M. de la Bovlaye à H. de Serre
Paris, samedi 15 avril 1890.
Marie dort du sommeil des justes. Vous y
avez droit par votre conscience; que n'êtes-vous, cher ami, d'âge à dormir de la même manière !
Je n'ai rien à ajouter à ce que Germeau vous mande de Raoul et de la Banque, si ce n'est qu'au total la Bourse n'est rien moins que mécontente d'être débarrassée du sultan Laffitte. Son successeur a si gracieusement accueilli régents et censeurs qu'on rend dès ce moment hommage à ses bonnes qualités.
Quant aux allusions des jeunes gens, il faut s'at-
tendre à beaucoup d'inconvenances de la part de cette jeunesse très-disposée à régenter ses maîtres et à Vêtir notre monarchie à l'athénienne. J'ai vu le temps où cette sage jeunesse portait des brodequins et le petit manteau grec ; on s'habillait ainsi dans l'école de David \ et j'ai vu ce qu'ont fait depuis David et ses écoliers.
Les Espagnols sont plus ou moins fous selon leurs Cortès. On me mande de Madrid que, si le choix des députés est meilleur qu'on ne l'espère, il pourrait y avoir quelque remède.
Quant aux Anglais, ils n'en sont pas quittes ; la fermentation survit aux derniers bills, les nouvelles élections ont amené du re^rt aux radicaux. Bien est-il vrai que la fureur radicale ne sort pas des districts manufacturiers. D'où il faut conclure que cette industrie, nouvelle reine du monde, n'est pas douée d'un sceptre innocent. Les lois anglaises sont fort sévères et le sont tant que, soit pour la presse, soit pour le vol, on les élude sans cesse et d'un commun accord. Toutefois la Constitution de ce peuple a reçu, depuis trente ans, de fortes atteintes. Toute leur force armée était sur les ondes ; aujourd'hui la terre les revendique et en sent le besoin. Ualienbillj les suspensions de Vhabeas corpus^ les nou-
* Louis David, ne à Paris le 31 août l7hS. Il ëtudia l'art des Grecs et entreprit de reformer la peinture de son ëpoque. Membre de la Convention, il vota la mort de Louis XVI. Quelques années après il devint premier peintre de Napoléon. En 1815, il vota pour y Acte odditionneL II fut banni par la loi du 19 janvier 1816 et mourut à Bruxelles le 99 décembre 1895.
ANNÉE 1830. 3h\
velles lois donnant faculté de fouiller les maisons, les nouvelles entraves à la publication des pamphlets, tout cela dénote une ferme volonté de résistance. Ceux qui possèdent les influences combattront pour les garder ; ils seront d'autant plus ombrageux que l'état de l'Europe les inquiète. Je ne serai donc pas surpris si les lois deviennent là de plus en plus sévères ; je ne le. serai pas même si quelque engagement sérieux se livre entre les prolétaires et les propriétaires. Ils ont du nerf, ces insulaires, et, lorsque la nécessité commande, leur sévérité a encore de la violence.
Nos doctrinaires s'accrochent à toutes les branches, mais toutes ces bi;;^ches sont frêles. C'est au corps de l'arbre qu'il faut se cramponner aujourd'hui. Royer sentait bien qu'il ne pouvait pas faire son rapport ; mais j'ai dû convertir ses lenteurs forcées en politesses. M. Pasquier l'en a remercié. Je voudrais arracher ce bravp homme, que l'ambition égare, au parti qui le flagorne et le compromet de plus en plus chaque jour. Au surplus, Royer me répète sans cesse que, si vous étiez ici, vous vous entendriez ; à quoi je réponds : « Que ne vous entendiez-vous donc avant le départ ? »
Mes bien chers amis, portez-vous de mieux eu
mieux et aimons-nous.
F. L. B, Wendel est de retour.
Casimir Périer a été fort violent hier à la
Chambre ^
* Dans la discussion de la loi sur les comptes de 1818. — Voyez