M. de la Boulaye à M. de Serre
Paris, le 91 jaillei 18âK).
M"**' votre mère a eu la bonté de m'apporter son compliment ^ Elle était accompagnée du frère Victor*. Mille amitiés à Eugène^. Je me rappelle au bon souvenir de M. du Teil et de sa fille.
On répandait que le Roi avait dit qu'il espérait qu'on n'écarterait pas du Conseil M. Royer, qui le conseillait depuis vingt-cinq ans. R paraît que, la liste publiée, Sa Majesté s'est bornée à cette exclamation : « Grande débâcle de doctrinaires ! »
Hier, au quartier général de l'opposition, chez M. de Marbois, on faisait un feu d'enfer sur la nouvelle liste du Conseil d'État. On tirera, ces jours-ci, sur les préfectures et sous-préfectures. Un clou chassera l'autre. Quels que puissent être les événements, il vaut mieux combattre à visage découvert.
J'ai écrit hier à Royer ce qui suit :
« Le Moniteur d'hier rend publique une déter-
^ Une ordonnance, datëe du 16 juillet et publiée le SO, nommait M. de la Botilaye ronseîUer d'État en serrice ordinaire et l'attachait au comité de la marine et des cdonies.
* Le baron Victor d'Huart, frëre de M™« de Serre. H était entré, en 1818, au service des Pays-Bas ; il le quitta, en 18S0, pour celui de la France, et fut nommé lieutenant à la légion du Bas<Rhin, depuis 3/é® régiment d'infanterie de ligne.
3 M. Eugène d'Huart.
ANNÉB 18M. 519
onination que je n'ai positivement connue qu'au moment où vous Tavez sue vous-même. Jusque-là j'avais conservé de vagues espérances. Je n'étais pas le seuL
« Depuis plusieurs mois, cher et honoré collègue, vous avez beaucoup souffert de corps et d'esprit. D'un autre côté, j'ai vu beaucoup souffrir, et, <,uant à moi, ce n'est pas sans douleur que j'ai cessé de déférer à un ami que je regardais dôumie un maître.
« Trop mêlé dans ces demiei^ temps aux affaires pour n'y pas suivre l'homme que vous aimez, que vous estimez, et auquel je suis entièrement -dévoué, j'ai dû recevoir avec reconnaissance un honneur qu'on a bien voulu accommoder à ma délicatesse. Toutefois je ne me fais point illusion sur l'avenir et ses menaces qui me paraissent sérieuses, quoique je sois déterminé à les braver toutes. Je touche à la fin de ma carrière et je veux que cette fin soit honorable. Si je me trompe, c'est de bonne foi, et j'en subirai la peine. Aucun homme n'a le droit de dire que sa route politique est la seule bonne; mais je regretterai toujours que, ayant le même but, nous ne marchions pas dans les mêmes voies.
« Cette lettre précédera ma visite, car il me tarde de vous renouveler de vive voix mes assurances d'attachement. »
En quittant la chancellerie, j'irai rue d'Enfer.
Wendel a passé chez moi pour me dire adieu. Je le croîs parti.
J'ai vu ce matin M. le duc de la Châtre. Je lur ni donné de vos nouvelles. Mille amitiés de sa part. Le Roi va bien.
Xe Irôuveriez-vous pas convenable d'écrire quelques mots sur ce Conseil d'Etat au duc de Broglie' ?
Mille tendressf*.-?, mes bien cliers amis A demain.
* M Quelques jours avant la clôture de la session, dit M. de Broq}ip dans ses \oies bittgraphir/aest je *'is M. de Serre pour la dernière fois. J'étais A pied, je me dirigeais vers le LuiemlK>urg ; il fit arrêter sa voiture, j'y montai. Nous échangeâmes quelques paroles tristes et solennelles. Il ne me dit pas qu'il venait de signer la destitution de MM. Roy er-Col lard, Camille Jordan, de Barante et Guizot. Je répondis à la lettre par laquelle il me l'annonça par une lettre pleine de regrets, mais pas une lettre de rupture. Depuis ce moment tout rapport a cessé entre nous. C'était un homme d'un grand talent et d'un grand esprit; c'e'tait une belle âme. En se trompant, s'il se trompait, il obéissait certainement à sa conscience. Nul n'a su comme moi ce qu'il était et ce qu'il valait. '» (^c dac deBrogHe, par M. Guizot, p. 117.)