Le comte Deoases à M. de Serre
Paris, 20 février 1830.
Cette lettre n'est plus de votre collègue \ mais de votre ami. La plus infâme perfidie s'est emparée du malheur que nous déplorons
Enfin nous avons vaincu la résistance du
* Le 90» â cinq heures du soir, trois ordoB&snoes f ureat signées par le Roi : la première aoeordsit àM. Decaxes le titre de duc; la seconde acceptait sa démission moUrëe sur l'ëtat de sa santé et le nommait ministre d'État, membre du Conseil privé ; la troi-
duc de Richelieu, et le Roi m'écrit qu'il a accepté ^ L'ordonnance qui le nomme président sera demain dans le Moniteur. Il ne prend pas de portefeuille. Tout le ministère reste, sauf Portai, qui veut absolument sortir.
On désire que j'aille en Angleterre : j'irai; j'irais au bout du monde, non pour fuir les gens qui me poursuivent, mais pour les servir. Je crois que j'aurais pu être plus utile ici. J'avais offert d'être simple commissaire des lois. J'ai offert de parler, de me taire, d'écrire, de partir, de rester, de faire enfin tout ce qu'on voudrait pour que nos lois pussent passer. La haine est si forte que le duc préfère que je m'éloigne; il est du reste admirable dans ses sentiments pour moi. On dit X. horrible : je le
plains, et puis c'est tout Villèle, jeudi encore,
était révolté de Clausel de Coussergues, de Martainville, de Chateaubriand et compagnie; vendredi, il a dit à Saint-Cricq qu'il était obligé de suivre le torrent. Saint-Cricq, Pasquier et Mounier avaient eu avec eux * de longues conférences : dimanche même, tout était d'accord avec eux pour la loi, et parole d'honneur donnée de leur part de la soutenir.
sîëme conférait au duc de Richelieu la présidence du Conseil des ministres. En outre, le Moniteur du 31 annonça que M. Decazes ëtait nommd ambassadeur prés la cour de Londres.
* M Si le duc de Richelieu, remarque M. Pasquier, n'avait enfin consenti à remplacer M. Decazes dans la présidence du Conseil, nul ne peut dire ce qui serait sorti de la crise oii Ton ëtait engage. » — Voyez les Discours prononcés dans les Chajobres législatives^ par le baron Pasquier, t. II, p. 61.
' Les membres de la droite.
Cardonnel^ leur homme, a été contre la loi de la liberté individuelle. Vingt-cinq d'entre eux ont porté le duc de la Rochefoucauld * et Daru aux pairs, qui rejettent la loi des journaux. Ils déclarent tous hautement qu'ils n'accorderont rien, ne passeront rien tant que je serai là.
Puisse ma retraite ne vous pas ôter de voix! j'en vais mendier à mains jointes pendant le peu de jours que je resterai ici. Mais la discussion souffrira tant de votre absence ! Si votre santé vous permet d'arriver dans les derniers jours de mars, vous serez à temps, j'espère. Je vous envoie l'exposé. J'avais besoin de tout revoir, de. tout lier. J'allais m'v
* Pierre-Salvy-Felix de Cardonnel, né à Monestiôs le 29 mai 1770, débuta fort jeune au barreau d'Alby. Représentant du Tarn au Conseil des Cinq-Cents de 1795 à 1798, il se prononça contre
.les institutions républicaines. Député au Corps législatif de 1811 à I8I/1, il ne témoigna aucune sympathie pour le régime impérial. Il continua, sous la Restauration, de représenter son département à la Chambre des députés et siégea sur les bancs de la droite. Il fut nommé, le 3 septembre 181 /*, président à la Cour royale de Toulouse, et, le 16 mai 1891, conseiller à la Cour de cassation. 11 mourut à Paris le 12 juillet 1829. Il était chevalier de Malte et commandeur de la Légion d'honneur.
* François- Alexandre-Frédéric de la Rochefoucauld -Liancourt, né le 11 janvier 17/47, avait succédé à son père, le duc d'Estisçac, comme grand maître de la garde-robe de Louis XVI. Député aux États-Généraux par la noblesse de Clermont-en-Beauvoisîs, il se montra zélé partisan de la monarchie constitutionnelle. Il dut ëmigrer après le 10 août, rentra sous le Directoire et se fit le promoteur de nombreuses réformes philanthropiques, qui acquirent à son nom une grande popularité. Pair de France en ]S\h, membre de l'Académie des sciences en 1893, il mourut à Paris le 27 mars 1827. Sa vie a été écrite par son fils, le comte Gaétan de la Rochefoucauld.
es CORRESPONDANCE.
mettre à dix heures et demie, lorsqu'on est venu m'annoncer notre malheur. J'ai passé toute la nuit auprès de ce malheureux prince. Je m'étais couché la veille à quatre heures et demie du matin ; j'avais fait ma péroraison, que je n'ai pas relue depuis. Mon exorde, et jusqu'à, l'article de la nécessité de ne pas renouveler annuellement la Chambre, avait été fait une autre nuit. Le jour, je ne pouvais que recevoir les députés et les pairs et causer avec eux.
