M. Guisot à M. de Berre
Jeudi matin [18 mai 1890].
Ne sachant si vous pouvez me recevoir aujourd'hui, mon cher ami, j'ai un besoin profond, irrésistible de vous dire quelques mots.
Je ne sais, mais je crains que, les uns et les autres, nous ne parvenions guère à causer à fond avec vous ; et peut-être dans huit jours nous trouverons-nous séparés sans nous être dit, sans avoir entendu ce qui Veut empêché, ce qui eût sauvé tant de choses. Je ne me résigne point à cela.
Quelle situation que la vôtre et la nôtre ! D*un côté, sont tous les hommes que vous aviez coutume d'appeler vos amis, les seuls hommes, cela est certain, dont, depuis cinq ans, vous ayez considéré Tesprit et honoré le caractère ; de l'autre, des hommes de bien dont le peu d'esprit vous est connu, et quelques hommes d'esprit que vous honorez peu. Je ne vous dis point cela comme un motif de décision, mais seulement pour remettre sous vos yeux les motifs de doute ou du moins d'examen.
Broglie, Barante et moi nous avons partagé, soutenu presque complètement votre premier projet ; on ne peut nous dire que nous ayons méconnu le danger et repoussé tout remède. Sans doute le danger est grand, très-grand; il devient plus grand chaqu© "ur ; car on ne guérit pas un mal par un mal , on
UaO CORRESPONDANCE.
ne réprime pas une faction par une faction. Mais on peut, et je m'en crois certain , lui opposer d'autres forces, seules efficaces. On peut, avec un autre ministère, faire à Tancienne loi des élections les modifications dont ou a besoin pour gagner un peu.de temps, puisqu'on ne cherche plus à gagner que cela. On vous dira que cela est impossible, que les dispositions sont mauvaises, inconciliables; cela n'est pas vrai ; on a cherché à les rendre telles, et avec les autres ministres oa y a réussi. Avec vous, c'est tout autre chose. On peut traiter avec vous, on ne le peut pas avec tout le monde. II y a de l'avenir à espérer, il y a une bonne conduite possible avec vous qui êtes loyal et sincère ; il n'y avait rien à espérer de la faiblesse ou de l'incapacité.
Sans doute on a eu des torts, de grands torts; vous m'avez vu les reconnaître, les déplorer aussi vivement que personne. Mais, en dernière analyse, dans les choses humaines, il faut prendre les hommes en gros, voir quels sont ceux qui, tout considéré, méritent, par leur caractère et leur esprit, le plus de confiance, et s'arranger avec ceux-là. Il vaut encore mieux avoir à lutter contre les inconvénients de tel homme que contre ceux de tel autre. Vous pouvez vous séparer de nous, mais vous ne vous unirez point aux autres ; cela vous est impossible, je vous en défie ; ils vous forceraient A vous dissimuler, à vous mutiler, à vous renier vous-même. Cela ne se peut pas, vous ne le ferez pas. Dans l'état de souffrance où vous êtes encore, ne pouvant ni vous développer, ni vous mettre à la tête de la disons-
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sion et de la oottduite, voos <9exiec inévitablement à la suite, ta» de qui? et pour quoi? Je ne puis vous dire qœl mal me fait cette seak pensée. Ïrez-Tous, cmnioe M« le duc de RichMieu, approuver Bellart insultant à la France entière, disant qu'elle est complice de Loavel et que le parricide est deviena, parmi nous, un crime journalier*? Pourrez-vous, comme tel autre, adapter votre silence aux convcr nances des ultras et vos paroles aux opinions de M. Mestadier ou de M. Bourdeau? Voilà cependant la situation qui vous attend, qui vous saisira; car rhomme a beau être fort, sa situation est la moitié de lui-même, et, s'il veut la conserver, il faut la bien choisir. Que si vous ne vous liez pas au ministère actuel, si la loi est rejetée, vous serez immédiatement le noyau d'un autre ministère, le négociateur d'une autre loi, qui, j'en conviens, ne servira qu'à gagner du temps, mais qui enfin n aura pas, comme celle-ci , la fatale propriété de perdre ceux à qui elle fera gagner du temps, et qui vous replacera sur le terrain national. Cela est possible, très -possible. Au nom de Dieu, mettez en balance les difficultés d'une part et la ruine de l'autre. Laisseznous du moins vous tout dire, ce que nous ne pouvons dire qu*à vous seul.
> « Le procès démontra jasc[a'à Vév\d&a.ee que Louvel n'avait point d<9 complices, et qu'il avait été seul À mëditer le crime comme à l'accomplir. Mais il fut dvideut aussi que la haine pour les Bourbons avait envahi l'âme et arm^ le bras de Tassassin. Les passions rëvolvtionnaires sont un feu qui s'allume et s'alimente de trés-loîn. » [Mémoireg de M. GuinH, 1. 1<»^ p, S^.)
li3S CORRESPONDANCE.
Je ne m'excuse point de vous parler ainsi. Si tous ne pouvez me recevoir aujourd'hui, faîtes Je-moi dire. Le duc de Broglie, que j'ai vu hier et qui vous a écrit pour vous dmnander à vous voir, vous prie de lui indiquer un moment. Il mérite, par son amitié pour vous, que vous ne tardiez pas à l'avertir.
Adieu, adieu.
Comment avez-vous passé la nuit? Par-dessus tout, avant tout, soignez votre santé; conservezvous pour votre pays, pour l'avenir, pour nous. J'en veux mortellement à tous ceux qui ne pensent pas d'abord à cela.