Le baron de Barante à M. de Serre
18 avril 1^0.
Le Moniteur d'aujourd'hui vous apprendra, mon cher ami, ce qu'est devenue votre loi d'élection et dans quelle petite politique nous sommes tombés. De tels remèdes, d'un côté, et les ignobles fureurs de la gauche, de l'autre, n'est-ce pas une situation déplorable? Le pouvoir, la force, la volonté, l'influence s'évanouissent chaque jour davantage; le gouvernement vit au milieu des camouflets ; toutes les tentatives qu'il a faites pour montrer quelque vigueur sont décousues, n'indiquent aucun plan et ne font peur à personne. L'ordre public et le matériel de la force subsistent encore sans nul échec, grâce à Dieu, et sont même assez précieux à la masse nationale ; mais le jour où une blessure atteindrait ce corps sans vie, la gangrène ferait un chemin rapide.
Cette loi est évidemment insuffisante et ne remé-
diera à rien. Le projet avoué, Tespérance qu'on y attache, c'est que le collège d'en haut pourra faire des exclusions parmi les candidats présentés par les collèges d'en bas, dont on se méfie, et qu'alors on aura des jacobins médiocres. On fait une loi pour obtenir M. *** de préférence à M. Constant : c'est comme cela que la chose se dit. Il est possible que cette loi passe; il est possible aussi que, dans un mois, elle se trouve tant décriée que la discussion n'en puisse pas commencer. En tout cas elle serait violente et scandaleuse ; elle exalterait les esprits davantage encore, et accumulerait les mauvaises chances pour les élections.
Quels remèdes à ceci? J'en vois peu, et comment dire cela de si loin? En gros, il me paraît qu'un ministère du centre gauche, formé sous vos auspices et s'assurant préalablement du concours de presque toute la gauche, pourrait, en mettant tout à fait les ultras hors de cause, obtenir vivement et de premier abord les perfectionnements d'institutions destinés à créer le pouvoir et à faire prévaloir les éléments d'ordre sur les éléments de désordre. Au reste, le moment n'est pas venu pour cela : ce ne pourrait être que lors de la discussion de cette nouvelle loi.
Nos amis sont bien effrayés et, au fond, ils sont comme ils auraient dû être il y a cinq mois. Royer a, je crois, le sentiment intérieur du mal qu'il a fait, et, malgré tout ce qu'il a dit et crié contre nous^ c'est encore là qu'est notre fraternité politique.
U est bien superflu de vous assurer que j'ai, au-
tant que vous, la persuasion que la liberté et l'ordre ne peuvent s'asseoir que sur une base aristocratique; mais je crois que toute classification des électeurs est un moyen de briser cette base, de la diviser en deux parts ennemies, dont l'une fera entrer dans le gouvernement l'influence des classes inférieures : c'est donner une représentation aux radicaux: tandis qu'une corporation unique, étrangère aux souvenirs de l'aristocratie ancienne, peut être, sans inconvénient, fort restreinte et conférer une grande force au gouvernement, qui sera alors sa chose et son organe. La loi actuelle a donné quatre-vingt mille membres à cette corporation; est-K^e trop? Réduisez à cinquante mille, à trente, si vous voulez. Il y en aura bien assez pour que l'administration du royaume soit forcée, sous le joug de la publicité, d'être régulière, juste et égale, conséquenunent satisfaisante pour la masse.
Quant à opter, mon cher ami, j'opterai dans mon vote, j'opterais avant si j'avais à le faire ; mais^ pour le ministère actuel, je suis un homme tout étranger aux affaires ; je n'ai |)oint d'avis à dire ni à avoir; on se soucie encore moins de l'entendre que je ne me soucie de le dire. J'ai donc raison de dire que je ne suis pas tenu à me décider. D'ailleurs il y a, comme vous le pensez, des positions où il n'y a rien de bon à faire. Avant d'entrevoir ce qui serait possible et utile, il faut que la position change.
Tout à vous pour toujours.
dCMft CORRESPONDANCE.