Le baron Pasquier à M. de Serre
Paris, 31 mars 18^0.
J'ai reçu, mon cher collègue, votre lettre du 22 mai*s et je m'empresse d'y répondre, car ce n'est que d'hier qu'elle m'est arrivée
Comme vous le dites, mon cher ami, j'ai soutenu depuis un mois de bien chauds combats, et il était temps pour moi que celui-ci vînt à finir, car j'étaîs bien au bout de mes forces. Nous avons emporté hier notre loi sur les journaux à une majorité fort honnête puisqu'elle a été de 27 voix. La discussion a été beaucoup plus violente encore que celle de la loi sur la liberté individuelle, et le langage de la gauche a été d'une violence qui a passé toutes les bornes et qui m'a forcé à lui répondre le îth mars^ avec une franchise et une certaine vigueur de langage qui, à ce que j'espère, n'aura pas votre désapprobation. Siméon m'a secondé par deux fort beaux
> Voyez les Discours de M. Pasquier, t. II, p. J/i3-i55. IIL 17
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discours, et l'excellent Froc de la Boulaye ne s'est épargné en rien ni dans son rapport ni dans son résumé. On trouve sur son chemin peu d'hommes d'un courage politique aussi franc, aussi élevé et appuyé sur d'aussi excellents principes. Alais nos autres amis d'autrefois, ah! mon cher collègue, quelle pitié de voir la ligue dans laquelle ils sont entrés et la funeste alliance qu'ils se sont mis dans le cas de contracter. Ils nous font et nous feront un mal d'autant plus grand qu'eux seuls donnent quelque vernis de patriotisme à un parti qui, sans eux, ne paraîtrait à toute la France que sous la couleur de la faction la plus honteuse, la plus dangereuse, la plus désorganisatrice. Et M. Royer a cru devoir venir à l'aide de pareils gens ! La mauvaise cause, au reste, n'a pas porté bonheur à son talent; sans doute on en a reconnu les traces, mais il a été, selon moi, bien au-dessous de lui-même. Et quelle doctrine sur les majorités ! quelle subversion de tous les principes! Et ce Courvoisier qui, l'année dernière, dénonçait le comité directeur et qui, cette année, soutient
tout son ouvrage! Pour Camille Jordan, c'est
un malade dont le cerveau affaibli ne peut sortir du cercle d'idées dans lequel il vivait avant sa maladie ; si je n'étais venu après lui à la tribune dans la séance du 2/*, il nous aurait fait le plus grand mal par l'impression qu'avait faite son éloquence douce et lamentable tout à la fois.
Au travers de toutes ces contradictions, nous avons cependant eu une majorité de 27 voix et, sous ce rapport, ce succès et celui de la précédente loi
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ne laissent pas que de nous remonter un peu en prouvant que nous ne somnoies ni sans courage ni sans force. Toutefois, il ne faudrait pas nous aveugler sur notre situation ; il n'y a pas de manœuvre que le parti ne fasse et n'invente pour infecter l'opinion publique. Le parti militaire surtout est extrêmement agissant. J'espère que ses manœuvres seront déjouées par toutes les sages mesures que prend le département de la Guerre ; mais il faut être d'autant plus en garde contre lui que l'exemple de l'Espagne est tout à fait propre à tourner beaucoup de têtes, de celles qui manient ou commandent des baïonnettes. Il est vraisemblable que d'ici à deux jomrs nous allons faire une circulaire motivée snr la manière dont doivent être exécutées les deux lois rendues et qui servira, par la publicité qui lui sera donnée, de réponse à toutes les insinuations perfides, à tous les bruits mensongers qu'on s'est efforcé de répandre. Mais tout cela n'est encore rien sans une loi d'élection qui nous garantisse des maux où nous entraînerait la successive exécution de celle si déplorable qui nous a conduits où nous sommes. A cet égard, notre situation est singulièrement délicate ; nous voilà avec une majorité de 27 voix qui bien certainement ont envie de soutenir le gouvernement ; mais malheureusement on entend encore si mal en France le gouvernement représentatif que presque personne n'y sait faire le sacrifice même de sa manie d'opinions individuelles. Ainsi 136 députés ont voté avec nous hier, et sur la loi d'élection ces mêmes députés , en admettant
