellement, mais plus amicalement et plus intimement.
Ces façons officielles m'ont mis dans le cas de prendre les ordres du roi, de lui faire tout lire, de savoir sa façon de s'exprimer sm» chacun, de saisir ses paroles et de les rendre le plus précisément qu'il me serait possible. Vous voudrez bien, mon prince, ne prendre ce que j'ai fait que pour que ce que cela vaut, c'est-
à-dire la conservation des emplois de chargé d'affaires et de consul à MM.de Cabre(l)etDesaugiers(2) puisque le roi les leur conserve, mais quant au degré d'encouragement, de confiance, etc. je n'en puis juger, ne connaissant pas ces messieurs et vous seul étant le chef de qui le blâme ou la bienveillance puisse importer. Vous seul pouvez donc les rassurer ou les inquiéter sur leur avenir.
Il a été question, dans un conseil que vous appellerez du nom que vous voudrez, de savoir s'il fallait ou ne fallait pas un principal ministre; un seul peut l'être, mais les avis ont été partagés sur le fait d'en nommer un. Je n'en sais pas plus, il m'importe peu que l'on le nomme, il m'importe peu qu'il soit ici, qu'il le soit de fait, d'opinion, que l'on désigne des hommes si capables si, au gré de l'opinion, sans mélange, que le divin Blacas se fonde dans leur réputation, si tant est qu'il faille le conserver. Comment marchera le roi, quelle armée protégera sa marche, dans quels principes sera sa déclaration? Pozzo a fait, à cet égard, une bonne besogne (à cet égard de la proclamation) qu'il a remise à M. de Blacas. Au reste, on se retire des gens constitutionnels, pour parler entre soi, on clabaude contre Lally, on dégoûte Marmont que je m'efforce de rassurer contre votre éloignement pour lui, éloignement qu'il prétend prouver par une démarche que vous auriez faite près de Monsieur, pour l'éloigner du conseil. Je lui persuade de vous attendre, mais il ne prend pas à cela et veut d'ici à quatre ou cinq jours s'aller rencogner en Suisse.
La nomination de Roger, pour faire dans le pays ce qu'il voulait aller y faire, a achevé de le dégoûter, et la réponse de Monsieur à une assez longue explication en ces termes, au surplus, en tout état de cause, le roi compte sur vous, a achevé de l'aigrir. Sans moi, il serait parti et, croyez-moi, ce départ serait très fâcheux.
Le duc de Feltre envoie des commissaires partout sur la fron-
(1) Cabre (N. de), diplomate français, secrétaire de légation et chargé d'affaires à Copenhague (1811-1812). En 1813, il accompagna à Dresde le duc de Bassano et participa aux travaux du congrès de Prague. Il revint à Copenhague le 23 juin 1814.
(2) Désaugiers aîné, consul à Copenhague (1814).
tière, il n'y a pas de mal, s'ils ne sont pas intrigants et suspects aux puissances. Les deux derniers partiront l'un pour TEspagne, l'autre pour le Piémont, je n'ai pas encore été prévenu.
Vous savez que le roi d'Espagne est disposé à la meilleure amitié, mais n'a ni argent, ni habillements, ni matériel et qu'enfin il s'en tient à des expressions amicales. C'est le dire de Mme la duchesse d'Angoulême et la preuve s'en trouve dans une lettre du roi. M. Mathieu de Montmorency va nous arriver, dit sa mère. Ce serait, il me semble, un assez bon commissaire. Beurnonville ttent beaucoup à ce qu'on prenne le maréchal duc de Bellune et Maison.
Il nous arrive des hommes, des différents corps, par nombre de dix, de vingt, voici l'état actuel. Les nouvelles sont bonnes contre Buonaparte, mais au nom de Dieu arrivez empêcher les étourderies, les préventions, car tout ira bien contre lui. Mais on assure que déjà le diable d'homme a fait transporter au Havre les chefs-d'œuvre des arts, on en infère d'abord qu'il veut se battre dans Paris et qu'il en prévoit la destruction, et moi je me persuade qu'il a déjà calculé une fuite dans l'Amérique espagnole parmi les insurgés, il aura envoyé là quelques Espagnols de Joseph qui lui ménageront des ressources. Je vous assure qu'il faut y penser.
Adieu, arrivez-nous. \'ous ferez ce que vous voudrez en arrivant, mais une fois que l'on se sera orienté contre vos vues el vos projets, ce sera vous qui serez obligé de faire des concessions, des arrangements, des demi mesures. Ayez un ministère très fort, très national, très indiqué dans l'opinion de la France; ne m'en mettez pas, car je refuserais décidément toute chose temporaire; passe jusqu'à Paris, mais à Paris je ne touche plus ni plume ni papier. Je mets à vos pieds, mon cher ami, mes hommages de toute espèce.
Gand, le l*' mai 1815.
J'ai renouvelé par écrit deux fois à M. de Blacas la demande d'argent pour M. de Bonnay, M. de TaUeyrand, M. de Caraman.
ik.
Les autres n'ont pas encore écrit, mais sont dans le même cas. Il ne veut rien donner. Le roi, cependant, m'a dit de lui en parler de sa part. Son peu de prévoyance nous met dans un extrême embarras.
Nota. — Il vient de me faire la promesse de dix mille francs pour les trois ministres les plus en correspondance. Peut-être en aurai-je douze.
Le l«r mai 1815.
A minuit et demi le comte Alexis de Noailles est arrivé avec vos dépêches. J'avais beaucoup de chose à vous dire sur le sujet qui fait l'objet essentiel de votre courrier, mais elles deviennent moins intéressantes d'après ços communications personnelles.
Riccé m'arrivera ayant vu l'homme nécessaire. Je lui avais adressé Mme de Vitrolles et son prompt retour avec toute confiance dans les choses qui lui ont été dites, dont une partie était pour moi, m'avait fait concevoir beaucoup d'idées. Vous êtes en avant de moi, je m'enorgueillis de vous suivre de loin quand je ne vous ai pas pour guide. J'écrirai demain.
Jaucourt.
Talleyrand à Jaucourt,
Vienne, le V^ mai 1815.
Monsieur le comte,
Depuis que j'ai eu l'honneur de vous écrire relativement aux traitements à faire aux agents diplomatiques et consulaires du roi dans les pays étrangers, j'ai pensé que les circonstances actuelles rendant la présence des consuls à leur poste peu nécessaire, il n'y aurait point d'inconvénient à les autoriser à rentrer en France. Je leur ai en conséquence adressé la circulaire dont copie est ci-jointe. Cependant, je prévois que plusieurs de ceux qui n'auraient pas de quoi subsister à leur poste manqueront aussi des moyens de faire le voyage et adresseront à ce sujet
des réclamations. Je désirerais donc qu'il fût possible de disposer de quelques fonds pour ces cas particuliers. Je n'ai pas écrit aux consuls du roi en Hollande et en Angleterre. Si Sa Majesté approuve aussi à leur égard la mesure que j'ai prise pour les autres, je vous prierai de leur écrire vous-même. Quant à ceux qui résident dans les Etats-Unis et sur la côte d'Afrique, je ne leur ai pas écrit non plus, ne sachant quel parti prendront les gouvernements de ces pays et étant assez porté à croire qu'ils reconnaîtront Buonaparte.
Cette lettre vous est portée par M. le baron de Vincent, qui vous apprendra où en sont les affaires d'Italie. Leur situation actuelle fait espérer que Murât ne tardera pas à être renversé. Le triomphe que remportera sur ce point le principe de la légitimité, que nos efforts constants ont tendu à soutenir, sera, je l'espère, le présage d'un triomphe plus grand et plus complet. Il le favorisera et par les forces employées aujourd'hui contre Murât et dont on pourra disposer contre Buonaparte, et par l'opinion qu'il donnera de la ferme volonté où est tout le monde de détruire ces dominations nouvelles, fondées sur la violence et l'injustice, et dont l'existence est incompatible avec le repos de l'Europe.
Les arrangements avec la Bavière que je vous ai annoncés comme terminés, mais qui, n'étant pas alors signés, ont été depuis remis en discussion, sont enfin convenus. Toutefois ils ne le sont qu'éventuellement et ne seront définitivement arrêtés qu'après la guerre, parce qu'étant subordonnés à des négociations avec les cours de Bade et de Darmstadt, qui doivent faire des cessions à la Bavière et en être indemnisées à la gauche du Rhin, ces cours ne veulent pas accepter en ce moment des dédommagements que les chances de la guerre, si elle était malheureuse, pourraient leur ôter.
J'ai l'honneur de vous envoyer de nouveaux papiers relatifs au projet de M. de Carneville (1). Je vous prie de les mettre
(1) Ne faudrait-il pas lire ici de Canou^ille (comte), député de la Seine- Inférieure? (Voir p. 293.)
SOUS les yeux du roi comme ceux que je vous ai dernièrement adressés.
Recevez, etc.
