‹ Correspondance du comte de Serre (1796-1824) (volume 2)Chapitre 133 sur 241 · M. Gui20t à M. de Serre · texte numérisé non relu

M. Gui20t à M. de Serre

Paris, U avril 1820.

Mon cher ami,

Je ne vous ai pas écrit dans toutes nos misères. Je savais qu'il vous viendrait d'ici cent avis différents, cent tableaux divers de la situation ; et, quoique je n'eusse, dans aucun de ceux qui vous les adressaient, une entière confiance, comme il n'y avait pour vous, selon moi, point de détermination importante à prendre, je me suis abstenu de paroles inutiles. Aujourd'hui tout est plus clair, plus mûr; la situation prend extérieurement -le caractère qu'elle recelait dans son sein; j'ai besoin de vous dire ce que j'en pense, dans l'intérêt de notre avenir général et du vôtre en particulier.

Les lois d'exception ont passé. Vous avez vu comment : fatales à ceux qui les ont obtenues, d'un profit immense pour ceux qui les ont attaquées. Leur discussion a eu, dans la Chambre, ce résultat que le côte droit s'est eff'acé pour se mettre à la suite du centre droit ; tandis que le centre gauche, en se

taisant ou à peu près , a consenti à marcher à la suite du côté gauche, dont cependant il recommence depuis quatre jours à se séparer. Voilà pour l'intérieur de la Chambre.

Au dehors soyez sûr que l'effet de ces deux discussions sur les masses nationales a été de faire considérer le côté droit comme moins fier et moins exi£[;eant, le côté gauche comme plus ferme et plus mesuré qu'on ne le pensait. De sorte que maintenant, dans Tesprit de beaucoup de bons citoyens, la peur de la droite et la méfiance de la gauche ont également diminué. 11 y a dans ce double fait un grand mai. Npus faisions Tan dernier, au dehors comme dans la Chambre, des conquêtes sur la gauche; aujourd'hui c'est elle qpii en fait sur nous. Nous étions, Tan dernier, comme depuis 1815, un rempart nécessaire et estimé assez sûr contre les ultras dont on avait grand'peur et dont la domination semblait possible; aujourd'hui on craint moins les ultras parce qu'on ne croit guère à leur domination. Conclusion : on a moins besoin de nous.

Voyons l'avenir. On va retirer la loi d'élection que Decazes avait présentée huit jours avant sa chute. Cela est indubitable; on sait qu'eUe ne passerait pas, que la discussion de ses quarante-huit articles serait sans terme : les ultras se méfient beaucoup de ses résultats probables ; elle est décriée ; on en fera, on en fait une autre. Que sera-t-elle? je ne sais ; ce qui me paraît certain, c'est que, si rien ne change dans la situation actuelle, elle aura pour visée, non de perfectionner nos institutions, non de

corriger les vices de la loi du 5 février 1817, mais d'amener des élections d'exception, de ravoir, comme on le dit tout haut, quelque chose d'analogue à la Chambre de 1815. C'est le but avoué et, qui plus est, le but naturel et nécessaire. Ce but, on le poursuivra sans l'atteindre; une telle loi échouera, ou dans la discussion ou dans l'application. Si elle passe, et passe après le débat qu'elle ne peut manquer d'amener, la question fondamentale, la question de l'avenir sortira de la Chambre et ira chercher sa solution au dehors, dans l'intervention des masses. Si la loi est rejetée, la question pourra rester dans la Chambre, mais ce ne sera plus le ministère actuel qui aura mission et pouvoir de la résoudre. Si un choix nous reste, ce dont je suis loin de désespérer, il est entre une révolution extérieure déplorable et une révolution ministérielle très-profonde. Et cette dernière chance, qui est pour nous la seule, s'évanouira si nous ne nous conduisons pas de façon à offrir au pays, pour l'avenir, un ministère hardiment constitutionnel.

