M. GsuniUe Jordan à M. de Serre
Paris, ce Sa juillet 18ii0.
Monsieur et honorable collègue,
J'ai lu dans votre lettre, avec tout le respect qui leur est dû, les ordres du Roi à mon sujet. Je n'avais point attendu ses faveurs pour lui témoigner mon dévouement ; leur diminution ne saur^iit affaiblir mon zèle. Ma conduite récente à la Chambi'e n'a été qu'un gage nouveau de cette .ancienne loyauté que Sa Majesté a la bonté de reconnaître. J'ai cru servir les intérêts les plus vrais du trône en défendant nos lois fondamentales contre vos innovations. Je n'ai pu voir la moindre incompatibilité entre mon opposition comme député à quelques projets du ministère et mes fonctions comme conseiller d'État : ces fonctions*n'associant point parmi nous à la direction administrative doivent laisser au député toute la liberté, toute l'indépendance de son vote; c'est l'opinion que j'ai longuement établie dans un écrit que je vous communiquai avant de le publier et que vous approuvâtes expressément. C'est ce que vous avez pratiqué vous-même lorsque, dans la session de 1817, revêtu de fonctions analogues aux miennes, vous encouragiez et partagiez mon opposition à quelques-unes des propositions les plus importantes sur le jurij^ sur le voie
annuel, sur le Concordat. C'est, j'ose le dire, ce qu'avait autorisé jusqu'à présent une jurisprudence presque constante du gouvernement lui-mênae. Vous savez quelle fut la tolérance de votre propre ministère, l'an passé, envers des fonctionnaires du centre droit qui combattirent vos projets. Vous vous rappelez la longanimité, suivant nous, excessive des ministères antérieurs envers tant de personnes employées à la cour, tant de fonctionnaires dans les provinces, la plupart députés ou pairs, osant professer, avec les opinions de 1815, la censure la plus amère du système entier du gouvernement. Et peutêtre le public aura-t-il quelque peine à comprendre comment c'est à l'époque où le sjTnbole ministériel était le moins fixé, le plus impossible à suivre, qu'on est venu choisir, pour une des premières applications d'un système tout nouveau de sévérité, deux des plus anciens, des plus fidèles serviteurs de . la couronne, dont l'opposition mesurée s'est bornée à défendre, sur quelques points, l'ordre établi; qui, sur la fin même de la session , sacrifiant une partie de leurs opinions au bien de la paix, ont puissamment concouru, par l'adoption d'un amendement conciliateur, à sauver votre administration en péril*. Peut-être aussi les amis éclairés du ministère
^ « Il paraît certain qu*aprés le vote de la loi des Sections, les doctrinaires, dont le concours avait contribua à la transaction qui s'e'tait opërëe sur la base de l'amendement de M. Boin, crurent que, la question principale qui les avait sëparës du gouvernement et du centre droit se trouvant ainsi résolue par une sorte d'accord, imc réconciliation ëtait devenue possible. Ils auraient voulu rom-
auront-ils à se demander si c'a été, de sa part, bien entendre le génie de nos institutions, la délicatesse du caractère national, les intérêts véritables du pouvoir que de révéler, par un tel exemple, à la veille des élections, toute la dépendance, presque le servage qui sera désormais exigé des fonctionnaires dans les Chambres.
A côté de ce motif politique, vous indiquez, il est vrai, un autre motif accessoire pour mon renvoi du Conseil : le mauvais état de ma santé et le défaut d'assiduité qu'il a inévitablement entraîné. Assurément, si j'eusse pu prévoir votre sollicitude économique pour le retranchement d'un traitement qui n'était plus en proportion avec mon travail, votre vœu eût été plus tôt satisfait ; vous pouvez vous souvenir que, dès le commencement de ma
pre l'alliance formëe entra le ministère et la droite, reprendre leur ancienne influence et rétablir les choses sur le pied ou elles
s'ëtaient trouvées après le 5 septembre Mais, dans la lutte qui
venait d'avoir lieu, les choses avaient été poussées trop loin. Le gouvernement, abandonné et combattu par eux, et réduit à chercher un point d'appui dans la droite, avait contracté avec elle des liens qu'il n'eût pu rompre, une fois le danger passé, sans encourir le reproche d'ingratitude et d'inconséquence. Déjà le duc de Richelieu pensait à faire entrer dans le Conseil les chefs de ce parti. L'aversion qu'il avait conçue depuis longtemps pour les doctrinaires ne cessait de s'accroître, à tel point qu'il savait mauvais gré à M. de Serre d'user encore envers eux de quelques ménagements. Les démarches plus ou moins caractérisées que firent ces derniers en vue d'un rapprochement furent donc déclinées, et le dépit qu'ils en ressentirent se manifesta par l'attitude hostile qu'ils eurent presque constamment à l'égard du pouvoir pendant la discussion du budget. » (Histoire de ïa Restauraiiorif par M. de Viel-Castel, t IX, p. 11.}
maladie, par un sentiment de délicatesse, j'envoyai de Lvon ma démission à M. Decazes. Mais ni M. Decazes ni les autres ministres de cette époque ne voulurent Taccepter; ils me pressèrent de conserver mes fonctions; ils pai'urent croire que le gouvernement pouvait, sans abus, tolérer quelque temps rinactîvité involontaire d'un conseiller d'État surpris au milieu de ses fonctions par une infirmité cinielle, comme il la tolère dans des ministres absents et malades.
