La duchesse de Broglie à M. de Serre
[3 (?) juin ISaO.]
Victor est en effet souffrant, il a mal aux yeux; cela n'est pas inquiétant, mais cela l'empêche de sortir, et, comme il ne peut pas lire, je lui tiens compagnie ; c'est ce qui fait que je ne vais pas à la Cliambre. D'ailleurs tout ce qu'on y voit, tout ce qu'on entend de tous les côtés est si profondément, si gravement pénible qu'on est partagé entre une curiosité qui pousse à y aller et le chagrin qu'on en rapporte. J'ai connu un temps où la vérité s'y faisait entendre par un noble organe; aujourd'hui il n'y a que des violences de chaque côté ; il vaut donc mieux ne plus y aller.
Je vous remercie au nom de Victor de votre intérêt et au mien de ce que vous n'oubliez pas lés sentiments individuels ^ . Je voudrais bien savoir aussi
^ *i C'est un noble, touchant et douloureux spectacle que donnent des hommes ëminents par le caractère comme par le talent, remarque M. Guizot, quand ils s'efforcent de concilier des principes et des devoirs, je ne dirai pas contraires, mais profondëm.ent divers, et cela devant un public domine par des passions ou des
des nouvelles de votre santé, puisse-t-elle être
bonne !
Staël de Brogue.
Je vous préviens qu'un cuisinier à moi, homme très-paisible, a reçu deux coups de sabre, de la pointe et du tranchant, par un dragon de la garde. Il passait tranquillement dans la rue Vivienne pour ses affaires, il ne criait rien du tout; mais le dragon est venu sur lui en criant: Canaille, crie Vive le Roi tout seul! et, comme celui-ci n'a pas accédé à cette invitation polie, il l'a frappé deux fois, a coupé et percé son habit et un peu endommagé son épaule. Le cuisinier a fait sa déposition ce matin; je vous en avertis pour que, si l'on vous le raconte, vous sachiez que cela estswr^ Si Victor avait pu sortir, il vous en aurait averti.
intérêts de parti, et auquel ils n'espèrent pas faire partager les délicatesses de leur conscience, ni les complications de leur pensée. Ce fut le spectacle que donnèrent en 1820, dans les débats politiques que je rappelle, quatre hommes naguère amis et faits )X)ur letre, d'un côté M. Royer-Collard, M. Camille Jordan et le duc de Broglie, de l'autre M. de Serre. » {Le dac de Brogliey p. 113.)
* ce Le 3 juin, le gouvernement avait cru devoir prendre des précautions extraordinaires Ces dispositions étaient d'autant plus
opportunes que, depuis la veille, les éléments de trouble s'étaient
accrus Sur Tordre du commissaire de police, la gendarmerie
fit évacuer la place Louis XV, on ferma les Tuileries, et la tranquillité parut rétablie. Cependant les perturbateurs, en s'écoulant par les quais et la rue de Rivoli, continuaient à faire entendre le cri de Vive la Charte ! Des groupes commençaient à se reformer dans la rue de Rivoli, où la force armée les dispersa encore, et au Carrousel, que parcouraient des patrouilles de la garde.» {Histoire de la Resiauralion, par M. de Viel-Castel, t. VllI, p. 561 et 563.)
ANNÉE 1830. hk»