M. de la Boolaye à M. de Serre
Paria» mercredi P' mars 1890.
M. Décazes est en route depuis samedi, accablé de douleur et de souflFrances. Sainte- Aulaire, qui Ta accompagné jusqu'à Chartres, est revenu lundi soîp. Vous savez que Coussergues abdique son accusation. Sainte- Aulaire et la gauche voudraient que ce fût un texte à récriminations. Ce n'est pas mon avis. Il est dans l'intérêt public et dans celui de M. Decazes que Ton ne jette pas dans la Chambre un brandon et qu'une majorité prête à se former ne soit pas déliée. Notre ami, le plus dévoué des hommes à ceux qu'il aime, croit trop que l'on peut, que Ton doit s'engager pour sa cause sur de mauvais terrains; il gaspille ainsi beaucoup d'utilités. Avant son départ je lui ai dit nettement et fortement que .son sacrifice devait être complet, qu'il n'y avait d'honneur pour lui que dans les succès du ministère actuel, et que le plus mauvais rôle à jouer serait celui d'être le héros des factieux de la gauche. Il en est convaincu. L'action de ses plus dévoués sur son
lUk CORRESPONDANCE.
esprit est ensuite inévitable. J'espère qu'il y sera remédié. Le Roi a fait venir ce matin Sainte- Aulaire et lui a dit ses intentions. On répand que M. Decazes a refusé l'ambassade d'Angleterre; cela n'est pas vrai.
Je reçois votre lettre du 21 . Vos dix pages écrites
le 19 sont arrivées avant le départ. Vous ne pouvez
rien sur le cours des choses. Observez, réfléchissez;
mais, à moins de consultation expresse, tenez-vous
tranquille : c'est se battre contre les nuages que de
ij'engager de si loin. La censure ne vaut rien, j'en
demeure d'accord. C'est pour le gouvernement un
poids insupportable, c'est un bouclier que tout peut
percer; mais je suis d'avis qu'on propose sur-le
champ des lois répressives, mais si on les obtient
fortes, on peut se débarrasser de la censure, mais
tout le monde est fatigué de la licence de la presse,
et l'opinion est favorable à toutes les entraves qu'il
peut être question d'y mettre. Contre vos belles et
saines idées de constituer une Chambre forte, c'est
un chorus de clameurs. Vos meilleurs amis font
dans ce tintamarre le plus grand bruit. Us sont tous
divisés. Le renouvellement intégral seul, qui réunit
la jeunesse, a contre lui les Royer, les Camille, les
Courvoisier, etc., qui se joignent aux autres pour
blâmer tout le reste.
Sortons de là, mon bon ami; dans les grandes affaires il faut s'attacher au point lumineux. Sauvons l'autorité royale; profitons de l'appui que nous donne le noble caractère du duc de Richelieu et des étais que ce généreux homme trouve partout en Eu-
ANNÉE 18d0. im
rope. N'inquiétons point, n'ébranlons point, lorsque tout remue autour de nous. Les affaires d'Espagne peuvent de moment à autre devenir inquiétantes. Force à l'autorité et force certaine est maintenant ce que les amis des Bourbons en France doivent désirer. Les libéraux sont habiles, organisés; leur prudence m'effraye depuis quelques jours. Avant .que nous pussions parvenir à leur apprendre la liberté , ils nous désapprendraient les Bourbons. La ruine de notre pays en serait l'inévitable conséquence. Conservons-nous intacts et tels que nous sommes ; plus tard nous aviserons au reste. Vous y serez, et honorablement assis .
Tranquillisez-vous, rétablissez- vous, fuyez le sirocco s'il est nécessaire. Nous touchons au Jam mtis terris nwis^, etc.
Je vous embrasse et vous aime bien, mes chers
amis Vos grands parents sont en bonne santé.
Je souhaite le rétablissement de ma bonne commère. Je baise ses mains.
* Horat. lîb. I, carm. 11.
Ue CORRESPONDANCE.