Je viens, monsieur, à cette partie de votre lettre que je ne puis considérer comme officielle, celle où vous me parlez de mes erreurs et de Vaffliciion qu'elles vous causent; car, sans doute, en votre qualité de garde des Sceaux, après avoir eu le courage si stoïque de voter pour la destitution de vos amis, vous auriez jugé trop inconvenant de joindre à cette signification des mercuriales que le prince ne vous avait pas commandées et de nous régenter en nous expulsant. Vous ne vous êtes souvenu en ce moment que de la liberté de notre ancienne amifié; et, usant de cette même liberté et de toute l'égalité qu'elle suppose, je me permettrai de vous dire, à mon tour, que, tout en rendant une justice entière aux qualités éminentes de votre esprit et de votre âme, je ne puis que déplorer profondément, avec une grande partie de la P'rance, la direction nouvelle que vous suivez. Je suis confondu surtout de cette présomption intrépide qui vous fait, en toute occasion, condamner avec tant de hauteur tout ce qui ne pense pas comme vous, tout ce qui n'a pas
eu l'agilité nécessaire pour vous suivre, depuis un an, dans vos fréquentes évolutions de principes.
Quelles sont, en effet, ces erreurs de notre part qui vous semblent si étranges, si punissables? Elles sont, il faut le dire, vos propres opinions de l'an dernier, celles qui vous firent porter par nous au ministère, celles que vous éti(îz spécialement engagé à représenter et à défendre; elles sont l'adhésion religieuse aux plus constantes volontés du prince, aux lois fondamentales du pays, aux vœux bien reconnus de l'immense majorité des Français pour le gouvernement représentatif dans toute sa vérité, dans toute sa franchise.
Et s'il est vrai que des factions révolutionnaires nous menacent au degré que vous l'avez récemment supposé, nous sommes loin d'y voir un motif pour altérer ces mêmes opinions. Le plus infaillible moyen, à nos yeux, pour accroître le danger, c'est d'affaiblir les garanties promises, d'offenser l'opinion nationale, d'appuyer le gouvernement sur vos nouveaux alliés, les hommes de 1815, sans avoir obtenu d'eux une seule rétractation publique de leurs anciens préjugés ; c'est surtout de tolérer ou de dissimuler leurs nouveaux excès comme on a eu le malheur de le faire à l'origine de ces troubles de Paris dont ils ont été une cause principale; c'est de paraître punir, comme certaines destitutions peuvent le donner à penser, non pas les auteurs des excès, mais ceux qui ont eu le courage de les dénoncer.
Le temps décidera bientôt, monsieur, qui de vous III. 3A
OU de nous, dans ces manières si diverses de voir et d'agir, a bien jugé la véritable situation du pays et les mesures que son salut exigeait. Dieu veuille i|ue vous n'ayez pas concouru vous-même à créer autour du trône la plupart des dangers que vous semblez y voir et appelé sur votre tête la responsabilité la plus redoutable !
Mais au moins, en attendant cette décision souveraine des événements et du temps, croyez que, malgré vos assertions si tranchantes sur nos égarements, notre aveiujlement ,, malgré l'effet qu'elles peuvent produire dans quelques réunions ministérielles, auprès d'un public impartial, équiiable, toutes les préventions naturelles ne peuvent que subsister en faveur des hommes qui restent sur la voie constitutionnelle où le monarque les a placés, fidèles à leurs principes comme à leurs amis, et sacrifiant tout à cette fidélité.
L'un des sacrifices les plus pénibles pour moi serait certainement l'interruption ou l'affaiblissement de mes anciens rapports avec un collègue tel que vous, que je m'étais tant habitué à chérir et à honorer, en qui j'aimais à voir l'une des principales espérances du pays^
' u II y avait quelque chose dans le caractère et le talent de Camille Jordan, remarque M. de Barante, qui l'entraînait facilement trop loin dans ses opinions et son langage. La pureté de ses intentions, sa candeur, sa bonne foi, la chaleur qui venait animer celle âme douce et pure, une sorte d'aveuglement presque involontaire, Tempéchaient souvent d'apprécier le vrai caractère et de prévoir les œuvres des factions ; alors il s'emportait fort au delà de sa modération accoutumé. Toujours uni aux gens de bien, toujours en
Agréez, je vous prie, Tassurance de tous mes sentiments d'attachement et de haute considération.
Camille Jordan.