(Lettre non signée.)
Vienne, le 2 mai 1815.
Monsieur le comte,
M. le général de Walterstorff se mettant demain en route pour se rendre auprès du roi, je profite de son départ pour vous accuser réception de vos lettres du 23 qui viennent de me parvenir. Vous ne devez point vous inquiéter d'avoir reçu, par M. Fauche Borel, plusieurs lettres que je vous annonçais devoir être portées les unes par lui, les autres par un courrier prussien. C'est que le prussien auquel j'avais remis des lettres était revenu sur ses pas, et Tune de ces lettres étant adressée au roi, comme celles que j'écris à Sa Majesté, sont numérotées, j'ai voulu qu'elle lui parvienne pour qu'Elle puisse voir les numéros qui lui manquent, et j'ai remis à M. Fauche Borel toutes les lettres qui me sont ainsi revenues.
J'ai lu avec plaisir les numéros que vous m'avez adressés du Journal universel. Il me paraît en général bien fait. Je croirais cependant utile que l'on s'abstînt d'y mettre des choses qui peuvent blesser et irriter un parti qui, bien qu'il serve actuellement Bonaparte, ne lui est certainement pas dévoué.
Mais ce qui me semble le plus indispensable, c'est que l'on y prenne une couleur très constitutionnelle. Les puissances regardent la marche constitutionnelle comme la seule qui puisse être utile. J'aimerais bien à voir M. Laîné auprès du roi.
Je vous écrirai plus longuement par le prochain courrier. Nous faisons ici, de notre côté, nos petites publications, je vous en envoie une qui a été faite par M. d'Anstelt (1).
J'ai l'honneur de vous renouveler. Monsieur le comte, l'as-
(1) Anstett (Jean-Protase), diplomate russe, né à Strasbourg vers 1760, mort à Francfort, le 14 mai 1835. Prit part au congrès de Vienne.
surance de mon sincère attachement et de ma haute considé-
Le prince de Talleyrand.
Jaucourt à Talleyrand.
Gand, le 2 mai 1816.
J'ai l'honneur de vous envoyer, mon prince, «ne note que m'a remise le général Mallet, et que je lui ai demandée parce qu'elle sera plus précise, que le compte que je pourrais vous rendre de sa conversation.
A la suite de cette conversation, j'ai vu sir Charles Stuarl. Je me suis assuré qu'il avait prévenu la demande que je comptais lui faire, et que de Bruxelles il avait écrit directement en Angleterre, pour obtenir que les troupes suisses, qui ont été enfin licenciées par Buonaparte, et qui sont rentrées en Suisse, en donnant au roi un gage irrécusable de leur fidélité, fussent prises à la solde de l'Angleterre; je craignais que l'intention du ministère anglais ne fût de conserver ces troupes à sa disposition, mais il m'a pleinement rassuré, et ces corps ayant fait partie de l'armée française, seront considérés comme régiments français, cela ne nuirait en rien, et n'aurait rien de commun à la levée des corps accordés par les capitulations, si les fmances du roi pouvaient permettre de les lever.
Le roi a envoyé la ratification des capitulations conclues avec les cantons de Berne, Friboui^ et Lucerne; le général Mallet m'a remis celle échangée de Berne et Lucerne; celle de Friboui^ est attendue incessamment, les capitulations conclues et ratifiées par Sa Majesté; le général Mallet m'a remis les exemplaires de Soleure et de Vaux.
Vous savez que j'ai reçu de M. Beinhard le sceau de la chancellerie, je l'attends pour faire ce travail, que je ne saurais pas diriger et pour lequel je n'ai d'ailleurs aucuns moyens. M. le comte de Talleyrand et M. le général Mallet sont con-
vaincus que rien ne pourrait être plus agréable à la Diète qu'une lettre du roi, qui manifesterait sa satisfaction de la conduite des Suisses et donnerait une nouvelle assurance de sa confiance dans la fidélité et rattachement des cantons. Si vous jugez cette démarche utile, ayez l'extrême bonté, mon prince, de m'envoyer le modèle de la lettre du roi, dont je ne connais pas le protocole, et dont je ne saurais pas non plus mesurer les expressions.
J'ai, au surplus, remis M. Mallet entre les mains du ministre de la guerre, pour qu'il fît avec lui le travail de l'organisation des corps suisses, revenus en Suisse. Ce général partira aussitôt que le duc de Feltre le jugera convenable.
M. le maréchal Soult s'était plu à jeter du doute sur la pureté des intentions de M. le comte de Castella; ces insinuations sont détruites par le fait, M. de Castella est en Suisse et s'est conduit avec fidélité et honneur. Je dois ajouter encore, en parlant de ce qui concerne la légation des affaires de la Suisse, qu'environ quatre-vingts gardes de la compagnie des cent Suisses y sont réunis, et qu'avec douze ou treize qui sont ici, il est permis de la considérer comme entièrement fidèle. M. le duc de Feltre va faire donner des ordres pour que ces hommes d'élite se rendent auprès du roi.
Agréez, mon prince, la nouvelle assurance de ma haute considération avec laquelle j'ai l'honneur d'être, etc.
François J au court.
Projet de réponse du comte de Jaucourt au chevalier Stuart,
ambassadeur d' Angleterre à Gand,
Le soussigné commence par assurer Son Excellence sir Charles Stuart, que si l'importance de la matière dont il s'agit dans la note, à laquelle il a l'honneur de répondre, d'après le commandement de Sa Majesté, ce grand intérêt d'une question qui est la base de l'ordre social, et particulièrement du système politique, dont la défense arme aujourd'hui toute l'Europe, si même le
»• COBBESPOSOAKCE DU COMTE D8 JACCOCBT
devoir d'une baochise entière dans les commonications actu^es, aussi convenable aux caractères connus des souverains respectifs qu'à la parfaite et complète conformité des intérêts mutuek, peuvent imposer la nécessité de quelques développements ultérieurs, il n'en est pas moins autorisé par le roi, son maître, à reconnaître d'abord, quant à ses effets et ses conséquences, le principe que S. A. R. met en avant, ou plutôt le mode d'interprétation qu'elle adopte, des articles 3 et 8 du traité du 25 mais.
Son Altesse Royale le prince Régent désire qu'il soit entendu que lesdits articles, obligeant toutes les hautes puissances contractantes, et avec elles Sa Majesté Britannique, à ne pas souffrir, et, par conséquent, aujourd'hui, à détruire la puissance de Napoléon Buonaparte, Elles ne prennent aucun autre engagement ultérieur, et que Sa Majesté Britannique ne regarde point ledit article 3 du traité du 25 mars, comme lui imposant l'obligation de poursuivre la guerre, dans l'intention de faire recevoir à la France aucune forme particulière de gouvernement.
D'abord et indépendamment de robser\'ation, qu'il pourra paraltreensuite important de développer, Sa Majesté très cathoUque ordonne au soussigné de répondre d'une manière formelle que rien n'est en particulier plus conforme aux principes personnels qui ont toujours dirigé sa conduite. Ce n'est jamais qu'en vertu de ses droits librement reconnus par son peuple, que Sa Majesté a voulu et veut encore remonter sur son trône.
Jamais elle n'a pu et ne peut vouloir demander à ses alliés que la liberté de la France, parce que les sentiments de la France libre ne sauraient être douteux ou équivoques; le retour de Sa Majesté dans ses Etats, les transports de la nation entière, qui l'ont accueillie, l'exercice de son pouvoir souverain, si rapidement et S) universellement reconnu, les témoignages authentiques de la soumission, ou plutôt de l'allégresse générale, qui n'ont cessé de retentir dans la France entière, la nature même des événements inouïs, qui l'ont forcé à sortir de ses Etats, au milieu de tous les vœux et de tous les regrets; ce que Sa Majesté apprend encore chaque jour, de la fidéHté persévérante de son
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peuple opprimé, tout lui persuade, que vouloir la destruction de l'usurpation de Buonaparte et la renaissance de son propre pouvoir, que renverser du trône de France celui qui le souille, et l'y rappeler elle-même, qu'affranchir enfin la nation française du joug qui l'écrase et l'entendre aussitôt rappeler les Bourbons, c'est se proposer une seule et même entreprise, c'est fixer, c'est atteindre un seul et même but.
Le soussigné ne peut s'empêcher de déposer ici l'impression profonde qu'il a ressentie, en voyant le beau mouvement qui agitait l'âme de Sa Majesté, au moment où elle lui transmettait ses ordres à cet égard. Comment, en effet. Sa Majesté pourraitelle, au milieu de tous les chagrins qui l'assiègent, soutenir la pensée qu'Elle aura jamais besoin pour remonter sur le trône de ses pères, d'un autre secours que les vœux et les supplications de ses peuples redevenus libres, d'une autre force que celle qui l'avait déjà appelée, quand les souverains alliés ont seulement permis à la nation d'exprimer sa volonté, d'une autre puissance enfin que celle de l'amour des Français, prix si doux, mais si juste et si mérité, d'un amour si touchant, si constant et si paternel?
