‹ Correspondance du comte de Serre (1796-1824) (volume 2)Chapitre 147 sur 241 · Le duc de Broglie à M. de Serre · texte numérisé non relu

Le duc de Broglie à M. de Serre

Paris, 18 avril 1890.

J'ai attendu jusqu'au dernier moment, mon cher monsieur, avant de répondre à vos deux lettres. Je voulais examiner, par moi-même et sans préjugés, le cours des événements ; je voulais- surtout attendre le dénoûment avant de fixer mes idées et de vous les communiquer. Ce dénoûment est advenu hier; hier on a présenté la loi définitive sur les élections. Je vous écris aujourd'hui.

Lorsque nous avons conversé ensemble sur ce sujet, nous sommes, si je m'en souviens bien, convenus de deux points : en premier lieu, que la Chambre des députés, réduite à deux cent cinquante membres, et soumise à un renouvellement annuel, était un instrument de discorde et rien de plus; d'autre part, que des élections fondées sur un système d'uniformité livreraient le sort de la France au caprice de la multitude ; qu'il fallait nécessairement composer la Chambre des députés d'hommes élus par la faveur populaire et d'hommes élus par le choix libre et intelligent des classes éclairées de la société. Je n'ai nullement changé d'avis, quoique je croie maintenant que, dans l'état actuel des esprits, cette dernière partie de la difficulté doive être abordée avec beaucoup de ménagements et de déli-

catesse. Comme plan de conduite pour parvenir à ce but, nous étions encore tombés d'accord qu'il fallait présenter à la nation des avantages solides et réels, combattre publiquement le faux système de gouvernement représentatif que la Charte nous a donné par un vrai système de gouvernement représentatif, et, en multipliant franchement toutes les garanties de la liberté, mettre le côté gauche dans son tort et se laver du secours momentané des ultras. C'est là ce que nous voulions, c'est là ce que vous aviez fait promettre au Roi dans son discours.

A peine vous êtes-vous éloigné que tout a changé . Je ne vous parle pas de la chute de M. Decazes, précipité par une violente intrigue de cour. Vous la connaissez aussi bien que* moi; mais ce que vous n'avez pas pu voir de vos propres yeux comme moi, c'est cette iinion de plus en plus intime avec les ultras, c'est cette arrogance de 1815 se relevant graduellement, c'est cette division profonde et tranchée entre tout sentiment national et le gouvernement, c'est ce profond mépris pour toute idée de liberté, ce dédain insultant avec lequel les amis du ministère actuel et le ministère lui-même parlent en toute occasion et du ministère de l'année passée, et de ses rêveries métaphysiques ; je passe sur tout cela. En fait, au lieu de cette liberté individuelle que le Roi avait promise dans son discours, on nous a donné des lois d'exception, et des lois si stupides et si inutiles que la plupart de ceux qui les ont votées en haussent les épaules, et que les ministres

€ux-mémes ne trouvaient d'autre manière de se concilier les suffrages que de dire : Il est bien mal'heureu^r que ces lois soient présentées. La discussion de ces lois a rendu au côté gauche tous ses avantages : il a eu dans la discussion une supériorité inunense ; il a été juste, raisonnable, éloquent, autant que les défenseurs de la loi ont été misérables et de mauvaise foi Jamais majorité n'a été

foulée aux pieds à ce point, et il ne faut nullement se dissimuler que toute la nation est maintenant derrière le coté gauche, qu'il n'est personne, si vous en exceptez une poignée d'hommes éclairés à Paris, qui ne regarde les coryphées du côté gauche comme les hommes de la nation et qui puisse faire la moindre distinction entre M. Pasquieret M. de Villèle, entre M, de Richelieu et M. Corbière.

L'exécution de ces lois est aussi ridicule que leur discussion . La formation d'une société d'assurance pour la liberté individuelle a complètement désarmé l'autorité. Cette société s'étend, se propage et survivra probablement à la loi qui lui a donné naissance. Les rognures des journaux censurés paraissent chaque jour sous mille formes dîflPérentes ; les cafés en sont pleins et chacun en fait des risées. En un mot, le résultat de cette session combinée avec la révolution d'Espagne a été d'isoler complètement le gouvernement, de le rendre étranger au pays, qui ne l'aime ni ne le craint. Chacun hausse les épaules en en parlant ; tout le monde le met à pis faire, lui et sa poignée d'ultras, et, pour tout dire en un mot, les différentes variations de la santé du Roi,

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auxquelles on attachait encore, il y a quelques mois, tant d'importance, sont devenues un objet dont personne ne s'occupe, et il m'est arrivé plus de cinquante fois d'entendre dire à des personnes trèsmodérées : Qu'est-ce que cela fait maintenant? Croyez que je n'exagère rien et qu'il m'est trèspénible de vous dire de telles choses.

Le résultat de cette conduite a été de faire renoneer à un projet de loi sur les élections qui, au milieu de beaucoup de bizarreries et d'extravagances, avait cependant des parties de bonne foi et conçues dans un vrai système représentatif. Le premier tort de celui qu'on nous a apporté hier est d'avoir été fmposé au ministère par ses nouveaux amis. Chacun sait que c'est le plan de M. de Villèle ; luimême ne le dissimule à personne. Dans ce plan tout système d'amélioration a disparu, et, comme on ne veut pas faire un gouvernement représentatif qui puisse supporter des élections libres, il faut corrompre à sa source tout système d'élection, pour venir d bout de l'accommoder avec un gouvernement misérable et bâtard, sans principes, sans énergie, avec un gouvernement tout à fait impérial.

