Le comte C*ennaiiir à M. de Sevré
Paris, le 21 avril 1890.
Nous sommes tellement préoccupés, monsieur, des intérêts qui s'agitent, que vous m'excuserez, si je me hasarde à vous entretenir, coaxme quelqu
AFINÉH I8M. de?
«ins de mes amis, de la gravité des circonstances. Le danger qui s'accroît à chaque instant est de nature à vaincre toute réticence, et je crorrais manquer à des engagements politiques qui me sont précieux si je ne prenais acte auprès de vous de l'opinion que je conçois de la direction actuelle.
Ce serait jug^r avec rigueur ceux qui se sont opposés aux deux lois temporaires que de supposer qu'ils ont examiné en elles-mêmes seulement les deux questions qui s^élevaient à leur sujet. Vous me faites Thonneur de me dire que telle chose, juste €n soi, change de caractère, lorsqu'elle est examinée sous un point de vue plus général. Telle est aussi ma pensée, et, en discutant le mérite de la censure, je m'effrayais bien davantage de l'espèce cle système qu'on adoptait que des conséquences matéririles de la loi préventive. Je prévoyais que le gouvernement allait associer sa marche aux vues particulières d'un parti, et je jugeais que, en se soumettant à de certaines conditions, il abdiquait la liberté de plaider en faveur de son véritable poovoii\ Je pensais qu'il ne tarderait pas à devenir, pour ainsi dire, spectateur tant soit peu partial d'une lutte orageuse entre deux partis perturbateurs, et la suite n'a pas tardé à prouver que ma prédiction était fondée. Nous voici nantis d'un projet de loi sur les élections qui nous fait voir clair dans les affaires ; et, pour qui ne veut pas se fermer les yeux, il s'agit de décider si l'on renonce ou si Ton persiste dans la voie du gouvernement représentatif.
Lorsque, il y a cinq mois, nous nous disposions à soutenir vos efforts, nous étions, loin de nous attendre qu'un projet complet dont l'objet était de procurer à la monarchie des moyens légitimes de salut, aboutirait à des mesures étroites et hostiles, et qu'un système électoral élaboré par la frayeur et la précipitation serait le résultat de vues aussi élevées. Tel est cependant, si l'on examine les choses dans leur ensemble, le point de départ et celui où nous sommes arrivés. L'opinion générale, qui se subdivise en opinion pacifique et en opinion malveillante, condamne également le gouvernement : la première, parce qu'il a troublé un repos dont on jouissait sans s'inquiéter de sa durée ; la seconde, qui ne demande qu'à profiter de ses fautes, parce qu'elle doit colorer ses vues du prétexte du bien public. Également embarrassé de ses amis et de ses ennemis, le ministère ne peut plus compter sur ceux qui veulent rester conséquents avec leurs principes. Son courage, quelque méritoire qu'il soit, a im caractère passif et semble être l 'avant-coureur de sa chute. On ne le voit défendu que par des intérêts personnels qui ne connaissent de succès désirable que dans la défaite de leurs adversaires ,. sans s'inquiéter s'il y a justice ou déraison dans ce qui fait l'objet de la dispute.
La présentation de la nouvelle loi des élections a mis dans tout son jour ce que notre position pouvait encore avoir de douteux. On annonce que 130 voix bien comptées sont décidées à la sanctionner de leur approbation, et cependant il ne s'élève
pas une voix pour la défendre. C'est une œuvre tellement singulière que ceux qui veulent en profiter n'osent en soutenir la vertu. Il semble que l'on refuse de discuter ce que l'on se propose d'imposer à la France dans l'intérêt de son repos et de son honneur.
Comment expliquer, en effet, qu'il est bon et utile de retirer le droit absolu d'élire à tout le monde pour ne le donner, dans le même sens, à personne ? Comment expliquer cette nouvelle censure que six mille individus pris dans Tordre des richesses vont exercer sur la France entière? Où sont leurs titres, leurs lumières, leur capacité politique pour leur confier un aussi étrange pouvoir? A eux seuls ils se tromperaient sans doute, pui^ qu'on les fait choisir parmi des candidats. Les autres erreraient aussi, puisqu'ils ne sont bons que pour indiquer des députés. Il n'y a donc pas en France un individu digne d'être électeur? Quel aveu de la part du gouvernement et quelle honte pour le pays ! Peut-il souscrire à im jugement pareil sans réclamation? Il faudrait être singulièrement habile pour lui prouver qu'il n'a rien à répondre.