Le soussigné se permettra d'ajouter que, sans avoir même eu besoin de prendre à cet égard les ordres aussi formels de Sa Majesté, il est cependant de son devoir de prier son Excellence sir Charles Stuart de vouloir bien observer s'il ne lui semble pas, qu'une certaine corrélation intime et nécessaire règne entre les deux articles 3 et 8 du traité du 25 mars, cités dans sa note du 25 avril.
Qu'un traité si sagement, si unanimement conclu par toutes les puissances de l'Europe, auquel elles engagent S. M. T. C. à accéder, ne peut atteindre le but définitif que les hautes puissances se proposent, que par la parfaite et complète sécurité qu'assurera le succès de tant d'efforts magnanimes à chacune des hautes puissances, n'est-il pas évident que toutes les hautes puissances s'offrent une garantie mutuelle, qu'elles ont aussi noblement que clairement exprimé la reconnaissance actuelle, perpétuelle
SI
et à jamais irrévocable du prince, dont on a désiré raccessïon comme le sceau même imprimé à cette reconnaissance, et à cette garantie européenne?
Si de ce point de fait, il est permis au soussigné de s'élever à des considérations plus générales, craindraitr-il de dire, qu'aujourd'hui, surtout, il importe pour l'intérêt de tous les trônes et pour l'intérêt même de l'ordre social tout entier, de fixer d'une manière claire et précise ce que les principes éternellement reconnus du droit public, les interprétations même les plus favorables à la liberté des peuples, professées dans les temps modernes, ne peuvent laisser ni vague, ni incertain, ni douteux?
Sera-t-il en effet jamais possible de concevoir que la liberté laissée à un peuple, de choisir son gouvernement, à l'une de ces époques toujours si désastreuses, où la chaîne de l'hérédité se trouve interrompue, puisse devenir la licence d'en changer sans cesse?
Y a-t-il dans l'univers entier, quelque chose de sûr et de sacré, quelque chose à l'abri des sophismes et des égarements de l'inconstance ou de la révolte, si, par exemple, il était possible que ce qui ne se sera rencontré qu'une fois dans les annales de l'histoire, que le plus magnifique exemple de grandeur d'âme, de générosité, de respect pour la volonté nationale, qui ait jamais été donné à l'univers, que la faculté laissée par tous les rois de l'Europe, réunis et victorieux, à un grand peuple, de fixer pour toujours ses destinées, puisse devenir, quand l'expression de ses vœux a été libre, solennelle, proclamée alors seulement qde les armées victorieuses s'éloignaient de sa capitale, quand ce choix s'est trouvé conforme aux droits les plus anciens et les plus sacrés, est-il possible que cette faculté devienne au gré d'un usurpateur, ou même au gré de l'inconstance, de la trahison et de la perfidie, un droit monstrueux et permanent de bouleverser sans cesse l'ordre social et de changer ce qui, de sa nature, et pour le repos du monde, doit rester irrévocable!
Le soussigné croit qu'au sein même de la nation la plus éclairée et la plus exercée à la liberté, l'épouvantable doctrine qui essaye-
rait d'établir un pareil système, verrait s'élever et se soulever de concert pour l'anéantir, tous les efforts de la raison, de la politique et de la vertu.
Autre lettre sans date.
Jaucourt à Talleyrand.
Gand, le 2 mai 1815.
J'ai vu arriver le comte Alexis de Noailles avec un grand plaisir, car j'avais bien besoin de savoir plus positivement votre position, votre manière de voir, de régler la mienne sur des faits que j'ignorais encore et sur vos intentions, et d'examiner les propositions qu'il y avait lieu de faire ou d'insinuer. Pour commencer par la vérité énorme qui ressort de ce que je savais, de ce que j'ai appris, de mes réflexions, il faut que vous arriviez et il est cruel et très malheureux que vous n'y soyez pas déjà.
M. de Noailles a causé avec le roi, grâce à l'attention que j'ai eue de tenir M. de Blacas dans une embrasure de fenêtre pendant qu'il était près du roi. Pour moi, le roi n'a fait semblant de rien et m'a remis ses lettres sans mot dire. A la vérité, comme j'étais entré avec M. Alexandre de Noailles, M. de Blacas était resté et j'ai été forcé de remettre à attaquer le roi de conversation dans un autre moment, quoiqu'il soit vrai que les choses sont à ce point que tout est facile et se fera au premier instant de votre arrivée. Le comte Alexis de Noailles ne savait pas que le roi vous eut écrit. Je ne sais pas en quels termes, mais je sais que l'on a dit que c'était dans les termes les plus obligeants et les plus pressans pour vous engager à venir le joindre. La nouvelle assurance que le comte Alexis de Noailles a donné à M. le maréchal Marmont de votre intérêt, l'a décidé à attendre votre arrivée pour prendre un parti. Dans cette circonstance comme dans toutes les autres, nous redoutons le funeste effet de l'influence des princes toujours protecteurs, toujours agissant, toujours se mêlant et souvent ordonnant.
Par exemple, Monsieur, pendant que le duc de Feltre avait envoyé à Ostende deux officiers, que M. le chevalier Stuart avait de son côté donné des ordres, a envoyé et fait arranger la chose par M. Edward Dillon (1). J'ai reçu mille politesses de Dillon à cette occasion, mais cela n'en a pas moins eu lieu. On ne fait rien, on ne discute rien que nous ne soyons ou interrogés ou dirigés. Voilà un mal qui est odieux aux Anglais qui ne connaissent rien à ces allures-là; mais, il faut l'avouer, le mal est considérablement augmenté par le défaut de ministère. M. de Blacas a besoin de ménager, et voulant influer en tout, il faut qu'il se mêle avec tous les intérêts et toutes les protections.
Si vous étiez ici, il y aurait un centre d'amitié. Lally, M. de Chateaubriand qui se désole de votre absence, jusqu'à Laborie qui ne sait à qui rapporter, les ministres étrangers, les démarches du duc de Wellington, tout cela se rattacherait à des principes communs, il y aurait un centre d'action. Je ne saurais trop vous le dire, il faut que vous paraissiez ici. Maintenant qui croyezvous qui puisse donner une mesure aux communications avec l'intérieur? Un homme dont M. de Montmorency vous a parlé a saisi la circonstance de l'arrestation de Vitrolles et d'une et même plusieurs entrevues avec Mme de Vitrolles pour faire savoir ici beaucoup de choses. J'avais adressé cette dame à des mains sûres, elle a trouvé tout facile, tout reconnaissant de tant de confiance, tout animé du plus noble zèle pour l'humanité, pour toutes les vertus la fidélité y compris; elle va retourner, elle reviendra sur un prétexte qui lui sera fourni là-bas et peut-être avec son mari. Il serait bien bon que ce fût à vous qu'elle adressât les choses secrètes qu'à défaut d'auditeur suffisamment puissant elle dit à beaucoup de monde.
Il n'y a de discrétion que quand il y a confiance, et de vrai, M. de Blacas est en fausse position, quoiqu'il cherche à la re-
(1) Dillon (Edouard, comte), général français, né en 1750, mort en 1839. Emigra en 1789 avec le comte d'Artois, fut longtemps à la solde de l'Angleterre, rentra en France avec les Bourbons en 1814, et fut nommé lieutenant-général.
Ék.
AVEC Le PftiNCE Dfc TALLEYRAND 328
prendre par des déclarations du plus noble dévouement. Chacun de nous est de même placé hors de sa position naturelle. L'inquiétude et l'urgence des circonstances nécessite des démarches qui ont l'air d'intrigue et dont on ne se sauve que par des déclarations de désintéressement peu convenables. Je vous le répète, mon cher prince, vous ne pouvez pas juger, d'où vous êtes, le besoin que l'on a de vous. Ceci prend un air de Coblentz, qui ferait fuir moi d'abord et puis tout ce qui est ici au nom de la France et du roi et non de par l'absurde émigration. Arrivez avec un ministère tout fait, ou même sans ministère, mais parlez au nom de ce ministère.
Il est à peu près convenu que, hors vous et Louis, aucun des anciens ne peut en être. Le duc de Feltre n'est ni un inconvénient ni un avantage, il fera bien, je crois, une chose qu'il sait bien, quant à la question politique, elle lui parait superflue; le roi est là, et son cœur jouit de le servir comme Buonaparte. Vous savez que M. de Lally est créé pour faire des proclamations, mais il faut disputer avec lui sur le texte et le régler, il faut sonder et diriger le travail, il faut enfin être la dixième partie d'une volonté vis-à-vis du roi qui sur rien n'en a que les neuf dixièmes. C'est là la part qui vous est et sera constamment accordée et que personne ne peut avoir, du moins avec suite. Je me flatte qu'il y aura lieu à discuter en conseil la question de savoir si l'on purgera l'opinion des doutes, des appréhensions dont elle environne la conduite du roi, en livrant le pitoyable ministère qui vient de finir, ou si le roi le laissera plus honoré en se chargeant de ses torts, ce qui serait un bien mauvais calcul. J'ajoute à tout ce que j'ai dit que vous êtes revêtu en ce moment de l'auréole de gloire du congrès, de la toute puissance d'une existence politique extraordinaire, vous arriverez le caducée en main au nom de tous les souverains. Mais si vous laissez finir le congrès sans arriver ici, quand chacun aura discuté, examiné, divisé, supposé, fait tout le travail d'intrigue que les plus sots savent si bien, vous n'aurez plus la moitié de votre autorité.
