M. Germeau à M. de Serre
Paris, U fevTÎep 1820. -
Monseigneur,
Vous aurez sans doute appris déjà par correspondance extraordinaire l'horrible attentat dont M. le duc de Berry vient d'être la victime. Je vais transcrire ici quelques-uns des détails qui me sont parvenus, au risque de répéter ce que d'autres vous auraient déjà dit.
Le prince a été frappé au moment où il sortait de rOpéra et allait monter en voiture : la blessure a été portée un peu au-dessous du sein droit avec un instrument triangulaire en forme de stylet. L'assassin est un nommé Louvel, garçon sellier, âgé de trentequatre BXks\ qui, dit-on, a été et même est peut-être encore employé dans les éciuâes du Roi. Il a essayé de s'enfuir après son crime commis, mais il a été arrêté auprès de l'arcade Colbert ; il n'a montré ni honte ni repentir. Le prince est mort ce matin entre cinq et six heures. Tel est le récit net de l'événement; voici maintenant les détails que l'on raconte, et leur uniformité paraît être une garantie de leur authenticité.
Le coupable, interrogé sur les motifs qui l'ont porté à cette action, a dit qu'il la méditait depuis
^ Il avait trente-six ans passes, ëtant ne le 7 octobre 1783.
k CORRESPONDANCE.
quatre ans, qu'il avait toujours ardemment souhaité Tanéantissement de la race des Bourbons, que tous ses vœux eussent été de la détiniire lui-même tout entière, mais qu'il avait voulu commencer par celui ([ui seul pouvait la continuer. Ces paroles, qui donnent à l'action un caractère particulier, ont produit partout une vive impression : elles annoncent un fanatisme et une exaltation politiques qui font demander partout au gouvernement quelque mesure éclatante qui puisse arrêter les progrès de la fièvre libérale qui commence à gagner déjà dans les dernières classes de la société. La Chambre des députés était convoquée aujourd'hui pour recevoir la communication de la loi sur les élections ; on s'attend à voir différer cette proposition et à voir apporter à cette séance quelque proposition relative à la circonstance; et ce qu'on désire, ce qu'on demande le plus, c'est la répression de la liberté de la presse, au moins pour les journaux. On les accuse généralement d'être les causes premières de l'effervescence qui a produit le crime; et les mesures qui tendraient à leur ôter cette funeste influence seraient reçues et accueillies aujourd'hui avec acclamation. Il est assez remarquable que, tandis que tous les journaux royalistes sont occupés de cet événement, pas un seul journal libéral n'en ait dit mot; ils ne sont cependant pas d'ordinaire les plus mal informés ; mais il est à croire qu'ils veulent se concerter pour adopter à cet égard un plan de défense uniforme.
Je veux vous épargner, monseigneur, quelques détails horribles que l'on raconte sur la situation de
ANNÉE 1820. r>
la malheureuse duchesse de Berry, qui a été témoin du crime. Le prince a demandé tout de suite les sacrements, et ils lui ont été administrés à TOpéra même, parce qu'il ne pouvait pas être transporté ; c est là môme qu'il a expiré. Les chirurgiens appelés ont commencé d'abord par rouvrir la plaie, épancher le sang et faire de fréquentes saignées. Dés les premiers moments ils ont reconnu la gravité de la blessure, mais ils l'ont dissimulée pour ne pas jeter trop d'effroi. Le Roî est venu à cinq heures du matin voir son neveu et il a fait amener devant lui l'assassin. Le duc de Berry a fait venir les deux enfants * qu'il a eus en Angleterre avant son mariage, et les a, dit-on, recommandés au Roi et à sa femme; le duc a dicté un testament. M. Decazes a interrogé lui-même le meurtrier.
Les libéraux sont on ne peut plus embarrassés de tout ceci. Je croîs bien que les ultras vont aussi vouloir abuser du funeste avantage que leur donne la circonstance; le Drapeau blanc a même déjà commencé ; c'est donc pour éviter cette guerre d'accusations et de récriminations qu'il serait bien désirable que les journaux fussent remis dans la main du gouvernement le plus tôt possible.
J'étais à passer la soirée chez le maréchal Suchet-,
' De ces jeunes fiUes, Taînëe s'est marîëe au prince de Lucingo, la seconde au baron de Charette.
