‹ Correspondance du comte de Serre (1796-1824) (volume 2)Chapitre 182 sur 241 · Le duo Decazes à M. de Serre · texte numérisé non relu

Le duo Decazes à M. de Serre

La Grave », ce 3 juin 18S0.

Je vous admire et vous plains de toute mon âme,, mon cher ami, comme je vous aime. Vous m'ave:& fait frémir, à la tribune, et je viens de vous lire presque sans respirer*. J'attendrai de vos nouvelles avec bien de l'impatience : je tremble que vous n'ayez écouté votre courage plus que vos forces, et que vous ne payiez cher ce tribut de dévouement et de fidélité.

J'espérais vous embrasser dans quelques jours^ et je ne sais plus maintenant si j'aurai ce plaisir; car, à moins que vous ne pensiez tout autrement que moi, je ne quitterai pas ma retraite, si l'amendement de Camille est adopté ou si la loi est rejetée, ce qui est la même chose, ou ce qui est pis ; en effet, dans la position du ministère, je préférerais un simple rejet à un amendement pareil, si évidemment insuffisant. Je déplore bien que mon beau-père, après avoir adhéré, quoique avec regret, il est vrai,

* Arrondissement de Liboume (Gironde).

' M. de Serre, qui assistait aux séances de la Chambre depuis le 18 mai, prit la parole le V^ pour répondre à M. de Lafayette. — Voyez les Discours^ t. II, p. 111-115.

Le dû, il combattit un amendement de M. Camille Jordan, le* quel amendement lut rejeta le !•' juin, par 133 voix contre 1S3. — /?ml.,p. 115.1/i5.

UUh CORRESPONDANCE.

mais enfin adhéré à votre projet, soutienne, avec cette chaleur, quelque chose de si peu efficace ; et cela me fait encore plus regretter la funeste nécessité imposée, à ce qu'il paraît, à vos collègues, par les circonstances et par les hommes ensemble, d'al)andonner le premier projet, et celle où j'ai été de m'éloigner du champ de bataille où, présent, j'aurais certainement empêché ce que je n'ai pu éviter, absent. Certes, je n'aurais pas hésité entre le pro-jet de Delaunay, qui ne peut passer cependant, j'en suis convaincu, et celui de Camille. Rappelez-vous que nos anciens amis nous proposaient ce dernier, mais avec la diminution des centimes facultatifs, c'est-à-dire une diminution de plus d'un tiers d'électeurs par la queue. Si les circonstances ont marché, ils n'ont pas fait beaucoup de chemin, du moins en avant. Il faut en excepter Royer, qui probablement appuie aujourd'hui la proposition de Camille (je dis proposition, car il est impossible de soutenir de bonne foi que ce soit un amendement), et qui. Tan dernier, sur la proposition Barthélémy, se hâta tant de s'élever d'avance, à la tribune, contre la dislocation des collèges, qu'il savait être dans ma pensée, et qu'il voulut, par ce motif, combattre d'avance.

Combien je déplore, mon ami, que nous nous soyons rapprochés si tard ! je me le reproche d'autant plus qu'il ne nous a fallu que nous expliquer pour nous entendre.

Vous avez dû recevoir, il y a quelques semaines, des ouvertures pareilles à celles qui m'ont été adres-

ANNÉE 1830. /Ji5

sées : vous y avez répondu en revenant, comme je l'ai fait en ne revenant pas.

Barante me paraît beaucoup mieux que nos députés^ ; du reste, si j'en juge par sa correspondance, on est injuste .envers lui, et il juge, beaucoup mieux que les autres, la position et les difficultés.

J'attends avec une grande perplexité la décision de la Chambre. Vous savez mon opinion sur les deux degrés; mais enfin, ou peut calculer jusqu'où peuvent aller les conséquences de ce système, et il est impossible de mesurer la profondeur du laby^ rinthe, de l'abîme où le rejet de toute loi modifiant celle du 5 février peut nous entraîner. Vous ne vous tiendriez pas pour battu, j'espère, mais que feriezvous? M. de Tournon*, qui m'a fait l'honneur de me faire visite hier, en passant au bout de mon avenue pour se rendre à Guitres présider un Conseil de

* MM. Royer-Collard et Camille Jordan.

* Philippe- Camille-Marcel lin-Casimir, comte de Tournon-Siraiane. d'une ancienne famille du Vivarais, naquit à Apt (Vaucluse) le 23 juin 1778. Auditeur au Conseil d'État en 1806, intendant des margraviats d'Anspach et de Baireuth un peu plus tard, il tomba entre les mains d^s Autrichiens, qui ne le relâchèrent qu'après l'armistice de ZnaYm. Il fut préfet de Rome de 1810 à 181/* et y laissa la réputation d'un excellent administrateur. Le 12 juillet 1815 il devint préfet de la Gironde et le 9 janvier 1822 pre'fet du Rhône. Il quitta ces fonctions le 8 janvier 1823, et fut élevé à la dignité de pair le 22 décembre suivant. Il mourut au château de Genelard (Saône-et-Loire) le 18 juin 1833. Il avait publié en 1831 des Études statistiques sur Rome et les États romains, — Voyez l'Éloge du comte de Toumon, par le marquis de Mortemart, lu par le baron Mounier à la Chambre des pairs le Ih février \S3!i,

Jékù . CORRESPONDANCE.

recrutement, me témoignait la crainte q[ue vous ne vous déterminiez à des coups d'État, ef il déclarait, dans ce cas, tout perdu, et la guerre civile, à la façon d'Ei^>agnef inévitable et imminente. De trois légions qui sont ou ont été à Bordeaux, il n*y en a aucune de bonne, m'a-t-il dît. U Ta mandé à Meunier. Sans craindre que vous vous- croyiez réduit à de si afTreuses calamités, je me suis promis cependant de vous dire ses craintes * .

L'examen des listes m'a convaincu que la droite, je veux dire la couleur de Alarcellus, aurait la majorité au collège supérieur ici, tandis qu'à la Rochelle ce sera la couleur d'Admyrauld*,à Angoulême celle d'Albert, à Périgueux celle de Iq, dernière députation, excepté peut-être Maine de Biran^, qui paraît avoir peu de chances.

' a Au milieu do ce grand trouble, remarque M. Guizof, ce fut le mérite du cabinet de 18^ de maintenir la liberté des dëllbërations législatives, en réprimant les mouvements populaires, et de jouer en même temps son rôle, dans ces orageuses delibërations« avec perséveVance et mesure. » {Mémoires^ t. P*", p. ^7.)

^ Julien-Louis Admyrauld, négociant, représenta le département

de la Cliarente-Inférieure au Corps législatif» à la Chambre des

^ Cent- Jours, et à celle de 1815 et années suivantes : il siégeait au

centre gauche. Il donna sa démission en 18321 pour motif de

santé.

3 François-Pierre-Gauthier Maine de Biran, dont le père était médecin, naquit à Bergerac le S9 novembre 1766. Garde du corps en i78l!i, il se trouvait à Versailles pendant les journées des 5 et 6 octobre 1789. Il passa l'époque de la Terreur dans sa terre de Oratteloup, se livrant à l'étude de la philosophie. £n avril 1797, il fut député au Conseil des Cinq -Cents par les électeurs de la Dordogne, et so montra royaliste ; en septembre (18 fructidor), son

ANNÉE 1820. AJ(i7

Le courrier me presse, et je ne veux pas le laisser partir sans vous redire ma tendre amitié.

DfiCAZES.

Page 1