nîême la nécessité d'un changement dans cette loi, sont tous plus ou moins divisés d'opinion sur la manière de le faire. Il faut d'abord reconnaître, quoi qu'il en coûte à notre amour-propre d'auteurs, que notre projet n'a pas de faveur. On est avant tout effrayé du nombre des articles. Le temps qu'il a fallu pour faire passer et discuter une loi en dix articles fait généralement dire qu'on ne verra jamais la fin d'une loi en quarante. Et puis les deux collèges effarouchent beaucoup d'esprits qui en voient sortir une rivalité entre les députés venant d'une origine différente, et puis le double vote, et puis l'épuration du collège de département par ceux d'arrondissement, et puis la Charte ; enfin c'est à ne pas finir des objections, même de la part des amis; jugez de celles des ennemis, et cependant il faudra bien en sortir, il faudra bien réunir une majorité. La commission traîne son travail le plus qu'elle peut. Je croîs que le rapport sera en définitive pour le rejet pur et simple. Cependant Rover aurait bien aimé à faire un nouveau projet et à y attacher son nom ; mais je ne crois pas qu'il y réussisse. Il paraît avoir imaginé un certain mode de deux degrés au moyen duquel il espéremit réunir à lui une majorité; mais, ne pouvant former cette majorité dans sa commission, je ne vois pas comment il l'aurait par la Chambre. Je sais, cependant qu'il pratique et travaille Corbière à ce sujet le plus qu'il peut. Il est indubitable que l'idée des deux degrés, quelques inconvénients qui y soient attachés, réunît cependant en général dans la Chambre
plus de suffrages que notre projet. C'est d'abord une idée à laquelle on est accoutumé, et puis elle présente la perspective d'une loi en un petit nombre d'articles, et puis elle ne nécessite pas l'augmentation du nombre, laquelle, attendu la violence et le bruit que fait déjà la minorité de cette année dans la Chambre, effraye beaucoup de personnes trèsraisonnables ; elles sont encouragées dans cette idée par des dires de quelques ennemis mêmes, comme Daunou par exemple, qui disait l'autre jour : Le ministère ne sait pas ce qu'il fait en voulant doubler presque la Chambre; en France, une Chambre nombreuse amènera toujours une révolution. Vous voyez, mon cher collègue, que je vous conte tous nos ragots, si l'on peut se ser\'ir de -cette expression, si mieux n'aimez celle de nos commérages. Au milieu de ce désordre d'idées, comment finirons-nous? Je ne le puis encore prévoir. Il nous faut voirie résultat définitif de la commission, et, comme la loi des comptes va occuper pendant quelque temps l'Assemblée, nous en profiterons pour écouter encore, conférer, discuter et voir où l'on peut aller avec quelque assurance de succès, car ceci est un coup qu'il ne faut pas manquer sous peine de mort. En attendant, nous disons toujours fermement que notre loi est bonne et que nous y tenons ; mais nous ne le persuadons à presque personne.
Si tout ceci vous fom'nit quelques idées, écrivez-les-moi au plus vite. Ah! que j'aspire après votre retour ! Arrivez donc et surtout arrivez en
état de tenir la tribune, car tout mon coui'age s'évanouit devant la pensée que je pourrais être obligé d'y représenter presque seul, comme je viens de le faire dans ces deux lois, du moins pour la discussion des articles, et de porter une responsabilité aussi grave par les conséquences d'un non-succès qui pourrait entraîner la perte du trône et de mon pays.
Adieu, mon cher collègue. Soignez- vous, fortifiez-vous et arrivez ; puis croyez par-dessus tout à mon plus sincère attachement.
Pasquier.