M. de Serre au duc Decazes
Nice, 3 avril 1830.
Je reçois, cher ami, votre lettre du Htl. Je partage presque toutes vos craintes ; cependant, sans cette mesure qui sauve une grande partie des départe* ments, la tranche inférieure des électeurs est disposée à de mauvais choix.
Je ne crois presque nulle part les masses disposées à la révolte. Je pense donc qu'il est temps encore, avec de bonnes lois et une bonne direction, de ramener les esprits et de vaincre les révolutionnaires. Le ministère ne s'est pas placée il a été poiisséy et
VOUS le premier. Dès que nos amis et les Ternaux devenaient un embarras, et souvent un obstacle, au lieu d'être un appui, dès qu'ils abandonnaient le gouvernement dans des mesures indispensables à son salut, il fallait bien s'appuyer sur ceux à qui leur propre salut faisait sentir la nécessité de la mesure. Dans le fait, l'origine des grandes fautes vient de la division des royalistes de 1816. Ce n'était pas trop de toutes les nuances monarchiques réunies pour faire face à l'ennemi conmiun. La diviàion a été son triomphe ; elle a mis le gouvernement entre deux feux. Royalistes purs et constitutionnels s'entre-détruisaient au profit des libéraux, qui ont ruiné les uns et les autres. Le danger a opéré et devait opérer ^la réunion. Sera-t-elle franche et solide? sera-t-elle du^rable? Questions auxquelles ou ose à peine répondre, mais qu'il faut tout faire pour résoudre par l'affirmative.
Des lettres récentes de M. de Richelieu et de Pasquier ne me disent pas qu'ils acceptent les deux degrés, et jusqu'ici j'ai toujours fortement écrit cju'on insistât sur la loi proposée. Cependant il m'est revenu de tant de côtés qu'elle n'avait de succès ni dans la droite ni dans le centre, que j'ai envoyé dernièrement à Pasquier, pour n'en user qu'en désespoir de cause, quelques idées.
Ce serait de faire nommer autant de candidats qu'il y a de députés actuels par les collèges de souspréfectures, complétés jusqu'à cinquante ou soixante par les plus imposés. Le candidat nommé par la majorité des arrondissements serait de droit député.
ce qui ferait une élection directe. Les autres seraient choisis parmi les candidats par les collèges de département, arbitres naturels entre les collèges inférieurs qui n'auraient pas produit une inajorité. Les collèges de département seraient formés du quart de chaque collège d'arrondissement en prenant les plus imposés. Ces collèges nommeraient en outre directement les cent soixante-douze nouveaux députés. Cette loi serait plus simple, et écarterait souvent la lie révolutionnaire qui pourra passer par tel ou tel arrondissement isolé. Mais, je vous le répète, c'est uniquement pour le cas où la loi proposée n'aurait pas de chances que j'indique cet amendement, et je recommande qu'il soit présenté par le centre, Becquey par exemple.
Sans doute la révolution d'Espagne est une terrible coïncidence; mais, si nous pouvons nous tenir sur nos pieds quelque temps encore, elle nous donnera trop tôt, par ses catastrophes, de tristes mais utiles leçons.
Le discours de Camille vous aura inspiré un mélange d'indignation et de pitié. On regrette dans la Chambre même le drapeau tricolore, on y propose la souveraineté du peuple; l'insurrection, la révolte y est flagrante ; et Camille ressuscite pour reprocher aux ministres de combattre ces brigands ! Quel délire^ !
' Cette lettre ne nous est connue que par des extraits.