Dans cette situation, ce qu'il est indispensable que vous sachiez, ce que vous verriez en cinq minutes si vojas passiez cinq minutes ici, c'est que vous n'êtes plus ministre, que vous ne faites plus partie du ministère actuel. On pourrait vous défier de parler avec lui, comme lui, comme il est contraint de parler. La situation où il est, il y est par nécessité, il n'y pourrait échapper qu'en changeant complètement de terrain et d'amis, en ressaisissant 80 voix sur les 115 voix de l'opposition actuelle. C'est là ce

qu'il ne fera point. Et à côté de Timpuissance du cabinet actuel vient se placer Timpossibilité de sortir de là par la droite ; un ministère ultra est impossible. Les événements d'Espagne, quel que soit leur avenir, ont frappé à mort le gouvernement des coups d'État et des ordonnances.

J'y ai bien regardé, mon cher ami, j'y ai bien pensé, à moi seul, encore plus que je n'en ai causé avec d'autres. Vous ne pouvez demeurer indéfiniment dans une situation à la fois si violente et si faible, si dépoxurue de puissance gouvernementale et d'avenir. Je ne sais aujourd'hui qu'une chose à faire, c'est de se réserver et de préparer des sauveurs à la monarchie. Je ne vois, dans la direction actuelle des affaires, aucune possibilité de travailler efficacement à son salut ; on n'y peut que se traîner timidement sur la pente qui la mène à sa ruine. On pourra n'y pas perdre sa renommée de bonne intention et de bonne foi; mais c'est là le maximum d'espérance que le cabinet actuel puisse raisonnablement conserver. Ne vous y trompez pas : de tous les plans de réforme monarchique et libérale à la fois que vous aviez médités l'an dernier, rien ne l'esté plus; ce n'est plus un remède hardi que l'on cherche contre le vieil esprit révolutionnaire, c'est un misérable expédient qu'on poursuit en y croyant à peine. Ce n'est pas à vous, mon cher ami, qu'il convient de demeurer garrotté dans ce système. Grâce à Dieu, vous n'avez été pour rien dans les lois d'exception. Quant aux projets constitutionnels

que vous aviez conçus, il en est plusieurs, le renou-- III. 21

:a3â CORRESPONDANCE.

vellem^it iàtégrai de la Chambre entre autres, qui ont plutôt gagné que perdu du terrain, et qui sont -devenus possibles dans une autre direction et avec •d'autres hommes. Je sais que rien ne se passe d'une manière aussi décisive ni aussi complète qu'on l'avait imaginé, et que tout est, avec le temps, affaire d'arrangement et de transaction. Mais, sur le terrain où le pouvoir est placé aujourd'hui, vous ne pouvez Tien, vous n'êtes rien; ou plutôt vous n'avez aujourd'hui point de terrain sur lequel vous puissiez vous tenir debout, ou tomber avec honneur. Si vous «étiez ici, ou vous sortiriez en huit jours de cette impuissante situation, ou vous vous y effaceriez comme les autres, ce qu'à Dieu ne plaise!

Vous voyez, mon cher ami, que je vous parle avec la plus brutale franchise. C'est que j'ai un sentiment profond du mal présent et de la possibilité <lu salut à venir. Cette possibilité, vous en êtes un instrument nécessaire. Forcément inactif comme vous l'êtes en ce moment, ne vous laissez pas engager de loin dans ce qui n'est ni votre opinion ni votre vœu. Réglez vous-même votre destinée, ou du moins votre place dans la destinée commune; et^ â'il faut périr, ne périssez du moins que pour votre <;ause et selon votre avis * .

^ Les lignes qui précédent ont déjà, été publiées par M. Guizot :avec la remarque suivante : « Je suis frappe aujourd'hui, comme le seront sans doute les lecteors qui 7 feront quelque attention, <lu mélange de vérité et d'erreur, de prévoyance ei d'imprévoyance <<Xue contient cette lettre, à laquelle les événements postérieurs ont •donné tour à tour raison et tort. » (Mcmoipes, t. I®*", p. f&ô,)

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