Il est évident qu'un tel système a pour résultat inévitable de faire éliminer les plus habiles de chaque parti, pour ne laisser entrer dans la Chambre qiuî ce que chacun d'eux a de plus abject et de moins éclairé. On ne se propose plus, monsieur, comme vous le vouliez, de doter plus richement certaines collections d'individus , mais on veut dépouiller
d'un droit acquis 90,000 électeurs. On ne pense plus à agrandir la Chambre, mais à l'affaiblir et à combattre le gouyemement représentatif dans sa base fondamentale. Le pouvoir y gagnera-t-il quelque chose en fixité, en durée ou en force? Pas du tout. Il reste livré, comme par le passé, à la fluctuation des élections annuelles et à une majaritt'*^ numérique imperceptible. Auciine des garanties qui lui sont nécessaires ne lui est donnée, et le gouvernement entame une discussion dont Tissue est une perte certaine s'il échoue, un succès sans utilité s'il remporte la victoire.
Tous les embarras qui nous débordent ont une cause évidente, palpable, et qu'il n'aurait jamais fallu méconnaître: c'est que toute innovation, pom" peu qu'elle ait l'aj^arence d'être projetée au profit des ultras, hâtera leur perte et compromettra la monarchie. Le jour où M. Decazes a dû être sacrifié à leur ressentiment a été celui où ce parti a fonde sa nouvelle puissance : il a été dès lors en mesure de dicter ses conditions, et le ministère n'a plus été libre d'ouvrir une marche ou de la suivre. Le nouveau système électoral peut lui être beaucoup moins avantageux qu'il ne le suppose, mais il a essayé de s'y classer à part, et cette satisfaction est préférable à celle de sauver le Roi et sa dynastie. Les choses sont arrangées de telle sorte que la discussion ne peut plus être qu'un échange de récriminations entre le coté gauche et le côté droit. Le ministère devenu neutre, ce n'est plus de lui qu'on s'occupera, si ce n'est pour lui reprocher sa
ooupai>le faiblesse. U n'y a pour lui ni un principe à défendre, ni nzie \érité à plaider : il ne s'agit plus que de savoir si le -oùiquième enti*aDt sera iultra ou indépendant:; et, lors même que Torateoir dant nous déplorons ï^i>sejûce depuis six mois élèverait la voix de la raison au milieu des injures des factions, il serait réduit à la triste condition de ne plus adresser la parole à des oreilles qui fussent
capables de l'entendre.
Permettez, monsieur, que je dise toute ma pensée. 11 est donné à votre honorable caractère de ne pas 'TOCuler devant le danger; oelui-ci accroîtrait plutôt votre ardeur et votre dévouement. Ce n'est pas non plus la louange ou le blâme du public qui est le mobile de vos résolutions. Cependant une sérieuse considératiofa doit entrer dans votre esprit. Il ne s'agit pas d'affronteo* ies péorilsdu moment, mais de savoir pourquoi l'on «conbat. Or, ii me paraît impossible qwe votre raison approuve et justifie la loi qu'on a proposée : elle est destructive du gouvernement représentatif; elle est une contradiction évidente de ce que vous avez manifesté et professé • jusqu'ici. Que feriez-rous en la défendant? Vous ne la rendriez pas meilleure qu'elle ne l'est, et vous compromettriez un caractère que nous regardons comme une ancro de miséricorde. Nous vivons dans mn temps où toute considération personnelle doit céder devant la conviction, car c'est de l'État et da trône qu'il s'agit. Ceux-ci nous imposent des devoirs, et, lorsque les moyens de salut sont si bornés, il n'est pas permis d'en choisir d'autres que ceux
m CORRESPONDANCE.
que nous indiquent notre raison et notre conscience. Vous m'excuserez, je l'espère, si la mienne m'a porté à vous parler avec toute franchise.. Vous y trouverez une preuve nouvelle de la haute estime que vous m'avez inspirée et de l'attachement respectueux que je vous ai voué.
Comte Germain.