Cette lettre part avec les paquets du duc de Wellington et
par l'entremise du chevalier Stuart, que j'ai vu longtemps, qui est si plein de la nécessité de votre arrivée qu'il m'a dit : tenez pour certain que s'il ne vient pas, c'est qu'il préfère une position agréable et commode à tout au monde.
Adieu, M. Alexis de Noailles aura une audience du roi encore ce matin et vous écrira en sortant, il en saura donc mille fois plus que moi.
Je me mets aux pieds de votre conscience et je la supplie de parler.
Jaucourt.
Gand, ce 2 mai.
Talleyrand à Jaucourt
Vienne, le 4 mai 1815.
Monsiem» le comte,
Je reçois à l'instant votre lettre du 15 avril, et je m'empresse d'y répondre.
J'ai lu avec beaucoup d'intérêt le compte que vous me rendez de votre conversation avec le chevalier Charles Stuart. Le projet de déclaration à faire par le roi et dont vous voulez bien faire parvenir la proposition à Sa Majesté me semble très bon, cette déclaration faite dans le sens que vous me mandez serait assurément fort utile; elle ferait aussi au roi beaucoup d'honneur. Je dois croire que la lettre que j'ai écrite à Sa Majesté par M. le comte de Noailles l'aura disposée à adopter cette idée. La déclaration que vous a remise M. le chevalier Charles Stuart aura fait voir au roi que, dans cette lettre, je n'avais que trop bien pressenti ce que penserait tout le monde.
Cette lettre vous sera portée par M. le baron de Vincent, à qui j'ai déjà remis un autre paquet pour vous, qui devait partir il y a trois jours, mais qui, forcé de suspendre son départ pour assister aux conférences d'un comité militaire dont il doit rendre compte au duc de WeUington, auprès de qui il est aussi accrédité, ne se mettra en route que demain.
Recevez, Monsieur le comte, l'assurance de ma haute considération.
Le prince de Talleyrand.
Vienne, le 5 mai 1815.
Monsieiu* le comte,
Le départ de M. le baron de Vincent se trouvant encore retardé jusqu'à demain matin, je le charge pour vous d'une nouvelle lettre dans laquelle j'en mets une pour le roi.
Je mande à Sa Majesté que l'ambassade d'Angleterre, à laquelle je m'étais adressé pour obtenir, à titre d'emprunt, les fonds qui nous sont nécessaires, avait montré à cet égard une facilité qui me faisait espérer que ma demande n'éprouverait aucune sorte d'obstacle. Mais elle vient de recevoir des lettres qui lui annoncent que le ministère anglais ne peut nous avancer qu'une somme de 100,000 francs dans un cours de six mois.
Or, les crédits que le roi nous avait ouverts et qui étaient loin d'être épuisés ayant été suspendus le lendemain de l'arrivée de Buonaparte à Paris, c'est-à-dire le 20 mars, les dépenses qui auraient dû être acquittées au !•' avril restant ainsi à ma charge, et les personnes qui composent l'ambassade n'ayant point reçu leur traitement depuis le 1®' janvier, il sera bien impossible que cette somme de 100,000 francs suffise aux six mois pour lesquels elle nous est promise.
En réduisant la dépense autant qu'il se puisse faire, et en ne soldant pas actuellement l'arriéré, c'est-à-dire l'excédent de ce que j'ai tiré de chez le banquier de Vienne, sur ce qui a été remis pour mon compte à son correspondant de Paris, j'estime que l'avance qui nous est faite ne pourra nous conduire que jusqu'au 1«' d'août. Il sera donc nécessaire qu'à cette époque, le roi prenne quelques dispositions à cet égard. J'ai voulu dés à présent. Monsieur le comte, et aussitôt que je l'ai moi-même connue, vous faire connaître ma situation financière, qui se trouve beaucoup moins bonne que je ne l'avais espéré.
a28 CORRESPONDANCE DU COMTE DE JAUCOURT
Il n'est parvenu ici aucune nouvelle d'Italie postérieure à celles que j'ai eu l'honneur de vous mander.
Recevez, Monsieur le comte, l'assurance de ma haute considération.
Le prince de Talleyrand.
Vienne, le 6 mai 1815.
Je reçois votre Journal universel^ n*' 3 et 4. Je vous prie de faire observer aux personnes qui le rédigent que tous les articles doivent être écrits avec beaucoup plus d'art et de réflexion, soit quant au fond des choses, soit quant aux expressions.
Cette remarque aujourd'hui tombe. sur le mot nationaliste dont le sens est un peu durement fixé. L'empereur de Russie, à qui vous devez désirer de plaire, se sert continuellement de cette expression, soit dans sa conversation, soit dans les actes qui émanent de lui, et hier ce qui l'entourait s'est montré choqué de la manière dont on cherchait à flétrir une des expressions dont il fait le plus d'usage. Un journal fait auprès du roi doit être écrit avec bien plus de précaution que les meilleurs journaux que l'on pourrait faire à Paris. Dites bien aux rédacteurs que dans la position des choses, le talent est le tact. Dans le n° 2, par exemple, on aura remarqué en France : La nature, la politique, la justice conseillaient^ commandaient peut-être des actes de rigueur. Cette phrase aura inquiété à Paris, tandis que tous les actes doivent avoir pour objet de rassurer tout le monde. On ne peut pas trop employer de moyens pour rassurer, parce qu'il faut rassurer de mauvaises consciences, et il y en a terriblement en France. Les bonnes viendront toujours. Dites à Lally de mettre toute son indignation en indulgence. La première prête plus à l'éloquence, mais la seconde davantage à l'esprit, et comme il a de tout à sa disposition, il ne faut que le lui faire remarquer.
M. de Blacas a bien tort quand il donne pour excuse à des ettres qui ont déplu, qu'elles sont dans les mêmes formes que
AVEC LE PftlNGE DE TALLEYUAND 320
celles écrites d'Hartwel (1). Il nous revient de partout qu'il ne sait pas qu'en toutes choses il faut éviter les formes de l'émigration. Tout ce qui la rappelle plaît à quelques gens inutiles et nuit beaucoup vis-à-vis de tout ce qui vaut quelque chose au dehors et au dedans.
Je vous écris encore cette lettre par M. de Vincent. J'espère que ce sera la dernière qu'il vous portera, car enfin on paraît décidé à le faire partir aujourd'hui.
Recevez, Monsieur le comte, l'assurance de ma haute considération.
P.-S. — M. Rouyer dont vous parlez, était brouillé avec M. de Talleyrand, depuis plus d'un an et ne se mêlait d'aucune de ses affaires, ce qui classe le reproche qu'on lui fait à cet égard dans la catégorie des soupçons ou accusations des émigrés, qui depuis vingt-cinq ans nous disent qu'il ne faut les écouter sur rien, et que, pourtant, on écoute toujours.
(Lettre non signée.)
Jaucourt à Talleyrand.
Ce 6 mai 1815.
A ma grande lettre je joins ce mot encore que j'ai attendu à écrire au dernier moment, parce que je désirais rendre au comte de Noailles tous les hommages que méritent son adresse, sa présence d'esprit, et la distinction avec laquelle il a été votre ami et votre chargé d'affaires. 11 a rattrapé très habilement l'audience que l'on lui avait subtilement enlevée, il a vu Monsieur, il a vu le roi, il a eu toutes les explications du premier qu'il désirait, et elles ont ajouté ce qui manquait à celles du roi. Ainsi il part ayant rempli vos intentions, toutes vos intentions, et à
(1) Louis XVIII fit un long séjour au château d*Hartwell, village du comté de Buckingham en Angleterre. C'est là qu'il perdit, en 1810, la princesse Marie-Joséphine de Savoie, sa femme.
peu près certain que la lettre du roi vous porte des gages de son assentiment à vos demandes. Le comte Alexis de Noailles m'a charmé par la facilité de son esprit et tout ce qu'il m'a semblé qu'il avait acquis sous votre autorité et dans votre école. Adieu, cher ami, si dans quinze jours vous n'êtes pas ici, chaque vingtquatre heures de plus sera un tort et peut-être un malheur. Le comte de Goltz est arrivé et vous écrit.
Jaucourt.
Ce 6.
Gand, le 6 mai 1815.
