M. de la Boulaye à M. et à M^^^» de Serre
Paria, samedi ^ avril 18â0.
Un des valets de Molière dit qu'il faut s'attendre, en rentrant chez soi, à mille mésaventures. Vous ne serez pas, chers amis, exempts de la loi commune. Votre cuisinier vous quitte, ou plutôt vous a quittés ; il s'est fait payer pour ne rien faire et s'enfuit au moment de faire quelque chose. Petit malheur ! On meurt plutôt par les cuisiniers que faute d'eux. Sans ce déserteur, nous ferons la soupe aux enfants. Louise et Marie vous consoleront par leurs bonnes mines. Les bonnets d'Adèle et de la nourrice nous restent et valent mieux que le bonnet de coton qui s'en va. Votre jardin fleurit comme vos enfants, et le faubourg n'a pas la moindre envie de perdre ses feuilles.
Royer s'est ftiit mettre hier des sangsues. J'ai été le voir. Il a été beaucoup question de la lettre du
<luc, dont quelques phi-ases et toutes peut-être ont été communiquées aux adeptes. Ce que Ton a fait jusqu'ici, m'a-t-on dit, peut s'appeler de la débauche, ce que l'on fait, de la crapule, etc. Les expressions sont fortes. Lorsque Royer est battu par les résultats, lorsque, ses combinaisons déjouées, ses efiForts reconnus infructueux, il est forcé de se replier sur lui-même et que, dans cette situation, il m^explique vos communes idées, leur génération, leurs développements, leur but, j'ai peine à me défendre d'émotions vives. Mais, lorsque ensuite, abondonné à mes réflexions, j'examine l'état de l'Europe en général et de la France en particulier, la folie de ce gouvernement bâtard qui prétend comprimer toutes les factions et dicter ses lois au Roi même, la tiédeur des gens de bien, la violence des factieux, tant de coupables qui ne se pardonneront jamais leurs torts ou leurs crimes, tant d'ambitieux inconsolables de leurs pertes, et cette demi-douzaine d'hommes qui prétend lutter seule contre la cour, la noblesse, le clergé, l'insouciance nationale et la vanité bourgeoise, et qui démolit tous les jours le gouvernement qui l'honore, la paye, lui prodigue les moyens d'influence, en vérité, en vérité, je les trouve aveuglés par leur présomption. Ils attachent le plus grand prix à ce que vous soyez leur chef. Je le crois bien. Sans vous, que feraient-ils? Quel est celui d'entre eux qui inspire la confiance et puisse, à chaque instant et à tout propos, combattre pour la garder? Votre projet, si violemment combattu avant d'éclore, celui
aai» CORRESPONDANCE.
qui Ta remplacé, traité avec taot de mépris, dès^ qu'il a vu le jour^» paraissent maiditenant lÀen préférables à oe qu'on propose. Poiu*quoi? Parae qu'ont était ou parce qu'on se croyait sûr de vaineane. La •Charte, une éternelle discussion, voilà des terrains que l'on regrette. On ne veut voir dans joe eoÉé ^auclie, à quelques coupables près, que des innooents. Une Chambre tout entière composée comme l'est le côté gauche serait, dit-on, la meilleure, la .plus docile., la plus ministériedle des Onambres. Oui; mais avec quels ministres, quels princes, avec' quelle considération en Europe et même en France ! Les généraux s'y multiplieraient bien vite, et le» arguments armés se substitueraient bientôt aux théories les plus ingénieuses. Nous péririoiis infailliblement et honteusement.
J'ai lieu de craindre, quoi qu'on m'écrive, qu'oa n'agisse plus efficacement sur un autre absent qu'on ne peut le faire sur vous. Cela se développera sous peu de jours; mais si mes craintes se réalisent, la tentative ne sera pas moins funeste à ceux qui la feront qu'à celui pour le compte duquel on veut la faire.
Sans adieu et mille tendresses, mes chers amis. Venez, nous vous mitonnerons.
Germeau vous donne beaucoup d'autres détails.
Âli^NËE 1890. ddS.