' Louis-Gabriel Sucl^et, dont le père ^tait fabricant de soieries, naquit â Lyon le 9 mars 1770. Volontaire en 1792, gênerai de brigade en 1798, gdndral de division en 1799, il fut charge', en 1809, (iu commandement de Tarm^e d'Aragon et montra qu'il unissait aux talents du capitaine l'habiletd et l'int^gritd de l'administra-
(jui donnait hier dimanche gras une fête superbe, lorsqu'on vint demander en grande hâte M. le préfet de police \ qui s'y trouvait, ainsi que le commandant de la première division militaire*. Leur départ simultané causa une grande sensation, et Ton ne tarda pas à apprendre la vérité, qui, arrivant dans une aussi grande assemblée, se répandit bientôt dans toute la ville. Au premier avis de l'événement, la fête cessa et tous les maréchaux se retirèrent.
Je vous prie, monseigneur, d'excuser le désordre de cette lettre, qui tient en partie au dérangement que me causent les personnes qui viennent apporter
teur. n obtint le bâton de maréchal le 8 juillet 1811 et le titre de duc d'Âlbufdra le â/t janvier 1819. Sous la première Restauration, il devint pair de France et gouverneur an la 10® puis de la 5® division militaire ; mais , ayant accepté un sii^ge dans la Chambre haute des Cents -Jours, il perdit la pairie par Fordonnance du S/i juillet 1815 ; il la recouvra par celle du 5 mars 1819, et, en 183^, il fut désigné, avec le maréchal de Coigny, comme témoin de l'accouchement de M'"'** la duchesse de Berry. Il moiu*ut le 3 janvier 18!^ au château de Saint- Joseph, près de Marseille.
^ Le comte Angles. — Voyez t. II, p. J!i28.
^ Jean-Marie-Antoine Defrance, né à Vassy (Haute-Marne) le 'Xi septembre 1771. Après de bonnes études à l'Ecole militaire de Rebais, il s'engagea le 1®' juillet 1791 et, le ^ du même mois, fut nommé sous-lieutenant; puis il fit la guerre en Belgique, en Italie, en Allemagne. Le 6 août 1811, il obtint le grade de général de division. En 181/*, il reçut, de Louis XVIII, le titre de comte et les fonctions d'inspecteur général de cavalerie, et, le 23 janvier 1819, le commandement de la V^ division militaire, poste qu'il conserva jusqu'en 18^ ; il occupait auprès du Roi la charge d'écuyer cavalcadour. 11 mourut à Epinay le 6 juillet 1835.
OU chercher des détails. J'aurai Thonneur de vous tenir informé de ceux qui me parviendront. Je suis avec respect, monseigneur, Votre très-humble et très-obéissant serviteur,
Germeau.
Deux heures après midi.
P. S. La séance de la Chambre des députés finît à l'instant, et elle a voté pour qu'il fût présenté une adresse au Roi ; elle s'est ensuite réunie dans les bureaux, puis en comité secret. Aucune proposition n'a été faite par le gouvernement. MM. Corbière, de laBourdonnaie et Foy ont pris la parole. Tout s'est passé d'une manière calme.
MG.— Le préfet du Rhône au préfet des Bouches-du-
Rhône.
Lyon, ce 15 février 18â0, au matin.
Monsieur et cher collègue,
Une dépêche télégraphique qui m'est adressée de Paris, datée d'hier à midi, contient ce qui suit :
« Le vient de périr victime d'un assassinat.
L'assassin est arrêté et avoue son crime. Paris est calme et n^éprouve que le sentiment de la douleur et de l'indignation. Si la tranquillité publique pouvait être compromise à Lyon, vous userez avec sagesse et fermeté des »
Le mauvais temps n'a pas permis de recevoir la fin de la dépêcho. Le commencement n'est pas arrivé assez correct pour faire reconnaître le nom du personnage assassiné. Cependant il paraît certain, d'après ce qu'on a pu recueillir, qu'il s'agit de S. A. R. le duc de Berry.
Cette nouvelle restera dans le plus profond secret à Lyon jusqu'à l'arrivée du courrier du Ih. Toutefois j'ai jugé qu'il pouvait être utile an service du Roi que je vous en fisse part immédiatement
Agréez, monsieur et cher collègue, l'assurance de ma haute considération.
Pour le préfet absent, le conseiller de pre'fecture d^fl^gud,
Menoux.