Le».
Je vous écrivais ceci avant-hier, mon ami; j'ai été retenu par l'annonce d'une estafette que le duc de Richelieu devait vous envoyer. J'ai donc suspendu le départ de la mienne, ou plutôt je me suis promis de profiter de celle-ci; mais j'apprends qu'elle est partie sans que j'aie été averti par suite d'un malentendu. J'en suis d'autant plus fâché que j'apprends qu'on vous a écrit pour vous engager à vous retirer ; non que je craigne que vous puissiez céder à ce conseil; mais il m'est pénible de penser que l'on vous a parlé de votre amitié pour moi comme d'un motif pour une détermination qui me mettrait au désespoir et comme serviteur et comme ami.
Sans doute la trame sous laquelle j'ai succombé est la plus odieuse, et je sais tout ce qu'elle peut inspirer d'horreur aux gens de bien et surtout à mes amis ; maïs votre retraite serait un nouveau triomphe pour ceux qui se réjouissent de celui-là, et qui * ne le croiront jamais complet tant que vous serez au ministère.
Le duc de Richelieu et Pasquier vous ont dit que
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leur volonté était de ne pas dévier un instant de notre ligne; ce sont nos opinions, nos principes qui dirigent l'administration. Si le duc de Richelieu succombe, je ne vois plus après lui que désordre et anarchie ; le gouvernement est impossible si ce n'est pour la présomption et la folie des Chateaubriand et des Vitrolles^ qui ont conduit tout ceci et qui déjà menacent le duc de Richelieu et vont l'attaquer. S'il était possible, mon ami, que vous pussiez en eflfet songer à vous retirer, je me jette à vos genoux ; au nom de tout ce qui vous est cher, au nom du Roi, de notre malheureux pays, au nom de notre amitié, je vous conjure, à mains jointes, de n'écouter que votre amour et votre dévouement pour le Roi, et de repousser une pensée indigne de vous. Mais je combats une chimère, et je vous demande pardon de m'y être arrêté.
Je suis bien souffrant ; je dois bénir ma retraite :
* Eugène-François- Auguste d'Arnaud de VitroUes, d'une famille parlementaire, était né à Vitrolles (Bouches-du-Rhône) le 11 août 177li. Il avait émigré et servi dans l'armëe de Condë. Plus tard, il SLvsdtéié directeur des bergeries impériales avec le titre de baron. En I8II1, lors du Congrès de Châtillon, il fut chargé, par M de Talleyrand, d'une mission confidentielle, et plaida, auprès de l'empereur Alexandre, la cause des Bourbons (17 mars). Bientôt après il devint secrétaire du Conseil royal. Au retour de Napoléon, il seconda le duc d'Angoulême dans ses tentatives de résistance, tut arrêté et faillit être fusillé. Ministre d'État et membre du Conseil privé le 17 septembre 1815, il perdit ses fonctions le ^juillet 1818 pour avoir rédigé la fameuse Noie secrète; il y fut réintégré le 7 janvier 183^* et obtint la pairie le 27 janvier 1830. * En 183^, lors du soulèvement de la Vendée, il fut l'un des agents de M"*® la duchesse de Berry. Il mourut à Paris le !•' août 165ii, laissant des mémoires non encore publiés.
ùh CORRESPONDANCE.
elle me conserve à ma femme et à mon fils, car je n'aurais jamais pu passer la session. Je vais me refaire chez moi pendant six semaines ; je repasserai ici au moment où vous y serez, j'espère, et je combattrai un instant à la Chambre des pairs si Ton croit que ma présence y est utile. Je serai bien heureux de vous revoir.
Je présume que votre lettre a fait effet sur Royer , car il est beaucoup mieux depuis deux jours. 11 ne sera pas hostile, j'espère ; il m'a dit qu'il approuverait, et fortement, quand le gouvernement aurait raison : c'est avoir beaucoup gagné sur lui.
Guizot^ rentre en service ordinaire. Le bon la Boulaye a préféré que son entrée au Ck)nseil fût différée . Mon ami , Achille absent fait tout le triomphe de Troie : revenez, et avec vous reviendra la force qui nous a manqué, et le succès sans lequel nous sommes condamnés aux plus grands malheurs. Vous savez si, comme ministre et comme ami, vous pouvez compter sur moi. Votre collègue hier, soldat sous vos ordres demain, je combattrai avec le môme zèle et le même courage. Vous savez aussi, cher ami, si je vous aime et vous aimerai toujours.
Decazes
P. S. Je pars samedi. Je vous écrirai avant mon départ. Je vous écrirai de ma campagne. Présentez mes hommages à M"*® de Serre.
* M. Guîzot cessa d'exercer les fonctions de directeur gdnc'ral de l'administration ddpartementale et communale ; il reprit celles de conseiller d'État en service ordinaire et attaché au Comité du contentieux.