L« comte Siméon à M. de Serre
Paris, le 18 fëvrier 18S0.
Monseigneur,
Vous aurez appris l'assassinat de M. le duc de Berry, et vous vovez toutes les suites de cette atro-
cité. Il ne paraît pas que celui qui l'a commise ait des complices clans ce sens qu'il y ait été directement incité. Mais il a pensé ce que tant d'autres, malheureusement trop nombreux, disent et répètent tous les jours : que l'ancienne dynastie est incompatible avec les intérêts de la Révolution, avec l'exécution de la Charte. Il a été confirmé dans ses sinistres projets par les journaux qui le donnent à entendre, par la fermentation qu'ils occasionnent, par les commentaires qu'on en fait et qui conduisent à l'expulsion de la maison régnante.
On a cru, on a dû croire que ce forfait, dont l'auteur avoue froidement le motif, exigeait deux remèdes, un frein à la licence, à la prostitution de la presse, amenées par les journaux, et le rétablissement pour un an de la loi du 12 février 1817 qui autorise l'arrestation, par ordre des ministi'es, de ceux qui seraient soupçonnés d'attentat contre le
Roi, les princes de sa famille et la sûreté de l'Etat. On pensait que le coup qui vient d'éteindre le seul prince de la maison régnante de qui l'on pût espérer des enfants aurait fait une impression profonde et disposerait à consentir aux moyens proposés pour rendre un peu de calme à l'agitation des esprits, un peu de tranquillité et de considération au gouvernement, un peu de sécurité au sein de la famille privée du plus jeune de ses rejetons et de celui qui devait la perpétuer. Mais nos théoriciens, nos libéraux comptent pour rien les faits : périsse plutôt la dynastie qu'un principe ! Aux libéraux se joignent les ambitieux, les intrigants qui repous-
sent les mesures proposées, non qu'au fond ils les trouvent mauvaises, mais parce qu'elles sont proposées par des ministres qu'ils veulent renverser et remplacer. Ainsi il y a des pairs (M.*** en est un) qui disent qu'il fallait faire par ordonnance ce qu'on a proposé en forme de loi, et, si le ministère s'était; avisé de faire rendre des ordonnances, on l'aurait à très-bon droit mis en accusation.
La commission nommée avant -hier dans la Chambre des pairs pour l'examen de la loi sur les journaux a été hier d'avis de la rejeter. M. de Barante, pour qui M. Decazes a tant fait et trop fait, M. Germain ^ son beau-frère, ont abandonné leur
^ Auguste-Jean Germain, fils d'un banquier qui devint directeur de la Banque de France, naquît à Paris en 1786. Chambellan de TEnipereur en 1806, il le suivit comme officier d'ordonnance en Espagne (1808) et en Autriche (1809); dans cette dernière campagne il défendit le fort de Kufstein (Tyrol) avec un courage, une persévérance attestés par le bulletin de la grande armde. En 1812, il se rendit comme ministre plénipotentiaire auprès du grand-duc de Wurtzbonrg. Le 8 juin I8I/1, il reçut de Louis XVIIl la préfecture de Saône -et-Jjoire, et, peu après, la croix do Saint-Louis et celle d'officier de la Légion d'honneur. Au retour de Napoléon, il s'efforça, mais en vain, de maintenir son département dans le devoir. Il devint, à la seconde Restauration, préfet de Seine-et- Marne, et, le 5 mars 1819, pair de France. Il se démit de sa préfecture en 18220, et mourut à Paris le !Î6 avril 1821. Le S mai suivant, son éloge fut prononcé par le duc de Broglie à la Ctiambro des pairs. En voici les dernières paroles :
«< Vous m'excuserez donC) messieurs, de rcconmiander ainsi à votre souvenir M. le comte Germain. Si la Providence avait permis qu'il fournit une longue carrière, j'aurais été dispensé de faire son éloge ; il eût justifié le choix du prince, il eût marqué sa place parmi les hommes dont la France s'honore et s'enorgueillit. Mais le temps lui a manqué pour se faire connaître tout entier^ et j'ai
ami, je dirais leur bienfaiteur, et sont au nombre de ceux qui repoussent cette loi.
