‹ Correspondance du comte de Serre (1796-1824) (volume 2)Chapitre 22 sur 241 · M. de la Bonlaye à M. de Serre · texte numérisé non relu

M. de la Bonlaye à M. de Serre

Paris, dimanche 90 février 18â0.

En attendant notre malheureux ami ^ , qui cause avec le ministre de la Guerre*, je commence cette lettre, qui, je l'espère, pourra partir par une estafette. En cas contraire, elle sera livrée demain à la voie ordinaire. Je vous ai adressé ce matin ma Qwotidienne de la chancellerie.

Puisque l'on commence à concevoir l'espérance de détemiiner M. le duc de Richelieu à se charger de la présidence du Conseil, je vais vous communiquer une lettre que je lui ai écrite : c'était ma goutte d'eau.

« Monsieur le duc,

« Il y a longtemps que je prévois la déplorable situation où nous sommes ; elle empirera si vous refusez à nos malheurs la consolation et la protection, de votre noble caractère. Il me convient peu de faire entendre ma voix dans de telles circonstances, et je me tairais si cette voix vous était inconnue; maisaux chagrins que me causent les affaires publiques se mêlent les inquiétudes de ma vive amitié pour M. de Serre, dont l'àme pure et généreuse sera navrée de la plus profonde douleur. Je me plaisais à

* M. Decazes.

* M. de Lalotir-Maubourg.

entrevoir des moyens de salut dans la force que vous pouviez vous prêter l'un à l'autre et dans votre commun dévouement aux Bourbons et à la France. »

Il me paraît que M. Decazes persiste à vouloir se sacrifier généreusement aux probabilités de succès qu'aurait le gouvernement du Roi s'il cessait d'en faire partie. Il est l'objet des haines les plus atroces et les plus envenimées. Je répugne à vous donner les détails de toutes les noires calonmies, de toutes les violentes intrigues qui ont été mises en jeu pour déchirer Iç cœur du Roi et arracher à sa confiance un homme qui a rendu de grands services, et qui jamais n'a su faire que du bien même à ses plus cruels ennemis, Sa sincère amitié pour vous s'est constamment manifestée au milieu de tous ces orages. Il est pour moi de la plus grande importance que le pouvoir ne soit point envahi par les furieux qui le poursuivent, le menacent, brisent sans raison tous les engagements pris et violent scandaleusement la foi donnée. Voilà pourquoi je regarde la présidence du Conseil donnée au duc de Richelieu comme une digue opposée momentanément au torrent : le nom du duc est européen ; ce noble personnage est un traité de paix vivant entre la France et les étrangers, entre les illustrations de toutes les dates et les intérêts anciens et nouveaux.

A quAtre heures du soir.

Je viens de causer avec M. Decazes, qui va vous écrire.

ANNÉE 18âO. 59

M. le duc de Richelieu a accepté la présidence ce matin. Nous perdrons très-probablement notre ami, mais nous veillerons sur lui, nous le défendrons. Vous serez son bouclier si nous vous conservons, comme je Tespère.

M. Decazes vient de me dire que son intention était de me faire nommer conseiller d'État avant de quitter, ou de me faire nommer par le duc de Richelieu. J'ai refusé- Je serai plus utile en n'étant rien. Dans d'autres temps nous verrons. Le Roi ayant eu la bonté d'accueillir la proposition, j'ai prié que l'on mît ma reconnaissance et mes raisons à ses pieds.

L'estafette partira ce soir

Aimons-nous, mes chers amis.

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