M. de Serre à la duchesse de Broglie
Nice, 11 mars 1820.
Que je vous sais gré, madame, d'avoir, dans des moments aussi douloureux, éprouvé le besoin de partager avec moi les impressions que vous en avez ressenties! C'était une des consolations que je pouvais recevoir ; car, si mon âme n'est pas abattue, elle n'en est pas moins remplie d'une profonde tristesse, dévorée de chagrins et d'inquiétudes. Je vous sais plus de gré encore de la manière dont vous sentez nos malheurs. Une âme comme la vôtre a dû être déchirée, bouleversée de pareils événements. Les derniers moments de ce malheureux prince ont dû effrayer et toucher à la fois : le coup qui le frap-
paît semblait une horrible révélation du présent et un sinistre présage de l'avenir. Sa fin a été toute française et toute royale ; elle honore sa race, et c'est avoir vécu que de mourir ainsi.
Pourquoi faut-il que nous ayons besoin de telles catastrophes pour nous enseigner que toutes les vérités morales et politiques sont des vérités de sentiment, que la raison les saisit mal si le cœur ne les embrasse*! Nous venons d'éprouver que le coup porté à une seule famille les menaçait toutes. Elle est donc nationale, cette famille dont la destinée importe à toutes les destinées. Il la faut donc entourer et protéger de toutes nos affections comme nous en entourons ce que nous avons de plus cher. L*indififérence même serait répréhensible. Que serait-ce que l'aversion, et l'aversion manifestée? et qui peut aujourd'hui en envisager de sang-froid les horribles conséquences ?
A travers ces idées lugubres, entouré d'un horizon si sombre, je ne puis cependant pas désespérer. C'est dans ce sens que j'ai écrit à votre cher Victor. De quelque côté que je retourne le grand problème qui nous occupe tous, j'arrive toujours au même résultat. Attaquons-le par la liberté : pour la fonder,
^ u L'amour presqpie excessif de la liberté s'unissait en lui [M. de Serre], non-seulement à un attachement non moins vif pour la Mgitimit^, mais à ime exaltation de sentiments monarchiques bien rare de nos jours, même parmi les meilleurs amis de l'ordre €t du pouvoir. La royautë exerçait sur son esprit un prestige dans lequel le rationalisme politique de ses amis les doctrinaires croyait voir quelque superstition. » (Histoire de la Resiauratiorif par M. de Viel-Casteî, t. Vil, p. JM.)
il faut affermir les Bourbons, et pour affermir ceuxci, il faut toujours en revenir à fonder la liberté. Ces deux causes me paraissent également saintes ; hors de là je ne vois que subversion et néant. Je comprends bien que nous ne sommes pas dignes encore de la liberté, mais heureusement elle nous est nécessaire, heureusement aussi la royauté ne nous- Test pas moins. Nos mœurs nécessitent aussi des gradations ; elles amènent conmie aujourd'hui des éclipses; nous souffrons de cruelles douleurs, des angoisses mortelles ; mais enfin, depuis trente années, des vérités sont incontestablement sorties de toutes nos calamités. Les mœurs ont fait quelques progrès; elles en feront encore, lents, insensibles, mais certains. De ces débats sortiront d'autres vérités encore. Qu'il en naisse seulement quelques grands courages civils, quelques raisons fortes qui dominent et entraînent les autres, et nos progrès seront rapides.
Que votre cher ^'ictor se maintienne, comme il le dit, dans Tindépendance, mais dans une indépendance élevée qui plane sur les partis et ne relève que du devoir et de la vérité. Il est un des plus beaux espoirs de notre France. Qu'il se conserve pour elle dans cette pureté, cette chasteté d'àme que Dieu a mise en lui. Son nom se rattache aux deux causes que mon cœur et ma raison embrassent également comme indissolubles. 11 sera digne de tous ses auteurs.
Au revoir, madame. A tous risques j'arriverai pour la loi des élections: je voudrais bien que ce ne
fût pas avant mai. C'est là que des bases seront posées, et je ne veux pas avoir à me reprocher un jour d'avoir pu apporter une pierre et de ne pas l'avoir fait.
Ma femme est bien sensible à votre aimable souvenir.
Agréez, pour vous et votre cher mari, les senti- ' ments de ma tendre amitié.
Votre respectueux serviteur,
H. DE Serre.