Le sir Charles Stuart vous écrit, à ce que je crois, en tout cas voici ce qu'il dit : qu'il faut que vous arriviez, que sans votre présence aucune des choses que vous voulez ne se fera ou du moins ne se fera complètement.
Pozzo dit que vous n'êtes utile, nécessaire sauveur du roi et de sa cause que quand vous serez ici, que vous avez glorieusement terminé les grandes affaires du congrès, que le départ des souverains de Vienne ne vous permet plus d'y rester, que leur position devient guerrière et qu'elle ne peut plus s'alUer avec la vôtre.
Lally,M.de Chateaubriand crient à votre merci, et vous écrivent ou vous récrivent, car ils vous ont tous écrit; le parti de la cour qui s'unit plus étroitement au roi chuchote qu'il faut que vous soyez principal ministre, celui de Monsieur dit la même chose, surtout depuis quelques jours, où le nom d'Orléans revient de beaucoup de côtés : M. de Blacas fait de hautes protestations de désintéressement et quant à M. le chancelier Dambray, il ne sait sur quel pied danser.
M. Alexis de Noailles vous rendra un compte exact de ce qui s'est passé. Le roi a escamoté la dernière audience et lui a donné à dîner pour finir la chose, suivant l'usage et dans les formes. J'étais convenu avec M. de Noailles qu'il m'écrirait une lettre pour me donner occasion de prendre les ordres du roi, de lui
rappeler ce que vous aviez écrit et d'entrer en matière. Monsieur est ici et je crois que ses conversations avec le roi n'avaient pas peu contribué à faire sentir au roi l'urgence des circonstances et l'indispensable nécessité de recevoir vos conseils et de se décider par vos avis. Du moins, est-ce depuis ce moment-là que le roi s'est mis si fort en activité. Le comte Alexis vous rendra meil- • leur compte de tout cela que moi, parce qu'il a vécu dans l'intérieur et que je n'y mets pas les pieds. Pour moi, voici à quoi se borne ma part dans tout cela. Avant le conseil le roi m'a fait entrer, il s'est levé et m'a dit : « Je fais partir le comte de Noailles tout de suite, il faut absolument que le prince de Talleyrand vienne. Je lui écris, je lui mande que j'ai grand besoin de lui, je désire le voir. Vous savez qu'il m'écrit sur beaucoup d'objets dont nous traiterons à son arrivée. Je dis aussi à M. le comte Alexis de Noailles de délivrer le baron Reinhard. » Sur cela, il a fait ouvrir la porte, il a causé avec Monsieur qui arrivait, a passé dans la chambre où se tient son conseil. Ainsi ma lettre est restée inutile. A ce conseil s'est lue une déclaration du roi proposée par Pozzo, rédigée un peu par M. de Pradel (1), revue, touchée et arrêtée par le roi. Il y a une chose ingénieuse, c'est que le roi présente comme un acte de sa coopération au traité l'engagement que prennent les puissances de ne pas s'immiscer dans l'établissement du gouvernement en France après la chute de Buonaparte. Nous avons pensé voir une chose singulière, c'est que cette déclaration aurait paru au conseil, signée par M. le chancelier, si M. de Chateaubriand qui l'a su n'avait représenté que cela semblait un peu contradictoire avec le projet d'écarter Dambray des affaires. On a dit : qui signera? Mais le chargé par intérim du portefeuille des affaires étrangères. Cela n'a pas satisfait et la pièce reste sans signature.
Le duc de Wellington, qui devait venir, a retardé son arrivée d'un ou deux jours. Au reste, comme je vous l'ai mandé, il a fait une attaque à Monsieur sur la nécessité qu'il ne paraisse au con-
(i) Le comte de Pradel, directeur générai du département de la maison du Roi.
352 CORRESPONDANCE DtJ COMTE DE JAllCOCRt
seil que des hommes solidairement nommés et responsables. Monsieur n'y a pas répondu. Tout, malgré les réticences, les arrière-pensées et les mauvaises volontés, garantit que si vous étiez ici vous n'auriez besoin que de présenter l'opinion des souverains, la situation politique de l'Europe, pour faire ce que vous voudriez. Celle de Paris leur arrive. La haine pour M. de Blacas, haine au reste beaucoup trop illustre pour lui, est telle que tout fait écho ici sur Ce point. La nécessité de vous donner le pouvoir est également une opinion faite, et pour eux l'inquiétude qu'ils éprouvent du parti d'Orléans, les trouble et les dispose à tout. Ils croient que tout ce qui ne se rapproche pas d'eux va de ce côté, que tout ce qui s'éloigne va travailler pour lui. M. de Chateaubriand, consulté sur. ce point, avait proposé de faire venir ici M. le duc d'Orléans et de le nommer généralissime des armées, cela est un peu poétique. Il serait très sûr sans doute partout que le cœur et le devoir imposent à ce prince de se mettre autant entre ses mains. Mais l'armée pense tellement à lui, que ce serait peut-être lui offrir un moyen de s'exprimer trop facile et trop dangereux. Je m'en remets, pour éclaircir votre opinion là-dessus à ce que vous écrit M. de Riccé qui arrive de Paris, il a vu le duc d'Otrante et des gens de sa confiance. Il vous rendra compte des bruits de Paris, des dispositions du ministre de la police. Le roi, à qui j'avais eu occasion d'en dire un mot, m'a répondu : « Jusqu'ici je ne vois que des phrases, il faut cependant que les services précèdent les récompenses. » — Mais, ai-je dit, non pas peut-être les promesses. » Il n'a pas répliqué. Les Anglais trouvent que ce serait une terrible chose que cet homme se trouvât en rapport avec lui, et placé sous ses yeux. A tout cela mon refrain est que vous arriviez. Je vous déclare que si vous ne vous y décidez pas, vous trouverez ici bien des personnes de moins. Le maréchal Marmont est parti ce matin pour Aix-la-Chapelle, il vous verra à votre passage. Le roi lui a dit : « J'aurais bien besoin de vous, j'espère que votre santé ne vous éloignera pas longtemps. » Le maréchal lui a répondu qu'il reviendrait quand il pourrait se flatter d'être nécessaire, et il m'a dit encore ce matin, avant de monter eu
voiture, qu'il ne se déciderait que d'après sa conversation avec vous à votre passage.
Pour moi, j'attends Reinhard pour me mettre à réfléchir un peu sérieusement à ce que je crois d'accord avec mon devoir envers le roi, envers mon pays et envers moi-même. Je ne veux rien perdre de l'estime de ces trois puissances et je me soumettrai facilement à tous les sacrifices, sauf à celui-là. En conscience, il n'y a ici pour moi ni confiance ni agrément et dans ma position aucune dignité. A votre arrivée les grands événements commenceront au dehors et au dedans et les uns serviront les autres* Vous serez consulté comme l'oracle et vous pourrez répondre avec autant d'autorité. Je vous embrasse, vous attends, et croyez-le, le plus tôt est non seulement le mieux, mais est indispensable.
Jaucourt.
Ce 6 mai 1815.
Jaucourt au Roi
Gand, le 8 mai 1815.
Sire,
Le rapport que j'ai l'honneur de soumettre à Votre Majesté, est un précis de celui que m'a remis M. le duc de Feltre. Je ne connais que par cette dernière pièce les plans et projets dont il y est fait mention. Cependant leur premier aperçu m'a fait naître des réflexions, que mon dévouement pour les intérêts de Votre Majesté ne me permet pas de passer sous silence. Ce rapport contient les points suivants : — Formation dans la Biscaye d'une armée de 40,000 hommes, composée d'Anglais, d'Espagnols et de Portugais; — Formation d'une armée française à Jersey, sous les ordres du duc d'Aumont; (1) — Formation d'une pareille armée à Brigston, sous les ordres du duc de Castries; — Insurrections partielles dans la Bretagne et la Normandie; — Formation
(1) Prince gentilhomme de la Chambre du Roi, lieutenant général, commandant de la première subdivision à Gaen,
d'une armée flottante anglaise, toujours prête à opérer des débarquements; — Demande au gouvernement anglais, d'armes, de munitions, d'habillements et de douze pièces d'artillerie. — Je passe à l'examen de ces diflérents points.
Une armée formée en Biscaye et destinée à se porter sur Bordeaux peut ofTrir la plus utile diversion. NuUe part la cause royale n'est plus nationale que dans le Midi de la France. La conduite héroïque de M. le duc et de Mme la duchesse d'Angoulême a encore exalté l'enthousiasme et le dévouement de ces provinces. Tout porte à croire que les royalistes n'attendent qu'un appui étranger pour se déclarer et qu'un nouveau mouvement peut avoir lieu sans provoquer une opposition déclarée de la part des partisans d'un autre ordre de choses. La présence de M. le duc et de Mme la duchesse d'Angoulême achèverait de rendre cette révolution nationale et lui imprimerait un caractère entièrement conforme aux vues paternelles et bienfaisantes de Sa Majesté.