La loi relative à la suspension de ïliabeas corpus portée dans la Chambre des députés y trouve pour ennemis MM. Courvoisier, Royer-CoUard , Camille Jordan. Un prince est assassiné, et Ton ne veut pas donner au ministère les moyens de défendre sa famille de nouveaux attentats ! Ce sont de tristes prémices pour la loi sur les élections.
Pour comble de malheur, M. Decazes est si violemment attaqué par tous les partis qu'il est à craindre que sa patience ne soit lassée et qu'il n'abandonne le ministère. Il n'y est retenu que par son attachement au Roi, par la confiance de la majorité, par les circonstances qui semblent le forcer à ne pas quitter que ses lois n'aient été rejetées ou adoptées. Les libéraux ne les veulent à aucun prix et les ultras ne les consentiraient qu'à condition qu'il ne serait plus en place. Au milieu de tout cela sa santé me paraît s'altérer considérablement. M. Clausel de Coussergues a déposé ^ une propositiqn pour l'accuser de trahison. Je ne crains pas l'issue de cette proposition
Les libéraux s'en réjouissent, et bien qu'elle
dû réclamer en sa faveur quelques instants de cette attention indulgente et pieuse que vous n'avez jamais refusée au parent qui vient vous parler de son parent, à l'ami qui vient vous parler de son ami. »
M. Germain dtait comte de l'Empire. Il avait épousa, en 1812, une des filles du comte d'Houdetot.
* Dans la séance du 15. — Voyez l'Histoire de la Restauration, par M. de Viel-Castel, t. VIII, p. 293.
doive être repoussée et qu'elle le sera , c'est une violente et nouvelle secousse qu'on lui donne pour le déconsidérer.
La situation que vous nous aviez laissée n'était pas bonne; elle a encore fort empiré, et je ne vois pas comment nous en sortirons. Je n'aperçois plus de moyens de gouverner.
M. Royer-Collard dit que le ministère est un cadavre qui ne peut plus marcher. S'il l'ensevelit, nous verrons qui le remplacera et si l'on marchera mieux avec les de Bruges, les Villèle et les Corbière ou les Bignon\ les d'Argenson, les Manuel et même les Rover-CoUard. Pauvre France !
Je désire que vos collègues et M. de la Boulaye vous présentent un tableau moins noir et surtout plus vrai ; mais je crois voir très-froidement et ne rien exagérer.
Je fais des vœux pour votre santé et, plus que
* Louis-Pierre-Edouard Bignon, né à la Meilleraye (Seine-Inférieure) le 3 janvier 1771. Secrétaire do légation en 1797, ministre plénipotentiaire en 1803, il devint administrateur des finances dans les provinces conquises, après léna, en Prusse, après Wagram, en Autriche. Le !25 décembre 1810, il fut nommé résident à Varsovie. Pendant les Cent- Jours, il exerça les fonctions do sous-secrétaire d'État aux Affaires étrangères, et même, après Waterloo, il eut, un moment, le portefeuille. Député de l'Eure en 1817, il se montra, dans toutes les circonstances, l'adversaire de la Restauration. Après la révolution de 1830, il eut, durant quelques jours (du 3 au 11 août), le département des Cultes et de l'Instruction publique. Il devint pair de France en 1837, et mourut à Paris le 6 janvier IShl. Napoléon l'avait créé baron; il lui avait légué 100,000 francs et recommandé d'écrire l'histoire de la diplomatie française de 1792 d iS15 ; ce vœu fut écouté. La vie de M. Bignon a été écrite par son gendre, M. Emouf de Verclivcs.
jamais, pour votre prompt retour. Mais arriverezvous assez tôt?
Agréez, monseigneur, mon dévouement et mon respect.
SlilÉON.