Le système qu'on a introduit hier à la tribune, c'est la censure préalable en matière d'élection ; c'est une manière d'enlever aux élections faites par le peuple tout principe populaire, aux élections faites par les classes éclairées tout principe intelligent ; c'est, et ses glorieux auteurs en conviennent, un système destiné à écarter de la représentation toute la partie active et éminente de la nation et à peupler la

Chambre des députés d'hommes médiocres En

enfermant le collège supérieur dans le cercle des candidats présentés, on l'empêche d'élire des députés qui lui appartiennent et qui seraient selon son vœu ; en astreignant les collèges inférieurs à ne faire que présenter des candidats, on leur interdit tout suffrage réel.

Une telle proposition, je l'avouerai franchement, me paraît le comble de Tignominie. Depuis le jour où Louis XIV est entré avec un fouet de poste au Parlement de Paris, jamais semblable insulte n'avait été faite à une nation : et, je le répète, ce n'est pas une induction que je tire au gré de mon imagination, c'est le dessein avoué, patent, des auteurs de la loi. Aucun d'eux ne s'en cache, aucun d'eux ne désavoue le projet de composer la représentation d'hommes ignorants et grossiers parce qu'ils sont plus faciles à conduire.

Examinons le projet de loi sous ce dernier point de vue ; voyons si cette plate et misérable jonglerie aura même le triste succès qu'elle se propose.

Les collèges électoraux d'arrondissement, privés de l'influence des hommes riches et éclairés, outrés de se voir dépossédés de leurs droits, uniquement livrés à leurs passions et à leur ignorance, ne choisiront vraisemblablement que des candidats ardents et aveugles: je parle ici de la grande majorité. Les arrondissements qui n'agiront point ainsi enverront des ultras purement et simplement. Le travail du collège supérieur sera de choisir le plus mauvais, le plus ignorant, le plus obscur : si le collège

de la Sarthe a à choisir entre M. Benjamin Ck)nstant et M. '***, il choisiraM. *^* ; si le collège d'un autre département a à choisir entre un ultra un peu en évidence et un autre plus obscur, c'est ce dernier qu'il choisira. Je le veux bien. Quel sera le résultat d'une telle représentation? Je conçois bien qu'on sera préservé par là de la nécessité de garder un homme tel que vous pour ministre ; je conçois que les rêves métaphysiques n'auront pas de succès dans une telle Assemblée, et qu'une loi telle que celle de la presse n'y sera pas comprise. Mais est-ce bien de ce côté qu'est le véritable danger? Croit-on que la déclaration des droits de l'homme, la souveraineté du peuple et les autres déclamations de la Révolution ne soient pas destinées à avoir sur nos aÔiaires plus d'influence que des conceptions raisonnées et raisonnables? Empêchera-t-on les journaux de corrompre l'esprit public, lorsqu'ils n'auront pour régulateur qu'une Assemblée violente et ignorante?^ Empêchera-t-on tous les progrès de la désorganisation sociale de réagir du public sur l'Assemblée et de l'Assemblée sur le public? Où sera le frein pour gouverner des hommes uniquement échauffes de passions, incapables de raisonnement et d'études? En abaissant la Chambre des députés au niveau de leur cervelle étroite et mesquine, MM. X. et compagnie auront-ils le don de faire disparaître les intérêts, les désirs, les espérances, les regrets qui ' rendent ce pays difficile à conduire? Je ne saurais me l'imaginer. Le résultat d'une telle loi, si elle avait le malheur d'être mise à exécution, serait la III. ai

pire des révolutions, une révolution faite par des hommes ignorants et passionnés.

Je croîs fermement que cette loi sera rejetée ; je crois fermement que, dans le cas où elle serait acceptée, quelque circonstance impossible à prévoir viendra en empêcher l'exécution. Si cela n'est point, il faut renoncer à tout espoir de liberté, de raison et d'ordre public dans ce malheureux pays.

Je vous ai parlé à cœur ouvert, mon cher monsieur. La conduite du gouvernement, depuis votre départ, marque un degré de petitesse d'esprit et d'aveuglement qui n'est comparable à rien. Le résultat de cette conduite est une loi capitale, une loi destinée à décider du sort de la France, qui est tombée, dès son apparition, dans un degré de mépris dont il est impossible de se faire idée. Je sais que la position est difficile et périlleuse. Mais, s'il

faut périr, ne peut-on pas, du moins, périr honora-

blement en défendant la cause de la Constitution et de la liberté contre l'anarchie? Faut-il absolument désavouer la raison, ses principes, sa conscience politique, pour assurer un triomphe d'un jour à quelques fous et à quelques intrigants, et engloutir dans leur ruine les dernières espérances de son pays?

Adieu, mon cher monsieur. Ces événements-ci me rendent bien mélancolique; j'espère que vous me pardonnerez la liberté de ces réflexions. J'ai bien longtemps lutté contre mon propre sentiment pour les réprimer ; mais je croîs qu'il vaut mieux les dire à un homme tel que vous que de les garder au fond de son cœur.

Adieu encore une fois. Veuillez présenter mes hommages à M"® de Serre.

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