Les seuls obstacles à craindre pourraient venir du peu de bonne volonté du gouvernement espagnol. J'ai dans les mains copie d'une lettre de M. Cevallos, dans laquelle ce ministre, après beaucoup d'assurances du zèle de son maître pour la cause des alliés, ne laisse pas cependant de présenter les affaires de l'Amérique, les menaces de quelques puissances barbaresques, et la guerre longue et sanglante soutenue par l'Espagne, comme des empêchements aux grands efforts qu'il voudrait pouvoir faire. On peut cependant espérer que la présence de M. le duc d'Angoulême et l'intervention des Anglais animeront S. M. C. à servir une cause, qui est celle de tous les rois.
Mais si le plan formé pour le Midi me parait offrir la plus grande utilité, je ne vois pas avec la même confiance, j'osel'avouer à Votre Majesté, les dispositions proposées pour les départements de l'Ouest; ces départements sont dans une situation particulière et bien distincte de celle du reste de la France. Dans le Midi, par exemple, où les opinions sont généralement royalistes, un débarquement de français armés pour le roi pourrait exciter
et favoriser un soulèvement national; mais dans les départements de rOuest où la guerre civile a existé, où les haines ont été réveillées par les faveurs accordées avec trop d'éclat aux vendéens, et surtout aux chouans, où les uns et les autres se sont montrés publiquement les ennemis de la charte constitutionnelle, où ils ont imprudemment et constamment insulté les acquéreurs de biens nationaux, dans ces départements dis-je, il existe* deux partis, et il est certain qu'en armant les uns on fera prendre les armes aux autres, même à des personnes qui aiment le roi, mais qui ne voudront pas être exposées, une seconde fois, aux excès de tous genres qui ont désolé ces contrées. Ce serait donc créer une guerre civile et rejeter sur le roi l'odieux des maux qu'elle ne manquerait pas d'entraîner.
Sans doute, MM. les ducs d'Aumont et de Castries, que l'on propose de placer à la tête de ces mouvements, n'y porteraient que les meilleures intentions; mais qui peut répondre que les ofEciers nommés par eux, seront tous animés d'un zèle pur et désintéressé et n'auront en vue que le service de Votre Majesté? Quel malheur si des pouvoirs donnés au nom du roi étaient employés à satisfaire des haines et des vengeances particulières! Dès lors, le parti menacé s'apprêterait à la résistance, le sang coulerait, les bons serviteurs du roi seraient écrasés, et Buonaparte trouverait ensuite dans le parti antiroyaliste, si je puis m'exprimer ainsi, des soldats tout formés et prêts à passer sous ses drapeaux.
On doit craindre aussi que des insurrections partielles ne soient conduites sans plan, sans uniformité de vues et de principes; que chaque officier, pour se faire un parti et signaler son influence, ne prodigue, au nom du roi, des promesses ou des menaces peu conformes aux instructions de Votre Majesté.
Quant à la formation de corps français à Jersey et à Brighton, le principal inconvénient est, ce me semble, d'entraîner dans des dépenses qui peuvent fatiguer la bonne volonté de l'Angleterre; les mêmes hommes pourraient à moins de frais venir se ranger sous le drapeau blanc, lorsqu'il sera planté sur divers points de la
France par les princes du sang royal, ou par des chefs nommés par le roi, investis de sa confiance, pénétrés des principes qui guident Votre Majesté. C'est par un plan général, uniforme, c'est en le faisant précéder de proclamations adressées par Votre Majesté à son peuple, c'est en se conformant rigoureusement et loyalement aux principes qu'elles renferment, que ces chefs exciteront la confiance et trouveront des royalistes dévoués; dès lors, il sera nécessaire d'être en mesure de les équiper et de les armer, et l'on peut, je crois, en trouver les moyens, dans la bonne volonté de l'Angleterre. Autant une demande faite par Votre Majesté et fondée sur l'espoir très probable de voir bientôt se réunir sous sa bannière un grand nombre de français trouvera d'accueil, autant il serait à craindre que les demandes partielles, faites de divers points et par différents chefs, n'éprouvassent d'obstacles et de lenteurs. On voudrait que les Anglais tinssent 10,000 fusils prêts à être débarqués sur la côte des Sables-d'Olonne, ou de Saint-Gilles, que Ton en tînt aussi de prêts sur la côte du Morbihan, enfin, que l'on transportât de ce côté 9,000 fusils, qui avaient déjà été portés dans la Gironde; les Anglais répugneront à satisfaire aux demandes d'un si grand nombre de personnes. Les officiers français se plaindront, les Anglais récrimineront, et les intérêts politiques de Votre Majesté souffriront de ces tracasseries particulières. Quant aux 9,000 fusils déjà transportés près de Bordeaux, je crois que si l'Espagne fait une diversion, ce seront les premiers qu'on pourra employer utilement.
Le projet d'une armée flottante me paraît lié, dans le rapport de M. le duc de Feltre, à celui de fomenter des insurrections dans la Bretagne et la Normandie. Quel que soit le plan adopté par Votre Majesté pour appeler aux armes les royalistes de France, des troupes de débarquement prêtes à les seconder et à leur porter des armes et des munitions peuvent, sans doute, rendre des services très importants.
Votre Majesté daignera remarquer que j'insiste principalement sur la nécessité de donner à tous les efforts que tenteront ses fidèles serviteurs une même couleur et un esprit d'ensemble.
AVEC LE l'RINCE DE TALLEÏBAND 33
il faudrait que tout portât le cachet d'une volonté raisonnée e soutenue, que tout tendit au même but. J'oserai donc la suj: plier de vouloir bien appeler son conseil à délibérer devant EH sur l'objet de ce rapport et sur les meilleurs moyens de parveni au but que se proposent tous ces fidèles serviteurs de Votre Ma jesté : celui d'organiser ie plus tôt possible, en France, une fore nationale qui coopère à renverser l'usurpateur du trône de Votr Majesté, et du sein de laquelle sortira le noyau d'une armée d^ vouée au roi et à la patrie.
NoU autographe.
Nota, — Le roi ayant approuvé que ce rapport fût lu en con seil, il m'a ordonné de le lui remettre, voulant encore examine s'il convenait de le soumettre à la délibération.
Jaucourl à La Châtre.
Qand, 8 mm 1815.
Votre dépêche du 28 avril, Monsieur ie comte, réduit de beau coup les espérances que l'on avait conçues sur le nombre des Fran çais arrivés en Angleterre, et propres à servir; il parait même qu plusieurs ont dû suivre M. de la Rochejacquelein, et que ce qu reste en Angleterre doit présenter de bien faibles ressources aussi, n'est-ce point sous ce rapport. Monsieur le comte, qu'il fau envisager maintenant les efTorts que l'on veut faire.
M. Hyde (1) a présenté à M. le duc de Feltre, ministre de li guerre, un projet dont les développements me sont imparfai tement connus; il a eu l'honneur d'en entretenir M. le duc deWel Ungton, et il m'assure que M. le duc de Wellington y a trouvé de
(1) Hyde de Neuville, ardent royaliste, issu d'une famille anglaise impÛqué à tort dans le complot de ta machine infernale, réfugié en Amé rique en 1805, où il se lia avec Moreau. Il revint en France en 1814 suivit Louis XVIU à Gand, devint député de la Nièvre en 1815. am bassadeur aux Etats-Unis en 1816, puis en Portugal, ministre de la ma riae dans le cabinet Martignac (1828). Mort en 1857.
338 CORRtSPONDANCE DU COMTK DK JAUCOURT
avantages, et a bien voulu écrire à ce sujet au lord Castlereagh. C'est à M. le duc d'Aumont que doit être confiée principalement la conduite de cette affaire; mais c'est M. Hyde qui doit s'occuper vis-à-vis de vous, et, par votre secours vis-à-vis du ministère, des moyens d'exécution. En premier aperçu, ces messieurs se proposent d'organiser différents corps de troupe dans la quatorzième division militaire, de les soumettre à des officiers qui seraient désignés par M. le duc d'Aumont. Ce que l'on demanderait particulièrement au gouvernement anglais, serait, autant que j'en peux juger, des armes et des habits, mais la dignité du gouvernement ne permet pas que l'on fasse ces demandes au hasard et inconsidérément; vous voudrez donc bien, Monsieur le comte, mesurer les démarches que l'on peut faire sur leur degré d'utilité et sur la probabilité des avantages qui en pourraient résulter. M. Hyde me dit avoir laissé un plan qui doit être connu de M. le prince Régent, de vous et des ministres; par ce plan, une armée, désignée uous le nom d'armée flottante, composée d'environ trois mille hommes d'infanterie et de mille cavaliers, pourvue d'armes, d'artillerie, de poudre, même de selles et d'objets de harnachement, se présenterait sur divers points de la côte, d'après les communications et intelligences établies, et pourrait réussir à faire déclarer la population, à armer les hommes en état d'agir et à développer, au moment de l'entrée des étrangers, un mouvement d'autant plus utile qu'en les secondant, elle les éloignerait du pays qui se serait mis ainsi sous les armes. Je n'entre point, Monsieur le comte, dans le mérite de ce plan, que je ne connais pas, ni dans la probabilité du succès des moyens que l'on veut employer; je me borne seulement à vous faire observer que partout où il a existé des chouans ou des corps armés de la Vendée, il faut singulièrement se défier de la sincérité des rapports; vous savez mieux que moi que les Anglais croient facilement que nous nous laissons séduire aux moindres apparences; il faut se garder de justifier leur opinion; il faut aussi, dans une cause aussi nationale et aussi belle que la nôtre, éviter de lui donner le caractère de parti ou de faction; ce serait évidemment
AVEC LE PBINCE DE TALLETRAND agir contre-les intérêts du roi et ceux du pays, qui at pas se séparer; veuillez, Monsieur le comte, me tenir ii toutes les démarches et communications qui auront cette afTaire. Je n'ai point encore pris les ordres du roi, < que d'après les informations que vous me ferez parvei lui présenterai un rapport.
