M. de la Boulaye à M. et à M""^ de Serre
Paris, mercredi 19 avril 1820.
Les fillettes, mes chers amis, sont belles comme nos jours, qui sont très-beaux ; vous n'avez pas
mieux. Montmartre est inattaquable, ou du moins inattaqué.
Vos lettres remises, M. Pasquier m'a communiqué la sienne et M. Siméon m'a dit que Tordre i*elatif au jeune homme était, ou allait être révoqué . J'y veillerai.
Hier j'ai dîné chez M. de Talleyrand, où l'on s'occupe, comme vous pouvez croire, de démolir le ministère actuel. Les bonapartistes de la Chambre des pairs sont aujourd'hui des amants bien vifs de la liberté.
J'ai passé ma soirée chez Germain V Nos jeunes gens avaient reçu de vos nouvelles et comptaient peu sur le rétablissement de votre santé. La duchesse* m'a dit que son mari venait de vous écrire huit pages si éloquentes et tellement irrésistibles qu'elle avait voulu les copier de sa jolie main. Je me suis mis à genoux pour baiser cette jolie main ; mais je n'ai pas reçu l'absolution, car je mourrai dans l'impénitence finale.
C'est à qui donnera les meilleures raisons du monde pour vous placer à la tête ou sous la férule d'un parti qui ne peut ni ne doit gouverner la PVance. Nous savons, je l'espère, à quoi nous en tenir sur ce ministère de pédagogues et d'écoliers. Je ne connais à ces ambitieux qu'une idée commune, la haine de l'ancienne noblesse, idée que vous ne partagez pas.
• Le comte Germain.
^ La duchesse de Broglie.
Notre situation est périlleuse. Il nous faut, avec Thonorable M. de Richelieu, un homme qui sente ses forces, qui en use, qui plane sur les partis, qui les contienne, et dont la voix puissante inspire la confiance. Vous pouvez être cet homme. Souvenezvous, si Dieu vous rend la santé, que les grands minfstres ne sont pas l'ouvrage des partis, mais que les partis sont leur ouvrage. Vous savez de quels l)ois sontfaits les butons de l'échelle; une fois monté, ne l'oubliez pas.
Il y a plus de fureur dans l'extrême gauche et la doctrine contre la loi d'élection actuelle que contre celle que l'on retire. Les physionomies du reste de la Chambre s'éclaircissent.
Je me plais à croire que vous nous reviendrez dans les premiers jours de mai. M. de Mirbel me mande que M. Decazes songe à reparaître à la même époque. Si votre santé ou tout autre motif s'opposait à ce que votre retour eût lieu dans la première quinzaine de mai, il faudrait en prévenir d'avance M. le duc de Richelieu, qui va vous écrire. Je dînerai aujourd'hui avec lui et d'autres ministres en petit comité chez Saint-Cricq.
Nous ne pouvons guère nous flatter, d'après la composition des bureaux, d'avoir une bonne commission; et, si elle est mauvaise, il faudra la forcer à parler.
Aujourd'hui finira la loi des comptes; après, celle des douanes; puis, le budget des dépenses et la loi d'élection. Tout serait perdu si cette dernière loi venait plus tard.
Je vous aime de tout mon cœur, mes bien chers amis, et je voudrais vous voir heureux, triomphants, sauveurs de la patrie et des Bourbons. Vivez.
On vous envoie Fiévée.