M. de la Boulaye à M. et à M*"* de Serre
Paris, lundi ÏÏ7 mars 18S0.
Savez-vous, mes chers amis, qu'il y a eu hier deux mois que vous avez quitté Paris et que, bien que dans ces deux mois se trouve le mois le plus court de Tannée, le temps me paraît long? N'abusez pas de ce que l'année est bissextile; surtout revenez bien portants. Je ne vous souhaite rien de plus que ce qu'ont vos enfants, aux dents près, car je ne trouve pas mauvais que vous en ayez l'un et l'autre beaucoup plus que notre petite Marie. Je guette son début. Quant à Louise, commensale hier de M°*® Royer, elle s'est si bien comportée que nous lui avons unanimement voté un petit morceau de sucre. Les montagnards de Montmartre vont bien.
Royer, que j'en ai fort prié et qui ne demandait pas mieux, a eu une longue conversation avec M. le duc de Richelieu ; mais l'un et l'autre s'entendraient mieux par signes que de toute autre manière. Les syncopes de notre ami, ses oracles confirment le duc dans ses vieilles idées sur V inapplicabilité du savant. . 11 y a peu d'hommes qui sachent et parlent mieux diverses langues^ que le duc, nMiis la langue
* tt M. de Richelieu, dit le cardinal de Bausset, acquit de bonne heure une utile disposition, qu'il perfectionna dans le cours de ses longs voyages, à parler toutes les langues de l'Europe avec la
de Royer il ne parle, ni ne l'entend, ni ne veut l'entendre.
En lisant attentivement Camille et Royer, vous jugerez le plan de campagne. La grâce et la force se sont manifestées; Courvoisier se chargera de l'abondance.
J'ai vu hier Guizot, qu'on boudait, et Barante, qu'on ne voyait plus, se rapprocher du patriarche. Je les ai laissés à près de onze heures du soir en grande conférence.
Plus je creuse, mon cher ami, plus je vois qu'il y a dans Royer du bourbonisme enté sur du révolutionnaire ; le fruit se sent et de la greffe et du sauvageon. Les deux autres sont fort ambitieux, mais ils ont leurs racines dans des terrains divers ; habiles gens du reste. Je vous en donne, comme vous voyez, de ces pensées crues. Mettez-les au pot et que le bouillon ne soit que pour nous.
Le Roi va mieux.
Mille bonnes tendresses, très-chers amis.
Je cherche à raccrocher Royer et M. Pasquier.
même facilite que sa langue maternelle. Ce don heureux de l'art et de la nature lui valut dans la suite l'avantage inapprëcîable de pouvoir parler à chaque ministre étranger la langue de la nation dont il était le représentant. » (Notice historique eur M. le dac de Ricfielieu.) — Voyez te Moniteur de 18«, p. SW).