Agréez, je vous prie, etc.
Pour copie confoi Signé : Le comte de Jaucouf
{Du même au même.)
Gand, le 9 mai Monsieur le comte,
Le départ prochain de M. Hyde ne me permet pas d les ordres du roi sur l'objet de votre dépêche en date relativement à lord d'Harrowby, je me réserve d'avoir de vous informer des intentions du roi, et quelle que so sion de Sa Majesté sur cette afîaire, je puis, dès ce mom assurer qu'EUe est parfaitement satisfaite des commi qu'Elle a eues et qu'Elle continue d'avoir avec sir Charl et qu'en mon nom particulier, je ne pourrais rien a, zèle qu'il témoigne pour Sa Majesté.
Mais je dois rectifier quelques points de la dépêche qu portée par M. Hyde, en ce que j'ai attribué à cet offici qui a été présenté par M. le duc d'Aumont, et en ce qui posé que ce plan n'avait été que proposé, quand il a dé du prince Régent et du ministère une sorte d'assentim voudrez donc bien. Monsieur le comte, accorder à ce pla exécution, plus d'importance que je n'y en attachais n mais cela ne change rien aux autres observations qi l'honneur de vous adresser dans la dépêche de ce même
Je vous serai infiniment obligé, monsieur le comte, d< connaître la probabilité d» succès de l'emprunt que
e CORRESPONDAHCE DD COMTE DE JADCOCHT
large de négocier; il serait très fâcheux que les demandes de fférentes espèces que l'on fait au gouvernement nuisissent à :tte affaire, à laquelle le roi attache beaucoup d'intérêt. Agréez, etc.
Signé : Le comte de Jaucoort.
Jaucourt à Talla/rand.
Gand, le 11 mai 181S.
Mon prince,
Sa Majesté, sous les yeux de qui j'ai mis la dépêche du comte î La Châtre, en date du 5 mai, par laquelle cet ambassadeur fait )nnaJtre l'intention où serait le ministère, d'accréditer auprès du li un ambassadeur qui aurait cette mission spéciale, sans être large des affaires d'Angleterre auprès d'une autre cour, m'a •donné de témoigner au comte de La Châtre qu'EUe ne formait jeune demande à cet égard, qu'Elle était parfaitement satisite de ses communications avec sir Charles Stuart, mais que si le inistère anglais se décidait à envoyer un ambassadeur auprès 'Elle, elle accorderait volontiers une préférence à lord Har- »wby, que ses anciens rapports avec ce ministre lui avîdent indu très agréable.
Je ne presserai rien relativement à cette affaire, mon prince, isirant que vous jugiez par vous-même jusqu'à quel point il est tile aux intérêts du roi que sir Charles Stuart en reste particulïèment chargé.
Je vous demande pardon, mon prince, de confondre les objets, ais le temps me manque et je continuerai dans le même phàvous ndre compte de ma correspondance avec M, le comte de La lâtre.
L'observation que me fait cet ambassadeur sur ce que le gouirnement anglais aimerait mieux faire directement au roi le •et de ce qui lui serait nécessaire que de rembourser les fonds j canton de Berne, etc., m'étonne d'autant plu» que M- 1^
comte de Blacas m'avait positivement dit qu'il avait chargé le comte de La Châtre de négocier un emprunt de douze millions pour le service du roi; je m'étais même servi de ce moyen pour faire prendre patience à tous nos agents diplomatiques, pour lesquels j'arrache à peine le tiers de ce qui leur est dû. Votre arrivée, mon prince, donnera probablement à cette affaire un autre cours. Son succès est indispensable.
Quant à ce qui regarde Mgr le duc d'Angoulême, vous devez regarder comme certain qu'il restera à Madrid ou sur la frontière, car le roi, Monsieur et Mme la duchesse d'Angoulême lui écrivent dans ce sens.
J'ai l'honneur d'être avec respect, mon prince, votre très humble et très obéissant serviteur.
François Jaucourt.
Qand, le 11 mai 1815.
Voici, j'espère, le dernier courrier dont je profiterai pour vous écrire. Vous ne trouverez le baron Reinhard que débarquant, si tant est que vous le trouviez arrivé; quoique je l'aime de tout mon cœur, il faut que je convienne qu'il a un peu de nuage dans l'esprit, il craint que vous n'ayez été impatienté de l'importunité que sa mésaventure vous a causée, que le roi n'ait conçu des soupçons sur sa conduite antérieiu^e, en voyant toutes les précautions injustes, mais malveillantes qui ont été prises contre lui, que ce ne soit par pitié que le roi se soit décidé à le faire venir et uniquement afin de le tirer d'une position difficile, etc., etc. Je m'imagine que le comte Alexis de Noailles l'aura vu à son passage ou du moins lui aura écrit, ce que j'ai fait moi-même tout de suite et que nous aurons dissipé tous ces brouillards. Il est certain que la manière dont je vais en ce moment est ridicule. Je ne suffis pas à répondre par de simples accusés de réception, étant tout seul. Depuis deux jours, j'ai accroché M. de Saint-Genest et j'en profite pour l'écraser, ce à quoi il se prête de la meilleure grâce du monde. J'ai profité de sa présence pour faire un rapport au roi
dont je VOUS envoie copie ainsi que des deux lettres écrites à M. de La Châtre. Tout cela, comme vous le verrez, est à l'occasion de demandes à faire à l'Angleterre, d'armes, d'équipements, d'habillements de corps d'armée; armée en Espagne, armée flottante, etc., et le duc de Feltre, je le crains beaucoup, s'est laissé persuader par MM. les émigrés poiu* le corps aux ordres de M. le duc d'Aumont. On y a placé, sans qu'il le sût, M. Hyde. Tout cela m'a paru tellement se rattacher à la chouannerie, le plus funeste de tous les partis, que j'ai cru devoir parler au duc de Feltre, en lui disant que je ferais rapport au roi et au conseil, si le roi y accédait, de l'affaire, au moins en ce qui me regardait. Ma conversation avec le duc de Feltre a assez mal commencé, il a de la susceptibilité, il met une sorte de courage et d'oi^eil à braver la responsabilité, mais elle a bien fini, parce qu'il est très honnête homme, bon serviteur du roi et certainement beaucoup plus homme d'affaires que moi. Il est convenu que les autorités qui se plaçaient entre le roi et lui le gênaient beaucoup. Je lui ai facilement fait sentir que pour que personne ne s'entremêlât entre le roi et lui, il fallait que le ministère tout entier se trouvât avec lui. J'ai donné bien du poids à mon opinion en y faisant intervenir votre nom et en lui faisant observer que si vous étiez ici, ce ne serait pas moi, mais vous-même, qui lui tiendriez ce langage. 11 m'a paru alors revenu plus à mes idées qu'à ma personne. Votre autorité, votre position, votre haute réputation sont nécessaires pour mettre à l'aise sa susceptibilité, mais je vous peux garantir que vous en serez content, quoiqu'il n'y ait que vous qui puissiez le lier à un système qui l'offusque et l'éloigné, et au vrai dont il n'a pas d'idée nette.
Monsieur m'avait demandé l'ordre d'aller chez lui pour lui parler de ce que je savais de l'affaire d'Espagne. Vous en trouverez ci-joint un extrait, mais ensuite il m'a parlé de choses et d'autres; il m'a dit un mot de M. de Blacas, rendant justice à sa capacité en affaires, justifiant le roi du reproche de faveur qui aurait pu faire donner le titre de favori, etc. J'ai laissé de côté tout cela qui n'était pas à traiter. J'ai seulement dit que l'éloi-
gnement des affaires et le rapprochement des personnes ne seraient nullement appréciés, que ce ne pouvait être que ce qui frapperait les yeux qui produisit un bon effet.
