‹ Correspondance du comte de Serre (1796-1824) (volume 2)Chapitre 221 sur 241 · M. de la Boalaye à M. de Serre · texte numérisé non relu

M. de la Boalaye à M. de Serre

Paris, samedi 32 juillet 1820.

Wendel a dû partir cette nuit; cependant je n en répondrais pas. Je l'ai quitté à minuit. Il avait vu X. , qui désire vous voir à votre retour et que Ton peut , à ce qu'il paraît, faire beaucoup causer sur nos échappés de la cour de Bonaparte devenus libéraux par excellence. X. en sait très-long. S'il dit vrai, et s'il dit tout, on doit en tirer de bons documents.

A la suite de ma lettre, j'ai fait visite à Royer. Ses douleurs d'oreille sont calmées, mais durent encore. Il m'a fait lire ce que vous lui avez écrit et sa réponse que vous trouverez ci-jointe. Il était, lorsque je suis arrivé, en conversation avec Barante. C'est après le départ de celui-ci que nous sommes entrés en matière : sa lettre est digne, élevée, pleine démesure. Si vous répondez, je crois qu'il fautvous borner à dire que vous la mettrez sous les yeux du Roi, que chacun dans la circon tance a fait son devoir et que c'est une consolation pour vous que d'honorables caractères soient en réserve pour la royauté. L'homme est plus calme, plus maître de lui qu'il ne l'a jamais été. Sa fierté se complaît dans son refus, et, soit espérance prochaine, soit satisfaction, et il y a lieu, de se trouver posté sur un noble terrain, il y a dans son expression un peu de joie. Cependant à travers nos discours le naturel a

percé quelquefois. J'ai vu que la détermination du Conseil lui avait été d'avance annoncée par M. Decazes lui-même dans une visite faite par le duc rue cVEnfer, et que des paroles consolantes lui avaient été directement portées de cette manière de la part du Roi. 11 est possible que tout ait été prévu et combiné dans cette visite. On m'a parlé de vous avec de grands égards, mais avec un peu de froideur. On reconnaît que l'on se trouve placé dans une situation difficile, qui commande de grands ménagements, mais que, cette position étant donnée, il faudra bien en profiter. Chacun croit avoir pour soi la raison et le bon droit. C'est au temps à prouver les erreurs. Au surplus il ne s'agit pas des hommes, il s'agit des nations ; l'Europe tout entière est remuée jusque dans ses fondements, les mêmes mouvements se font sentir ailleurs. C'est la querelle des vieilles et des nouvelles influences, du privilège et de l'égalité, etc. On m'a très- souvent répété qu'on était convaincu que vous aviez cru bien faire en général comme en particulier, et, sous le plus grand secret, avec invitation inême de ne vous en rien dire, on m'a confié que la seule chose qu'on eût trouvée poignante avait été cette association de disgrâce avec Guizot, que vous aviez, dans d'autres temps, beaucoup plus caressé, beaucoup plus écouté qu'il ne vous convenait de le faire et qu'on ne vous y engageait.

Barante a le verbe assez ferme. Il ne se hâtera pas de partir. 11 veut aller dans le Puy-de-Dôme, et vous l'y verrez peut-être.

Si vous lisez /e Courrier de ce jour, vous y verrez

un premier échantillon de doctrine. Le Moniteur contient un bon article de Mazure.

Je conçois, cher ami, toutes vos peines de cœur; j'ai moi-même le cœur malade. Mais les hommes d'État sont au corps politique ce que les médecins sont au corps humain. Ce n'est pas légèrement qu'il faut faire couper des bras et des jambes ; il le faut cependant pour sauver le tronc. Les hommes de nos jours ne savent à quoi se prendre. Celui qui entre, celui qui sort leur paraissent également à ménager. Plaindre les vaincus est de mode ; c'est un acheminement à leur faveur dès qu'ils reviendront vainqueurs. Toutes ces chances de succès et de revers sont de si courte durée! Qu'un homme se montre, qu'il se sente fait pour vaincre et qu'il fixe la victoire; alors, mais seulement alors, malheur aux vaincus! M. Pitt^ a gouverné, pendant les dix dernières années de la guerre, la masse de la population anglaise en dépit d'elle, et il a laissé la mémoire d'un grand homme.

On parle de la croix pour Villèle comme membre du Conseil général, pour Corbière comme membre de l'Université ; cela me paraît bien.

Adieu, cher ami; point de secrets, comme vous voyez, entre nous. C'est à la vie et à la mort.

J William Pitt, né en 1759, mort en 1806.

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