‹ Correspondance du comte de Serre (1796-1824) (volume 2)Chapitre 145 sur 241 · Le duo de Rlohelieu à M. de Serre · texte numérisé non relu

Le duo de Rlohelieu à M. de Serre

Paris, ce 18 avril 18S0.

J'apprends avec un très-grand plaisir, monsieur, que nous pouvons espérer de vous voir bientôt arritver ici, ce qui me prouve que votre santé est meilleure. Nous avons grand besoin de votre courage et de vos talents, et nous sommes tous convaincus que votre coopération nous sera bien utile.

M. Pasquier vous avait déjà informé qu'il nous paraissait impossible de pouvoir discuter la loi d'élection présentée par M. Decazes; les quarante et quelques articles étaient déjà un obstacle presque insurmontable .et les chances de succès étaient encore fort diminuées par les craintes et les répugnances que manifestaient certaines personnes, d'ailleurs bien intentionnées, à consentir à des dérogations à la Charte, surtout dans la situation actuelle des esprits. Nous avons été forcés de reconnaître que ces dérogations, quelque utiles qu'elles fussent, surtout celle du renouvellement intégral» devaient être remises à un t^mps plus opportun, et qu'il fallait se borner à présenter une loi simple, courte, et qui nous donnât une sécurité suffisante pour les prochaines élections, sans cependant effaroucher trop les esprits inquiets et ombrageux. C'est ce que nous avons cru trouver dans le projet de loi que nous

avons présenté hier, et que vous aurez vu dans le Moniteur. Les deux degrés qui en font la base ont été adoucis par l'obligation où se trouve 'le collège d'en hau£ de choisir tous lesdéputés parmi les candi-^ dats présentés par les collèges d'arrondissement, et Tarme la plus terrible dont nos ennemis comptaient se servir contre nous, la violation de la Charte, se trouve arrachée de leurs mains. Néanmoins vous aurez vu à quelle affligeante scène de scandale cette présentation a donné lieu. On a été jusqu'à refuser au Roi le droit de retirer un projet de loi. Un homme que je vois avec tant de regret dans les rangs de cette opposition, M. Royer-CoUard, a dit que, puisque l'anarchie s'était introduite dans la Chambre, il fallait que chacun l'exploitât à son profit^ ; et toutes cçs scènes de désordre si douloureuses ont fini par une pasquinade et par un rire inextinguible^. J'assistais à la séance de la Chambre pour la première fois, et je ne puis vous exprimer à quel point j'ai été vivement affecté de ce spectacle dont on n'avait pas vu le semblable depuis les beaux jours de la Convention. Malheureuse la nation qui voit «es intérêts les plus chers traités de cette manière par les hommes qui en sont chargés ! Il faut s'attendre que nos ennemis vont tout mettre en œuvre, même les moyens les plus criminels, pour retenir le ■ pouvoir qu'ils voient près de leur échapper.

* Voyez la Vie politique de M, Royer-CoHard^ par M. de Barante, t. H, p. 10-15.

* Voyez VHiipoi^^ du gouvernement parlementaire, par M. de Hauranne, t. V, p. fM-Mh.

aSB CORRESPONDANCE.

Noufi nous mettons en mesure de résister à ces entreprises qui, j'espère, échoueront toutes, si. elles venaient à être tentées. Les nouvelles que nous avons des départements sont assez rassurantes sur Tesprit de Timmense majorité; mais partout lui petit nombre d'hommes s'agite et, s'intitulant la nation, ne craint pas de remettre au hasaitl d'une révolution le sort de notre pays. Nous les combattrons avec courage, et vous nous seconderez dans cette noble entreprise. C'est bien véritablement la cause de l'ordre social contre l'anarchie, et il est bien doux qu'elle se trouve la même que celle <iue nous avons défendue jadis par affection et par honneur.

Revenez donc, monsieur, sitôt que votre santé vous le permettra; car le principal, c'est que vous ne la compromettiez pas, dans l'intérêt même de la chose publique. Ce n'est pas malade que je vous désire, mais bien portant et en état de paraître à la tribune, c'est-à-dire à la brèche. M. Pasquier sera charmé d'en partager avec vous les honneurs et les dangei's.

Tous nos collègues me chargent de vous dire mille choses; et moi, monsieur, j'aime à vous renouveler l'assurance du plaisir que j'ai à vous avoir pour collègue dans ces circonstances difficiles et à vous offrir en même temps celle de mon sincère attachement et de ma haute considération.

Richelieu.

Mes hommages à M*"^ de Serre. Je vois tous les

jours de ma fenêtre vos enfants se promener dans votre jardin, dont je jouis comme s'il était à moi*.

77i. — M. de la Boulaye à M. de Serre.

Paris, mardi 18 avril 18â0.

Je reçois, cher ami, votre lettre du 10. Nos petites sont très-bien, les grands parents en bonne santé, le temps superbe et la Chambre déplorable» La faction marche tête levée ; l'épée de Royer est sortie hier du fourreau. MM. de Villèle et Laine ont été accusés par lui d'avoir introduit, à propos des élections, l'anarchie dans la Chambre. Corbière a répondu. Vous verrez les journaux. On ne voulait pas qu''il fût donné acte de la présentation de la nouvelle loi ; on contestait au Roi le droit de retirer l'ancienne.* Après quatre heures de discussions scandaleuses, tout cela s'est terminé par une pantalonnade de M. de Girardin.

Vos lettres à MM. Pasquier et Siméon vont être remises.

Jugez notre situation, mon très-cher, par les esquisses des journaux. Voyez la Chambre effrayée de la violence des factieux; la Charte servant de texte aux uns, de prétexte aux autres, devenue in-

1 M. de Richelieu denieurait place Vendôme, n^ 9.

violable quant au nombre, à l'âge, au renouvellement par les terreurs dont les anarchistes, les bonapartistes et la doctrine ont tourmenté les esprits. Songez à ces discussions, devenues interminables; à ces cris du côté gauche contre l'oppression, la^ tyrannie, lorsqu'il se joue audacieusement de la majorité, qui laisse tout dire; à ces appels publics au peuple et aux soldats ; à toutes les conspirations sourdes pour agiter les masses ; à l'impossibilité de finir et au terrible inconvénient de perdre du temps, et vous serez convaincu qu'il n'y a rien de faisable que ce qui est court, rien de faisable que du transitoire. En lisant l'exposé des motifs, vous reconnaîti'ez qu'on cède à la nécessité, qu'on n'abandonne que parce qu'il est impossible d'obtenir. Toutes les voies sont ménagées pour revenir plus tard à vos projets. Votre langue aujourd'hui ne serait point entendue. Vous vous consumeriez en vains efforts à faire entrer la raison dans les oreilles de l'intrigue et du crime. Je crois que ce petit bout de loi vous donnera une Chambré malléable et monarchique. Avec elle vous ferez ce qu'aujourd'hui vous ne pouvez pas faire. Qu'importe que le terrain soit étroit, s'il est bon et si, de ce poste, vous pouvez vaincre l'an prochain? Au surplus, ne vous abusez pas, il faut en finir avec cette Chambre ; le plus tôt sera le mieux. Le mal, sans cela, deviendrait irréparable, et les meilleures discussions ne seraient que de l'huile sur le feu. A ceux qui vous accusent perfidement d'avoir tout ébranlé, tout enflammé , gardez- vous de fournir des armes. Le

temps des palliatifs est passé. Oui; mais le temps de discuter n'est pas venu. C'est un combat.: il faut vaincre.

Je baise les mains de ma chère et belle Excellence, je serre les vôtres. Un baiser à Gaston.

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