A toutes ces choses, Monsieur m'a fait l'honneur de me dire : « Le prince de Talleyrand va arriver, le prince de Talleyrand sera ici sous peu de jours, etc. » Je rentre donc ici dans notre grande question, de la nécessité, de l'urgence de votre présence. Les gens de Monsieur ont calculé qu'il ne devait pas s'éloigner à présent, un seul instant du roi. Il a pris cette manière de voir, elle doit entrer pour beaucoup dans celle que vous prendrez pour agir. On m'écrit de Paris : tout tombe en dissolution, faites bien, tout ira. On l'écrit à M. de Poix, et cela, c'est Mme de Poix (1), on l'écrit à Lally , on le dit aux Tuileries, les généraux fidèles, — et il y en a, — entre autres mon maréchal Saint-Cyr, que vous savez que j'aime et estime, et dont malheureusement on ne s'est pas servi à temps* Mais cette digression me mènerait trop loin, elle deviendrait bientôt le sujet unique de ma lettre, car, à vrai dire, nous sommes à un mois du succès des mesures qui auront été prises. Paris est dans cette disposition d'agitation, de crainte, de fermentation, où un juste sujet d'espérances rallierait tout ce qui n'est pas sans ressources.
Nous avons à combattre nous-mêmes d'abord et la haine des Prussiens. Le comte de Goltz nous y aidera; il a un esprit et un œur tout à fait capable de vouloir le bien, et de le faire pour sa propre satisfaction et pour sa bonne conscience. Caraman m'écrit, vous écrit sans doute, et écrit à tout le monde pour accompagner le roi de Prusse. On croit ici que Beumonville vaut beaucoup mieux, plaira davantage, aura plus de poids, et sera d'un meilleur effet pour la France. Le choix de ces commissaires importe beaucoup. Le roi le fait in petto. Il a reçu une liste de M. le duc de Feltre et il a dit qu'il y penserait à loisir. Toutes les fois que le roi pense à loisir, Monsieur pense avec lui. Je sais que
(1) Poix (Anne-Louise-Marie de Beauvau, princesse de), épousa, le 12 novembre 1767, Philippe-Louis-Marc-Antoine de Noailles» prince de Poix.
chez lui (chez Monsieur) on a dit qu'il fallait au moins que Monsieur eût quelqu'un à lui qui l'instruisit de tout ce qui se ferait au conseil particulier des ministres, et au conseil, quand il n'y serait pas. Mon cher ami, si vous n'arrivez pas armé de toutes pièces et invulnérable, ils viendront à bout de vous, et la cause du roi se perdra.
M. Désaugiers a donné sa démission; il ne m'est pas démontré que la rigoureuse fidélité de M. de Bonnay et son puritanisme royal n'ait effrayé M. Désaugiers qui, ce me semble, était disposé à se conduire en sujet dévoué et en agent de bonne foi.
Monsieur a reçu une requête de M. Gérard Barthes, qui se plaint que vous-même aviez encouragé ses espérances, que le comte Auguste de Talleyrand avait pris avec lui quelques engagements et que ma lettre sur sa conduite et ses services assurait $es droits à une place. Monsieur, à qui j'ai dit que tout cela ne pouvait pas m'empêcher de faire au roi un rapport pour lui présenter M. de Failly et de faire une chose qui pût amener une contrariété pour le comte Auguste de Talleyrand.
Je ne trouve en ce moment rien à vous dire de plus. Il arrive chaque jour des personnes qui viennent prendre part au succès du roi. MM. d'Astorg (1) sont arrivés avec miUe histoires. Mme Lecout (?) a chassé Benjamin de Constant de chez elle (2), après qu'il a déclaré que jamais il n'avait vu des sentiments si purs, des principes plus nobles, un amour pour la liberté et les droits des peuples plus sincère que dans le tendre cœur de Buonaparte. M. Simond (3) (mots rognés par le relieur) fait le pendant. Mais Mlle Bourgoing (4) a plus d'esprit, de noblesse et de conscience que
(1 ) Astorg (Alexandre-Eugène-Louis-François-Saturnin, comte d'), général français, né à Paris, le 5 janvier 1787, mort à Paris, le 29 avril 1852. Aide de camp du duc de Berry, il le suivit à Gand en 1814.
(2) Tous les salons ne furent pourtant pas fermés à Benjamin Constant. Mme Récamier le protégea contre l'ostracisme du faubourg (Voir Madame Récamieret ses amis par Edouard Herriot (Pion -Nourrit, !•' vol., chap. xu.)
(3) Allusion satirique à V inconstance de Fauteur d* Adolphe. Simond (Louis), voyageur français, auteur de divers ouvrages sur la Suisse, l'Italie, l'Angleterre. Né à Lyon en 1767, mort à Oenève en 1831.
(4) Bourgoin (Marie-Thérèse-Etiennette), actrice du Théâtre-Frailçâis,
ces messieurs; elle a paru vis-à-vis de Mlle Mars (1) avec une robe garnie de lys. Mlle Mars était couverte de violettes; il s'en est suivi dans la coulisse une querelle dans laquelle M. Etienne (2) a donné un coup de chapeau dans l'œil de Mlle Bourgoing. Le lendemain Gustave de Coigny a battu Etienne et l'a envoyé s'excuser chez Mlle Bourgoing qui l'a renvoyé chez Gustave lui demander pardon du coup de chapeau qu'elle avait reçu. Fouché a fait venir Mlle Bourgoing et lui a dit des douceurs et qu'il fallait bien vivre avec ses camarades. « Et comment voulez-vous que je vive avec cette créature, elle est Bonaparte comme un cochon; moi, je suis royaliste comme tous les honnêtes gens!...» Le public l'applaudit beaucoup depuis.
Nous en savons mille comme cela; c'est pour la première matinée où j'aurai l'honneur de paraître à votre poudre.
En attendant et comme de coutume, je suis à vos pieds. Riccé est ici, ayant la Normandie dans sa manche, le chancelier, lui, l'a aussi par Girardin avec lequel il est tendrement.
Mme de Levis et son joli mari (1) y sont, vous aurez encore des dames à voir et un whist fort honnête. Mathieu n'est pas arrivé, il vient ces jours-ci. Nos dames d'Angleterre sont bien sages; elles seront charmées de vous savoir plus près d'elles.
Jaucourt.
Gand, ce 11 mai 1815.
{Particulière,)
plus célèbre par ses galanteries et ses bons mots que par son talent, née à Paris en 1785, morte le 11 août 1833.
(1) Mars (Anne-Françoise- Hippoly te Boutet, dite Mlle), célèbre actrice, née à Paris, le 9 février 1779, y mourut le 20 mars 1847. Elle débuta, en 1792, au théâtre Montausier et entra comme sociétaire au Théâtre -Français en 1799.
(2) Etienne, secrétaire de M. de Coigny.
(3) Il s'agit ici de Léo-Guy -Antoine, marquis de Lé vis, pair de France, marié à Zoé Le Pelletier des Forts.
Talleyrand à Jaucourt.
Vienne, le 13 mai 1815.
Monsieur le comte,
M. le comte de Noailles vient d'arriver, de sorte que je ne puis pour le moment que vous accuser réception des paquets dont il était porteur, et non pas répondre en détail à ce qu'ils contiennent.
Je me rendrai auprès du roi aussitôt que le congrès sera terminé. Mais il me semble que pour huit ou quinze jours qu'il peut durer encore, il serait inconséquent et infiniment nuisible aux intérêts du roi, sous tous les rapports, que je m'en retirasse. Rien, à mon avis, n'est plus important pour le roi, dans les circonstances actuelles, que la conclusion d'un acte auquel toute l'Europe prend part, et qui intéresse au plus haut point toute l'Europe, et rien n'est plus propre à faire impression sur l'esprit de tous les peuples et sur les sujets de Sa Majesté, que de voir cet acte signé par son ambassadeur, de la même manière que si Elle jouissait sans obstacle et sans opposition de toute l'autorité qui lui appartient. D'ailleurs, la position du roi ne me parait pas en ce moment avoir rien de difficile. Son rôle est entièrement passif, car il ne doit pas paraître prendre une part active à l'agression qui se prépare contre ses Etats, comme soumis au jougdeBuona- ^arte, et il ne deviendra actif que lorsque les armées étrangères ayant pénétré en France, Sa Majesté aura à intervenir auprès de ces armées pour empêcher de tout son pouvoir les vexations et les violences qui sont malheureusement inséparables de l'état de guerre et diminuer, autant que possible, les maux dont elle est toujours accompagnée. Mais elle ne doit point donner lieu de croire que c'est pour Elle et pour défendre ses intérêts que la guerre est entreprise; cela la rendrait odieuse. Il est certain, d'ailleurs, que c'est bien moins pour cette raison que les puissances étrangères la font, que parce qu'elles croient leur repos et leur sûreté compromis tant que le pouvoir est, en France,