Le baron Pasquier à M. de Serre
Paris, 19 avril 1820.
Mon cher collègue,
Je ne vous aï point écrit le lendemain de notre présentation de loi, parce que je savais que Portai
s'en était chargé et que votre excellent Froc la Boulaye vous tenait aussi au courant. Ma dernière lettre a dû d'ailleurs vous faire pressentir ce qui allait arriver. Je ne vais donc point ici vous redire ce que vous savez déjà, ce qu'on vous a certainement raconté avec une grande exactitude ; je veux seulement insister encore avec vous sur le résultat, parce qu'il est nécessaire que vous le voyiez clairement. Dans l'état où sont les choses, avec la puissance de la faction dans la Chambre, sa résolution de fouler aux pieds toutes les règles, toutes les formes, tous les droits, de révolutionner enfin par tous les moyens qui sont en son pouvoir, dont le principal est dans les scènes de tribune, il est de la dernière évidence qu'on ne pouvait faire autre chose que ce qu'on a fait. Le Moniteur, qui vous porte la séance de lundi, vous en fournirait, s'il était besoin, une nouvelle preuve. Avant tout, il fallait aller au plus court possible et sortir de cette Chambre avec le moyen d'en avoir une où la raison et les principes d'une sage liberté pussent se faire entendre. Quand on aura obtenu cette Chambre, tout sera possible, tout sera facile ; dans l'état de celle qui existe, les choses les plus claires, les plus évidentes courent^toujours risque d'être compromises. Une minorité très-forte, mais qui tire sa principale force de la certitude, où elle est placée avec la loi d'électiou actuelle, de recevoir l'année prochaine un renfort qui la transformera en majorité, a évidemment résolu de mettre le scandale à la place des raisons et de faire du scandale une puissance. C'est
une horrible anarchie, et qu'il faut finir au plus vite et par la voie la plus courte; celle que nous avons prise était la seule qui s'offrait, et dans la réalité nous n'avons pas eu l'embarras du choix. I^a preuve de la sagesse du parti que nous avons pris, de renoncer à toucher à la Charte, résulte évidemment de la fureur dans laquelle cette résolution a mis nos adversaires ; ils ont bien senti que nous leur arrachions leur arme la plus puissante.
Mon cher collègue, dans votre lettre du 9 que j'ai reçue hier, vous parlez le langage de la raison, d'une raison supérieure et très-élevée; mais nous n'en sommes pas encore au moment de faire entendre ce langage. Je vous parlais tout à l'heure d'anarchie; combien ne gémirez-vous pas en lisant que Royer est monté à la tribune dans cette hideuse séance de lundi pour signaler cette anarchie en lui attribuant la cause la plus puérile et ensuite pour en demander la continuation^ afin qu'il n'y ait pas despotisme ! Qnéïle folie, quel langage, quels principes et dans quelles circonstances !
Maintenant venons à vous et à la marche que vous allez tenir, mon cher collègue. Je n'ai pas besoin de vous répéter combien votre présence nous fera de bien et combien elle sera utile au service du Roi. Je vous ai mandé par ma dernière lettre que nous vous désirions à la fin de ce mois ou dans les premiers jours de l'autre ; ce désir n'est nullement affaibli, au contraire. Nous avons depuis quelques jours un t^nps superbe qui, à ce que j'espère, vous rendra le séjour de ce pays presque aussi bon que
celui de Nice. Froc m'a dit qu'il avait pour vous un arrangement de maison de campagne dans laquelle vous pourrez vous établir, laissant tout le train du ministère à votre sous-secrétaire d'État et ne vous occupant que de la Chambre, n'y parlant cependant que trés-peu^ mais nous y fortifiant de votre présence, et, en cas de besoin et porur les choses de longue haleine, écrivant une forte opinion qu'un de nous lirait. Voilà notre plan, je souhaite qu'il puisse être le vôtre ; il me paraît le plus raisonnable.
Adieu, mon cher collègue et ami ; croyez à mon plus sincère attachement comme je compte sur le vôtre.
Les éloges que vous donnez à ma conduite ministérielle m'ont fait un grand plaisir. Il y a comme cela quelques suffrages dans le monde qui dédommagent de la masse des injustices.
Pasquier.