Le duc de Broglie à M. de Serre
Paris, le 15 février 1820.
Je VOUS écris, mon cher monsieur, plein d'une profonde consternation et pénétré des dangers qui menacent notre malheureux pays. Le crime qui a été commis est affreux sans doute ; mais c'est précisément parce qu'il est affreux, c'est précisément parce qu'il a jeté dans tous les esprits une véritable * douleur, peut-être même dans quelques-uns un sincère repentir, que je crois que la conduite actuelle du gouvernement est le comble de l'imprévoyance. Proposer de suspendre la liberté individuelle, sans motif, sans raison, sans prétexte; de s'emparer pendant cinq ans de toute liberté de la presse ; le proposer le lendemain même de l'événement; exploiter* ainsi la douleur publique au profit du pouvoir ; mettre à contribution les sentiments des gens de bien pour leur faire voter, par acclamation, des mesures qu'on n'eût jamais osé leur proposer de sang-froid ; se livrer, pieds et poings liés, aux ultras en cachette de tout le monde : cela me paraît à la fois manquer de probité politique et d'habileté ministérielle. Je souhaite sincèrement qu'une pareille conduite n'entraîne pas des désordres sans nombre et la ruine totale de la maison de Bourbon ; mais je vous avoue que je ne l'espère point, et que je vois avec une véri-
table douleur votre nom porté en tête de projets de lois qui détruisent tout espoir d'ordre, de paix et de liberté, et qui sont autant de déclarations de guerre entre la nation et le trône. En vous parlant avec cette franchise, j'obéis à une impulsion que je ne saurais maîtriser.
Depuis votre départ, tous nos amis se sont successivement éloignés de M. Decazjes ; tous m'ont dit et répété qu'il passait graduellement aux ultras. Sur votre parole j'ai refusé de les croire. Si vous étiez ici , il pourrait vous dire que je l'ai défendu
Je vous ai fait, mon cher monsieur, ma confession tout entière. Le Ciel, qui en veut à ce malheureux pays, vous a fait malade et a suscité un scélérat pour achever notre ruine à tous.
Adieu Me voici encore une fois rejeté, bien
malgré moi, dans les rangs de l'opposition. J'espère que j'y conser\'erai mon caractère et qu'on ne me confondra point avec ceux dont je mérite d'être distingué.
Ne revenez point; vous n'avez rien à faire ici. Rétablissez votre santé, conservez-nous votre réputation et votre talent, et je ne désespérerai pas encore de la France.
Votre dévoué,