M. Royer-Gollard à M. de Serre
Ce S9 février 18^.
Votre lettre, mon cher ami, m'a extrêmement touché : je vous y ai retrouvé; les derniers mois se sont effacés de ma pensée ; j'ai été ramené un moment à des temps qui ne sont plus, à ces temps d'espérances et de discussions paisibles où l'avenir semblait être à nous. Je vous aurais remercié sur-
le-champ si je n'avais voulu savoir, avant de vous écrire, que vous restiez encore quelque temps à Nice. Restez-y jusipi'à ce que vous soyez décidément à l'abri d'une rechute. Fortifiez votre poitrine , je ne dirai pas votre âme : elle est à toute épreuve.
Tout est changé, mon cher ami, vous devez bien le comprendre. Un grand crime est venu jeter sa lueur sur notre triste situation et nous a révélé la pi-ofondeur du mal. L'anarchie s'est déclarée au cœur même du gouvernement ; un parti s'est cru en état de faire la loi au Roi, et il la lui a faite. Il a fallu ini^enter un ministère qui fût reconnu. Le problème est résolu aussi heureusement qu'il était possible- Tout considéré, je me réjouis que ce ministère ne vous ait pas cru incompatible; croyez vous-même que vous ne l'êtes pas, aussi longtemps que le contraire ne vous sera pas démontré. Qui sait à quoi vous êtes destiné? Gardez la place qu'on vous laisse. Vous savez ce que je pense de M. de Richelieu ; il n'a jamais été aussi nécessaire : c'est notre dernière digue.
Vous me demandez de vous tenir au courant de moi-même; je ne sais en vérité si j'ai un courant. Toutes mes pensées se concentrent et s'abîment dans les périls présents. Cependant je dois vous dire quelques mots de la nouvelle loi des élections. Sur le renouvellement intégral, vous avez raison en théorie, pour une société faite, soumise à des influences régulières et favorables au gouvernement; mais là où ces influences manquent, ou, ce
qui est bien pire encore, là où il y a des influences passagères, mais très-puissantes, qui se dirigent contre l'existence même du gouvernement, le renouvellement intégral doit être évité ou du moins ajourné. Il ne serait bon qu'une fois, comme expédient , et pour assurer au moins cinq ans à la monarchie. Ce sont là mes raisons de préférer aujourd'hui le renouvellement fractionnaire. Cependant j'incline à penser que nous exagérons de part, et d'autre l'importance de cette question en la déclarant vitale.
Sur la division des électeurs en classes, quoi qu'il en soit de la pauvre raison humaine, j'ai l'évidence. Je suis convaincu qu'elle est fausse en principe, fausse en fait et du plus grand danger dans l'application : tous les caractères de l'impossibilité me semblent s'y rencontrer. Elle choque les idées, les mœurs, les habitudes de la nation, tous les précédents et tous les exemples des sociétés modernes. Elle est propre à la démocratie et ne convient qu'aux petites républiques où la société est constituée en elle-même et par elle-même. Dès que la société a passé tout entière dans le gouvernement, toutes les différences légitimes sont exprimées par la division de la puissance législative. De plus, et c'est la considération suprême , la nouvelle loi donnerait presque infailliblement une plus mauvaise Chambre que ne peut le faire la loi actuelle. Je ne sais ce qui arrivera, c'est-à-dire ce qu'on mettra à la place ; car on modifiera certainement le système actuel. Il n^est pas impossible qu'on s'arrête à un député par ar-
roodissement, avec un certain nombre de députés répartis entre les grandes villes. Si pour oeui-ci on instituait de nouvelles aptitudes autres que le cens, vous auriez pour une partie de la France vos collèges des villes et des campagnes ^ La plus forte objection serait la Charte, dont la religion est grande dans la Chambre.
Voici maintenant ma disposition personnelle. Je suis si éloigné de roj^position, et je la crois si dangereuse en ce moment, que je ne combattrai pas même les lois d'exception, quoique je sois persuadé que la censure accablera le ministère et que, s'il l'obtient, il doit se hâter de la déposer en présentant dsms cette session même une loi de répression spéciale. Sur la loi des élections, je ne résisterai absolument qu'à la division en classes. Que ne donnerais-je pas pour causer de tout cela une heure par jour avec vous ! Cependant restez à Nice et ne A'ous exposez pas à une rechute .
Je plains profondément M. Decazes. Vous savez que j'ai toujours aimé l'homme, et rhonune a été excellent dans les derniers jours du ministère. Il est parti; comptez qu'il ne reviendra pas.
Ce l",mars.
La commission de la loi des élections s'est assemblée hier; tout ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle rejette la division des électeurs en classes à la majorité de 7 contre 2.
Adieu, mon très-cher ami ; mes hommages à
« Voyez les Discours de M. de Serre, 1. 1®', p. 113-136.
M"*'' de Serre. Ma femme est très-sensible à votre souvenir.
A vous pour la vie.